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RÉACTION MONARCHIQUE

L'empire durait déjà depuis trois cents ans , et jamais peuple ni gouvernement n'avait éprouvé de si rudes secousses ; il fallait , pour y résister , toute la force de la constitution primitive de Rome. L'empire ressemblait à ces tyrans athlétiques, comme Domitien, Maximinou l'armurier Marins, dont la vigueur extraordinaire épuisait toutes les débauches , et ne permettait pas que personne osât les assaillir en face.

L'ambition d'Auguste avait tiré le parti le plus avantageux de la république ruinée; mais il n'avait pu soustraire le nouveau commandement aux conséquences funestes de cette démocratie , qui avait tout abattu pour lui. n n'était toujours aux yeux de tous que le premier de la nation ; trois attributions essentielles de la souveraineté lui étaient interdites, savoir : de prendre les insignes royaux, de mettre des taxes directes sur les biens et les personnes des citoyens , et do poser une règle de succession impériale. Il

558 HISTOIRE ROMAIin!.

avait assez adroitement préparé l'hérédité par le titre de princes de la jeunesse conféré à ses petits-fils , puis par Fadoptioa, quand il les eut perdus. Mais le peuple et Tannée ne laissèrent point prescrire leurs droits ; ils n'avaient pas prêté pour rien leurs suffrages et leurs bras au renversement de la république. Le marché était passé avant lui avec les premiers ambitieux qui lui avaient frayé le chemin. Depuis longtemps même, le congiarium, le donativum et les jeux, étaient la part reconnue de toute conquête pour le peuple et Tarmée. La conquête de l'État devait se payer bien davantage. Jamais personne n'avait prodigué les réjouissances aussi magnifiquement que César , ni plus enrichi ses soldats. Les triumvirs , avant la bataille de Philippes , avaient cru nécessaire de promettre aussi à leurs légionnaires cinq mille deniers par tête ; Brutus lui-même achetait le droit de défendre ce qu'il appelait la liberté, par les spectacles de sa préture absente, et par la promesse de deux mille cinq cents deniers à chacun de ses hommes avant son dernier combat ^ Le legs général de César et d'Auguste fut bien moins une générosité qu'une précaution pour le maintien de leur mémoire et de leurs actes , par un dernier acquittement du prix de leur domination personnelle.

La dette bien constatée, chaque empereur eut bientôt à payer son principat dès l'entrée , et les largesses d'avènement faisaient déjà tacitement une loi organique de l'empire, lorsque le donativum de Claude et celui de Néron livrèrent aux prétoriens Télection, que les légions enlevèrent à leur tour pour la disputer entre eUes. L^ sénat, il est vrai , confirmait toujours l'élection, en décernant au prince élu les pouvoirs impériaux: pure formalité, qu'il ne lui était pas possible de refuser, bien que l'envie lui en prit

« Suët., C<fs., 38; Casaub.,!^. ; Plut., Ànt., a3, Brut., 5«,

l'armés. 559

quelquefois! L'adoption sembla rétablie après Nerva ; mais quand l'hérédité, deux fois tentée, n'eût pas fini aussitôt avec Domitien et Commode , elle n'eût pu s'atfi'anchir encore du consentement des troupes, car eUe n'y réussit jamais entièrement dans la dernière période, où elle l'emporta. Durant ces trois premiers siècles, ce furent l'élection et les troupes qui prévalurent.

De là l'insolence et la violence toujours croissante du soldat. Le moindre inconvénient en temps de paix était les privilèges de la milice, qui exposait aux insultes et aux coups les citadins voisins d'un camp ou honorés d'une gar •• nison, sans en excepter ceux de Rome. Une des plus an-» ci^anes lois, portée alors pour la sûreté des citoyens retenus au service de la patrie, tournait maintenant en abus ; nul soldat n'étant justiciable que de ses chefs, on avait à craindre la partialité de ceux-K^i ou le ressentiment de toute une cohorte ; on trouvait difficilement un témoin qui osât déposer et encourir une vengeance pire que l'offense reçue S

• Jav.f^a<., 16-8:

Ne te pulsare toçatus

Àudeat ; imo et si pulsatur, dissimulet , nec Audeat excnssot praetori ostendere dentés Et nigram in focie tumidis livoribus offam, Atque oculos medico nil promitteote relictos.

Legibiu antiquis castrorum et more Gamilli Servato, miles ne vallum litiget extra.

Jd,, 20 ;

Tota cohon tamen est ioimica, omnesque manipli Goosensu magno officiunt. Curabitis ut sit Vindicta gravior quam injuria.

Id., 29 :

Da testem,judex cum dixerit, audeat ille M«icio qttis, pugnos vidit qui, dicere : vidi.. . . . . Citius faUuin producere testem

5G0 HlSTOllLE ROMAINE.

C'était bien pis en temps de guerre, où le pillage et le meurtre semblaient de droit.

Encore si Tempire eût été protégé par cette milice contre les attaques du dehors et ses troubles intérieurs. Mais nul sentiment de devoir ni d'intérêt national n'existait plus dans les camps. Le peuple de Rome, désormais , fournissait peu aux recrues ; la vieille race italienne , devenue bientôt la véritable race romaine, était si épuisée par les guerres civiles, qu'Auguste, en repeuplant l'Italie avec des colonies, s'abstint ordinairement d'y faire des levées, et que Trajan même y défendit l'enrôlement ^. Quand la nécessité , sous Marc-Aurèle , enleva l'exemption , les Italiens avaient perdu l'esprit guerrier ; ce faible secours s'épuisa de nouveau et ne se répara plus. Dans toutes les villes de l'empire, la mollesse romaine, qui avait précédé de beaucoup le droit de cité romaine , ne laissait guère pius de ressource. Les auxiliaires, presque toujours plus nombreux que les légionnaires, devenaient de plus en plus in-

Gooira paganum powis, quant vera loquentem Contra forttmam armati, contraque pudorem.

Âtt illi quos arma tegunt et balteus ambit, Quod piacitam est, illU praestatur tempus agendi...

Ttetiail., De palliOf 4 : * Rupices in urbanb... paganos in militaribus. * Je me figure que ce terme de paganuSy dont le citadin ce servait avec use sorte de mépris envers l'habitant des bourgades, devait £tre souvent retourna contre le citadin par le paganus ou paysan devenu superbe lë{;ionnaire* Ce terme revient asses bien à celui de péquin, dont la milice française, soin TEmpire, désignait les bourgeois. Quiconque portait l'uniforme alorSi (t même la jeune Ecole polytechnique, ne manquait pas de prendre ce ton ^ supériorité martiale. Le despotisme militaire de tous les temps se ressemble. Un jeune colonel, invité chez Talleyrand, s'excusait d'avoir été retardé parus péqiiin ; car on sait, dit-il en souriant , que nous appelons ainsi tout ce qm n'est pas militaire. — Sans doute , répliqua Talleyrand , de même que nMD appelons militaire tout ce qui n'est pas civil*

1 Capitol., Mart Aur.^ 1 1 ; Casaub., ib, \ Hérod., a, 6; H. Naudet, Des ckoMgements opéréSf 1-6-3.

L'ARMfiB. 361

dispensables, et les légionnaires, pris parmi les colons des provinces, en différaient peu *. Tout ce ramas mercenaire, une fois enrôlé, ne connaissait plus d'autre patrie que ses drapeaux, d'autre lien envers l'État et le prince que la solde -et les gratifications, et apprenait bien vite des vétérans combien le service était pénible, l'oisiveté agréable , l'élection et la tyrannie lucratives. Si l'habitude des armes, l'orgueil du nom romain, qu'ils représentaient, Fascendant d'un capitaine , réveillaient en eux devant l'ennemi une valeur de métier, ils n'avaien l le plus souvent d'audace que contre leurs chefs, et plus de souci d'un bon quartier d'hiver perdu que d'une province envahie ; les défaites devenaient plus fréquentes, les victoires moins décisives. Leur brutale mollesse s'accommodait toujours mieux d'un empereur vicieux et lâche, qui leur laissait pleine licence et confisquait pour eux , que du prince le plus habile et le plus juste, qui exigeait de l'ordre et du travail. Celui-ci, bien plus que l'autre, avait à craindre une révolte; et, avec qui que ce fût, un changement qui leur promettait une grosse gratification, une marche de pillage, la suspension de la règle et des exercices militaires, les trouvait toujours prêts. Ils voyaient avec joie les révolutions; ils y régnaient *. Aussi fallait-il sans cesse roidir la discipline, qui s'affaiblissait sans cesse en paix comme en guerre. Déjà, dans les derniers temps de la république, Émilien n'avait pris Numance, Sylla livré la bataille de Chéronée, qu'en domptant leurs soldats sous la fatigue et la hache. Germanicus dut ordonner le carnage d'un camp romain avant de pouvoir songer à venger Varus. Corbulon, pour vaincre en Asie, avait tenu, pendant le plus rude

» Tac, Jnn,, 1-49, 56, i6-i3, Hist , a-S?, 3-25, 5o, 4-i4; M. Naudet, Des changements opérés, première partie, G-a, 3.

' roy. plus liant, cli. lxxvii à lxxXjLkxxyiii, xcxi, xcxii; c'est, d'ailleurs l'histoire même de rempirc.

ui. 51

S62 HISTOni ROMAIlfE.

hiver, son armée sous des tentes dressées dans la glace, et il commença de punir de mort la désertion, que Tindolgence auparavant encourageait. Ce ne fut pas le moindre mérite de Trajan, d'Adrien, etdeMarc-Aurèle, quedV Toir su entretenir partout une discipline constante *. On a vu quelle rigueur y portait Avidius Cassius. Commode rendit ensuite la tAche plus difi&cile. Le soldat se crut tout permis quand il eut vu les prétoriens vendre Fempire; il traitait les provinciaux comme des esclaves; il prenait pour ses plaisirs, pour payer une dispense de service, pour s'assurer l'impunité ou la faveur de ses chefe. Pendant que son tribun, au milieu du jour, allait au bain, lui, il allait à la taverne; il buvait dans des coupes d'argent, il chantait, il dansait, il louait son coucher en

ville.

Niger essaya de nouveau de réprimer ces excès; ses soldats lui demandant du vin en Egypte : « Vous avez le Nil, leur dit-il ; les Sarrasins qui vous ont vaincus boivent de l'eau. » Mais ce fut en partie ce qui le perdit. Nul général ne se faisait obéir que par la crainte, et au péril de sa vie. Pertinax, en Grande-Bretagne, avait été laissé pour mort dans une sédition; il en tira vengeance, mais il demanda son rappel •. Septime eut trop besoin des troupes pour ne pas leur céder beaucoup. Macrin , qui décimait et mettait en croix , ne put tenir ; l'insubordination fut le tourment d'Alexandre Sévère; enfin la catastrophe de Valérien amena une explosion générale. Alors , sans cesse aux prises les unes avec les autres, et avec les Barbares, les légions brisées, haletantes, s'apprivoisèrent un peu de lassitude et de h<mte. Toutefois , les empereurs qui les dominèrent le plus ensuite les ménageaient encore, et le terrible Aurélien donna

1 Tacite, Ann.f 1 3-35 ; Plin., Pan., 6, ii, la^ b3, i4< • Spart., ig.t 3, 7, 10 ; Capitol., Pertin., 3.

1 le premier aux soldats des agrafes d'or et des pauragaudes,

I espèce de chemises de fin lin ^ Les prétoriens seuls avaient

nécessairement perdu de leur importance dans cette vaste

mêlée, et il s'élevait depuis peu entre eux et le prince une

, élite nouvelle, quoique peu considérable, V école des pro^

I tecteurs {protectores domestici)^ gardes du corps, sous les

, ordres particuliers d'un comte *.

I Le peuple , beaucoup moins fier, était peut-être plus te*

^ nace dans ses exigences. Son pain et ses jeux imposaient

, des dépenses énormes au prince le plus approuvé. Au temps

I de Trajan, outre les distributions fixes, il y avait celles des

j largesses, quand le donativum avait été compté d'abord aux

troupes. «Avant lui, dit Pline, dès que l'époque du con-

j a giariiim approchait, le peuple avait coutume d'épier les

« sorties du prince; des essaims d'enfants, peuple futur,

, « assiégeaient les rues. C'était un travail pour les parents

«t de tenir en montre leurs petits élevés sur leur cou , et

, « de leur apprendre des paroles flatteuses et caressantes.

« Ceux-ci répétaient ce qu'on leur apprenait, et la plupart

« étourdissaient de ramages inutiles les oreilles endurcies

« du prince ; ils ignoraient ce qu'ils avaient demandé , ce

« qu'ils n'avaient point obtenu, et l'on différait de leur don-

« ner jusqu'à l'âge où ils pouvaient le savoir... Mais Trajan

fc n'attendait pas même qu'on le priât ; sa libéralité cher^

« cha, trouva, connut jusqu'à cinq mille personnes libres...

« nul n'en était privé , ni par affaires , ni par maladie , ni

« par voyages , qui eussent éloigné les uns ou les autres;

« chacun se voyait bien reçu à réclamer, quand il vou-

« lait *. »

Cet emphatique éloge, pour qui se rappelle qu'au temps

» Vop., Aur,., 46»

■ Spart., Came, y 5; TilIemoDt, Emilien; Vopisc, Numer», |3.

3 Plin., Paneg.j 35, 36, Sg.

364 HiSTonuB rokàine.

de Gioéron le cri de famine et les enfants ameutés avaient été mi moyen de sédition *, prouve seulement qu'un priDoe prudent avait soin de prévenir ces prières tumultueuses, ces mendiantes flatteries, qu'il risquait d'entendre changer en ii^ures et en menaces. Adrien, Antonin, Marc-Aurèle, augmentèrent le nombre des enfants admis à la fruim^ tion *. Une lettre d'Aurélien au préfet de Yannone ou approvisionnement, nous apprend le progrès et rimporiaiKx des distributions : « Parmi les services que nous avons reo- « dus , par la faveur des dieux , à ]a république , hea ne « m'est plus glorieux que d'avoir ajouté une once à toute « espèce de provisions urbaines. Pour que cela soit perpé- « tuel, j'ai affecté aux convois d'Egypte les navicuk^ « du Nil et ceux du Tibre; j'ai construit les quais du Tibre, « j'en ai creusé le lit; j'ai établi des vœux aux dieux et à « la pérennité; j'ai dédié une Cérès bienfaisante. Mainte- « nant ton devoir est de travailler à ce que mes dispositions tt ne restent point sans effet ; car rien ne peut être plus ft agréable que le peuple romain bien repu. »

Non content d'avoir distribué de la chair de porc, ce qui continua depuis, il voulait encore donner du vin à perpétuité , et, pour cela , il avait résolu d'acheter des coteaui fertiles, entre l'Étrurie et les Alpes maritimes, autant qu'on en voudrait vendre; d'y établir des familles de captifs pour y cultiver des vignes , sans rien recevoir au fisc de celle récolte, toute réservée au peuple romain. Il avait, en conséquence, dressé le compte des tonneaux, des navires et des travaux nécessaires. Mais, selon le récit commun, le préfet du prétoire lui dit : « Si nous donnons le vin au « peuple romain, il ne reste plus que de lui donner « poulets et des oies. » Cette réflexion arrêta le projet '

* Foy. t. II, mon chap. XLI.

■ Capitol., Aiarc Jur., 7.

> Vopr, Anr.f 47, 35, 48,

LB PSUPLB. 365

Ces munificences n^empêchaient pas quelquefois les présents de toute sorte, consignés sur des billets qui se lançaient à la volée du haut d'un amphithéâtre (missilia). Ces profusions, auxquelles le peuple se ruait avidement , faisaient le vrai triomphe des tyrans. Les grands , qui n'en pouvaient guère attraper leur part, avaient leurs loteries aussi splendides, et du moins plus décentes au palais ^ Ceci se réformait d'ordinaire sous un gouvernement réglé. Les jeux dépendaient moins de la volonté de l'empereur : certaines solennités les ramenaient nécessairement ; et, lorsqu'une victoire ou l'inauguration d'un édifice apportait une fête extraordinaire, les plus sages princes auraient cm manquer à leur gloire et à la grandeur romaine , si les citoyens n'eussent passé des mois entiers, sans interruption, à voir des drames, des naumachies, des combats de gladiateurs, des chasses, des courses de chars, etc. Cent jours célébrèrent l'inauguration du Colisée ; cent jours célébrèrent la conquête de la Dacie.

On conçoit que de tels divertissements charmassent une populace oisive et féroce , qui assistait si tranquillement aux proscriptions et aux massacres impériaux, qui n'avait guère plus de sens que Caligula, avec son cheval pontife, quand elle faisait les obsèques d'un corbeau, parce que cet oiseau, bien sifflé', avait salué tous les matins les princes et les citoyens •. L'engouement des grands avait quelque chose de plus honteux , car non-seulement tout le monde à Rome était peuple pour les jeux, chacun y avait sa place et sa joie ; on regardait plutôt comme une bizarrerie que comme une vertu dans un empereur de ne point s'y amu-

* Suét., Àug.^ 98, Calig.t 18, Ner,, II, Domit, 4 i Slat.» S/lv*f 1-6; Juste- Lipse, 2-1 1. f^oy. mon chap. lxxth.

* Plia. Nat., 10-43, 43; Stat., Sylv.^ a-4 :

liic salutalor rcguin, nomenque locutus Cxsaieum, ei queruli quondam vice fuuctus amici.

ni. 51*

366 HISTOIIB ROMÀUfE.

ser ; mais les grands continuaient à Tenyi de s*y donner en spectacle, malgré les règlements d'Auguste et de Tibère, qui interdisaient la scène aux sénateurs, aux cbevalieis, aux matrones, leur défendaient d'entrer dans les écoles de pantomimes , de faire cortège aux bistrions , et de combattre comme gladiateurs. L'exemple et la volonté de Néron acbei^a de tout entraîner. Avec lui, quatre cents sénateurs et six cents chevaliers descendirent dans Tarène. Auguste lui-même , avant ses réformes de mœurs, avait employé des jeunes jens de la plus haute noblesse aui courses de chars. Domitien accrut cette passion. Veras, qui favorisait les verts, avait été injurié par les partisans des autres couleurs, en présence de Marc-Aurèle, qui souffrait Fescrime gladiatoriale des candidats aux charges, ainsi que les assauts publics de son tîls; ensuite Cominode avait mis plus que jamais ces deux métiers en bonDeur'.

Ainsi tout cédait , tout se laissait emporter à la pente brutale de la multitude; en s'enivrant de ses goûls, on voulait encore ses suffrages et ses louanges, espèce de flalterie la plus vile envers le peuple-roi , qui voyait avec un grossier contentement les grands et les princes contribuer à ses amusements; civile rebantur '.

Et quand le délire s'arrêta un peu , peut-être par les ré*

» Tac, Ann,, 1-77; Suél., Ner,, 12, ^11^., 43; Capitol., Fer,t 6; Marc. M^y 19; Lampr., Conim.^ >« 12 ; Stat., Sylv. , 1-6.

■ Tac, Ann. , 1-54. Foy,» dans mon chap. lxv, robséquieiise aiuntion d'Auguste pour les amusemenu publics , Juv., Sut., 8 , t. 179 :

Et Tos, trojaçeoae, vobis ignoscitis, et quso Turpia cerdoni Volesos Brutosque deccbunt.

Nec taiiien ipsi.

fgnoscas populo; populi frons durior liujus, (Jlui sedel, et spécial Iriscurria pairiciorum, IManipedcs audit Fabios, ridere potest qui Mamercorum alapas, quanti sua funera vendant; ^)uid ruferl? Vendunt nuilo eogente Nerone, Mec dubitant Cel»i pnetoris vendere ludis, etc.

LV P8UPLB. 567

volutions dont les dangers plus multipliés dissipèrent forcément cette passiondes grands, et mieux encore par une influence plus puissante et plus haute qui commençait à réveiller la pudeur publique, les empereurs ne négligèrent pas pour cela les plaisirs solennels de la cité. La curiosité ne se lassait jamais , et la même nécessité subsistait toujours. Fronton, l'ami de Marc-Aurèle, ne le cachait pas : « Qu'on apaise la populace, écrivait-il, avec des distribuât tions, et le peuple entier avec des spectacles *. »

On s'appliquait à présenter les singularités les plus recherchées, ou du moins une somptuosité excessive dans les jeux. Si la fortune de quelques nobles même suffisait à des réjouissances de ce genre, c'était le seul moyen de popularité qu'un empereur n'eût point osé leur interdire. Le vieux Gordien devait sa grande réputation aux jeux qu'il avait donnés à ses frais, chaque mois, pendant sa questure; quelquefois cinq cents paires de gladiateurs, jamais moins de cent cinquante; un jour cent bêtes de Libye, un autre jour mille ours; le plus beau fut une sylve, ou chasse d'animaux paisibles : aussi la fit-il peindre dans sa maison pompéienne. De plus , il avait distribué en don deux cents chevaux de Sicile et de Cappadoce aux diverses couleurs, avec la permission des princes; il avait, enfin, gratifié de jeux scéniques et de juvénales, quatre jours durant, toutes lés villes de Campanie, d'Étrurie, d'Ombrie, de Flaminie et du Picenum *. La sylve de Probus surpassa celle de Gordien. La courte apparition de Carus fut mémorable

* Front., Principia historiée.

* Capitol. , Gord. , 3, 4* I^ sylve étAii une chasse d'animaux herbatiques (non carnassiers) ; on les abandonnait en pillage au peuple dans une forêt factice : ce divertissement ne dura pas au-delà de Constantin. Le pancarpum^ ou chasse d'animaux féroces de toute espèce, se faisait par des veneurs ou confecteurs gages : celle-ci dura jusqu'à la fin de Tcmpirc. yoy, Casaub. et Saum., sur Capitol., Gorû.^ ib.

S68 mSTOIBB ROMÀOfS*

par la nouveauté des spectacles qu'il célébra : il y parut un neurobate ou funambule, qui seinblait porté par les vents; un tichobate , qui échappait à un ours en escaladant un mur ; des ours y exécutèrent un mime ; un chœur de cent trompes, cent cors, cent clairons et cent flûtes, accompagna mille pantomimes gymniques ; ensuite il y eut ua drame, où la scène brûla; puis des mimes nombreux, puis une cyclopée, puis le jeu sarmatique, voltige de cavaliers. a 11 n'y a rien de plus agréable, » dit Vopiscus, qui ajoute aussitôt , pour faire sa cour à Dioclétien : « Je ne sais en « quoi toutes ces choses plaisent au peuple, mais elles m a sont d'aucune importance auprès des bons princes \ » Lui-même, d'ailleurs, va nous fournir un des plus curieux aveux de Tintérôt politique qu'ils y avaient. Titus, au premier siècle de l'empire, disait au peuple : « Je vous donci nerai des jeux, non à ma volonté, mais à la vôtre; de-

> JuT., St^.f i/^^Si :

An magts oblectant animum jactata petauro Coq>ora ? quique soient rectum descenderefuoem?

Mart., Epig.f a-69 ; Vop., Carin,, 19; Calphum., Eclog., 7 : .

Vidimus in cœlum trabibus spectacula textis Surgere, Tarpeium propedespectantia culmen Immensosque gradus et clivos lene jacentes. Venimus ad sedes, ubi puUa sordîda veste Inter femineas spectabat turba cathedras. Nam quaecumquc patent sub aperto libéra cœlo, Aut eques, aut nivei loco densavére tribuni.

Ordine quid referam. Vidi genus omne ferarum. Hic niveos leporesct non siuc cornibus apros, Manticboram sylvis etiam quibus editur alcen.

Vidimus

• ifiquoreos ego cum certantibas ursis Spectavi vitulos et equorum nomine dignum

Sed déforme pecus

Ah ! trepidi quoties nos descendentis arcnae Vidimus in partes, ruptaque voragine terrae, Emersisse feras; eteisdem saepe latebris Aurea cum crocco creverunt arbuta libre.

LES PaOTIKCES. S69

« mandez ce que vous voulez. » Le victorieux Aurélien , deux cents ans après, annonçait au peuple la défaite de Firmus par un édit conçu en ces termes : « Aurélien Au- « guste, au peuple romain, dont il est très-aimé, salut. a ToutTunivers étant pacifié, le larrpn d'Egypte, Firmus, «L qui soulevait les Barbares, a été défait à son tour, assié- « gé, mis à mort par nous. Vous n'avez plus rien à crainte dre, quirites romuléens; le tribut de TÉgypte, qu'avait « suspendu ce brigand, vous viendra désormais tout enci tier. Gardez la concorde avec le sénat, amitié avec les €c chevaliers, affection aux prétoriens; je ferai en sorte « qu'il n'y ait aucune sollicitude romaine. Vaquez aux « jeux , vaquez aux amusements du cirque; à nous le soin a des nécessités publiques; pour vous, point d'autres « soins que vos plaisirs. C'est pourquoi, très-saints quiria tes , etc. ^ )» Il faut noter en môme temps cette qualification de bienséance. On pense bien que les soldats n'étaient pas moins les très -saints compagnons d'armes. Ne convenait-il pas d'épargner , enfin , à la dignité de tels spectateurs, la peine de secouer leur toge au cirque ou au théâtre pour témoigner leur satisfaction? C'est à quoi songea encore le victorieux Aurélien ; il imagina de distribuer des mouchoirs (oraria) pour cet usage*.

A mesure que le droit de cité s'étendit , les distributions et les jeux se multiplièrent en raison de l'importance des villes , d'où il est facile de juger l'accroissement des dépenses , qui retombaient uniquement sur les décurions ou curiales, propriétaires citadins, qui en faisaient porter le plus qu'ils pouvaient aux malheureux colons. Si l'on

» Vop., /ïrm., 5.

* Vop., TaCf 7 : « Vo% sanciissimi milites et sacratissimi vos, quirites ; • cVftt le préfet delà ville qui harangue, et plus loin, 3, cVst le préfet du prétoire, qui dit de mcmc : « Sffnitissimi comiuililonçs. » Vop., .'îur., 4^1 Casaub. d

370 msTons moHAna.

passe en revue les divers textes qui se rapportent ani provinces, dans les écrivains païens des trois premiers siècles, il est hors de doute que le gouvernement impérial leur fut d'abord plus favorable. Tous les empereurs les plus renommés veillèrent avec zèle et prudence à diminuer l'oppression des provinces; plusieurs, et principalemait Trajan, Adrien, Antonin, Alexandre, ne se bornèrent pas à réprimer les exactions, ils s'occupèrent de la prospérité et de la splendeur générale. Chose remarquable ! il y eut même autant de gouverneurs jugés sous les tyrans, sous Tibère, sous Néron, que sous les empereurs les plus justes, et des mesures plus sévèrement prises encore pour tenir dans la dépendance les magistrats des provinces. DomitieD y fût modèle , et quand les premiers éclats de fureur daDS le sénat furent apaisés contre lui, Nerva ne trouva rien de mieux que de rétablir ses lois ^ Je ne sais si Septime et Garacalla ne soutiendraient pas aussi bien le parallèle, car leurs édits furent l'œuvre de Papinien. Cest que tous sentaient également le besoin que le fisc avait des provinces. Mais un sentiment d'intérêt ne suffît pas à produire le bien , et tous les efforts de conservation intéressée n'aboutissent qu'à ruine. Des magistrats corrompus ne se corrigent pas par quelques exemples de sévérité; ils prennent mieux leurs précautions, sans compter les ressources secrètes de la connivence , de la faveur et de la procédure. Une condamnation ne réparait pas le mal que le coupable avait fait, et combien de procès ne furent qu'une dérision*!

* Piin., EpisUt 10-66. Foy, Domîtierif dans mon ch. lxxxiii. Il y a aa moins quarante passag^es dans Tacite sur les provinces, dans Pline une nOf* taine ; il s'en trouve un bon nombre aussi dans Suétone et YBistoire att^v^^i mais moins étendus et moins nets.

» Juv.,<^a<., 8-125 :

Si tibi sancta cobors comilum ; si nemo tribunal

LES PROYINCBS. 371

Il est vrai que la surveillance et la puni lion devinrent toujours plus rigoureuses; mais il y avait dans le fond des choses plusieurs causes insurmontables de dépérissement pour les provinces : 1° les changements fréquents de princes et de gouverneurs ne permettaient ni connaissance réelle des besoins , ni conduite suivie pour y satisfaire ; et il eût fallu une vigilance de zèle incessamment tendue sur des exactions et des rapines habituelles. Les receveurs du fisc, par exemple, là où il n'y avait point de corps municipal , contraignaient certains habitants à prendre à ferme les impôts, dont ils les rendaient responsables. Partout, ils se faisaient céder avec bénéfice des créances particulières, qu'ils poursuivaient impitoyablement comme créances fiscales , mettant les débiteurs en prison. Ils éludaient les exemptions et les dégrèvements; ils surchargeaient de redevances illégales les terres domaniales à vendre. La menace d'un nouveau recensement était encore pour eux une source d'extorsions. Un autre abus général

Vendit acertecomes ; si ntillam in conjuge crimen, Nec per cooTentus, nec cuncta per oppida curvis Uoguibus ire parât naïamos raplura Cœleno. . .

Ezpectata diu tandem proTtncia cum te Rectorem accipiet, pone irae frcna modumqne Ponc et avaritiae ; miserere inopum sociorum. Ossa vides regum vacuis exsuda meduUist Reitpice quid montant leçes, quid curia mandet,^ Priemia quanta booos maneant; quam fulmine justo EtCapito et Numitor ruerint, damnante seuatu, Pirat» GiHcum. Sed quid damnatio confert Cum Pansa eripiat quidquid tibi Natta reliquit?

Id., 1-37 :

. . Et hic damontus inani Judicio (quid enim salvis infamia nummis?) Exsal ab octava Marius bibit, et fruitur Diis Iratis: at tu victrix, provincia, ploras.

372 HISTÛtRB ROMAINE.

et quotidien accompagnait Fancien droit de logement pour les tribuns, les centurions et les soldats en voyage, qui exigeaient , à titre de corvées ( *»*; n»? ôfo/mati ) ^ des fournitures arbitraires*.

2* Les rescrits impériaux, en se mullipliant , devenaient un embarras au lieu d'un guide, outre qu'ils attestent le renouvellement continuel des mêmes injustices.

3* L'administration seule, sans abus, était oppressive en elle-même, parce qu'elle reposait uniquement sur la conquête.

« Il reste encore des causes à plaider , disait Plutarque « à ses compatriotes, et des députations vers l'empereur;.. « mais le magistrat grec doit se dire : Tu commandes étant « commandé et sujet; tu commandes à une ville qui est « sous un proconsul romain ou sous un procurateur du « prince.... Il faut toujours avoir l'œil au siège impérial « et ne pas prendre trop de cœur pour se voir une cou- « ronne sur la tête... Il faut imiter les acteurs, qui ajou- « tent à leur jeu , le geste, l'accent , le maintien, toutefois « en suivant exactement leurs rôles; autrement le danger « ne serait pas seulement de s'entendre siffler et moquer , « mais déjà, pour avoir passé les bornes,

« Quelques uns à la hache ont dû livrer leur téie.

« Nous rions des enfants qui essayent de chausser les souci liers de leurs pères;... les magistrats des villes, quand « ils veulent rappeler aux peuples les beaux faits de nos

■ Ces détails sont tirés de deux inscriptions prises sur le propylonc d*ua temple de la grande Oasis. L'un se rapporte à l'an 49* l'autre au principit de Gallia. Ce sont des décrets de deux préfets d'Kgyple. /"o/. le Joiwnal rfe* uivantSf norcmhrc iSaa.

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