CHAPITRE XC
ALBXÀimRÉ StYÈRB.
Un prince de quatorze ans , aimable à voir , plus aimable encore par ses heureuses inclinations, augmentait la joie de la délivrance. On lui donna le même jour tous les pouvoirs impériaux; sa modestie refusa, aux instances et aux acclamations dix fois réitérées du sénat, les titres d'Antonin et de Grand, Il aimait mieux « s'efiForcer de rendre « son propre nom désirable aux autres princes. » Cependant le nom d'Alexandre ne fut ni désiré ni conféré dans la suite, et ne retentit plus, après sa mort , dans les acclamations de la curie. Ce que le jeune prince disait de la grandeur impériale, « qu'elle était dans le mérite, non dans « l'éclat, » s'applique naturellement à sa vie. Vopiscus, qui le cite seul deux fois parmi les empereurs modèles , et encore pour préférer à tous Probus, se plaint lui-même, après Salluste et d'autres historiens, « que les réputations « reçoivent tout leur lustre du talent des écrivains. » C'est du moins ce qui arrive souvent. Or Alexandre, comme Niger, ne voulait pas être loué de son vivant ; il n'eut point
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de rhéteurs ni de sophistes à gages pour emboucher le panégyrique et sonner sa gloire aux échos de la postérité. « A quoi pensais-tu, lui dit Silène, de te laisser conduire « comme un enfant par ta mère? Ne satais-tu pas qu'il « vaut mieux donner à ses amis que de conserver d'inucc tiles richesses? » 11 eut même un détracteur contemporain , Hérodien, auquel il n'a pas su plaire, et qui a pré* tendu le dépouiller de ses succès militaires*. Il y eut d'ailleurs un autre motif particulier d'indifférence pour Alexandre : il fut le premier qui ne persécuta pas les chrétiens et qui leur montra de la bienTeillance. En dépit des réputations convenues , Alexandre doit donc paraître ici tel qu'il fut, le prince le plus accompli qu'ail vu Rome avant Constance Chlore.
Marnée , dont la vigilante tendresse écarta de lui les vices du temps , avait trop le sentiment de la pureté pour ne pas apprécier le christianisme. Elle désira connaître le jeune et célèbre Origène d'Alexandrie; elle l'invita à venir à Antioche (218), et s'instruisit par ses entretiens de la foi et de la doctrine chrétienne*. On ne voit pas en quoi nuisit l'influence de Mamée. Une femme, pour la première fois , gouverna réellement l'empire, au nom d'un prince enfant. Elle n'avait pas à continuer une administration réglée , mais à la redresser, et partout le désordre s'arrêta. D'abord, même avant la mort de Mœsa, qui ne tarda pas (223) , elle laissa le sénat exclure formellement à l'avenir toute femme de la curie, en dévouant aux dieux infernaux quiconque enfreindrait ce décret. Les corrupteurs s'étaient ligués pour séduire le jeune prince; en quelques jours elle le décida sans peine à en purger le palais et la ville; les
' Lampr., Alex, Sever,^ t^ i^^tiàe 6 à la , 33, 35; Vopisc, Florian.f 3 , Prob.y 12, I ; Capitol., Maxim. ^ i3; Julien, Césars. ■ EuACb., 6-aï, a9; Hieron., €atalotj,;Oto%.y 7«i8.
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plus coupables subirent un jugement capitiil. On fit mainbasse également sur la multitude des infâmes publics, hommes et femmes, qui étaient en giande faveur auprès d^Héliogobale, sur les eunuques, les nains, les boutTons; on en vendit, on en bannit, on en noya. Tous les fonctionnaires indignes furent destitués, les fonctions inutiles, les exemptions sans motif, supprimées, les prévaricateurs déportés; tout fut épuré, le sénat, Tordre équestre, les tribus. Paul et Ulpien reçurent la préfecture du prétoire; les quatre bureaux d'état, sous les ordres des juristes les plus habiles, préparèrent avec soin tout le travail administratif. Cinquante sénateurs les plus diserts , les plus sages et les plus doctes, parmi lesquels Fab. Sabinus, le Caton du temps. Gordien, Hermogènes, Modestinus, jurisconsultes renommés et disciples de Papinien, comme Ulpien et Paul , formaient un conseil permanent , sans lequel nulle constitution n'était sanctionnée. Ce consistoire semblerait avoir été divisé, selon la différence des matières, en deux ou trois comités de seize ou vingt membres : « Alexandre « consultait spécialement les juristes sur les questions de <t droit, les affaires politiques, et, sur les questions raili- « taires, des guerriers d'expérience, qui savaient la tacti- « que et le camp, de plus, lettrés et instruits dans This- * toire, qui pussent dire ce qu'avaient fait, dans des cir- « constances semblables, les anciens généraux romains et «t étrangers*. »
L'orgueil national n'avait plus à souffrir de la suprématie olympienne, attribuée à la pierre d'Émèse par son odieux pontife; avant tout, on en avait débarrassé leCapitole, en renvoyant également les autres divinités étrangères , chacune dans son pays. Tels furent les premiers actes du nouveau gouvernement ; la suite y répondit. Qu'y avait-il de
» IIt?ro(l., r);Dion, 80; F.impr., Héliog.^ 18, Alex., a4. ^1» ^^» *^. »<>•
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mieux pour le fils que la direction d'une mère si habile et si vertueuse de l'aveu de tous ? Quelle garantie du bien dans les habitudes de la cour , qui n'étaient pas moins l'ouvrage de Mamée ! A Rome, Alexandre, quand sa jeune épouse Memmia ne le retenait point auprès d'elle, passait ordinairement les premières heures de la journée en pratiques religieuses dans son lararium , où , avec les statues des meilleurs princes, avec celles d'Apollonius et d'Orphée, se trouvaient aussi celles d'Abraham et du Christ. S'il n'était pas à Rome, il s'amusait de la promenade, de la pêche ou delà chasse; ensuite venaient les affaires publiques, et, s'il y avait urgence; il commençait par là dès avant le jour, avec la même égalité d'humeur, sans se lasser. Les affaires expédiées, il lisait du grec , le plus souvent la République de Platon ; s'il prenait un livre latin, c'était surtout la République de Cicéron ou le Traité des devoirs ; quelquefois il lisait des orateurs et des poètes , particulièrement Horace ou Serenius Sammonicus, qu'il avait connu et aimé. La Vie d'Alexandre-le-Grand l'attachait aussi ; il voulait l'imiter, quoiqu'il blàmàt en lui l'intempérance et la colère. La lutte, la paume, ou la course suivie d'un bain froid, le préparait à un léger diner, après lequel les chefs des lettres, des requêtes et de la mémoire, lui rendaient compte de leur travail. Ce soin rempli, il admettait ses amis, tous ensemble, jamais un seul en particulier, si ce n'était un des deux préfets du prétoire, afin que personne n'abusât de cette familiarité au dehors, et n'en tirât profit. Il prit cette résolution sur ce qu'un certain Turinus fut convaincu d'avoir reçu de l'argent de plusieurs solliciteurs, et quelquefois de deux parties adverses, en leur promettant son appui. Le faussaire n'en fut pas quitte pour une disgrâce; il passa en jugement, et, attaché à un poteau, près d'un feu de paille et de bois humide , il mourut dans ce supplice , pendant que le crieur répétait ; « Le vendeur de fumée est puni par la
ui. 2r
f8t IttSTOtRB ROBAIKE.
« fumée * ; » excellente dérision I exemple trop rare^ et plus qu(j jamais regrettable parmi les progrès si rapides de Tindustrie administrative.
Alexandre n'eut que des amis honorables et point de favoris; il ne laissa ni emploi ni crédit aux eunuques , qui perdaient les princes par la mollesse , et les séquestraient dans la grandeur pour s'emparer des affaires. « Je ne souf-* « frirai pas, disait^ili que des esclaves prononcent sur la « vie d'un préfet, d'un consul ou d'un sénateur, i» Et en^ core : a II est nécessaire que celui qui achète, vende. Je ne « souffrirai pas les nutrchands de fonctions^ autrement je « ne pourrais punir les pillards. » C'était une de ses maxi-^ mes, que « les voleurs seuls se plaignent de la pauvreté, « pour couvrir les crimes de leur vie ; » et il rappelait ironiquement ce proverbe grec : «Celui qui aura volé beaucoup é et donné peu, parviendra *. »> Aussi fit~il de nombreuses lois contre les concussions , et il en surveilla l'exécution fermement. Les fripons n'avaient nulle indulgence à espérer : il les désignait fort sensément comme a des criminels a journaliers, comme les seuls ennemis publics et parti- « culiers de l'État. » Il ne laissait pas les receveurs en place plus d'un an, même les plus honnêtes ; il n'aimait pas les hommes de finance, et les nommait un mal nécessaire. Il aurait voulu expulser tous les déprédateurs, et les réduire à la misère. Un édit exprès interdisait à tout fonctionnaire qui se sentait coupable d'extorsion, de se présenter devant lui, sous peine de mort si on était reconnu. Il avait en horreur ce brigandage; sa figure, naturellement douce, malgré l'étincelante vivacité de ses regards, s'enflammait à l'aspect d'un juge voleur: son estomac se soulevait de co*
* Hérod., 6; Lampr., Mex. Sêver., 4q, 3o, 3i, 67, i6.
• Lumpr., Mex. Sat.^ 68, 66, 34, 65, 49, 18 : • O' woÀXà ithi^AÇ ^ ixiyet