‹ Histoire romaineChapitre 51 sur 107 · CHAPITRE XCIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCIV

ÀRISTOCKATIB HaiTAIRE. — PROBUS. — CÀRUS.

Probus , fils (Tun jaf diniei* de Sinnium , qui avait quitté son petit patrimoîne pour les armes, se forma de bomie heure à la vie des camps et y montra un rare mérite. Valérien écrivait de lui : « J'ai fait un tribun imberbe , con- « tre les règlements d'Adrien ; mais on ne s'en étonnera « pas si on songe que c'est Probus , jeune homme vrai- « ment probe. Jamais un autre nom ne me vient à l'esprit « quand je pense à lui; il devrait avoir ce surnom, s'il « ne s'appelait pas ainsi *. » « Il serait long de dire ses « exploits , » combien de fois il monta le premier à l'assaut , combien de retranchements il força, combien il tua d'ennemis de sa main, combien il reçut de récompenses militaires. On ne doutait pas que l'intention d'Aurélien ne fût de le désigner pour son successeur, s'il en avait çu le loisir •. »

■ yop,, Prob.f 4*

* Vop., Profr., de 5 à 9*

Le sénat se voyait tout d'un coup rejeté bien loin de ses esi^érances, lorsqu'il reçut (277) cette déclaration de Probus ; a C'était selon le droit et l'ordre , P. C. , que, Tannée « dernière , votre clémence donnât un prince à la terre, et « le choisît parmi vous, qui êtes les princes du monde, « qui le fûtes et le serez toujours. Que Florianus n'a-t-il « voulu attendre aussi , plutôt que de se faire un empire « héréditaire ! Votre majesté eût élu lui ou tout autre. « Maintenant qu'il s'est emparé de l'empire, le nom d'Au- « guste nous a été déféré par les soldats, et les plus sages « d'entre eux l'ont puni de son usurpation. Je demande « que vous fassiez de mes services ce que jugera votre clé- « mence. » Alors les pères conscrits, plus intrépides que jamais , se mirent à délibérer , c'est-à-dire à éclater en félicitations et en vœux. Le premier sénateur opina à lui donner les titres et les pouvoirs impériaux , et , dans leurs transports d'indépendance, ils s'écrièrent : « Tous , tous! » Au sénatus-consulle répondit une seconde déclaration impériale, qui accordait au sénat l'appel de toutes les grandes juridictions sans passer par le préfet de la ville, le droit de nommer les proconsuls et leurs lieutenants, et de sanctionner les décisions du prince par les sénatus-consul- Ics *.

Déjà Probus avait gagné la Gaule , qui était en proie aux Germains ; il tailla en pièces quatre cent mille honmies en plusieurs combats, délivra soixante-dix villes , rejeta les restes de celte invasion au-delà du Necker et de l'Elbe, et soumit toute la Germanie, « aussi loin qu'elle s'étendait. » Neuf rois vaincus vinrent lui demander la paix à genoux. Les champs gaulois furent labourés par les bœufis des Barbares, se remplirent de leurs troupeaux, et les greniers de leurs blés ; il ne leur laissa que le sol, et il

' Vop., Prob», II, la, i3.

PAOULS. 340

ilablit même au-delà du Rhin des villes et des stations romaines. Il leva chez eux seize mille guerriers, qu'il distribua par cinquante et soixante dans les diverses légions, sur les diverses frontières , disant qu'on « devait sentir et R non voir le secoure que Fempire tirait des Barbares. » 11 eût voulu même faire de la Germanie une province ; mais il jugea prudent d'ajourner ce projet à un temps plus décisif. Cela eût agrandi les frontières et exigé plus de troupes qu'on n'en avait.

11 passa de là en Rhœtie, en Illyrie, en Thrace, reporta partout la crainte des armes romaines chez les Sarmates et les Goths*. Retournant de nouveau en Orient (279), il distribua les gorges de Flsaurie en bénéûces militaires à ses vétérans, comme le seul moyen de contenir cette peuplade de brigands. Il alla ensuite soumettre les Blemmyes, en leur enlevant Coptos et Ptolémaïde. Restait à punir quelques hostilités des Perses ; Bahram effrayé demanda la paix : ses ambassadeurs rencontrèrent l'empereur dans les montagnes d'Arménie, assis sur l'herbe au milieu des soldats, et mangeant avec eux un morceau de porc salé assaisonné de pois. Sans changer de posture, Probus leur signifia qu'il voulait une satisfaction de leur maître, « si- « non, ajouta-t-il en découvrant sa tête chauve, dans un , « mois il n'y aura pas plus d'arbres et de moissons sur ses , « campagnes, que de cheveux sur mon front. » Bahram I vint lui-môme faire ses soumissions *. I 11 revint par la Thrace, en repeupla les terres désertes , avec cent mille Bastarnes , qui devinrent laboureurs et Ro-

' Il existe en Suède une tradition nationale sur les relations d'alliance qui se seraient établies à cette époque entre l'empire et les Scandinaves; mais je ' n'eu trouve point de meniion dans les écrivains du tcmp^. L'histoire du Nord, et surtout de la Suède, est trop peu connue encore pour qu'on puisse apprécier cette tradition.

* Vop., Prob; de i3 à 17 ; Syncs., De regno; Tillcm , Ptvb., 6.

550 HISTOIRB ROMàIKK.

mains. Des colonies agricoles de Goths, de Vandales et de Franks furent également transportées sur d'autres frontières éloignées de leur pays. Tant d'exploits n'assuraient pas encore la tranquillité intérieure. Le commandement ou ducat de la frontière d'Orient avait été confié par Aurélien au Gaulois Saturninus, avec défense de jamais entrer eo Egypte. Ce prince connaissait, en effet, la témérité naturelle des Gaulois, et la mobilité des Égyptiens, peuple industriel, fraudeur, vantard , insolent, toujours prêt à Mm des chansons séditieuses, des épigrammes, des horoscopes et des présages, Saturninus n'ayant pu résister au désir de visiter Alexandrie, les Alexandrins ne virent pas plas tôt un puissant général , qu'ils le saluèrent Auguste. H comprit le danger, s'enfuit en Palestine ; puis, la crainte de ses amis et de ses soldats le lit empereur malgré lui. Vainement leur disait*il, les larmes aux yeux, qu'ils le perdaient, vainement Prbbus lui écrivit plusieurs fois pour lui promettre le pardpn, les soldats ne voulurent rien écouter : l'infortuné fut assiégé, pris et mis à mort dans Apamée (180).

Ce soulèvement comprimé, l'Orient devint si paisible, que, selon le mot vulgaire, on n'y entendait pas un rat r^eUe, L'agitation continuant en Occident. Les Lyonnais, rigoureusement châtiés par Aurélien, et non moins inquiets de la sévérité de Probus, excitèrent l'ambition du Gaulois Proculus, grossier tribun, espèce de taureau pour la force et la débauche. Comme il jouait aux échecs après un repas, et qu'il avait gagné dix parties de suite, un vil bouffoa lui dit : Salut, empereur! Le sort en fut jeté. Vers le même temps Bonosus, chef ou duc de la limite rhœtique , ayant laissé brûler la flottille du Rhin par les Germains, crut aussi sous le môme titre éviter le châtiment. Aurélien disait de lui « qu'il n'était pas né pour vivre, mais pour « boire. » Bonosus, en effet, avait le singulier avantage

I d'enivrer les chefs barbares dans un repas, gardant toute ! sa raison , et de connaître ainsi leurs desseins. Ces deux i usurpateurs alliés tinrent un moment la Gaule et TEspa- I gne; les peuples Germains, dont ils sollicitèrent Tappui, 1 préférèrent rester fidèles à Probus. Les Franks seuls promirent à Proculus, et, selon leur habitude de se jouer de i leur parole, ils le trahirent. L'empereur le défit aisément, I et le condamna à mort. Bonosus, après un peu plus de ré- I sistance, succomba également et périt par la potence : on I disait « que c'était une amphore pendue, non un homme (S80). >» Un obscur gouverneur de la Grande-Bretagne se • déclara aussi indépendant, mais un autre général, fei-^ t gnant de passer dans son parti , Fassassina ^ I Pendant ces tentatives , la plupart des Barbares , disper-* ; ses en colonies, s'ennuyèrent de leur émigration, et s'en , allèrent, les uns par mer, les autres par terre, au travers I de l'empire, pour regagner leur pays en pillant. Nouveaux I combats de tous côtés, où ils furent exterminés , excepté I la colonie des Franks de l'Euxin, qui se jetèrent sur les premiers navires venus, et, descendant le long de la Grèce I et jusque sur les côtes de l'Afrique , tantôt vainqueurs tantôt battus, tombèrent comme une tempôle sur Syracuse, d'où ils retournèrent impunément par le détroit de Calpé et l'Océan jusqu'à l'embouchure du Rhin •.

Rome revit enfin son glorieux empereur , et put compter toutes les nations qu'il avait vaincues dans les cinquante groupes de prisonniers qui précédèrent son char de triomphe. Les soldats déplantèrent des arbres et les assujettirent avec leurs racines sur l'arène du cirque, entre des poutres recouvertes de terre; on lâcha dans cette forêt factice, et

* Vop., Prob.f i8, Satum.f de 7 à ii, Prvc.f la, i3 , Bonos,^ i4> i5; Zos., I; Zonar.

■ Vop., Prob.^ 18; Z08., I ; Panegyr. vet, ; Kum., î-i9.

Sitt HISTOIRE ROMAINE.

on livra en butin au peuple , mille autruches , mille cerfs , mille sangliers, mille daims, mille chamois, et une multitude d'autres animaux broutants, autant qu'on en avait pu trouver ; on y laissa courir le peuple, et chacun prit ce qu'il voulut. Le lendemain, Tamphithéâlre se garnit de cent lions, qui rugissaient comme des tonnerres ; de deux cents léopards, cent lionnes et trois cents ours, mais qui tous ne donnèrent pas un grand plaisir à leur tuerie, parce que , sortant de souterrains obscurs , ils ne s'élancèrent pas impétueusement comme lorsqu'ils sortaient des loges grillées. Ensuite combattirent trois cents paires de gladiateurs , la plupart prisonniers du triomphe ^

Probus n'avait plus de guerre; 11 occupa ses soldats à bâtir, à réparer les villes, à élever des fortifications entre le Rhin et le Danube , dans un espace de deux cents milles. Il fit planter de vignes le mont Aima près de Sirmium , et pei^ mit aux Gaulois et aux Bretons la même culture. A l'exemple d'Annibal * , il voulait ainsi empêcher l'oisiveté des camps, toujours séditieuse, disant que ce le soldat ne devait «c pas manger son pain gratuitement. » Il ne voyait plus désormais que la paix universelle , et ne dissimulait pas son espérance de n'avoir bientôt plus besoin de soldats. « Plus de soldats! ajoute Vopiscus, partout la république « régnant seule! plus d'armes à fabriquer, plus de vivres « à fournir, plus de guerres, de captivité, partout la paix , « partout les lois romaines , partout nos juges ! » Beau rêve d'orgueil national, et tant soit peu despotique, où le prince et l'historien n'oubliaient qu'une chose, la liberté et le contentement des provinces. Peut-être Probus , dans celle pensée, resserra-t-il à contre-temps la discipline; Julien lui reproche a une excessive rigueur , incapable d'adoucis-

» Vop., Prob.f 19.

• Foy» le cliap. xiv de cette histoire, lom. W.

CAnus. 553

sèment. » Une expédition à recommencer contre les Perses Taverlissait déjà de son erreur ; malgré -cette guerre procliaine il ne donnait point de relâche aux légions, qui se voyaient nécessaires et importunes. Il vint alors visiter le dessèchement des marais de Sirmium, auquel il employait des milliers de soldats : l'impatience les prit, ils le poursuivirent jusque dans une tour très-haute qu'il avait fait construire pour inspecter le travail, et ils le tuèrent (282). Néanmoins toute l'armée le regretta , et lui dressa un tombeau avec une inscription toute d'éloge. « Dieux bons, s'é- «t crie Vopiscus, en quoi la république vous a-t-elle offen- « ses, pour lui avoir ravi un tel prince * ! »

Carus, préfet du prétoire, fut élu pour lui succéder. On ne sait quelle était sa patrie; il prétendait être de sang romain , et il exhorta le sénat à se réjouir d'avoir un empereur national. Cependant le peuple ne se réjouit pas , et le sénat frémit , redoutant son caractère dur , et surtout les vices de son fils aîné Carinus. Du moins un tel capitaine était utile en ce moment. Les Sarmates , défaits aussitôt que soulevés , n'arrêtèrent pas le départ de l'armée pour l'Orient. Carus prit la Mésopotamie et Ctésiphon presque sans résistance, à la faveur d'une guerre civile qui affaiblissait Bahramll ; poursuivant rapidement ses avantages, il semblait devoir venger enfin les anciennes insultes des Parlhes et des Perses , lorsque , déjà assez loin au-delà du Tigre, un orage fondit sur le camp (283). Le jour s'obscurcit au point que deux hommes ne se distinguaient pasl'unl'autre : «C'était un fracas de tonnerre et une vibration conti- « nue d'éclairs qui tenait tout immobile d'effroi. Après les a plus terribles éclats , on s'écria tout-à-coup que Fempe- « reur était mort , » et déjà ses cubiculaires, déplorant ce malheur, avaient mis le feu à sa tente; de là le bruit se

» Vop.jPn*., ao, «3, »i ; Snlitti^ Césars ; Avlt, Vict.

Page 1