‹ Histoire romaineChapitre 79 sur 107 · CONSTANCE A ROME · texte numérisé non relu

CONSTANCE A ROME

Celte sorte de recherches et de jugements était devenue roccupalion habituelle de la cour, en quelque lieu qu'elle

résidât *.

L'empereur, avant de retourner en Orient , voulut voir Rome, qu'il ne connaissait pas ; arrivé à une distance de quarante railles, il monta sur un char éblouissiuit d'or et de pierreries, et entra triomphalement, pour sa victoire de Mursa, avec le cortège de ses ministres, de ses gardes, de troupes de toutes armes, leurs étendards et leurs dragons flottant aux vents ; on y remarquait le nouveau corps de cuirassiers entièrement bardés de fer à la manière des Perses. Le peuple, qui n'avait pas eu pareil spectacle depuis trente ans, criait : « Heureux Auguste! » Les trompettes sonnaient. Au milieu de cet appareil et de cette joie. Constance restait immobile comme une statue, malgré le balancement de son char. Il harangua le sénat dans la curie, le peuple, de son tribunal, reçut les couronnes d'or, entendit les panégyriques, assista aux jeux du cirque, et s'amusa beaucoup des railleries des spectateurs. Il respecta leur droit, ne terminant pas lui-même les courses, qu'il laissa continuer au gré de cette multitude, toujours la même, qui ne gardait rien de son ancienne fierté qu'une extrême liberté de paroles , et qui ne savait plus s'émouvoir que pour la disette de vin, ou pour un cocher mis en prison.

L'empereur parcourut la ville éternelle, curieux de visiter tous les monuments. Le prince Hormisdas, interrogé sur ce qu'il pensait de Rome, répondit ; « Ce qui m'en plaît, « c'est que j'ai ouï dire qu'on y mourait comme ailleurs ; » et comme Constance, admirant le Forum de Trajan et sa statue équestre , témoigna l'envie d'en faire exécuter une

* Amm. Marcell., i6-4) >9-»ï, »2.

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semblable, le Perse lui dit : <( Il faut auparavant construire « une semblable écurie, où le cheval qu'on SaUbriquen « marche au large comme celui-ci. )> Constance se codtenta de faire venir et élever dans le grand cirque un obélisque d'Héliopolis, que son père destinait à Constantinople ^

Au bout de trente jours, il fut contraint de quitter Rome précipitamment pour défendre miyrie, que la bataille de Mursa, où Télite des forces romaines avait perdu la vie, laissait ouverte aux Quades et aux Sarmates. Il fit cette seule guerre avec quelque énergie, et les Barbares vaincas demandant la paix, par une politique habile, il c(Hisentit à rétablir sur leur territoire les Sarmates, qu'avaient expulsés les Limigantes , leurs anciens esclaves révoltés. Ceux-ci feignirent de céder à leur tour ; admis devant lui, ils se précipitèrent brusquement sur son tribunal, et faillirent le tuer. Les Romains vengèrent cette perfidie en les exterminant. Le nom des Limigantes fut effacé, et la nation sarmate remise en possession (359).

Pendant ces expéditions , était survenue à Sirmium une ambassade de Sapor, auprès duquel les généraux d'Orient avaient entamé une négociation. « Le roi des rois , de la famille des dieux, frère du soleil et de la lune, » enorgueilli de cette démarche, envoyait ses conditions et réclamait de son frère , le César Constance, avec une modération menaçante, TArménie et la Mésopotamie. Constanee « toujours Auguste , vainqueur sur terre et sur mer, » reprochant au roi Sapor son ambition, voulait bien, de son côté, accepter la paix qu'il n'avait pas demandée, mais Rome conserverait son territoire intact. Telle fut sa réponse (558). Sapor, débarrassé des Massagètes, reprit ies hostilités par le siège et la prise d'Amide. Cet exploit lui

Amm. Harcell., i6-5, 6, i4-4> i5-6, i7-3.

CONSTÀNCB EN ORIENT. 485

otita, trente mille hommes (559); il força néanmoins encore * année suivante Singare et Bezabde. De lâches générauic, >rotégés par le chambellan Eusèbe , loin de s'opposer à .^ennemi, avaient empêché Ursicinus d'agir, en rejetèrent sur lui la faute, et le firent destituer. Constance, après d'assez lents préparatifs, se rendit enfin sur cette frontière, et essaya vainement de reprendre Bezabde ; heureusement pour lui , Sapor ne reparut pas. Cette inaction , dont on ignore la cause , le tirait d'une grande perplexité , car il avait maintenant une guerre civile à soutenir contre Julien *.

Depuis trois ans il avait rappelé Salluste, qu'on soupçonnait d'inspirer au César des desseins trop hauts , et qui en était trop aimé pour n'avoir pas eu toutes ses confidences. Le César, privé d'un tel conseiller, avait néanmoins grandi en réputation, et la cour l'observait avec un secret dépit. On n'avait pas négligé un seul moment d'entretenir contre lui la défiance naturelle du maître, a Les flatteurs « avaient remarqué que la simplicité du guerrier philo- « sophe n'était pas exempte d'affectation; ils le tournaient a en ridicule, » s' égayant sans relâche sur son compte, tt C'était un bouc et non un homme, une taupe loquace, « un sauvage velu, un singe sous la pourpre , un pédant « grec. y> Ils pensaient obscurcir par ces railleries Féclat de ses succès. Lorsqu'il ne fut plus possible d'en nier l'importance , lorsque l'empereur, obligé d'annoncer les victoires de la Gaule , n'eut plus d'autre ressource que de les prendre pour lui dans ses éd^ts, comme s'il eût lui-même en personne livré les batailles et compté les captifs, la jalousie du maître changea la tactique des courtisans. Maintenant on exagérait les talents du César, et sa gloire redoutable. Enfin la guerre de Perse suggéra un prétexte de I l'affaiblir, comme on avait fait Gallus. Un officier envoyé

» Amm. Marcelî., 19-10, 16-4, »7--'>, 6.

>i84 ai9T0fiB ftOMArcB.

en Gaule demanda, au nom de rempercur, les quatre corps auxiliaires des Hérules, desBataves, des Celtes et des Pétulants, avec trois cents légionnaires de chacun des nombres ou corps réguliers , c'est-à-dire Télite de Farinée d'Occident. Le préfet Florentius, qui avait, disait-on, donné ce conseil, s'en alla aussitôt à Vienne pour préparer les vivres de route et s'éloigner de Julien.

La position du jeune prince devenait critique : s'il obéissait, il ne lui restait plus assez de troupes pour contenir les Barbares; s'il résistait, il n'y avait plus de sûreté poar lui qu'à se déclarer indépendant. Il résolut d'obéir, et en même temps, dit-il, de quitter le titre de César, ce qui Vcti évidemment bien plus exposé à la mauvaise volonté de k cour*.

Les auxiliaires n'avaient engagé leurs services que sous la condition de ne point passer les Alpes ; quant aux légionnaires, la plupart mariés en Gaule, ils n'avaient pas moins de répugnance à s'éloigner. Ce fut une affliction générale des troupes, et aussi des habitants, comme si déjà les Barbares envahissaient la contrée dépourvue. Des libelles, semés par les tribuns parmi les soldats, animaient leur mécontentement. Julien leur permit d'emmener leui's familles, promettant des charriots de poste pour les transporter. L'envoyé impérial pressa le départ pour cette raison même; et Julien demandant qu'on ne conduisit pas les troupes par Lutèce, où il résidait, on appréhenda, au contraire, une sédition, si on leur refusait de prendre congé de leur ancien général. Julien reçut donc les divers corps rassemblés à Lutèce, les exhorta à la soumission, et invita les principaux chefs à un repas. Tout cela ne fit qu'augmenter les regrets; et à peine la nuit commencée, les sol-

* Jul. ,Ora(., 8, Epist, ad Athen.; Liban., O^-ai.^ lo, la; Amm. Marcoll., «7-10, i6-3.

JULIEN EN GÀVLS, 4St(

âa.1s prennent tout*à-coup leurs armes, entourent le palais, prcM^lament Julien Auguste, demandent à le voir; et, le tenant obstinément assiégé jusqu'au jour, le contraignent enfin par leurs cris à se montrer. Il résiste encore , avec indignation, puis avec prières, les conjurant de ne pas déslionorer leurs victoires par une intempestive témérité, qui rallumerait les discordes civiles; les cris redoublent, les reproches et les injures s'y mêlent. Le César est forcé de consentir: on Télève sur le ^pavois, on Télit de nouveau Auguste en présence du peuple silencieux. On exige quMl mette le diadème ; il répond qu'il n'en a jamais eu : « Qu'il « prenne alors le bandeau ou le collier de son épouse Héa lène. » Il objecte l'inconvenance de porter pour premiers auspices la parure d'une femme. On cherchait au moins un caparaçon de cheval, comme un signe quelconque d'une autorité supérieure : cela lui paraissant aussi inconvenant, un des hastats tira le collier dont il était orné , comme porteniragon, et le plaça résolument sur la tête de Julien, qui le fit comte peu après (360). La promesse d'un donativvm de cinq écus d'or par tête, et d'une livre d'argent, cimenta l'élection.

Julien fut, selon lui-même et ses panégyristes, affligé autant que surpris de cet événement. Que signifient ces protestations? S'il regardait comme un devoir de ne point consentir, à défaut de la loi chrétienne, qui n'était rien pour lui et qui lui enseignait à risquer sa vie pour ne point faillir, n'avait-il pas encore dans ses propres maximes un modèle irrécusable? Germanicus avait montré comment un païen refuse un empire qu'il ne croit pas légitime. Quand la sédition eût été concertée entre lui et ses officiers, les choses ne se fussent pas autrement passées. On sait que les sophistes lui avaient prédit son élévation, et qu'ils la désiraient ardemment. Deux ans auparavant, il avait écrit à Oiibase un songe, qu'il regardait comme un présage induin. 41*

486 HOToni lOMÀim.

bitable de sa haute destinée ; et plus tard , îl renouvà Tayeu de aoD attente, dans une allégorie où les dieux Fohligent à prendre la plaoe de Constance. Récemment 9 avait mandé un pontife grec , peut-être celui d^Éleusis, afin d'accomplir ensemble de secrets mystères. H y avait peu de temps aussi que, dans les exercices au Champ de Mars de Lutèce , son bouclier se détachant ne lui laissa que la poignée; ceux qui étaient présents s'en effrayaient comme d'un mauvais pronostic : a Ne craignes rien, ditil, fi je possède très-fermement ce que je tenais. » H a raconté à ses plus intimes confidents que , la nuit qui pi^ céda rélection, le génie de Fempire lui apparut, menaçant de le quitter s'il ne cédait au vœu des soldats; et enâoil affirme que les dieux, à sa prière , lui manifestèrent par un prodige Tordre d'accepter ^

Constance avait su cette nouvelle en Gappadoce, et bientôt le chambellan Eutherius lui apporta une lettre de Julien, et une de Tannée, qui lui promettaient fidélité, s'il confirmait ce qui était fait* Si Julien, de son côté, eût désiré cette confirmation et un partage à Tamlable avec son parent, il n'eût pas joint à ces messages officiels une lettre secrète, « remplie de reproches et de mordantes injures. i Aussi Constance s'en montra-t-ll très-oftensé, et réponditil par un ordre au prince , de se contenir dans las hernie du titre de César, U continua sa marche en Asie contre les Perses ; la négociation se prolongea sans autre succès, at U mort d'Hélène brisa le dernier lien qui restait aatre les deux rivaux.

l^e bruit de Içur mésintelligence excitant les Barbares, Julien, qui déjà se disposait k rompre le premier ouvertement, en s'avançant sur l'Orient, eut à réprimer les cour-

» Amm. Mareell., ao-S, 4, 5, »i-» ; Lib., Orat^ 10 ; Eunap., 5 ; Jul., É)»"*'' màJthen.i Lettres choisies, 3, et Orat,^ 7.

J1IIIBN EN 6AVLB. 487

ses d'une tribu fîranque , tomba sur les Àlamannes avant qu'ils eussent recommencé une semblable tentative, et, pour plus gva,nàe précaution , fît enlever en trahison, dans un festin , le plus entreprenant de leurs chefs , Vadomar, qu'il relégua en Espagne, l'accusant de méditer une diversion contre lui , comme précédemment contre Magnence en faveur de Constance ; et il produisait sur cette trame, deux fois ourdie, une prétendue correspondance, qu'il avait saisie entre l'empereur et le roi barbare. C'était une manière, plus habile qu'une récrimination , d'indisposer les esprits contre son rival. En même temps, afin d'éviter une semblable difficulté, et de gagner tout le monde à sa cause, « il feignait d'adhérer au culte chrétien, dont on ne savait « pas qu'il s'était séparé depuis longtemps, car il s'appli- « quait , avec un petit nombre de confidents secrets , à la c( divination, et à toutes les choses que les adorateurs des « dieux ont toujours pratiquées. Pour mieux dissimuler, le « jour que les chrétiens célèbrent sous le nom d'Épipha- « nie, il alla dans leur église prier Dieu solennellement. » Peu après, dès qu'il eut ouvertement tiré l'épée, il n'hésita pas à supposer qu'il avait été déclaré ennemi public : il justifiait ainsi son agression, comme une légitime et indispensable défense, par laquelle il voulait uniquement, disait^i], amener un accommodement qu'il avait eu soin de repousser d'avance, sans qu'on le soupçonnât *.

* Amm. llarctll.,ai-a, 3, i,so-io; Jul., Epist. ad Jth. ; TiWem.t Coust.^ 59. Rien n'était plut fiicile que de supposer une correspondance entre Constance et Vadomar; cette allégation , sur laquelle seule on avait admis jusqu'à présent, comme un fait, deux attaques des Alamannes, à l'instigation d'un empereur romain, est évidemment fausse, puisqu'Âmmien n'ose pas la garantir, liait le même historien qui raconte la feinte participation de Julien aux cérémonies chrétiennes , loin de confirmer l'arrêt de proscription dont se plaint son héros, le dément, au contraire, tant y penser, en mentionnant l'arrivée de plusieurs nouveaux officiers nommés par Constance pour servir en Gaule auprès de Julien , qui refusa de les recevoir, excepté

4fiâ HISTOtftB ROHAIKB.

« Considérant donc quelle guerre intestine il avait son- « levée, et combien il était avantageux d'attaquer le pre- « luier, et rapidement, il pensa qu'il y aurait plus de « sûreté pour lui à déclarer sa rupture. Afin de connaître « auparavant la disposition des soldats, il les liarangua , « leur demanda le serment de fidélité, leur annonçant seu- « lement le dessein d'occuper miyrie, jusqu'aux limites « de la Dacie, d'où il observerait les événements, d Et les mêmes troupes qui s'était révoltées parce qu'on les app^ lait hors de la Gaule, jurèrent de suivre Julien aux « extré- « mités de l'Asie. »

Après avoir chargé du commandement de la Gaule SaV luste , revenu vers lui , et avoir pris à son service les bandes dispersées de Magnence , qui vivaient de brigandage , il divisa son armée en deux corps, les envoya par des chemins différents , leur assignant Sirmium pour rendez-vous, et lui-même, avec trois mille hommes d'élite, s'enfonça dans les espaces inconnus de la Germanie, à travers la forêt Hercynienne.il arriva assez promptement pour surprendre au dépourvu le gouverneur d'IUyrie, encore incertain de celte expédition. Ses deux divisions l'ayant rejoint de même sans coup férir , il s'empara en toute hâte des défilés de Succi, entre les montagnes d'Hœraus et de Rhodope, à moitié chemin de Sirmium et de Constantinople. Il fit Aurelius Victor , l'historien, gouverneur de la Pannonie , et , retourné à Naïssus , il adressa un manifeste aux différentes villes de la Grèce , particulièrement aux Athéniens, attestant les dieux de la justice et de la nécessité de son entreprise. Le message que reçut le sénat de Rome n'y ex-

Nebridiiit. Il parole que Salluste lui fat rendu aussi, puisque Nebridius s'^ Unt reciré . lorsque la guerre civile fut résolue, Salluste le remplaça comme préfet prétorieD de Gaule. Je ue sais pourquoi on a peu tenu compte à Julien do cci trois petites ruses de guerre, qui ne lui furent pas inutiles alorà, et qui ne le sont jku encore aujou.'d'liui pour apprécier 6 1 loyauté.

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