‹ Histoire romaineChapitre 42 sur 107 · CHAPITRE XCI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCI

UftUIPAnONS mUTAIEES. — MÀXOnif . — LB8 GORIHSIfS. ^

raïUPPB. — DECIUS.

L'empereur Septime, s'arrêtant dans la Thrace , au retour de son expédition contre les Parthes , pour y célébrer le jour natal de son fils Geta, un jeune pâtre, demi-barbare , qui parlait à peine latin , lui demanda devant tout le monde d'être admis aux jeux militaires de cette fête. L'empereur, frappé de sa stature colossale, qui dépassait d'un pied la taille ordinaire , lui permit d'aboM de lutter avec les valets d'armée les plus robustes , pour ne pas compromettre l'honneur des armes et les prix réservés à la milice, qui étaient des bracelets, des colliers et des baudriers. Le jeune pâtre terrassa de suite seize adversaires, reçut autant de récompenses à part , et fut bientôt enrôlé. Trois jours après , comme il entendait Septime qui le recoaunaii* dait à un tribun, il. s'avança d'un air de confiance , et, acceptant un nouveau défi, il suivit à pied le prince , qui fit à cheval plusieurs courses ; Septime , lassé le premier, lui dit : «Thrace, qu'en penses- tu : serais-tu d'avis de

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« lutter après avoir couru ? — Autant qu'il te plaira, emc< pereur. » Alors sept des plus jeunes et des plus forts soldats, renversés l'un après l'autre, valurent au terrible lutteur la distinction d'un collier d'or, outre une somme d'argent , et il entra dans le corps des gardes.

Ce fils de Goth, Alain par sa mère, avait nom Maximinus. Ainsi commencèrent sa faveur auprès de l'empereur et sa célébrité. L'armée, qui le voyait rouler seul un charriot chargé, broyer entre ses mains des pierres de tuf, casser la cuisse à un cheval d'un coup de pied , et les dents d'un coup de poing , ne l'appelait que le Crotoniate , ou Ajax^ Achille, Ântée , Hercule. Ajoutons qu'il buvait souvent plus de vingt-cinq pintes de vin, et mangeait quarante livres de viande en un jour *. Rapidement parvenu au grade de tribun, et devant tout à la famille de Sévère, il s'était éloigné de Macrin par reconnaissance , d'Héliogabale par dégoût ; le zèle le ramena auprès d'Alexandre , qui l'accueiltil avec empressement, et lui confia les recrues à discipliner ; il reprit donc ses anciens exercices , instruisant les jeunes soldats par son exemple, inspectant leurs armes , leurs chaussures , et continuant de lutter avec eux. Les autres tribuns lui disaient : « Pourquoi te donner tant <K de peine, quand tu es dans un rang à devenir général? « — Plus je serai élevé, répondit-il, plus je travaillerai. » Tous lui portaient envie ; l'un d'eux , d'une valeur éprouvée et d'une grande vigueur, estimant avec dédain que ce n'était pas grand exploit à un tribun de surpasser ses soldats, Maximin le défia, attendit son attaque, et, lui portant la paume de la main à la poitrine , le jeta à la renverse; puis il dit : « Donnez-m'en un autre, mais un tribun *. » Tel fut le successeur d'Alexandre; nul ne pouvait

* Capitol. , Afa.v. , de a K 7, Max. Junior^t , Casaubon et Saumaise, i&.j voy. encore Casaubon sur Sudtone, Néron^ 68, qu.-iut à la taille de Maximin*

* Capitol., il/ax., 6.

SOO HISTOIRE ROXàINB.

mieux représenter le brûlai despotisme de la force et des armes, qui allait bientôt prévaloir.

11 s'était signalé dans la guerre des Perses , et , ayant reçu le commandement des nouvelles levées de Tannée de Germanie, l'ambition et l'ingratitude lui vinrent avec cette position supérieure. U s'attacba aisément ses jeunes troupes, toutes de Pannonie et de Thrace , leur parlant (TAiexandre comme d'un prince faible, sans inclination martiale, et gouverné par sa mère. L'espérance d'un donativm d'avènement acheva de les tenter, et, dès que le meurtre eut été exécuté, elles se hâtèrent de proclamer leur chef. Maximin protesta qu'il était étranger à ce crime, et le reste de l'armée l'accepta, non toutefois sans de vifs regrets ; les sagittiiires d'Osrboène surtout , et les légionnaires réintègres après leur sédition d'Antioclie, ne cachaient point leur affection pour l'empereur qu'ils venaient de perdre ; aussi ses meurtriers avaient-ils été massacrés sur-le-champ *.

Cette odieuse usurpation fut la torture de l'empire et de l'usurpateur lui-même. Ce pâtre sentit toute sa bassesse naturelle dans sa grandeur d'emprunt; il n'en lut que plus despote , ne sachant imposer que par la crainte , et gouverner que par la discipline militaire. Ses méfiances et ses cruautés tombèrent d'abord sur tous les amis et les serviteurs d'Alexandre, et, par suite, sur les chrétiens, que ce prince avait protégés. Il en voulait principalement aox nobles , de ce qu'autrefois il s'était vu , dans sa première condition , méprisé de leurs esclaves , et il les regardait tous comme ses ennemis personnels ; il ne pardonna pas davantage à ses anciens amis et à ses bienfaiteurs, coupables de savoir son obscure extraction et son éducation grossière. Il se délivra , par divers supplices , de tous ces gens incommodes. « U n'y eut point d'animal plus cruel sur

• L.mipr., .//r.v., 63;C:«pîlo!., 1/«a., u.

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« la terre ; il se croyait en quelque sorte immortel par sa « force prodigieuse, et, comme si on n'eût pu le tuer, il pré- « tendait tout écraser impunément. » Un mime eut pourtant la hardiesse de débiter en sa présence , au théâtre , des vers grecs dont voici le sens : « Celui qui ne peut ôlro « lue par un seul, est tué par plusieurs. L'éléphant est « énorme, et on le tue; le lion est fort, et on le tue; le « tigre est fort, et on le tue. Crains le grand nombre, si tu « ne crains personne séparément, n Maximln , incapable de comprendre le grec, demanda ce qu'avait dit ce mime : on lui répondit que c'étaient d'anciens vers écrits contre les hommes d'humeur difficile, et, sans se douter à quel point il était déjà délesté, il continua de braver la haine publique.

Au moyen d'une conspiration supposée , il fit périr le consulaire Magnus et quatre mille personnes, sans aucune formalité. Les chrétiens, qu'avait protégés Alexandre, eurent à souffrir une nouvelle persécution *. Alors, une conspiration réelle des sagittaires d'Osrhoène ,.qui échoua , le rendit plus furieiix encore, « comme une béte féroce qu'une blessure exaspère davantage '. »

Il voulut ajouter la gloire à la teiTCur, et, profitant des grands et habiles préparatifs d'Alexandre, qui avait trouvé « la plus sûre manière de combattre les Germains par les « légers sagittaires d'Orient, » il passa le Rhin, pilla, incendia les bourgades dans un espace de quatre cents milles (cent trente lieues), avec un grand carnage; il voulait conquérir toute la Germanie , puis toute la Sarmatie , tout le

* BuUel, note 70.

■ Capitol , Max,, de 8 à 1 1; Eusèb., Hist, eccL^ 6-a8 ; Ilërod., 7 ; nërodien ne dissimule pas les cruautés de Maximin , mais il n*a pas moins attribué son avènement aux fautes prétendues d'Alexandre et de Marnée , et vanté les exploits de l'usurpateur en Germanie ; et, dans ce sens, le reproche que lui fiiit (^pitolin d'avoir loué Maximiu en haine d'Alexandre, est exact.

Nord, jusqu'à l'Océan» qui fût devenu la limite de rempire. Peut-être Teût-il fait, s'il n'eût soulevé l'indignation générale. Car il ne pouvait se rassasier d'or et de saDg ; avec les biens des particuliers , il en venait à prendre les revenus destinés , dans chaque cité , aux divertissements et à la subsistance du peuple ; il pillait les temples et les édifices , il voulait fondre en monnaie les statues et les ornements de métal. Il faisait périr encore plus de citoyens que d'ennemis. « Je veux, comme Spartacus, disait-il, ne coin- « mander qu'à des esclaves. » La délation encouragée, lui cherchant partout une nouvelle proie , on voyait, par ses ordres, des extrémités de l'Orient et de l'Occident , transporter jour et nuit, sur des charriots, de malheureux accusés dans son camp de Pannonie, pour y être condamnés à la prison, à l'exil, et, plus ordinairement, pour y expirer, les uns sous le bâton , les autres en croix , ou entre les dents des bêtes, ou dans les entrailles refermées de bœufs éventrés ; on ne lui donnait plus maintenant que les noms de Cyclope, Busiris^ Sciron, Phalaris, Typhon, ou Gyges *. Les villes commencèrent à défendre leurs temples, et comme il sévissait aussi contre les soldats , l'armée et la province d'Afrique se révoltèrent. Là résidait, en qualité de proconsul, Gordianus, vieillard octogénaire, le plus riche propriétaire de l'empire, et le plus estimé, homme d'illustre naissance et de mœurs les plus douces, lettré et magnifique. Il avait composé beaucoup de poèmes dans sa première jeunesse, et une Antoniniadey épopée en trente livres, de la vie et des guerres d'Antonin et de Marc-Aurèle. Il était plus célèbre encore par les jeux publics qu'il avait donnés, à ses frais, à Rome et en Italie. Nul magistrat ne fut aussi aimé des Africains ; un jour qu'il lisait un acte public qui rappelait les Scipions, on s'écria : « Nouveau

« Capitol., Jlfax., 1 1, ii , i3, 8, Macrin^t la ; Uérod.» 7; TrabelUw lion, Trig. tyrann.t 3a ; EoDod., Paneg.

Py-

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Scipion, vrai Scipion, le proconsul Gordianus ! » Or, des soldats et des paysans ayant tué de colère un procurateur ] du fisc , détesté pour ses atroces vexations, on pensa aussi- : tôt à prévenir la vengeance de Maximin , en donnant la ] pourpre au vieux proconsul. On courut à Tysdrus, on jeta sur lui un morceau de pourpre pris d'un étendard , et , ] malgré sa résistance, on le déclara Auguste*. Après cet éclat, il devait céder pour sa propre sûreté, comme pour . le soulagement des peuples; il s'associa donc son fils , et ' notifia de Carlhage au sénat cette double élection. Le sénat, prenant courage , n'hésita pas à la ratifier, nomma vingt commissaires pour la défense de Tltalie, avec pouvoir de faire des levées, d'intercepter toutes les routes et tous les ports ; et, malgré les promesses de pardon qu'envoyait ' Maximin, on tua comme ennemis publics les amis du tyran , administrateurs, générant, tribuns, soldats, procura- ' teurs et délateurs. Mais beaucoup d'innocents périrent, cette justice se changeant en émeute, qui acquitta par le sang ; bien des dettes et des vengeances.

' Toutes les mesures du sénat avaient été décidées en sénatus-consulte tacite, ou secret, afin d'en mieux assurer l'exécution ; mais, comme il arrive toujours par l'indiscret ' tion des hommes, qui ne supportent guère de paraître I ignorer ce qu'ils savent, et de ne pas prouver leur importance en le découvrant, Maximin ne tarda pas de l'apprendre. On ne saurait dire quelle fut la commotion de cette I ame farouche à toutes ces nouvelles : il courait çà et là , ' déchirant ses habits, se roulant par terre, prenant son épée comme s'il pouvait tuer tous ces révoltés si éloignés ; ce n'était plus un homme, mais une «bête féroce.» Il se mit à

> Capitol., Max.j i3, i4* Gord., de i à lo : « Roms pompeianam domiim poftsidens , in provinciis tnntum tcrrarum babens quaotum nemo privatus, >• Pour ftcs jeux, voyez plus bas, chap. xcv.

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boire pour se distraire, au point qu'il en perdit le sens le reste du jour. Le lendemain il consulta ses amis, harangua ses troupes, et, après une distribution de solde, il se mit en marche pour Rome.

Cependant le gouverneur de Mauritanie , ennemi x>ersoDnel de Gordianus, s'était porté à Carthage avec une armée assemblée à la hâte. (Tétait un vétéran des camps : le jeune Gordien, moins expérimenté, ne put lui opposer que les débris d'une armée dispersée par un de ces orages subits qui sont si rares en Afrique , et il périt ; on ne put même retrouver son corps. Le vieux Gordianus, désespéré, se pendit pour ne point tomber entre les mains des vainqueurs. La mort du fils fut peu regrettable; tout son talent et son savoir, qui lui avaient valu Testime du philosophe Serenus Sammonicus et son héritage de soixante deux mille volumes, ne Tempêchaient pas de s'énerver dans les délices, d'avoir vingt-deux concubines , de boire avec pas sion des vins toujours infusés de rose, de lentisque , d'absinthe, ou d'autres délectations semblables, et de s'attirer le sobriquet de Priape^

Maximin ne gagna rien à cette victoire, aux massacres et aux pillages qui suivirent. Le sénat, animé par l'excès du péril , éleva deux sénateurs à l'empire, l'un, à cause de ses services militaires : c'était Maximus Pupienus, fils d'un serrurier ou d'un charron, sans instruction, mais un homme juste et de mœurs honnêtes; l'autre, à cause de sa noblesse et de son esprit cultivé : c'était Balbinus, issu de F historien Théophane, affranchi de Pompée. Une abondante fortune soutenait son élégance, ses goûls magnifiques et voluptueux; « il ne lui manquait rien de ce qui pouvait rendre un homme agréable au peuple » et aux grands. Toutefois, comme on redoutait la sévérité de Maxi-

• Capil., Max.t de 14 à 19, Gori/., de 8 à »i ;II(<rod., 7, 8.

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mus, le peuple ne les laissa poiut entrer au palais qu'ils n'' eussent créé César le jeune Gordianus, un enfant de quatorze ans, alors à Rome sous la tutelle de sa mère, fille du vieux Gordianus.

Maximus partit aussitôt pour Ravenne, et, pendant qu'il y faisait tous ses préparatifs de guerre, Maximin, toujours plus irrité de tout ce qui se passait , s'avançait sur l'Italie en ordre de bataille , sans rencontrer de résistance , car on fuyait à son approche; les vivres manquaient, et, à peu de distance d'Aquilée, le Soutins (l'Izonzo) lui opposa ses ondes, grossies par la fonte des neiges. On ne put passer le fleuve que sur un pont de tonneaux. La ville, qui refusait d'ouvrir ses portes, se défendit courageusement. Les assiégeants se rebutaient; les exécutions répondaient aux murmures : un soulèvement général éclata dans le camp. [Le tyran et son fils furent tués; leurs têtes, au bout de deux piques, annoncèrent aux habitants d'Aquilée la fin du siège (258), et un courrier, en quatre jours, apporta dans Rome cette nouvelle pleine de joie *. On était au théâtre quand il arriva ; le peuple, à sa vue, s'écria que Maximin était tué , et, d'un mouvement unanime, tout le monde courut aux temples et aux autels rendre grâces aux dieux.

Personne ne regrettait le cyclope abattu; il semblait que l'État dût recouvrer sa première tranquillité : il n'en fut. pas ainsi. Durant l'absence du nouveau prince Maximus, le sénat étant un jour assemblé, et la foule s'amassant devant la curie pour savoir de quoi il s'agissait, deux vétérans sans armes entrèrent jusque dans la salle; deux sénateurs s'en indignèrent, les frappèrent de leur poignard, dont tous les sénateurs avaient soin de se munir dans ce moment d'agitation. Ils animèrent aussitôt le peuple contre les vétérans

* Capitol., Gord., as, Max, et Jlai^.,de i à 8, Maximin, de ao à a6 ; Htfrod., 7,8.

S06 HI8T0IM EôVAnns.

et contre tout ce qui restait de prétoriens & Rome, qn^ib appelaient des espions de Maximin. On les poursuivit i coups de pierres; des armes furent même distribuées, et on attaqua les soldats dans leur camp sans pouvoir les força. Une sortie vigoureuse à la fin mit en fuite les assiégeants fatigués, avec un grand carnage. On revint le lendemain & la charge. Le sénat envoya les nouvelles levées avec le peuple , tandis que le timide Balbinus publiait des édlts pour rétablir la paix. Les assiégés ne cédant pas, on coupa les conduits qui portaient Teau dans leur camp, ce qui redoublant leur colère , ils firent une seconde sortie, poursuivirent la multitude en désordre jusque dans la ville. Là, le combat recommença; assaillis de tous côtés pardespierres, des tuiles, des vases et des meubles brisés, ils se vengèrent par Tincendie des maisons, le pillage et le massacre. On ne sait comment finit cette guerre civile *.

La plus grande partie des prétoriens était au camp devant Aquilée. Toute Tannée ayant reçu de Maximus Toubli du passé , une haute paie et l'ordre de retourner dans les différentes stations , ces prétoriens revinrent à Rome à la suite de leur nouveau chef. Ils ne virent pas sans déplaisir les honneurs rendus à un empereur qu'ils n'avaient point choisi ; ils entendaient d'un air triste les acclamations. «Le « sénat triomphait d'eux » trop évidemment, et parmi les félicitations accoutumées de la curie , on eut l'imprudence de dire: « Ainsi agissent les princes sagement élus, ainsi « périssent les princes élus par les ignorants. » Ce fut donc un même ressentiment contre le sénat chez les prétoriens de retour et ceux de Rome. Peu touchés des excellentes lois que faisaient les deux empereurs, de leur déférence pour le sénat, de leur modération, de leurs projetsbelliqueux, l'un contre les Perses, l'autre contre les Germains, ils n'attendaient

» nérod., 7 ; Capitol., Maximin,, lo, Cord., aa, Max, et Balb., 9, 1.0.

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