‹ Histoire romaineChapitre 58 sur 107 · LES LÉGISTES · texte numérisé non relu

LES LÉGISTES

et Tacite , parce que ces deux empereurs n'avaient jamais porté les armes. Ainsi on ne connaissait à l'égard du prince que l'obéissance passive.

Les légistes contribuèrent davantage encore aux progrès du pouvoir. La secte des stoïciens avait toujours voulu faire de la philosophie une science d'application ; leur esprit positif et méthodique s'attacha naturellement à l'étude du droit , qui procède par définitions et par axiomes , qui aime à formuler des sentences, à diviser et à distinguer. Ils avaient été républicains tant que les empereurs leur avaient témoigné de la défiance. Une fois admis en part du gouvernement avec Nerva, Adrien et les Antonins , ils se consolèrent aisément de n'avoir pu rétablir la république. Leur rigide ambition s'emparant à la fois de la direction civile el administrative , y portant partout la régularité inflexible de la jurisprudence , disciplina les fonctions et les lois au profit du despotisme , en (kîhange de sa faveur. Ce forent eux qui inventèrent et firent admettre la fiction, que le peuple avait concédé par une loi tous ses droits et ses pouvoirs à l'empereur, ce qu'ils ont commencé d'appeler la ioiroj^ole; c'est-à-dire qu'ils posaient déjà en principe la souveraineté impériale et la volonté absolue du prince *. Adrien, le premier, par leur appui , s'arrogea la pleine autorité de législation , et tous ses successeurs en usèrent comme d'une

* Institut.^ i-a-6 : « Quod principi placuit iegis habet vigorem, cum lege regia, qu« de ejos imperio lata est , populus ei et in eum omne imperium Sttum concessit. >» Et au Co<2e, 1-17-7 : « Gum.enim lege antiqua, quae regia nuticuptU^atury omne jus omnisque potestas populi romani in imperatoriam translata sunt potestatem. >« — On ne peut attribuer cette invention aux légistes de Justinicn, puisqu'ils rapportent le même texte d'Ulpieo, qui s'exprime en temps présent : •...Omne suum impenum et potestaiem conférât; » lnstit.f i, DigesUf i-^^fragm,, i. Cet autre passage dcGaïus ne laisse aucun doute : u Consiitutio principis est quod imperator, decreto vel edicto vel epistola, constituit, nec unquam dubitatum estquin id Iegis vicem. o6tmea<, cum ipse impcruior pcr ic^t'iu imperium acci( ial. » Guïi instit.y i-5.

SdO BisTonc ROMAnns.

possession acquise. Us en usèrent même plus d^une fois ntilement. « La hache des édits et desrescrits tailla, élagua « celte épaisse et obscure forêt des lois antiques ^ » La loi, maintenant, c'était la décision impériale, loi obligatoire pour tous, plus terrible aux grands qu'aux petits ; et par là, surtout, s'opéra le nivellement des individus dans Fempire," après celui des nations : où dominent le droit et les légistes, ce résultat sera infaillible.

Il n'y avait pas jusqu'au sénat qui , tout nul et avili qu'il était, n'eût servi les empereurs par ce décret obligé qui légalisait chaque avènement ; aucun autre corps n'avait aptitude ni fonction pour cela : ainsi, la plus ancienne des institutions républicaines, et la seule qui n'eût point changé denalure, sanctionnait l'empire; et les despotes élus qui affectaient le plus de mépriser le sénat eussent aussi peu négligé ou rejeté sa sanction, que le sénat eût osé la refuser; tant le sentiment de la justice est invincible , que les hommes les plus violents et les plus iniques l'appellent toujours à la garde de leurs intérêts personnels. Voilà pourquoi les plus sages princes s'appliquaient à réhabiliter le sénat, et pourquoi les tyrans le haïssaient, le regardant comme un ennemi ; et ceux-ci ne se trompaient guère.

Si le sénat avait eu la force, il eût certainement ressaisi la direction de l'État avec l'élection impériale ; il n'en perdait jamais le désir et l'espérance. Si l'on pouvait estimer l'influence par la richesse, jamais les grands n'eussent été plus puissants. Aux temps des Gracques , un sénateur avait été noté par les censeurs pour avoir occupé une mai-

* Tertallien , Àpologet,, 4 '• ■ Nonne et vos quotidie, experimentis iilaminnntibus, tcnebras antiquitatis totam illam veterem et squalentem sylvam leciim novis principalium rescriptorain et ediclorum securibus truncatisrf caeditis? Noiiue vanissimas Papias l^Ci, quae ante libcros suscipt cogitnc qiinin Julis inatriinonium contralii , post tanta: auctoritalis senectuleni bcri Sevcrus, constantissimus principum, cxclutitl »

LE POUVOIR IMPÉAIAL. 58t

son au loyer de six mille sesterces. Sous Tibère, celui qui n'aurait pas payé plus cher son habitation, eût à peine été reconnu pour sénateur *. Depuis, la richesse d'un grand dépassa de beaucoup cette mesure. Mais la richesse seule ne donne point la considération ni Tautorité. Le sénat, relevé par la déférence de quelques princes, se ranimait quelquefois; réduit au dernier degré de servitude par la plupart, il se traînait sous leurs outrages , soutenu encore de ses titres , de son laticlave , de ses délibériitions et ses protocoles de décrets , tout prêt à prononcer une déchéance pour se venger dès qu'il lui était loisible d'oser , ou à maudire du moins une mémoire odieuse. Il avait soin de purger Macrin de son ignobilité natale, et de le mettre au rang des patriciens et des sénateurs avant de lui décerner l'empire , pour qu'il ne fût pas dit qu'on pût être empereur sans tenir à la noblesse et au sénat *. Bien plus, en l'absence d'un prince , ou dans la vacance de l'empire , l'autorité lui revenait d'urgence ; la cité lui rendait momentanément l'importance des anciens Jours pour défendre l'Italie contre un usurpateur ou contre une invasion barbare; quelquefois même , quand le peuple se séparait des soldats , il tâchait de l'attirer à soi , de le rattacher à sa cause. Toujours vaincu dans ces tentatives, il attendait patiemment une circonstance plus favorable; on eût dit que l'esprit national, qui périssait partout, vivait encore dans la curie , toute mélangée qu'elle était sans cesse d'étrangers et de parvenus. Pour peu qu'il y fût permis de parler sans péril , on y entendait invoquer la patrie et la liberté sur le ton des Fabius.

On ne lit point sans sourire , dans Vopiscus, la sérieuse séance qui donna définitivement l'empire à Tacite, et la

» Vell., a-io.

» Capitol., lf(t«çr., 7

5SS nsToni lOMAons.

fière déeisîon des pères conscrits qui lui crient : ^ Noosti « fiusoDs empereur , non pas soldat ; » et le discoois fii consulaire Falconius Nicliomacus, qui n'avait garde à manquer une si belle occasion , et qui prit tant de m d*exalter « cet ordre magnifique, toujours droit et prudii «t à pourvoir au bien public , ce sanctuaire de la sagesse « auquel aucun peuple de l'univers tf avait jamais rieoii « de comparable; » il félicitait surtout la vénérable smblée du choix d'un prince vieillard , sans oser trop di» qu'il n'avait jamais rempli que des charges civiles. 11 «• marquait, avec un jeu de mots plein de malice, quête « Nérons, les Héliogabales et les Commodes, ou plul* « tous ces incommodes , avaient eu les vices ws& ^ « l'homme que de la jeunesse. Les dieux nouspréserveol, « disait-il , de ces princes enfents qu'on appelle pèrfô * « la patrie , à qui des maîtres d'écriture sont obligés ^ « conduire la main pour signer, qu'il faut inviter par dis « gâteaux et des babioles à distribuer les consulats pfi^ il terminait par cette leçon au vieux sénateur élu :«* « t'en coi^ure, réclamant librement pour les lois de» « conmiune patrie.,, si les destins te préviennent tropft « je te demande de ne point faire tes petits-fils bérilicB a de l'empire romain , de ne pas transmettre la répiP' a que, les pères conscrits et le peuple romain commet c< ferais ta villa , tes colons et tes esclaves. » Après ufl s» grand acte d'énergie, les pères conscrits écrivirent aux al' liés , à toutes les nations , non-seulement que la république avait recouvré son ancien état, non-seulement <P* le sénat choisissait le prince, mais que le ce sénat était f*"' « prince » lui-môme. Ils immolèrent chez eux des hécatûH* bes aux dieux, et inaugurèrent en de somptueux leur suprématie reconnue *.

* Vop., Tac, 6, la, Florian., 6.

lE SÉNAT. 583

Joies infortunées! trompeurs destins! Mais quoi de plus ridicule que ces prétentions dans un corps qui n'avait rien fait depuis trois siècles pour regagner Festime et la confiance des citoyens ! qui avait trahi récemment sa lâcheté en acceptant sans réclamation, môme après Gallien , Tinterdiction des fonctions guerrières ! Véritables esclaves en toges , comme les appelait Héliogabale *■ , les pères conscrits seuls ne sentaient pas leur position. Pour peu qu*il leur fût resté de courage et d'intelligence du bien public , dont ils parlaient tant , ils eussent vu du moins le changement total qui s'était accompli autour d'eux. Les titres de tribuns, de préteurs et de consuls, qui subsistaient encore, sans fonction ni influence aucune, ne réveillaient plus même dans les esprits les anciens souvenirs; les fonctions Téelles étaient celles des présidents ou gouverneurs et des procurateurs; au-dessus d'eux s'élevaient depuis longtemps les ofliciers du palais, et depuis un demi-siècle environ commençait à se former une aristocratie militaire, celle des ducs et des comtes ', qui tendait à faire du titre impérial le plus haut grade de l'armée. Cette aristocratie n'avait point encore de consistance , et servait seulement à tenir en échec le préfet du prétoire , qu'une triple juridictipn avait rendu le second de l'empire, et le rival plutôt que le premier ministre du prince.

Tout se détachait des anciennes idées pour se grouper autour du chef et dépendre de lui seul. Ce n'était pas en vain qu'au moyen de l'inviolabilité tribunitienne, Auguste et Tir bère avaient appliqué à la personne de l'empereur la loi de majesté; le respect extérieur, que la cité romaine et le citoyen romain s'attribuaient autrefois, avait fini par passer tout entier à l'empereur, et lui donner même quelque chose

* Lampr., Heliog.y ao.

* Spart., Septim.f\,Nig.f i, où il emploie le mot dncatus; Ttllem. , £mt-

lien.

oS^ HISTOIRB ROlUmB.

déplus solide*. A Tcpoque de Vitellius, un procurateur qui tenait les deux Maurltanies avec une puissante armée, s'était vu en état de renverser l'usurpateur avant Vespasien ; sur le seul soupçon qu'il voulait prendre les insignes royaux et le nom de Juba , il fut abandonné et tué par les siens*.

On comprenait déjà bien autrement le pouvoir au temps d'Alexandre Sévère, et le sénateur Dion Cassius alors n'était pas peu embarrassé pour rajuster aux idées pré.sentes les souvenirs politiques du premier principat *. Le bon sens populaire exprimait plus franchement la réalité des choses, et à mesure que les habitudes et les sentiments se modifiaient, il y conformait son langage : les termes de cour, de courUsan , devenaient familiers pour désigner la résidence et l'eQtourage du prince. On ne connaissait plus cette antique horreur de Rome pour la royauté; il était vulgaire maintenant de dire le roi aussi bien que l'empereur, les richesses royales aussi bien que les richesses de l'empereur*. On a vu des légionnaires conclure naturellement , du nom de Regillianus, que leur général devait être roi. Enfin, à peine l'anarchie des trente est terminée, le pouvoir impérial, ballotté d''armée6n

* Tac, Ann., 1-62 ; Spart., ^Kl. Fer: « Aagasiae majestatis haeredes; • Vop., Tac.^ I : « Tribunitia potcstate, quae pan maxima regalis imperii est* Treb. Poil., Gallien.y 14: « Constat de dignitate, Yel , ut cœperunt allii loqni, de mitjestaie. » Casaubon et Saumaise, ih,

* Tac., HisLf a-Ç8, Sg.

3 Dion, 53-17, *^'

*Suét., ait/a, aulici; Calig.t la, 19, 3g, Ner,^ 6, Fesp., t4; Spart., Jdr^ 1 1 ; c'est Adrien qui parle lui-même de la maison auligue; ib. : « Regio more; » Lampr., Comm.f 1; Capitol., Macr,^ 5 : Blacrin fait des funérailles royales à Caracalla ; Vop., Jur,, ao ; Aurëlien dit : « Animalia regia; >• ib., 34; Lamp., Alex,, 38 ; une épiçramme appelle Alexandre « Nostrum regem ; » ib.., Si; At' gina est synonyme d'impératrice. Déjà Martial avait dit, De spectac», Epigr., 1:

Individiosa feri radiabant atria rv^».

Foyez encore les présages ro/aux, parmi lesdivinationsdc future grandeur, Lampr., DiWum., 5; Capitol., Maxim, Jun.f t; Trcb. Toli., C/antl., 10.

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