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lore, et le premier mouvement de ses maîns eût été de lui arracher les yeux^
Un zèle si ardent contre Tinjustice ne va pas sans générosité : il secourait volontiers 1 indigence non simulée. Chaque jour était marqué par des bienfaits qui ne coûtaient rien au trésor. Le palais offrait un accès facile ; la plus grande simplicité y réglait le cérémonial aussi bien que les repas, les vêtements et les meubles. Point d'introducteurs , point de gens inutiles; le service de la cour était réduit à Texacte nécessité. Au lieu que Héliogabale exigeait Tadoralion orientale, Alexandre ne voulait pas môme être appelé seigneur. Il entendait avec plaisir la vérité ; on pouvait Taborder avec confiance, pourvu qu'on n'essayât point de le flatter, car les flatteurs se voyaient chassés ou moqués. Il exerçait une sorte de censure par l'exemple de ses mœurs; les hommes s'étudiaient à lui ressembler, comme les matrones à l'impératrice. Point de mimes à ses repas, point de nains, de naines , de bouffons ni de chanteurs dans le palais; s'il avait des convives, c'était une conversation instructive ; s* il mangeait seul, il tenait un livre et il lisait. Sa récréation habituelle était d'entretenir des milliers d'oiseaux, faisans, perdrix, colombes, et il en défrayait la dépense par la vente des petits et des œufs *.
Dans tous les règlements et leur exécution, équité, exactitude, dignité. Non-seuiement le sénat avait la présentation à toutes les charges; mais, afin de mieux relever le titre de clarissimes, que portaient les sénateurs, il voulait qu'ils ne sortissent , même à Rome, qu'en voiture. L'ordre équestre, qui devait recruter le sénats fut fermé aux atfranchis. Les préfets du prétoire eurent définitivement rang de sénateurs, moins pour leur propre honneur que pour celui
• Lampr., Alex. Sever.j 4*1 44i 28, i4, 17.
* Lampr.,yl/^jr. Setfcr.^ 10, 33, 87, iS, 4o»4'>>34<
!Î84 mSTOIRK ROMAINS.
des pères conscrits, qui ne verraient plus ainsi au-dessus d'eux, par la juridiction, des magistrats inférieurs en litre. En quoi Alexandre fit pourtant une faute, sans y songer; car au lieu d'ajouter à Féclat de la préfecture prétorienne, il eût mieux valu en diminuer la puissance, déjà trop redoutable. On peut d'autant plus s'en étonner, qu'il semble avoir reconnu l'utilité de diviser les fonctions, en nommant des présidents ou gouverneurs civils pour les provinces impériales, plutôt que des propréteurs, cbefs militaires; il avait coutume de dire « qu'il y avait des offices pour les « militaires, et d'autres pour les lettrés, et qu'ainsi chacun « devait faire ce qu'il savait. » Il institua des salaires pour les assesseurs, bien qu'il eût mieux aimé que les magistrats n'eussent pas besoin d'assesseurs; et, afin que les magistrats eux-mêmes ne fussent pas à charge aux provinces, il pourvoyait abondamment à leurs nécessités et à leurs convenances otricielles et personnelles ^
Pour assurer de bons choix, les noms des gouverneurs, des préposés et des comptables à envoyer dans les provinces, étaient publiés d'avance; chacun pouvait dire et prouver ce qu'il en savait de mal, mais au risque de la peine capitale , si on ne fournissait pas la preuve. Cette mesure était en partie imitée de ce qu'on voyait chez les chrétiens. i< Il semblait fâcheux au jeune prince , que ce « qui était fait par les chrétiens pour le choix et l'ordina- « tion de leurs prêtres, ne se fît pas pour la nomination
' Lampr., Jlex. Sever., 43 , 19 » a i , 4» i ><> t 4'* ^o>ci 1^ bizarre détail des provisions accordées à un gouverneur , outre les appointements assignés par Auguste : « Cent écus d'or , vingt livres pesant d'argent , six fourgons de ba- *< G'^S^t deux mules, deux chevaux, deux habits de costume, un vêtement « domestique, un vêtement de bain, un muletier, un cuisinier, et, ce qui « était indispensable , une esclave concubine, si le gouverneur n'était point « marié. A la fin de l'administration , on devait rendre seulement les mules « les chevaux, le muletier et le cuisinier, si l'on s'était bien comporté ; autre- « ment 4 il fallait rendre «u quadruple. » /&., 43*
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« des gouverneurs , auxquels on confiait la fortune et la « vie des hommes *. » Un tel exemple ne s'est pas renouvelé depuis , et , à la honte, de Thumanité , un moyen si simple de préserver le pouvoir des importunités , des intrigues et de la faveur, n'a été remis en pratique dans aucun gouvernement *.
Alexandre citait encore souvent cette maxime, qu'il avait apprise des chrétiens : « Ce que tu ne veux pas qu'on te fasse , ne le fais pas à autrui , » et il la proclamait par un crieur quand il avait quelque faute à punir. Ce fut , comme on le voit , le premier empereur qui ait su connaître les chrétiens , et qui leur ait témoigné une véritable bienveillance. Comme des cabaretiers leur contestaient la possession d'un ancien bâtiment public , il prononça en leur faveur, disant a qu'il valait mieux y laisser honorer a Dieu d'une manière quelconque , que d'en abandonner
* Lam^r^tMex. Sett.j a4> 46, 44 > Cyprian., Epist.^ZZ.
* Cest peut-cire un des plus grands malheurs de l'Eglise, que cette discipline, imitfîe par un empereur, n'ait point continué au-delà du v* siècle. Et puisque chacun est libre de donner son utopie , surtout dans un siècle s progressif, comme on l'entend dire avec un redoublement d'assurance depuis douze ans, je voudrais voir ajouter à ce moyen une autre règle, évidemment impraticable dans l'Église, mais très-convenable, et bien plus facile à Tégard des fonctions civiles et administratives; ce serait, lo d'exiger des épreuves préalables et spéciales pour chaque carrière; et ao d'accorder invariablement l'avancement à raocienneté pour la moitié des emplois. Pour que cette thèse ne fût pas très-sensée, il faudrait en soutenir une autre trop visiblement absurde, qui serait Tinfaillibilité et l'incorruptibilité du pouvoir. Loin donc qu'une telle loi favorisât la médiocrité , elle serait , au contraire , une concession très-large aux prétentions, puisqu'elle supposerait, ce. qui est bien loin de la vérité , que sur deux hommes il y en a toujours un de capacité transcendante. On offrirait ainsi précisément aux vrais talents la chance la plus sûre, en prévenant, d'ailleurs, le découragement. Je ne vois pas pourquoi l'on n'essayerait pas mon utopie, ne fût-ce que pour la curiosité du fait. Une chose incon lestai lie, c'est qu'il n'y a pas de vrai talent qui n'acceptât volonetiers cette cou(!ition, et point d'ambitieux imper:incnt qui osât s'en plaindff n «on nom , du moins.
« Tusage à des cabaretiers. » Bien plus, il voulait coosacrer un temple au Clirifit, et le recevoir parmi les dieux. Mais il en fut empêché par les pontifes , « qui avaient reconnu 0 que tout le monde deviendrait chrétien si une pareille 0 chose arrivait à souhait, et que les autres temples se- « raient déserts. » Voilà sans doute la cause du dénigrement déversé par Hérodien sur Alexandre et sur Marnée.
Parmi les inventeurs du progrès social, les esprits réputés les plus lumineux ont recueiUi cette aversion païenne, en serviles échos d'Hérodien et de Julien-F Apostat; ils adoptent, sans preuve suffisante, contre Marnée, Timputation de cupidité et de tyrannie; ils ne voient, malgré les laits , dans Alexandre , qu'une timidité incapable de bien comme de mal , et tout au plus une vertu d'enfant , qui se laissait entièrement gouverner par sa mère ^ Ils se gardent bien de reprocher à la mère et au fils d'avoir manqué de conviction ou de courage pour professer la vérité entendue , ce qui sera toujours le premier devoir de ceux qui conduisent les peuples. Ils ne reprochent pas même à un jeune prince , qui paraît avoir été plus chaste et plus ferme que Marc-Aurèle, son goût pour les jeux publics, ni 9a science divinatoire , dans laquelle il surpassait les auures vascons et pannoniens, ni d'avoir établi des profes- •seurs d'astrologie et de présages. Du moins ces parleurs d'humanité auraient dû lui tenir compte des encouragements que reçurent les lettres, les arts, l'industrie, sous ce principat, et de tout ce qui fut essayé pour améliorer le sort et les mœurs du peuple.
Ale:^andre allait à l'Athénée , non pour écouter son panégyrique , mais celui d'Alexandre-le-Grand , des plus illustres princes et des héros romains , le récit des évène-
» Lampr., AUx* Sever,, 5i, aa ,49, 44, i4, 39, 59; Hérodien, 6; Julien, Césars*
ÀLEXÀ>DIIE SÉVÈRE. 287
ments anciens, les compositions des rhéteurs et des poètes grecs et latins. Il se plaisait aussi aux plaidoyers judiciaires, n assigna des salaires et des écoles aux maîtres de rhétorique , de grammaire , de médecine , de mathématiques, d'architecture et d'arts mécaniques, envoyant à leurs leçons des enfants pauvres , nourris aux frais de FÉtat. Lui-même, assez éloquent dans les* deux langues, versifiait facilement, faisait de la géométrie, réussissait merveilleusement à la peinture ; il aimait beaucoup la musique , chantait noblement , et jouait de plusieurs instruments , mais toujours seul et sans autre témoins que ses dômes* tiques ; il excellait dans les exercices gymnastiques et militaires *.
Beaucoup d'édifices et de sculptures furent exécutés ou réparés par ses soins. Toutes les provinces reçurent de sa munificence des ponts , des greniers , des bains; beaucoup de villes, qui souffrirent des tremblements de terre, eurent une somme prise sur les contributions pour réparer leurs désastres publics et particuliers. Les avocats de provinces, qui exerçaient gratuitement, furent la plupart gratifiés de leur subsistance annuelle. Pour ne pas retirer le droit 'de cité, universellement concédé , ce qui eût jeté la confusion dans les affaires civiles , et en même temps pour ne point léser le trésor, les tributs se réduisirent, ainsi que la taxe sur les héritages, au trentième, et le taux du prêt suivit cette proportion. Des avances même étaient faites à la plupart des citoyens pauvres pour acheter un champ, dont le revenu acquitterait peu à peu le remboursement *.
Prince vraiment populaire , il ne se contenlait pas de haranguer les citoyens, comme faisaient autrefois les magistrats de la république : ses actes suivaient ses discours.
• lAmpr,iAl€x,Sever.y aS, 34|39, 44» '7* *7» 35.
* Lampr., Alex. Sever.j a5, 26, Sg, 44> ^**
288 HISTOIKE ROAiÀINE.
A Rome, les distributions et le relour régulier des jeux prouvèrent que l'abondance pouvait se joindre à Féconomie , et même à. quelque réforme de mœurs. Comme le peuple demandait une baisse de prix sur la chair de bœuf et de porc , Alexandre prit un meilleur moyen, en défendant de tuer ni vaches ni truies pleines, ni trop jeunes, et, dans l'espace d'un an, cette viande devint si abondante, qu'elle ne coûta plus que deux pièces la livre , et même une seule au lieu de huit ^
S'il eut soin des spectacles , il y mit cependant une trèsgrande parcimonie , protestant que « c'était assez de nour- « rir les acteurs, les cochers et les hommes des chasses, « comme les esclaves, bouffons, muletiers ou veneurs. » Il affecta l'entretien des théâtres , amphithéâtres et cirques sur les impôts que payaient les lieux de débauche, repoussant du trésor cet argent honteux. 11 eût même voulu réprimer plus fortement les vices ; mais il craignit que l'infamie publique retranchée n'accrût l'infamie privée. Il établit a un très-bel impôt » sur les industries de luxe , comme les façons d'habits recherchés, la fabrication des tissus de fin lin, de verrerie , de fourrures , de voitures , la bijouterie , et tous les autres métiers semblables; et le produit de cette taxe servit à entretenir, pour l'usage du public, les anciens bains , et les nouveaux qu'il avait fait bâtir *. Au contraire, il favorisa les industries utiles, institua plusieurs arts mécaniques, réunit en corporations distinctes les artisans, cordonniers, tonneliers, et ainsi de tous les
* Lampr., Alex. Sever,y as : u Ut quam fuisset octominatalis libra,ad duos unumque uiriusque carnis libra redigeretur.>« Malheureusement, on ne sait ni Tespéce, ni la valeur du minufiu.
• Lampr., Alex. Sever., ai, aS , aa , 37 , a4 : « Braccariorum (tailleurs), linteonum (tisserands), vitreariorum (ouvriers en verrerie), pellionum (fourreurs); plaustrariorum , arçentariorum, auriticorum, et cœterarum artium vectigal puUherrimum instituit. m
ALEXANDRE SÉVÊRI. 280
autres, leur donnant des juges particuliers, avec le droit de se choisir des défenseurs. Il fit de même pour les marchands , qu'il attira à Rome par des immunités.
Dans ce même esprit d'ordre et de justice , qui voulait intéresser chacun à sa condition, et chaque condition à la chose publique, en donnant à toutes les classes leur part et leur limite d'importance , il avait l'intention de distinguer tous les rangs par le costume , afin que tous étant ainsi reconnus , se respectassent davantage , que la sédition fût moins hardie, et que les esclaves ne se mêlassent plus au peuple , auquel ils communiquaient leurs vices. Paul et Ulpien le détournèrent de ce projet, objectant cpic ces distinctions rendraient les querelles plus fréquentes. Cependant il tenait tellement à la dignité extérieure, qu'il réserva le laticlave ( large bande de pourpre ) aux sénateurs, et réduisit les chevaliers à leur ancienne bande étroite ; il ne permit cpi'aux vieillards , et non plus aux matrones , de porter dans la ville , à cause du froid , les casaques faites pour le voyage et la pluie. Déjà une fois le sénat avait agité la question de la différence du vêtement, au moins pour les esclaves : ce fut vraisemblablement sous Auguste: car ce prince témoigna assez hautement son regret de voir les citoyens sans toge romaine, et les esclaves non extérieurement séparés des hommes libres. Alors cette confusion, qui ne datait que de la dictature de César, pouvait plus facilement se redresser; mais on y avait renoncé, par la crainte de mettre les esclaves dans le cas de se compter , et de compter leurs maîtres , tien moins noDibreux. L'opposition de Paul et d'Ulpien n'eut peut-être pas d'autre motif, qu'ils crurent même prudent de ne pas révéler *.
• Lampr., .4hx. Setter., 33, la , 27 ; Sëodq., De clem., i-a4 ; App,, tf/.f., a ; Ferrari, De re t>eslUria, première partie , 3-a4. 11 est curieux de rctrou*
1". an
290 wsTomE ROKxmB.
Un mot heureux de Lampride , qu'on n'a guère remarqué, résume tout le mérite du jeune empereur dans sa conduite envers les soldats. Il les avait rendus wmables aux provinces , qui, « pour ce bienfait, et pour tant d'autres , « le regardaient comme un dieu ^ )» U commença par inspecter et assurer la subsistance des troupes; en marche, les heux de séjour et les approvisionnements étaient réglés d'avance , de sorte que le légionnaire n'avait plus à porter ses vivres pour dix-sept jours, selon la coutume, sinon hors de la frontière ; encore leur donnait-il alors des mulets et des chameaux pour les soulager, disant qu'il « con- <K servait ses soldats plus que lui-même, parce qu'ils étaient « le salut de VÉtat. r» Il prenait ses repas devant eux ^ pavillons ouverts, tous voyant avec plaisir sa simplicité. Il visitait les malades sous les tentes, les faisait transporter sur des charriots, et si la maladie était grave, il les distribuait dans les villes et les bourgades, chez les plus honnêtes habitants, et il payait toute la dépense. Il ne souffrait pas la moindre vexation des tribuns ni des centurions; nulle plainte n'était néghgée; un tribun payait de sa tête une friponnerie sur la paie. « Le soldat ne craint, tt disait-il, que quand il est bien vêtu, armé, chaussé, « nourri , et qu'il a quelque chose dans sa ceinture. » Rien n'y manquait ; il mettait même une sorte de luxe dans l'armure et l'équipement , afin a qu'on reconnût l'empire a romain en voyant son armée. » Il connaissait un grand nombre de soldats par leurs noms ; il avait chez lui un état général des troupes, où étaient notés le nombre d'hommes de chaque corps , leur temps de service, leurs grades.
▼cr deux des pensées d'Alexandre Sëvère dans le xiie livre de TéUmaque, ouvrage si familier en Europe, et peut-être si peu compris, si classique pour la forme, et si nouveau pour le fond.
• Lampr., JUx. Sever.^ 5o.
ALXXANDRB SfiTÈRB. Î91
leur tsolde : il repassait souvent toutes ces notes, surtout quand il s'agissait d'une promotion. Il imagina une insti* tution militaire doublement utile, en donnant aux chefs et aux soldats des stations frontières, des terres en propriété sur le territoire conquis, à la condition que leurs héritiers succéderaient aussi dans la milice. D pensait que ces guerriers riparols (riparienses) combattraient avec plus de zèlç en défendant leurs propres champs. Au don du terrain , il avait soin d'ajouter des esclaves et des animaux de culture. Cette institution de bénéficiers d'un nouveau genre eût pu être d'une grande utilité , si on eût su la maintenir dans la suite ^ Voilà les sollicitudes d'Alexandre pour les soldats. Mais aussi , que nul ne s'avisât de manquer à la discipline , de quitter les enseignes, de s'écarter de la marche et de piller ; car le bâton , les verges ou la hache en faisaient prompte justice , selon la faute , en présence même du'ï)rince. Ayant un jour appris qu'une vieille femme avait été insultée par un soldat , il le dégrada , et le lui livra comme esclave, afin qu'il la nourrît de son métier de charron , et il sut bien obliger l'armée à voir cet exemple sans murmurer. Il lui arriva, enfin, plus d'une fois de licencier une légion entière en révolte, ce que nul empereur avant lui n'avait osé , et les soldats , qui lui donnèrent le surnom de Sévère , l'aimaient uniquement *.
* Lampr., Alex. Sever,^ 5o, iS, 4^, 4?» ^^t ■>* *3, Sa, 5t ; Dion, 55, Bout apprend le nombre des légions et leurs statioDS, sous Alexandre Sévère. Des ▼ingt-cinq légions d'Auguste , il ne restait plus que dix-neuf ; mais , depuis Néron, il s'en était formé treize nouvelles, et ces trente-deux corps étaient répartis ainsi : trois légions en Grande-Bretagne , trois en Haute et Basse Germanit, «ne en Italie, une en Espagne, une en Numidie , une en Arabie, deux en Palestine, une en Phénicie, deux en Syrie, deux en Mésopotamie, deux en Gappadoce, trois en Mœsie, deux en Dacie , quatre en Pannonie, une en Norique, une en Rhoetie; deux n'ont point de station assignée.
* On appelait déjà bénéficiers (beneficiarii) les soldats particulièrement recommandés et protégés pnr leurs chefs; on leur donnait des emplois de conlianct, en tes dispensant du service ordinaire. Ils devenaient les frumen-
Cependant un tel succès ne s'obtint pas sans peine : ce fut le point le plus difficile que la réforme de la discipline. Les prétoriens , principalement , trouvaient le moindre asr sujettissement étrange; ils n'entendaient rien rabattre de leur insolence privilégiée. Le peuple, devenu plus hardi par la fermeté du nouveau gouvernement, leur résistait. Une querelle légère produisit une véritable guerre, qui dura trois jours dans Rome , et coûta beaucoup de sang ; les prétoriens étaient vaincus , s'ils n'eussent commencé à mettre le feu aux maisons. Alors on fit la paix. Cette leçon dut les rendre plus pliables ; mais ils s'en prirent au préfet Ulpien de la régularité qui leur était imposée. Plusieurs fois Alexandre le couvrit de son manteau impérial pour le préserver de leur fureur, mais sans les apaiser. Ils assaillirent une nuit le malheureux ministre , le poursuivirent jusque dans le palais , où il cherchait encore son refuge, et le percèrent en présence du jeune empereur et de Marnée (228). On ne sait si cet attentat ne demeura pas Impuni.
La même haine se manifestait contre Dion Cassius, qui, dans son gouvernement de Pannonie , avait montré la même vigueqr sur les légions. Quand les prétoriens le virent revenu à Rome, ils demandèrent aussi sa mort : Alexandre , pour réponse, le désigna comme son collègue dans le consulat de l'année suivante (229) ; toutefois il jugea prudent de ne pas l'exposer à leur vue revêtu des insignes consulaires : il l'envoya en Campanie pendant les deux mois de sa charge, apr^ quoi , Dion , fatigué par l'âge , les infirmités , et peut-être par les périls de la vie politique , se retira dans sa patrie, à Nicée, où il mit la dernière main à sa grande Histoire rùmaine, entreprise depuis près de vingt ans *.
Uires, les spéculateurs et les agents de radministration, sons les divers litres Wxiét alors, roy. Spart., Jdr.^ a ; Saumaise et Casaub., ib,
* PioUf SOf-jS/loi,, I ; Lampr., /iUx. Sever., 5i. Des quatre-ïiiiQU livres
8ASSAKIDE9. SOS
D'autres révoltes tentées de divers côtés avaient échoué, par l'impossibilité de trouver un chef qui osât soutenir une rivalité contre Alexandre ; mais la mutinerie , dominée par son mérite , n'en faisait pas moins , au fond , Fesprit de l'armée, toujours prête à rompre le frein quand l'occasion se présenterait. Nul prince n'y pouvait plus résister, et celui-ci cependant y porta l'ascendant de la gloire militaire. Il y avait toujours quelques hostilités de frontières, et les sept années du nouveau gouvernement ne s'étaient point passées sans quelques victoires notifiées au sénat.
Il arriva en Orient , à cette époque, une grande révolution, qui effaça tout-à-coup le nom des Parlhes, pour y substituer celui des anciens Perses, et aux Arsacides, les Sassanides : ce furent , sous un autre nom , les mêmes ennemis, et plus agressifs. Artaban IV jouissait de la gloire stérile d'avoir vendu chèrement la paix à Macrin , et de sa suprématie nominale sur dix-huit axyXTesvitaœes ^, princes de sa famille, rois héréditaires de leurs satrapies. Il avait, parmi ses généraux, un soldat de fortune, de cette ancienne race perse , conquise successivement par les Macédoniens et les Parthes, mais nation distincte, qui gardait toujours son nom avec sa religion et ses mages. Ce guerrier était Artaxerxès ou Ardshir , fils du tanneur Babek, ou du soldat Sassan. Disgracié par son souverain, il résolut de délivrer son pays , et, soulevant une haine nationale de plus de cinq cents ans contre un royaume si peu uni , il anéantit la domination des Arsacides par trois batailles (226) , et le nom des Parlhes par la ruine de leurs tem*
du récit de Dion, le* trente-quatre premiers ne sont connus que par des frag-> ments. On a les vingt suivants complets ; les six livres du cinquante-cinquième au soixantième paraissent tronques; il n'existe que des fra(;ments des vingt derniers. L'abrégé de Xiphilin commence au trente-cinquième livre. L'ouvrage de Zonaras peut être aussi considéré comme un abrégé de Dion. > Amm. MarceU., i3-7; Fitaxm^ généraux de cavalerie.
294 HISTOIRB IIOMÀINK.
pies , où ils avaient introduit le polythéisme grec. H se retrouva quatre-vingt mille mages à la voix du vainqueur pour rétablir exclusivement le culte de Zoroastre , et consolider sa nouvelle dynastie. Ardshir prétendit succéder nonseulement aux anciens rois perses , mais à leur puissance : il se qualifia donc comme eux de grand-roi, et , dès qu'il se vit affermi , il envahit la Mésopotamie,
Une ambassade romaine n'ayant point arrêté ses ravages (232) , Alexandre résolut d'aller lui-même lui porter la guerre. Arrivé dans Antioche , il lui envoya de nouveaux ambassadeurs , qui ne furent pas mieux écoutés , et bientôt quatre cents cavaliers perses , magnifiquement équipés, se présentèrent à l'empereur, et lui remirent un message où Ardshir réclamait les domaines de Cyrus, « qui tenait « jadis jusqu'à la Propontide et à la mer Egée, et dont les t< droits n'avaient point péri par une longue usurpation. » En conséquence, le grand-roi ordonnait aux Romains de se retirer de l'Asie. Alexandre, dit -on, pour toute réplique , envoya ces insolents messagers labourer la terre en Phrygie *.
Il hâtait ses préparatifs , et , pour mieux imiter le ^remier Alexandre en marchant contre les nouveaux Perses , il arma de boucliers d'or et d'argent deux corps d'élite qu'il appela Chrysaspides et Argyraspides ; il forma de six légions une phalange de trente mille hommes à la macédonienne- Cette phalange lui rendit, en effet, de si grands services dans cette expédition , qu'il lui attribua en récompense une haute paie. Au milieu de tant de soins , qui devaient , ce semble , augmenter l'ardeur de l'armée , il eut encore à dompter la sédition presque en présence de l'ennemi. Ayant appris que des soldats s'abandonnaient à la débauche dans le bourg de Daphné , il ordonna de les mettre aux fers.
> Tiërod., 6; Agathtas, a; Dion, 8o • Lampr., jtUx,, 58; TiUem., Alex, Sévcr.,âfi$Sèi%%»
ALEXANBRB SÉYÉRE. 295
Toute leur légion réclama en fiireur : alors il monte sur son tribunal , fait amener les coupables enchaînés devant leurs camarades en armes : « Si la discipline se relâche , « dit-il , nous perdrons le nom et Tempire romain. Ce qui « s'est passé naguère sous une béte impure ne doit plus se « voir avec nous. Des soldats romains, vos camarades, « mes compagnons d'armes et de tentes , se plongent dans a le vice, ils vivent comme des Grecs , et je les supporte- «c rais plus longtemps ! et je ne les livrerais pas au sup- « plice ! » A ces mots , un tumulte s'élevant , il reprit : « Contenez ces clameurs, qu'il faut pousser contre Fenne «t mi , non contre votre empereur. Sans doute vos com- «t mandants vous ont appris à crier contre les Sarmates et « les Germains, non contre celui qui vous donne les vivres, a le vêtement et la solde. Contenez donc ces vociférations a sauvages, qui ne conviennent qu'aux campements et aux « combats , de peur qu'aujourd'hui d'un seul mot je ne <t vous renvoie simples citoyens , et je ne sais même si je a vous laisserai citoyens ; car vous n'êtes pas dignes d'être « même du peuple romain , si vous ne connaissez pas la d loi romaine. »
El comme ils redoublaient de fureur, le menaçant de leurs armes : a Baissez ces mains , dit-il , que vous lève- « rez contre l'ennemi , si vous êtes braves. Vous ne m'ef- « fraierez pas. Quand vous aurez tué un homme , la répu- « blique ne nous manquera pas, ni le sénat, ni le peuple « romain, pour faire justice de vous. » Cependant, les menaces continuant, il s'écria : « Quintes, retirez-vous, et « déposez les armes. » Ce fut tout-à-coup un changement merveilleux: ils quittèrent leurs armes, leur habit militaire, et se dispersèrent de divers côtés, n'osant pas rentrer au camp, où l'on rapporta leurs enseignes. On com*^ prit enfin quelle était la force de sa sévérité. Il ne consentit qu'au bout d'un mois, et après avoir mis à mort les
SdG HlSTOIftB EOMAIlfB,
tribuns feuteuri de la licence, à réintégrer celte légion, qui marqua son repentir par son courage; nulle autre ne contribua autant au succès de la campagne.
Le simple récit d'Alexandre dans le sénat, à son retour, nous apprend qu'une grande bataille se livra sur le liea môme où Crassus avait été défait, que sept cents éléphants chargés de tours et d'archers, mille chars armés de faulx, cent vingt mille cavaliers, jonchèrent la plaine de leur carnage et de leur déroute, que la terre des Perses vit son roi fuyant, et que la Mésopotamie fut reconquise; victoire si certaine et si décisive, en dépit d'Hérodien, que'Ardshir, pendant les huit années qu'il vécut encore, ne parut pas une seule fois sur la frontière romaine, et ne put profiter des troubles de l'empire. On conçoit donc la joie des Romains à la vue du jeune empereur triomphant; après son rapport au sénat et son triomphe, comme il se rendait à pied au palais, c'était à qui le presserait dans ses bras ; il demeura ainsi quatre heures sans pouvoir avancer, au milieu de cette foule qui se précipitait vers lui *.
S'il n'avait pas poussé plus loin le succès et dicté la paix au grand-roi, c'est qu'il lui fallait promptement comprimer ft l'indépendance des Germains, plus indomptable que la « royauté des Parthes , » et la sMitieuse disposition des légions de la Gaule. Les « esprits gaulois, durs et secs, » si souvent fatigants pour les empereurs, ne le connaissaient
■ Hërod., 6; Lampr., jitex, Sever., de 5o à 57 ; Eatr., 9; Aur. Vict. ; Tîllem., Alex. Sévir. , sa^ s 3, a 6, et note 9. Hërodien prétend que l'inexpérience et la timidité du jeune empereur lui attirèrent une honteuse débite. De tous les historiens qui nous sont parvenus sur cette époque, il est le seul contemporain, car Dion ne parle pas de la guerre de Perse ; il est le seul aussi qui raconte l'expédition avec quelque détail , et d'autres écrivains du même temps en rapportaient un résultat semblable, en Tattribuant à d'autres causes. Hais la plupart des historiens « et principalement Marins Maximus , disaient le contraire. Lampride, qui les avait lus et qui n'avait nul intérêt à louer Alexandre, soixante ans après sa mort, les oppose à Bérodten,que Capicolin accuse d'i^voir méu^çé l'odieux Maximin , en haiae d'Alexandrt.
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que par sa sévérité , et ne pouvaient le souffrir après Tinsouciant Héliogabale *. Rome vit partir Alexandre à regret ; le sénat et le peuple raccompagnèrent avec une grande affection jusqu'à une distance de cent cinquante milles (cinquante lieues), comme si on eût craint de ne plus le revoir, quoiqu'on espérât une victoire nouvelle. L'infortuné prince, en effet, ne revint pas en Italie. A peine arrivé au camp de Mayence, un gros de mutins entra tout-à-coup dans sa tente pendant qu'il dormait, après son dîner, vers la septième heure, et le tua à rimproviste avec Mamée et plusieurs amis. Il n'avait guère plus de vingt-six ans. Comme il n'y a point de mérite qui soit à l'abri de l'envie et de la raillerie, beaucoup de gens, ainsi que les habitants d'Antioche et d'Alexandrie, l'appelaient le Syrien, YArchisynagogue , et l'on remarque qu'il avait la faiblesse d'en rougir. Il eût voulu, dissimulant son origine orientale, être réputé Romain , et il s'élait fait une généalogie pour descendre des Metellus*. Par un sentiment contraire , les Syriens, fiers de son élévation, affectèrent longtemps l'indépendance, et la famille de Julia Domna prétendit même à la pourpre impériale.
Lampr, 57, 6i, G8; Ctpilol.. Maxim,, i3. D'ailleurs, quand les autres faits dod contestés de ce principat oe rendraient pas le récit d'Hérodien iuvraisembtable, quand ce Grec ne serait pas convaincu de fréquentes inexactitudes, il se contredit lui-même en retraçant le plan de campagne assex habile d'Alexandre, et en avouant les pertes considérables d'Artaxerxès, contraint de se retirer. Une preuve sans réplique , c'est l'inaction de ce prétendu vainqueur au milieu des circonstances les plus favorables.
• Tac, Germ. , 37 : « Regno Arsacis acrior est Germanorum libertas. » Lampr., jilex. Sever,, Sg ; « Vcrum Calticanœ mentes, ut sese liabent, dur» ac retorrids et «epc imperatoribus graves. » L'observation de Lampride 8*cs.i •tngnlièrement vérifiée jusqu'à nos jours; les esprits gallicans sont restés les mêmes à l'égard de Rome chrétienne.
• Lampr., Mex, ^ever., 59, 61*, a8, 44, 64 j Capitol., AlMxim., 8 •, Tillem., ^lex, Sé¥,f a5.