CARACALLA
parthe, et, sur son refus, il envahit brusquement le royaume, renversa et dispersa les tombeaux des Arsacides à Arbèle , et revint bien vite à Édesse écrire au sénat que rOrient était subjugué. On lui décerna donc les surnoms de Sarmatique, Arabique et Parthique. Helvius, fils de Tempereur Pertinai , proposa de lui ajouter celui de Gétique , moins x)our les escarmouches des Goths ou Gètes, que par allusion au meurtre de Géta. Ce bon mot lui coûta la vie *. Le fougueux tyran n'avait pas à jouir longtemps de ses succès; les Parthes se préparaient à punir de leur incursion furtive un chef et une armée qu'ils méprisaient également, lorsqu'il fut tué sur le chemin d'Édesse à Carres, par un de ses gardes, qu'un autre tua presque aussitôt (217). Les soldats accoururent avec de grands regrets; Macrin, l'un des préfets du prétoire, ne se montra pas moins affligé. Il se bâta de faire les funérailles et envoya les cendres du mort à Julia , qui , déjà malade dans Antioche , s'emporta en invectives contre Macrin, et, perdant tout son pouvoir, se laissa mourir de faim.
Cependant les soldats se demandaient quel ils choisiraient pour empereur. Des tribuns et des centurions assuraient qu'on n'aurait point de guerre avec les Parthes si on élisait Macrin; un préfet du prétoire était déjà regardé comme le second de l'empire^ , et le quatrième jour Macrin fut élu. On proclama César son fils Diadumène, un enfeint de dix ans, que sa grande beauté et le nom d'Antonin, que son père lui donna, rendirent agréable. Des promesses de douceur et une forte gratification aux troupes , la loi du dixième abolie , les poisons publiquement brûlés , dont Caracalla avait toujours une provision effroyable, ré-
• Dion, 77; Jornand., 3, 4 ; Tac, Germ,^ 43 ; Hérod., 4 i Spart., Car,f i» , Gel., 6;Till. GcH., 10, II.
* Lauiprid., Uiadum,^ 7.
27â niSTOlRE ROMAINE.
pandirent partout un égal contentement. Le sénat délivré considéra peu la basse naissance du nouveau prince et son simple rang de chevalier ; on s'écriait dans la curie : a Qui a que ce soit, plutôt qu'un parricide, plutôt qu'un ince&tt tueux, plutôt qu'un infâme, qu'un meurtrier du sénat « et du peuple. » Quand on fut bien sûr qu'on pouvait se réjouir, on ne nomma plus le tyran occis que Garacalla et Tarantus; ce dernier nom était celui d'un gladiateur petit, laid et féroce comme Bassien. Les pères conscrits avaient bonne envie de flétrir et d'abolir une mémoire si odieuse, mais ni eux ni Macrin ne l'osèrent; et, pour ne pas irriter la soldatesque, on chargea l'Olympe d'un monstre de plus^ On se vengea du moins sur les délateurs.
La paix promise avec les Parthes arriva moins aisément. L'Arsacide, peu satisfait des prisonniers rendus et d'une ambassade, exigeait une réparation pour les ravages delà Mésopotamie , et s'avançait avec une armée. Il battit un empereur sans bravoure et des légions amollies; le traité qui suivit coûta quatre-vingts millions de drachmes à l'empire. Ce début fâcheux n était guère compensé par quelques bonnes intentions, comme de ramener le droit public aux lois ancieunes, en abolissant les rescrits impériaux afm que les fantaisies d'un Commode ou d'un Caracalla ne devinssent pas des lois. Au lieu de supprimer les consulaires administrateurs de rilalie, parce qu'ils outre-passaient les pouvoirs que leur avait assignés Marc-Aurèle, il eût mieux fait de venir les surveiller et les restreindre. Un prompt retour à Rome eût été sage , et si sa réputation a été. noircie par l'ordre de son successeur, il manqua certainement de prévoyance et de modération. Il nommait aux fonctions
* Dion , 7»; fii^rod., 4; Spart., Otr., 5, 6, 7; Capir., Afacr., de 1 à 6; LampriU., Diaflum,
HACRIX. 275
des hommes méprisables, molestait tous ceux qu'il soupçonnait d'éloignement pour lui. En laissant aux vieilles troupes tous les relâchements de Caracalla , il traitait rigoureusement les nouvelles recrues. Ces jeunes légionnaires , réunis dans un vaste camp près d'Émèse , toujours en exercice sous la tente, à peine nourris, murmuraient de savoir les autres vivant dans Toisiveté chez les habitants des villes, et l'empereur nonchalamment livré aux délices d'Antioche. Les uns et les autres ne doutaient plus d'ailleurs qu'il ne fût l'auteur du meurtre de Caracalla ; et en effet, Macrin, instruit à temps d'un message qui le dénonçait comme destiné à l'empire par des divinations magiques, avait voulu prévenir sa perte par celle du prince.
Or, il y avait une Julia Mœsa, sœur de Julia Domna ; elle en avait suivi jusqu'à la fin la brillante fortune, ainsi que ses deux filles Sœmis ou Semiamira et Mamée, en donnant toutefois à l'une et à l'autre un mari Syrien de naissance, comme leur père. Toutes trois veuves, dépouillées de leurs grandeurs par Macrin, elles vivaient en exil à Émèse, leur patrie ; les deux filles, de mœurs très-différentes, avaient chacune un fils, nommé également Bassien, et qu'elles élevaient d'une manière tout opposée. Le fils de Sœmis, voué au culte du soleil (Elagabal, Héliogabale ) , la grande divinité d'Émèse , en prit plus tard le surnom. Il avait quatorze ans, une taille et un extérieur agréables ; ce fut par lui que Mœsa entreprit de remettre l'empire dans sa famille, en profitant du mécontentement des légionnaires. Elle le présenta comme le fils de Caracalla ; ses immenses richesses , amassées à la cour, achevèrent de gagner les cœurs, et Héliogabale fut proclamé au camp d'Émèse (218) , sous le nom d'Antonin, le seul .nom impérial, au sentiment des soldats eux-mêmes. Un corps nombreux, envoyé par Macrin , tenta un assaut sans succès et passa du côté des révoltés. Macrin, qui suivait,
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n'osa plus se hasarder, et revint à Antiocbe attendre Tattaquede son rival ; un combat s'étant engagé à Immae, il nY'ut pas le cœur de seconder les prétoriens, qui ne voulaient pas céder à des logions , et lorsque Héliogabale, son gouverneur Gannys, Sœmis et Mœsa , ralliaient leur armée déjà rompue, il prit la fuite. On promit aux prétoriens de les maintenir dans leur rang, la résistance cessa; le vaincu et son fils, bientôt découverts, périrent par la main du bourreau *.
Bassien Héliogabale fut un nouveau monstre impérial, et le plus obscène de tous. Il se vantait, homme privé, d'imiter Apicius , empereur, d'imiter Othon , Néron et Vitellius* : il les surpassa. Avant lui, on ne savait pas encore jusqu'où pouvait aller le délire du despotisme et l'abomination du vice ; il épuisa la dépravation humaine jusqu'à la lie. Il commença par tuer Gannys de sa main, à Nicomédie, pour quelques sages remontrances. Il entra à Rome, conduisant en grande pompe l'idole d'Émèse, son dieu Elagabal, c'est-à-dire une pierre noire et informe, pour laquelle il fallut bâtir un temple magnifique sur le Palatin ; il alla prendre le feu et l'image de Vesta, la statue de Cybèle, les boucliers de Mars, le PaUadium, pour lui en faire un cortège d'honneur. Il exigea de même la Diane de Laodicée ; il manda surtout YAstarté ou Céleste, la grande déesse d'Afrique, avec tous les trésors du temple , pour la parer et la marier à son grotesque soleil. Rome et toute l'Italie célébrèrent ces noces , tout l'empire contribua de ses offrandes à la splendeur de la cérémonie. Il appelait tous les autres dieux les ministres , les chambellans ou les esclaves du sien, dont il prétendait faire le dieu du
* Dion, 78 ; Hërod., 4, 5; Capitol., Jfocr., 9, 10, 3; Lamprid., Diad.fG, f), Héliogab.y 1, a.
* I^mprid., Hélfog,f 18.
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monde entier, lui transporter tous les cultes, celui des Juifs, des Samaritains, el même la dévotion chrétienne K Le premier jour qu'il vint au sénat , il ordonna qu'on invitât sa mère et son aïeule à y venir avec lui, et des femmes eurent ce droit inouï de siéger, de délibérer avec les pères conscrits. Il traitait ceux-ci d'esclaves en toges, et, pour mieux les avilir, il imagina d'ériger en sénat la réunion des matrones, qui avait lieu auparavant aux grandes fêtes. Sœmis présida sur le Quirinal cette législature féminine, qui réglait par des sénatus-consultes les préséances entre les femmes, leur toilette, la différence des montures, des housses et des voitures, selon les rangs. Il serait long et fastidieux de décrire les sensuelles et extravagantes profusions d'Héliogabale. Il s'habillait lui-même en femme , porta le premier un vêtement complet de soie, des perles sur ses chaussures , et, pour mieux ressembler à une femme , il se coiffait d'un diadème au moins dans l'intérieur de son palais. Quelquefois il paraissait sur un char en Cybèle ou en Bacchus. Les roses, les hs, et toutes les fleurs les plus odorantes , jonchaient ses tables et son lit ; on semait de la poudre d'or et d'argent devant ses pas. Il ne se baignait que dans des ondes parfumées ; ses lampes ne consumaient que du baume. 11 tenait conseil et proposait des prix pour la composition de ses mets , et, afin d'y perdre davantage, il les saupoudrait de poudre de perles au lieu de poivre. On le vit faire couler à fond des navires chargés dans le port, comme une preuve de magnanimité. On dit qu'il donna des naumachies dans des étangs de vin. Voici quelques unes de ses joyeusetés : huit borgnes , huit sourds, huit podagres se rencontraient à souper chez lui ; grand sujet de plaisanteries et de rires. Ou bien, quand
* Lamprid., Héliog. , 3 : u Et christianam devotionem illuc transferendano ; » ï^,, 6, 7 ; Hérod., 5 ; Dion, 79.
2TG HISTOIRE BOMAINE.
ses convives, assoupis par Fivresse, se réveillaient le matin, ils se voyaient entourés de lions, d'ours et de tigres, auxquels ils ne savaient pas qu'on avait ôté les ongles et les dents. Souvent la cruauté assaisonnait ces surprises : ainsi, tandis que ses chevaux étaient servis en raisin de Damas, et ses lions nourris de faisans , il envoyait en présents de bouche à ses familiers des vases remplis de grenouilles, de scorpions et de vipères; ou bien une roue de moulin, tournant dans Teau, plongeait et remontait alternativement au bout de ses rais quelques parasites attachés, qu'il appelait les amis d'ixion. Le peuple se rassemblant avant le jour, pour les jeux, des serpents lâchés toul-à-coup se répandaient de tous côtés et ne causaient pas moins de mal par le désordre de la peur que par lem'S morsures. On ne s'étonnera pas que la superstition d'un tel homme sacrifiât dans ses opérations magiques des victimes humaines, et qu'il enlevât de préférence de jeunes enfants à leurs parents, pour consulter l'avenir dans leurs entrailles*.
Les exactions du dixième rétabli ne suffîsaient pas à sa prodigalité, qui mandait chaque jour quelque riche au palais, pour lui signifier une confiscation. Mais qui pourrait exprimer la purulente impudence de ses habitudes, de ses plaisirs et de ses propos, capables de faire rougir les Romains, qui ne rougissaient plus de rien, et d'exciter le dégoût des soldats de Caracalla ? On ne supporta pas davaiitage l'avilissement des fonctions et des dignités, vendues à la débauche , prostituées à des cochers et des histrions , tous l'horreur de la nature.
Mœsa, prévoyant une catastrophe, lui avait heureusement persuadé d'adopter comme César, Bassien Alexandre, fils de Mamée (221). Bientôt il en fut jaloux, mit tout en
> Lamprul.; Ilcliog.f 4; =0, 26, a3, a8, 19, 3i, ai, 3a, 8, aç), 2^, a5.
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fTuvrc pour s'en débarrasser , et, déconcerte par la fidélité qui veillait autour du jeune prince , il résolut de casser Tadoplion; les soldats s'y opposèrent, et Héliogabale ne les apaisa qu'en promettant d'éloigner ses impurs favoris. On ne se défia pas moins de lui. En effet, à quelque temps de là, sur le bruit de la mort d'Alexandre, qu'il ne laissa pas paraître à dessein durant plusieurs jours , pour sonder les esprits et saisir l'occasion de le tuer, le soulèvement recommença plus sérieux, et le contraignit d'amener Alexandre au camp prétorien. Alors l'ignoble mortel menaçant de punir, l'indignation éclata; on tomba sur ses indignes compagnons, qui essayèrent de résister, on les massacra. Héliogabale avait disparu dans le tumulte; on le découvrit caché dans le lieu le plus sale du camp, avec sa mère Scemis : on les tua tous deux, et l'on traîna leurs corps à travers les rues de la ville (222). On eût jeté celui d'Héliogabale au fond d'un cloaque, si l'ouverture en eût été assez grande; on l'abandonna aux flots du Tibre, une pierre au cou , afin qu'il fût impossible de lui donner la sépulture*.
» Lampr., Héliog.j 6, et de la à i8 ; Hérod , 5; Dion, 79.