CHAPITRE C
GONSTAIVTIN. ^ HlÉRAftCHIB.
Quant au gouvernement * , il est vrai de dire que le premier empereur chrétien ne sortit pas du plan tracé par Dioclétien, dont il suivit fidèlement la marche et les idées. Quoiqu'il régnât seul depuis la chute de Licinius, la fondation d'une capitale d'Orient préparait infailliblement la séparation des provinces en deux États, ce qui ne consolida l'Orient qu'aux dépens de l'Occident. Et, soit faiblesse paternelle , soit prévention pour l'arrangement tétrarchique, après avoir successivement créé Césars ses trois fils, Constantin, Constance, Constant, et son neveu Dalmac^, il attribua à chacun un quart de l'empire * : à l'aîné , Tan-
* Pour tout ce qui suit, vo/. Tillem., Constantin, depuis l'article 71 Fie de Constantin , par le P. Vareune ; Fita di Costantino , par Gusta , et M. Naudet, Des cfiangements opérés, etc., troisième partie.
* Constance-Cbiore eut de son mariage avec Theodora trois fils^Dalmatius, Jul. Constaniius, Anoibalicn, et trois filles, Coustantia, Anastasia, Eutropiu, dont la première épousa Licinius, la secondeOptalus Basùea , la troi-
GOUYERNBMBNT DB CONSTANTIN. 459
cien lot de Gonstance^I!blore ; au second, TAsie, la Syrie et FÉgypte ; au troisième, rillyrie, Tltalie et F Afrique; à Dal* mace, la Thrace, la Macédoine et rAchaïe (335); Anniba* lien , frère de Dalmace , eut , avec le titre de roi , le Pont, la Gappadoce et la petite Arménie ; il devint même gendre de Constantin, et dut peut-être à son épouse Gonstantine, qualifiée d'Auguste , le diadème qu'elle devait partager. L'empereur, ne se réservant aucune province en particulier, gardait le gouvernement général et la pleine souveraineté , et exerçait sous ses ordres les cinq princes au commandement, comme ses lieutenants ou ses vice-rois. Il lui restait encore deux de ses trois frères, tous trois nés dans une situation plus haute que leur aîné, et d'une mère plus illustre que la sienne , mais encore ^fants lorsque Gonstanco-Ghlore mourut. Ils avaient été exclus, par le testament paternel , de l'héritage politique, qu'il eût été trop dangereux de diviser. Constantin les avait fait élever à Toulouse , dans une condition privée , et confié leur instruction au rhéteur Arborius. Quand il les appela à sa cour, ils n'avaient rien à prétendre d'une fortune conservée et accrue uniquement par sa valeur et son habileté , et il ne parait pas qu'ils aient jamais songé à réclamer. Il ne leur accorda d'autres avantages que le consulat , le patriciat , la toge d'écarlate brodée d'or , et le titre de nobilis^ sime, qu'il inventa pour les princes du sang inférieurs aux Césars; il croyait en môme temps appuyer l'unité de l'empire sur la pluralité des chefs , et le pouvoir sur l'hérédité ; et il n'eût peut-élre pas traité si favorablement ses deux neveux Dalmace et Annibalien , malgré leur âge et leur mérite , sans les sollicitations des hommes de guerre.
sième le sénateur Nepotanius. Dalmatius, qui mourut avant Constantin, laissa deux 6l8, Dalmace et Annibalien; deux fils aussi naquirent de Jul. Constantiosy c'étaient Gallus et Julien.
4i0 DUTOtEE KOMÀINK.
Avant cette disposition, qu'il confirma par son testa* ment, il avait déjà conservé quatre préfectures du prétoire. Ceci se rapporte moins à la tétrarchie qu^à la division des fonctions, qui était un autre projet de Dioclétien. Il réduisit cette charge à la juridiction civile et fiscale; il mit sur le même rang la préfecture de Rome, et par suite celle de Constantinople , qui ne fut établie que plus tard (559). Ainsi , séparation complète de Fautorité civile et de Fautorité militaire; de plus, il sépara les deux armes de la cavalerie et de Tinfanterie , dont il donna la surveillance à deux maîtres généraux, au-dessus desquels on plaça, dans les règnes suivants, un maître de Vune et l'autre milice. Ce n'était point encore assez pour ôter aux troupes et à leurs commandants le moyen et la tentation de prendre et de donner la pourpre , car une légion, avec ses cohortes d'auxiliaires ou troupes légères , faisait seule une espèce d'armée : il détacha de la légion les auxiliaires , et réduisit tous les corps de six mille hommes à quinze cents; la dénomination même de la légion se changea en celle de nombre (numerus). Les faveurs ne furent plus pour l'armée. Quoi qu'en disent Zosime et plusieurs modernes, cette réforme donnait plus de sûreté au prince , sans danger pour l'empire, et facilitait singulièrement la discipline. Il n'était pas possible sans cela de détruire l'arrogance soldatesque, la plus insupportable des tyrannies. Un prince qui avait fait la guerre si longtemps, et conquis sa puissance par ses armes, ne rabaissait pas sans raison l'état militaire. Si l'empereur Julien le releva un peu, il y avait son intérêt particulier, et d'ailleurs il ne changea rien à l'ordre nouvellement établi *.
Mais Constantin ruina lui-même en grande partie sa réforme, en distinguant trois classes de soldats : les pala-
» Zos., a-2.3, 34; Ainm. Marcell., ao-5, ai-i5.
GOUTBRIVEMENT BB CONSTAIITIN. 441
tins , les troupes de suite (comitatenses) , et les troupes de frontières {castriciani , limitanei). Sur divers points, il renouvela sagement l'institution des terres bénéficiaires à cultiver et à défendre; malheureusement il ne s'avisa pas d'en faire une mesure générale , qui eût rencontré peutêtre aussi bien des obstacles. Les stations des frontières se composaient le plus souvent de Barbares, soldés à titre d'auxiliaires, que leur paie, inférieure d'un tiers à celle des deux autres classes, et leur position plus rude, laissaient mécontents et peu fidèles. Cette différence était d'autant moins fondée , qu'il n'y avait plus réellement de milice nationale, et qu'on reproche à Constantin sa préférence pour les Barbares, dont il remplissait sa garde palatine, ses troupes intérieures, et les promotions les plus importantes. Il y devait mettre moins d'inégalité d'un côté, et plus de réserve de l'autre.
Du reste, depuis plus d'un siècle on ne pouvait plus vaincre les Barbares sans les Barbares; la force de l'armée se tirait des Barbares, soit du dedans, soit du dehors ; le principal, et presque le seul avantage d'une victoire en Occident , consistait à leur imposer des recrues ou un engagement pour subside. Ce sera de plus en plus le malheur de l'empire et la conséquence de la politique romaine. Cette domination guerrière s'épuisait par la guerre ; Rome s'était fondue dans l'Italie, l'Italie dans les provinces, et l'empire devait se fondre dans les Barbares : le service et la faveur des uns attireront sans cesse ^ et souvent aideront les hostilités des autres, jusqu'à ce qu'enfin ils n'aient plus que le territoire à partager *.
Ce n'est pas que l'empire ne pût résister. Quelque dom-
* Numatian., Itiner., % :
Ipsa satcUiiibij» pelliiURom.i patebnt, Kl captiva prius" rniain capcrcUir, erat.
442 HISTOtRB ROMAINS.
mage que la violacé de la démocratie eût causé à la constitution première , et ensuite au travail de reconstruction commencé par Auguste , le second essai de réforme tenté, non sans succès , par Dioclétien et Constantin , en remettant Tautorité à sa place, comme la clef de voûte, contenait plus fermement tout Fintérieur ébranlé. Ce qui acheva Fœuvre, ce fut une haute direction administrative de sept ministres, savoir : le préposé de la chambre sacrée , chaîné de la surveillance du palais impérial ; le maitre des offices, ministre de l'intérieur ; le comte des sacrées largesses, ministre des finances ; le comte du trésor privé , intendant du domaine de l'État ; le questeur , chancelier ou ministre de la justice ; les deux comtes des domestiques ou gardes de l'empereur. Sous les règnes suivants , le maître de toute la milice, comme ministre de la guerre, fut le huitième. De ce cercle de chefs supérieurs descendaient autant de lignes de fonctions , échelonnées par importance et par grades, et en tête desquelles se trouvaient les chancelleries ou bureaux établis par Adrien. Ainsi les ministres, toujours environnant le prince, agissant sous ses yeux, recevant de lui l'impulsion, la communiquaient par un mouvement uniforme à toutes les parties de l'organisation , secondées et contrôlées tout à la fois l'une par l'autre.
Cependant le pouvoir, retranché dans cette commode et utile position , parut à Constantin trop découvert encore et trop familier. Non content de cet appareil royal que Dioclétien avait emprunté aux anciennes monarchies asiatiques , il voulut déployer à Tenlour une magnifique variété de dignités , qui en rehaussât la splendeur en la reflétant au loin. Il créa donc une double noblesse de personnes et de fonctions, l'une et l'autre également individuelle et non transmissible , c'est-à-dire dépendante de la faveur souveraine. L'ancien titre de patricien perdit ainsi de sa valeur; au contraire, les dénominations vagues de
GOUVËRMEUENT DB CONSTANTIN. ^45
duc et de comte devinrent des qualifications fixes , celle-ci supérieure , à cause de son origine , et il y eut trois classes de comtes. Toutes les fonctions furent distribuées en quatre degrés honorifiques : celui des illustres, celui des respectables, celui des clarissimes, où il rabaissa les sénateurs, et celui des distingués ou perfectissimes^ qui fermait d'un dernier rang la divine hiérarchie ; car c'est ainsi qu'on désigna le nouveau système impérial. Les curiales avaient bien quelques privilèges, même assez précieux pour le temps, mais sans participation aucune à la noblesse ni aux emplois , tant qu'ils n'avaient point rempli toutes les obligations municipales, qui consumaient la vie presque entière d'un homme ^
Tous les impôts passaient des mains des receveurs particuliers (rationales) dans celles des comtes provinciaux ou receveurs généraux, qui les tenaient à la disposition du comte des sacrées largesses. Il est toujours aisé de juger un gouvernement par l'état des finances : moins il prend, plus il a de ressources et plus il produit de prospérité. Les impôts avaient toujours été exorbitants, et, loin de les diminuer, Constantin les rendit plus rigoureux par la régularité de la perception. U fixa définitivement Yindiction à quinze ans , pour la durée de chaque cens ou cadastre , d'où l'on commença de compter les années par cycles d'indictions. Il exigea, comme auparavant , l'or coronaire. Les taxes diverses sur les denrées , et toutes les autres inventions fiscales les plus honteuses , furent réunies sous la désignation commune d'or lustral ou collation lustrale, qui
> Eus», Const,^ 4*> ; M* Naadet, Det changements opérés^ etc., troinème partie. Rome est la grande transition des temps anciens aux temps modernes ; l'empire en est la dernière phase ; sujet trop long à développer ici. Mais ce travail a sa place naturelle dans ma Théorie de l'histoire de France, dont je compte publier prochainement la première partie, X époque mérovini^ gienne.
se levait chaque cinquième année , après quatre ans révolus. On ne sait s'il faut y comprendre le droit de négoce {aurutn n^^o/tatortum), contribution qui remontait au moins à Alexandre Sévère , et qui revient assez à notre droit de patente commerciale. L'or lustral est , selon toute apparence, la même chose qu'ion appela, depuis cette époque, chrysargyre, mot dont on" ignore le véritable sens et l'origine, et autrement encore , Vor d'affliction. Libanius et Zosime font une peinture effroyable de cette exaction , dont nul genre d'industrie , la plus misérable comme la plus honteuse, n'était exempt. « J'ai vu, dit Libanius, de pauvres savetiers levant les mains au ciel avec leur tranchet , I et jurant qu'ils ne possédaient rien autre chose au monde; mais leurs protestations n'arrêtaient point l'avidité cinielle des hommes du fisc. Les maisons de débauche payaient le chrysargyre ; l'esclave et le mendiant ne pouvaient s'y soustraire ; on le devait pour les sentines et pour le fumier de chaque animal. L'approche du terme fatal portait la désolation dans les villes. On employait les fouets et les tortures contre la plus extrême indigence qui n'avait pas de quoi s'acquitter. C'était l'époque où la servitude se multipliait, où les pères vendaient leurs fils et livraient leurs filles pour satisfaire à la taxe *. »
Libanius et Zosime disent ce qu'ils ont vu ; rien n'empêche de les croire, malgré leur injuste partialité contre les empereurs chrétiens, et surtout contre Constantin. Mais leur récit , fort vraisemblable sur ce point , s'applique-t-il avec vérité au temps de ce prince? Zosime le fait auteur du chrysargyre , Evagrius soutient le contraire , et évidemment ce qu'il y avait de plus ignoble venait de Caligula et de Vespasien •. On pourrait opposer ici des actes de Cons-
' Lilnn,, Or. coM«r. /^oirnf. ; Zos., a ; Evagrius, Hist. eccL, 3>39; Con- ! stantiii MiinasHO!), cité par Boulanger, De tribut.
■ f'oy. Tilluiu.y Anastawy ait. 5, cl la note i lics-curieusc.
GOUYERNfiMEM DE CONSTAMLT. 445
laiitin , qui avaient pour but de réprimer les vexations des moindres oliiciers. 11 voulait « que toute personne eût la faculté de porter plainte aux gouverneurs et aux autres principaux délégués. Il défendit particulièrement les fouets et les tortures à l'égard des débiteurs insolvables de TÉtat, recommandant, pour adoucissement à leur détention, qu'on les mit dans des prisons aérées et spacieuses. » « Quiconque , dit-il dans un autre rescrit , a la confiance de prouver manifestement quelque faute de quelque juge ou comte, ou de mes amis et de mes ofiiciers palatins , comme n^ayant pas agi avec intégrité et justice , qu'il s'approche avec sécuriu'î. Qu'il m'interpelle, j'entendrai tout moi-même, moimôme j'en prendrai connaissance, et si la chose est prouvée, moi-même je me vengerai de celui qui m'aurait trompé jusqu'alors par une feinte probité. Quant à celui qui m'aura procuré cette preuve , je relèverai en dignité et en fortune. » Et encore : « Toute cité qui voudra nous envoyer une députation, que la faculté lui en soit donnée . . , , que les curiales s'assemblent pour cela ; et si plusieurs cités veulent députer , qu'elles n'envoient pas séparément, mais que trois représentants soient choisis en assemblée de la province *. »
Voilà un noble langage, des intentions droites, bienveillantes : il en dut résulter quelque bien , et Ton sait, en effet , que Constantin se montrait habituellement accessible, affable à tous , sensible à la détresse des villes , prompt à les soulager ; qu'il s'informait des nécessités publiques , et qu'il accorda deux fois une remise des tributs. Si l'on songe que l'adulation n'était plus devant devant lui commandée par la crainte, on conviendra que les panégyristes, en exagérant sans doute , n'ont pas menti du moins ces éloges '. On a droit toutefois de s'étonner que le premier cm-
* CW. Theod., 1 1-7-3, la-ia-S, i5, 17; Tillem., Constantin, G8. s J'an. vet. ; Euiu., Aaon., Nazar. j lilluiii.| Comt.t 80 el 8a.
41t> HISTOIRE ROMAINE.
pcreur chrétien ait souffert le chrysargyre, qu'il n'en ait pas 6té Texcès et les souillures ; qu'il ait frappé sur les sénateurs une taxe spéciale {follis senatorius, gkba senatoria)^ indépendamment des impôts ordinaires qui pesaient sur leurs bifflis. Néron et Maxence seuls, avant lui, avaient imaginé quelque chose de semblable ^ Constance , au contraire, ne lui avait-il pas appris, par une noble expérience, que sans tant de faste à défrayer , sans cette multitude de dignités et d'emplois à salarier , tant d'impôts n'eussent pas été nécessaires?
Ce grand prince savait , de plus , connaître ses hommes ; lorsqu'il eut publié l'édit de persécution , quoiqu'il ne voulût point l'exécuter, il annonça toutefois à ses officiers chrétiens qu'il leur fallait choisir entre leur religion et leurs charges : ce n'était qu'une feinte ; il disgracia ceux qui préférèrent leur ambition , comme gens capables de le trahir, puisqu'ils trahissaient Dieu , et réintégra les autres. Son fils , moins prudent et moins ferme , se laissa trop facilement séduire par une apparence de zèle pour sa personne et pour la foi chrétienne. Il enhardissait par son indulgence l'avidité des courtisans , qu'il eût dû réprimer sévèrement. Un jour il dit à l'un d'eux : « Ne mettrons-'nous pas de bornes à la cupidité? » Puis traçant à terre, avec sa lance, un espace de quelques pieds : (c Quand tu aurais amassé toutes « les richesses du monde , tu finiras toujours par ne pos- « séder qu'un si petit espace, si même on te l'accorde. » Cette douceur malheureuse , loin de les ramener au bien , favorisait les injustices , en ôtant aux uns la crainte de 'faire le mal, et aux autres le courage de l'empêcher *.
> Zos., 1 ; Oro6., 7-7 ; Aur. Vict., 4o t ^' Naadet, Des changemet^ts 9férés, troisième partie, 6-1.
* Eus., Fila Constantin.^ i-iS, 16 , 4-29, 54 , 3o , 3i, 3-i ; Zos., a ; Aur. Vict.; Amm. Marcçli., i5-u, 16-4 ; Tillem., Const., 9i, 82.
GOUYEHNEMENT DE COlfSTAIfTIN. 447
Pour tout dire, la position de Constantin était pltis difficile que celle de son père, qui, maître de trois grandes provinces, n'avait point tout Tensemble à défendre et à mouvoir, toutes les nécessités contraires à concilier. Dans rentière défaillance de Tesprit national, il ne restait à l'empire d'autre ressource que la souveraineté monarchique, et à celle-ci que la centralisation administrative, qu'il avait fallu reconstruire avant tout. Constantin en avait achevé l'œuvre avec un succès que la politique moderne n'a point surpassé. Par cette immense combinaison d'oôices subordonnés entre eux , le pouvoir pénétrait plus rapidement jusqu'aux dernières extrémités de l'ordre social, et avait pour le contenir une force prodigieuse, mais une force de pression qui ne contenait qu'en écrasant. L'édifice, repris uniquement par le faîte, manquait toujours par la base, et il n'était pas donné à l'homme de réparer une telle ruine, ni même de la voir. Avec plus de génie que n'en avait Constantin, on eût peut-être, par de sages tempéraments, suspendu le mal pour un peu plus de jours ; on n'eût point fait davantage. Tout le génie humain n'est pas capable de fonder de nouveau une nation en décadence. Mais le christianisme , qui dominait enfin , contre tous les efforts de l'intelligence et delà puissance humaine, possédait cette vertu. Il ne s'agissait que de suivre ses inspirations, et de ne point contrarier' son influence. Or, c'est ici le grand tort de Constantin. Les Grecs du Bas-Empire ont fait un saint du fondateur de Conslantinople ; les philosophes au xvra* siècle ont trouvé piquant de suspecter la sincérité de sa conversion y et les apologistes chrétiens se sont récriés comme si l'honneur de la religion dépendait en quelque chose de la réputation d'un mortel. Que sa conviction ait été plus ou moins prompte, plus ou moins pure, peu nous importe : l'Église, toujours humble et généreuse, a révéré sa mémoire à cause de ses services réels, et par-
448 HI6T0I1IS ROXAINB.
donné ses persécutions en faveur de son dernier retour; il serait insensé de croire qu'elle ait voulu justifier Constantin tout entier, et exigé pour lui radmiration. En diffénuB son baptême jusqu'à la fin de sa vie , il a prouvé qtf il comprenait peu le christianisme; il est trop certain d'ailleuis, par toute sa conduite, que, préoccupé de sa grandeur personnelle , il se fit un système de se séparer de son peuple, et qu'il travailla constamment dans rinlérêt du ^uvoir par-dessus tout. Une opinion proverbiale chez les païens, disait « qu'il avait été excellent pendant les dix premières « années de son règne , un brigand ensuite , et pendant les « dix dernières un dissipateur. » Eutrope , quoique païen aussi, en parle avec plus de modération : selon lui, il fiit comparable aux meilleurs princes dans les commencements de sa carrière, et aux médiocres dans la seconde moitié*. Ce Jugement est sévère encore, mais assez exact.
Rien d'ailleurs ne diminua extérieurement la gloire de ce règne, et Constantin dut se persuader qu'il avait définitivement constitué l'empire romain. Deux expéditions sur les Goths et les Sarmates (332) semblèrent les avoir domptés; le roi goth Alaric s'engagea à fournir un corps de quarante mille auxiliaires, et, deux ans après, les Limigantes assujettis en esclaves par les Sarmates ayant repris de force leur indépendance, trois cent mille de leurs anciens maîtres expulsés demandèrent asyle à l'empereur, quren fit des colons et des soldats. Déjà les ambassades des Blemmyes, des Indiens , des Éthiopiens et d'autres peuples barbares étaient venues rendre hommage au monarque romain; le second Sapor lui envoya même demander un renouvellement d'alliance, et Constantin en profita pour obtenir quelque adoucissement au sort des chrétiens de Perse. Cependant le jeune et remuant Sassanide essaya ensuite do réclainer
» Aur. Vict. ; Euir,, io-6;T.llem., Constantin^Gi, 78, 79.
GOCTERNEHEKT DE CONSTÀKTIlf. 4i9
(357) les provinces Iranstigritanes; l'empereur, à soixantequatre ans, sentit réveiller, à une telle prétention, cette valeur que Galerius avait exercée partant de périls, qui s'était signalée aux batailles de Turin, de Vérone, de Milvius, de Gibales, de Mardie, d'Andrinople, de Calcédoine, et en tant de campagnes contre les Barbares : il annonça qu'il irait lui-même instruire Sapor de ses intentions, et il fit ses préparatifs, disant qu'il ne lui manquait plus que de triompher des Perses. Sapor, qui avait déjà commencé des incursions sur les frontières, recula devant cette menace, et redemanda la paix. On ne sait s'il y eut traité ou trêve, ou si la mort seule n'arrêta point Constantin , résolu de porter la guerre en Orient*.
Ce prince tomba malade alors : et quand il vit sa fin prochaine, il témoigna l'intention qu'il avait eue de recevoir le baptême dans le Jourdain. Il le reçut au palais d'A-
> Eus., Fita Consf., 4-7^ 1-8; Liban., Orat,, l; Jul., Orat.f i ; Aur. Vict. ; Eutr. ; Festtts ; M. Kaudet, Des changements opérés, première partie, note 78, et iroitième partie, 5-i ; Tillem., Const.y 7a, 76. On a dit , sur la foi de Liba- I nius, que la première ambatsade de Sapor était un piège, qu'il demanda du fer, dont la Perse manquait, pour préparer la gnerre, et que Constantin, par lâcheté, en accorda, au mépris de l'ancienne loi , qui punissait comme trat« trc tout Romain qui aurait fourni aux Barbares du fer et des pierres à aiguiser. Il faudrait d'autres preuves pour admettre tant d'invraisemblances. Ce n'eût pas été une ruse de Sapor, mais une bravade, car, jusque-là , les Perses avaient bien su trouver du fer contre les Romains ; il n'eût pas attendu quatre ans à commencer les hostilités, et il ne les eût pas cessées sur un mot de Constantin ; car Ammien Marcellin , 35-6, atteste que ce fut Constance qui, après la mort de son père, provoqua Sapor imprudemment. Que , du reste , Constantin ait été brave ou non , ce n'est pas de quoi se soucier beaucoup. H. Naudet ne voit en lui ni amour pour la guerre , ni passion pour la gloire, mais ambition ; à la bonne heure ! Seulement, une anecdote fort suspecte de Zosime, s, qui prétend que ce prince a fui dans une surprise devant les Scythes Taifoliens, ne signifie rien. On n'affronte pas la mort tant de fois dans les combats sans vaillance, et une ambition qui s'arrête h. ce qu'elle veut, qui ne fsit pas la guerre par goût ni par gloire, me paraît avoir plus de bon sens et moins de danger que les plus belles ardeurs de renommée guerrière
4S0 HtSTOIRE ROMAmS.
quyron, près de Nicomédie, des mains d'Eusèbe, évéque de cette ville : trop prévenu en faveur de ce prélat courtisan et hypocrite , il sut toutefois , en ces derniers moments , lui résister; il ordonna le rappel d'Âthanase et des autres évoques caUioliques, exilés par les intrigues ariennes; réparation tardive et qui eut peu d'effet, car l'habileté des chefs de cette secte avait été de lui persuader qu'elle n'existait pas, qu'ils étaient les plus soumis et les plus dévoués au concile de Nicée^ Il avait mandé d'Orient son second flls Constance, et mourut avant son arrivée; le prêtre qu'il avait chargé de son testament, sans se douter qu'il fût arien , gagna aisément, par ce moyen, la confiance du jeune César, et en fit le protecteur aveugle de la factieuse doctrine.
La mort de Constantin , après toutes ses fautes , fht un malheur de plus; vivant, il en pouvait corriger ou retenir les conséquences; ses fils n'en étaient point capables, et firent mieux voir ce qu'on avait perdu en lui.
* Ft)/„ poor l'arianisme et toute la suite de Thistoire religieuse, tous et règne et les suivants, mon Précis de l'histoire des empereurs^ ch. xv, et Doliinger, Geschichte derchristichen kirclie, ouvrage récemment traduit par M. Léoo Bore sous ce titre : Origines du christianisaie.