III
558 nisTOi&E RomiKE.
« Auguste : Personne avant toi n'a proposé chose pareille. « C'est par le courage qu'il faut réussir. Tu demandes « que je me rende, comme si tu ne savais pas que la rêne « Cléopàtre a préféré la mort à vivre en quelque dignité € que ce fût. Les secours des Perses ne nous manquent pas, « nous les attendons. Les Sarrasins, les Arméniens sont < pour nous. Les bandes de Syrie ont vaincu ton armée, « Aurélien ; que sera-ce donc , si survient l'aide que nous « attendons de toutes parts? Tu déposeras certainement « cet orgueil , qui m'impose la reddition comme si tu étais « vainqueur. »
Aurélien, plus irrité, redoubla d'efforts, gagna les Sarrasins et les Arméniens; les Perses ne parurent point. Hormisdas, successeur de Sapor, voulait, il est vrai , soutenir Palmyre, mais il mourut en ce temps même, et, après lui, Bahram n'envoya que peu de renforts, qui furent interceptés. La reine, bientôt sans espoir, prit la fuite; la rapidité de son dromadaire ne put la soustraire aux cavaliers romains, qui l'atteignirent près de FEuphrate; on ne sait ce que devint Zabba. « Comment, dit Aurélien à sa captive, a as-tu osé braver des empereurs romains ? — Je te recon- « nais pour empereur à ta victoire, répondit Zénobie; Gai- « ben, Aureolus et les autres n'étaient point des empe- « rem*s. 9 Les soldats impitoyables demandaient sa mort à grands cris. Aurélien aima mieux la réserver pour son triomphe, ainsi que le jeune Ouaballath; les deux fils d'Odenatb ne vivaient plus. La vengeance tomba sur les conseillers de la reine , et principalement sur Longin , l'auteur de la fière réponse qu'elle avait adressée à l'empereur (273). Celui-ci ne devait pas l'ignorer, et il n'est pas besoin de supposer, avec Zosime, que Zénobie ait dénoncé son ministre pour épargner sa propre vie.
Auguste eût voulu montrer Cléopàtre captive aux Romains; Aurében estimait trop le succès obtenu pour ne pas
àurélun. 539
omef son triomphe de la présence d'une femme qu'il avait cru plus urgent de combattre que Tetricus. « Ceux qui me «t reprochent ma victoire, écrivit-il au sénat, la loueraient « fort, s'ils savaient quelle est cette femme, combien habile «t au conseil, constante dans les préparatifs, imposante aux « soldats... Je puis dire qu'on lui doit les succès d'Odenath
« sur Sapor Je ne lui aurais pas laissé la vie si je ne
« savais quels services elle a rendus à Rome en exerçant le
« commandement en Orient S'il n'est pas honorable de
« l'avoir vaincue, quedira-t-ondeGallien?... Quedira-t-on « du divin Claude, qui a souffert qu'elle régnât, afin d'a- « chever plus sûrement sa guerre , pendant qu'elle maina tiendrait les frontières d'Orient *. »
Palmyre forcée, il reprit le ton victorieux, non-seulement avec les Sarrasins et les Arméniens, mais avec les Perses. Bahram et les plus lointains alliés de Zénobie , les Sères niôme, envoyèrent des présents à l'empereur. A peine avaitil repassé le Bosphore, que la nouvelle lui fut apportée du massacre des six cents hommes mis en garnison dans la ville ; il revint sur ses pas avec tant de vitesse et de furie, que toute résistance fut impossible; il détruisit Palmyre, et passa au fil de l'épée hommes, femmes, enfants, vieillards, colons, jusqu'à ce que, rassasié de cruauté, il ne savait plus à qui laisser le territoire et le fameux temple du soleil, le seul monument qui restât de Palmyre.
Une autre révolte l'obligea ensuite de marcher sur l'Egypte, déjà reconquise par Probus; mais un obscur usurpateur, qui tenait avec Zénobie le principal commerce du pays, rassemblant les débris de sa défaite , y avait pris la pourpre avec les titres d'Auguste et ù'autocrator. Ce Syrien, nommé Firmus, avait acquis par le trafic de lapape-
» Vopisc, jiurel.^ î6, 37, a8"; Treb.Poll., Trig. tyr.f 3o , 37 ; Rubnkeiiius, Fita Long.f 11; Zo»., i-56; Suidas, Ao*^.
540 niSTOIBE ROMAUnS.
terie une telle fortune, qu'il ge vantait publiquement «de « pouvoir nourrir une armée avec le papyrus et la colle, i Ses navires allaient chercher les denrées de rinde, il avait de grandes liaisons avec les Blemmyes et les Sarrasins; on dit que son habitation était intérieurement toute incrustée de verre. Sa haute stature, ses yeux saillants, son corps velu, hérissé, le faisaient surnommer Cyclope; il surpassait en force ce qu'on racontait d'un gladiateur fameux d'autrefois, car, appuyé sur ses mains à la renverse, il soutenait sur sa poitrine une enclume et lé frappement des marteaux; faibles ressources contre l'habileté et l'ascendant d'un capitaine. Il fut vaincu et finit, comme un larron, par la main du bourreau.
Aurélien n'eut plus qu'à vaincre Tetricus en Occident, ou plutôt à le délivrer de sa vaine grandeur. En effet, ce malheureux usurpateur des Gaules , las de l'insolence de ses légions, avait en secret, depuis longtemps, prié Aurélien de l'arracher à ses infortunes; comme son armée voulait combattre, au fort de la mêlée, près de Gatalaunum (Châlons sur Marne), il passa du côté de son adversaire et remit ainsi tout l'empire entre les mains d'un seul maître. Aurélien donna donc aux Romains le spectacle d'un véritable triomphe , qui fut très-splendide. Après que les bêtes diverses, rangées par espèces , et les gladiateurs , eurent défilé , on vit les Blemmyes, Arabes, Indiens, Bactriens, Ibériens, pCTses , les uns et les autres avec les présents de leurs nations; à leur suite, les prisonniers goths, alains, roxolans, sarmales, franks, suèves, vandales, alamannes, palmyrénicns et égyptiens, les mains liées derrière le dos. Parmi eux paraissait Tetricus en costume gaulois, accompagné de son fils, puis Zénobie, tellement accablée du poids de ses diamants et des chaînes d'or attachées à son cou, à ses mains et à ses pieds , qu'elle s'arrêtait par moment de lassitude , et qu'elle n'eût pu avancer sans aide. Plus loin on
AURËLIEK. 541
portait les couronnes d'or et les noms des cités qui les offraient. Venaient ensuite trois chars : celui d'Odenath , où brillait For, l'argent, les perles et l'art, celui que le roi de Perse avait envoyé à Aurélien , et qui n'était pas moins riche, enfin celui queZénobie avait fait construire pour son entrée triomphante à Rome. Un quatrième char, traîné par quatre cerfs, et qu'on disait avoir appartenu au roi des Goths, portait le triomphateur, vêtu d'habits resplendissants d'or et de pierreries, le front ceint d'un diadème ; derrière marchait le sénat, assez triste de voir deux sénateurs menés en triomphe; enfin s'avançaient les enseignes des collèges et de l'armée, avec tout le peuple, les cuirassiers à cheval, et toutes les troupes.
La fête s'acheva par des jeux et des distributions. Aurélien avait promis à son retour des couronnes de deux libres au peuple, qui attendait des couronnes d'or; mais, soit à dessein, ou par impossibilité , on distribua des couronnes de pain blanc. Quant aux captifs, dont l'humiliation procurait cette réjouissance, ils furent assez bien traités : Tetricus reçut le gouvernement de toute l'Italie, l'empereur l'appelait souvent collègue et compagnon ; Zénobie , établie dans une villa de Tibur, près du palais d'Adrien , maria ses filles à des nobles de Rome, et sa postérité subsistait encore à la fin du iv® siècle ; Ouàballath eut une petite principauté en Arménie *.
Ces guerres terminées donnèrent peu de repos au prince : il y avait beaucoup à faire pour l'administration , après tant de mollesse et de secousses. Les ouvriers monnoyeurs, dont il voulut réprimer les fraudes, se révoltèrent, ayant pour chef un receveur; ils se défendirent sur le Cœlius si
» Vopisc., j4ureL, ag, 33, 34, 3a, 35, îg, fYr., de a à 5, Prob., 9;Treb. Poil. , Trig. tyr,, a4, 3o, a5 ; Ac;ath., 4 î Plin. Nat., i3-ia ; Tillem., Jnrel., g, i4, 10, note lo.
ni, 29*
S4t HiSTOimB KOVAIlfl.
opiniâtrement, que sept mille légionnaires y périrent. « ie « ne sais, disait Aurélien, quelle fatalité s'attache à tout « ce que j'entreprends, et augmente le trouble. »
Son goût d'ordre et d'utilité lui suggéra plusieurs mesures utiles, la remise des Impôts arriérés, i'amnistie des fautes politiques qui se rapportaient au temps précédent. « Il purgea l'empire , dit Yopiscus, de tout ce qu'il y avait « de crimes , de fraudes , d'intrigues et de factions ; y> c'està<-dire qu'il employa des supplices plus rigoureux que ses prédécesseurs contre les dilapidateurs publics , qu'il punit les délateurs, et tàcba de réprimer le luxe. Du reste, il portait en tout une implacable sévérité, ses justices même ressemblaient à des vengeances \ il n'épargnait personne, pas même sa fomille; il se rendit odieux par sa cruauté. Avec un tel caractère et son fanatisme pour le culte mitbriaque, les obrétiens avaient tout à craindre, et, en effet, il préparait une persécution , lorsqu'il perdit la vie. Il avait déclaré la guerre aux Perses , et se dirigeait de nouveau vers l'Orient; comme il arrivait déjà près de Byzance, son secrétaire, Taffrancbi Mnestbée, qu'il soupçonnait de quelque infidélité, effrayé de ses menaces, qu'on savait irrévocables , dressa une liste de plusieurs personnes, où il se mit lui-même , et la leur montra , en les avertissant que leur mort était résolue. Un complot se forma pour prévenir le redouté vengeur, que l'on tua en route. On découvrit peu après la trahison de Mnestbée, et on le livra aux bêtes ^
Alors il s'agit d'élire, et, pour la première fois, on en sentit la difficulté ; personne ne semblait plus capable de gouverner après cet imposant capitaine. On avait vu l'em*' pire mis en vente par des soldats , maintenant on vit une scène toute contraire et non moins étonnante. Les soldats
* V«p., JuftI., 3S, 39f 3;*) 45« 3f S6> Fnk.^ 8; Bits., CkroH, i Lku, Bé
morte perscv.f 6.
TACITC. 545
ne voulant aucun des généraux présents, par la faute desquels, bons ou méchants, Aurélien avait péri, adressèrent une lettre au sénat, le priant de nommer un prince dans son ordre. Le sénat s'en défendit, se souvenant que ses choix ne plaisaient pas ordinairement à la milice ; Tarmée continua d'insister, le sénat de refuser. Huit mois se passèrent dans ce combat de déférence, Tempire demeurant sans maître et le monde immobile sous sa récente terreur. A la fin, les Franks s'enhardissant les premiers , et débordant en Gaule, il devint urgent d'en finir : le nom du vieux et riche Tacite avait été hasardé et accepté dans le§ messages que s'envoyaient le sénat et l'armée. Le modeste sénateur s'était retiré à la campagne depuis deux mois qu'il en avait connaissance ; on l'alla chercher pour la dernière délibération : il voulut mcore objecter sa vieillesse; dix ac*clamations, dix, vingt ou trente fois répétées, couvrirent sa voix. Unsénatus-Kîonsulte de l'heureuse élection fut promptement rédigé, notifié au peuple, et le nouvel empereur présenté dans le Champ de Mars aux félicitations générales d'usage. Tacite agit en véritable élu du sénat; il appliqua tout son patrimoine, qui était immense, aux besoins de l'État , et , des économies qu'il avait en réserve, il fournit la solde des troupes. U affranchit cent esclaves urbains, selon ce que la loi Ganinia permettait en raison de leur nombre. Gomme on désignait les consuls de l'année, il demanda qu'on y comprit son frère Florianus , et la liste s'étant toute remplie d'autres noms, il s'en réjouit, en disant : « Le sénat sait quel prince il a fait. »
On doit regarder comme un zèle national autant que de fiimille l'ordre qu'il donna d'écrire chaque année dix copies des œuvres de l'historien Tacite, dont il se disait issu, et d'en ïplacer.t dans toutes les bibliothèques publiques. Les pères conscrits ne se sentaient pas de joie : supplications solennelles , hécatombes particulières , festins , rien ne
54 i HISTOIRE ROMAINS.
manqua; des dépêches officielles annoncèrent à Garthage, àTrèves» Antioche, Aquilée, Milan, Alexandrie, Thessalonique et Athènes , « qu'ils avaient recouvré le droit de « conférer l'empire, de choisir le prince, de nommer FAua guste. A nous donc seront référées toutes les affaires im- « portantes. Tout appel sans exception ira au préfet de la « ville , mais toujours après décision en première instance « des proconsuls et des juges ordinaires ; car il convient « au premier ordre de FÉtat, en reprenant son autorité , de « conserver aux villes leur ancienne dignité. )» Des lettres confidentielles hien plus nombreuses portaient de tous côtés à un père, un parent, un ami absent, cette grande et fortunée nouvelle : a Nous donnons les princes , nous fai- « sons les empereurs, nous nommons les Augustes ; toutes « les fonctions viennent de notre ordre. Grâces soient rena dues à l'armée romaine, et vraiment romaine, qui nous «t a restitué le pouvoir que nous avons toujours eu. Laisse « là Baies et Puteoli, donne toi à la cité maintenant, à la « curie; Rome refleurit, toute la république refleurit. Nous « donnons les empereurs , nous faisons les princes ; nous <K pouvons maintenant empêcher , puisque nous commen- « çons d'agir *. »
Hélas ! toute cette jubilation reposait sur un vieillard de soixante- quinze ans. Sa sobriété lui avait conservé une grande verdeur, il est vrai ; il Usait encore les écritures les plus fines , et il ne passait aucune nuit sans lire ou écrire quelque chose, excepté la nuit du second jour des calendes, qui était un temps de mauvais augure. Mais d'ailleurs toutes ces quahtés, y compris l'admiration pour le grand historien de Rome, touchaient peu le soldat. Le vieil empereur n'était qu'un littérateur, il ne connaissait ni la guerr^
* Vnp., Anré^ 4^» 4'i Tac^ de i à io, Flor.t i, 5, 6; Zos., i ; Zonar.; Tillemont.
TACITK. 545
ni les camps : arrivé à Farmée de Tlirace, il réussit , moitié par négociations , moitié par combats , à renvoyer chez eux les Alains, qui s'étaient mis en mouvement pour aider Aurélien , disaient-ils, contre les Perses. Il n'eut pas si l)on compte des légions; le préfet du prétoire eut beau leur dire : « Le sénat vous a donné le prince que vous deman- « diez ; » Tacite ajouta aussi vainement : « J'aurai soin , « je m'efforcerai, je ferai que rien ne vous manque : si « mes actes ne sont pas forts , du moins mes desseins se- «( ront dignes de vous et d'un empereur. » Ce n'était pas de ce ton que parlait Aurélien; Tacite donna la paie, promit le donativum; il n'en succomba pas moins aux soucis, aux fatigues des séditions, si même une faction militaire ne lui ôta la vie. Un de ses parents , qui tyrannisait la Syrie en qualité de gouverneur, ayant été assassiné , les conjurés , dont plusieurs du complot contre Aurélien avaient échappé à la punition qu'en avait fait le Yieux prince, jugèrent plus sûr de se défaire de lui. On croit qu'ils le firent tuer , on ne sait où, à Tarse, à Tyane ou dans le Pont (216). Il n'avait tenu l'empire que six mois.
Son frère Florianus, qui surveillait vers le Bosphore la retraite des Alains, prit aussitôt la pourpre sans consulter le sénat ni les troupes, « comme si l'empire était héréditaire. D Mais les armées d'Orient n'eurent pas plus tôt su la mort de Tacite, qu'elles résolurent de prévenir les troupes d'Italie et le sénat. « Comme les tribuns, parcourant « les manipules, répétaient qu'il fallait un prince bravo , « juste, modéré, doux et probe , de tous côtés, par une sorte «d'inspiration, l'on s'écria : Probus Auguste, que les « dieux te conservent ! Sur-le-champ on court , un tribuce nal de gazon est dressé, on enlève à une statue dans un « temple son manteau de pourpre, on en revêt Probus , et « on le proclame , quoiqu'il ne cessât de protester aux sol-
3i0 ffisToni hoMàink.
« dais qu'ils faisaient mal , et qu'il ne les flatterait pas. » Probus écrivit ensuite à Florianus : « J'ai reçu le pouvoir « malgré moi ; il ne m'est pas possible de quitter cet im* « portun fordeau ; il me faut faire le rôle que le soldat m'a « imposé. » Il ne possédait d'ailleurs que quatre provinces; son rival avait déjà tout le reste, et s'avançait avec des forces considérables contre lui. Probus, se tenant d'abord sur la défensive , marcha de son côté au moment où les grandes chaleurs accablaient les légions occidentales. Il n'eut pas besoin de combattre ; Florianus fût tué par ses propres soldats , après deux mois de titre impérial. Tacite et son frère passèrent « comme des entre-rois ^. »
• Vop«t 7m;., iif i)i 9^ /loti*»., I, Prokéf lo.