CHAPITRE CV
FIN BB lA SECOirOB FÀHILLB FLÀYIBNIfK. — JOYIBN. — P»B-
MIER tCHBG DB l'bMPIIB.
Si Julien craignait les compensations de Némésis, il eut <]e quoi se rassurer , surtout dans son voyage à Antioche (362), d'où il se disposait à marcher contre les Perses. Il vit de ses yeux Tinsouciance générale pour ce qu'il avait le plus à cœur , et son étonnement se changeait en courroux. Ainsi , à Gésarée de Cappadoce , le temple de la Fortune tombant en ruine , il s'en prit aux chrétiens de la ville, qu'il vexa. Son séjour à Antioche acheva de l'irriter. Il s'attendait à beaucoup d'empressement de la part de cette ville célèbre, d'origine grecque; il avait cherché à gagner les habitants en reprenant aux riches trois mille portions de terre qu'il affectait à la nourriture des chevaux du cirque. Mais la plus grande partie des citoyens étaient chrétiens, quoique divisés par l'arianisme, et, déplus, fort relâchés de leur ancienne vertu , par les douceurs de la sécurité dans une ville opulente, le centre des affaires et des plaisirs en Orient. Ils ne tenaient pas moins à honneur
K03 HISTOnS ROMAlIflt.
le nom de chrétiens quMls avaient porté les premiers : ils avaient pris Jalien en aversion pour son apostasie , et ne lui avaient point envoyé de députation à son avènement; ils lui savaient peu de gré d'avoir complété le corps de leurs décurions. Son exactitude à honorer toutes les idoles, à consulter tous les oracles siu* sa route , ses sévices de rancune, les disposaient peu en sa faveur; tout en lui les choqua.
Il lit d'ahord rouvrir à Dapliné les sources fatidiques de la fontaine Castalienne, comblée par Adrien, qui avait craint que d'autres après lui ne lussent à leur tour, sur une feuille plongée dans cette onde divinatoire, leur élévation future. Il y avait dans ce bourg fameux un temple et une statue colossale d'Apollon ; le jour de la fête annuelle, Julien s'y rendit, « l'imagination remplie d'hécatombes, « de libations, de parfums, de jeunes gens vêtus de blanc « au milieu d'une aiïluence zélée. » Mais, à sa grande surprise, il n'y trouva pas seulement « une victime, pas un « gâteau , pas un grain d'encens : il cherche , il demande « au sacerdote solitaire ce qu'offriiu la cité dans un jour « si solennel ? — Rien , répondit-il ; voilà seulement une « oie que j'apporte de chez moi , c'est tout ce qu'aura le « dieu aujourd'hui. ï> Le prince s'en affligea d'autant plus, qu'il ne douta pas que le dieu offensé n'eût. abandonné son temple; d la statue même le lui fit connaître aussitôt. » « Si quelqu'un, dit-il, refuse de me croire, je prends le soft leil à témoin de cette vérité *. » Il ne se borna pas à réprimander sévèrement les curiales d'une telle négligence; afin de rappeler, s'il était possible, le dieu dans son temple , il se hâta d'en réparer les ruines, d'en relever magnifiquement le péristyle, et surtout il renvoya le mort dont le voisinage troublait Apollon'; c'est-à-dire qu'il fit exhu-
• Jiil., Misop., Amm, Marcel!., a 2-1 a, i3
• hi\,, Misofj,
JULtBN A ANTIOCHS. 509
mer les restes de Babylas, patriarche d'Antioche, martyr sous Decius , et il purifia tout ce terrain selon les rites employés xMLr les Athéniens à Délos. Une multitude nombreuse rapporta comme en triomphe sur un char les ossements révérés du martyr à Antioche, en chantant des psaumes et en se moquant de Tidolàtrie. La nuit suivante , le feu prit au temple et le consuma tout entier.
Il parait que le philosophe Asclépiade étant venu voir Julien ce jour-là même, avait posé et laissé aux pieds de la statue, entre des cierges allumés, une petite image de la déesse Céleste, quMl portait habituellement avec lui : de là rincendie. Julien, sans oser le nier, en accusa néanmoins les chrétiens; et comme les curiales ne faisaient aucune recherche, il ordonna de fermer la cathédrale d'Antioche H de procéder rigoureusement à la perquisition des coupables. Le comte Julien exécuta ces ordres avec des profanations et des supplices. Plusieurs villes voisines où la populace, encouragée par cet exemple, se rua sur les chrétiens, reçurent des éloges « pour ce zèle qui n'attendait tt qu'un signal pour éclater *,.. »
A ces trisles scènes se mêlaient d'autres calamités , des tremblements de terre, une chaleur excessive qui tarissait les rivières, et une disette générale. La ville commençait à souffrir. Julien employa le même moyen que Gallus, malgré Texpérience du passé, et avec le même entêtement. Le prix des vivres taxé les rendit encore plus rares , la difticulté plus grande , le mécontentement plus vif. Et , comme s'il eût pris à tâche de heurter toutes les idées chrétiennes, au milieu des préoccupations de son expt'îdition, il résolut une entrepiise singulière , dont il ne désirait pas moins ardemment le succès. Quoiqu'il méprisât les juifs , il les ménageait et les flattait, comme des ennemis des
* iut.» Wsop.f Amm. Uareell., s»-i»é
510 nSTOIRE ROMADIK.
chrétiens; et, non content de composer un traité en sept livres contre le christianisme, il voulut faire mentir les prophéties de TËvangile sur la ruine étemelle du temi^e de Jérusalem, n appela tous les juifs à son aide, et cl^argea Alypius de diriger les travaux pour rebâtir le temple, liais poidant qu'on creusait les fondations (365) en présence d'Alypius et du gouverneur de la province, « de terribles « tourbillons de flammes s*élançant de terre, tuèrent plu- « sieurs fois les travailleurs de leurs assauts répétés , et, « par une résistance obstinée, rendirent le lieu inacces- « sible et Touvrage impossible *. » Il Êillut y renoncer *.
* Amm. Marcell., a3-i : n Apud Hierosolymam templum instaurare
ftompiibus eogilabal immodiric, ncgotiumque maturandum Alypio dederal Aniiocbenti... Quum itaque rei idem forciler inttarec Alypius, juTarelqiie provinciae reclor, metuendi globi flainmariiin;»ro/}« fundamenta cwbritmssultibus erumpentcK, fccere locum exiistis aliquotics opcnintibus inaccessum, liocquc modo, elemenlo desiinatius repelleote, cessavit ioceplucn. » Ambr, K/t.^ 40; Chrysott., Àdv.jneUeos et ^emtes, et DeS*Babyla\ Orég. Naz., OraC» 4* Julien lui-m^nie avoue iodireclement )e fait, en se fachafic dédaiçiiciucmeiic sur les mervcilIeH qu'on attribue à la chose du monde la plus sijnpl<>, savoir, la propriëlé nuisible du feu; iuX.^ fragm.,. u O c ^f to^-cc/toc/c ^9^i-
<rtt d(c&... rive, ^X«^, BâiûtTot ,juÀX*if*y pe^?cti«t , ^cXXc'îc ifé^aen /tti'fltf f^w^oÎTUffVOi «r»ir JèhetvrtKhi tov irufi( i'ùfo^.n, 9 ^oy, BuUel, Etablissement du christianisn^^ note 106.
* Un traducteur illustrissime, M. Guizot, a rappelé à ce sujet comme quoi un certain Blicliaclis a trouve u une explication ingénieuse et assez prolMiile « de ce fait singulier,» qui se réduirait h un hli namrel et aujounTUiii fjopttlaire , savoir : l'inflammation subite et détonnante de l'air au contact d'uue lumière en sortant d'une cavité longtemps fermée. Les ouvriers d'Alypiiis arrivant successivement à divers souterrnins de l'ancien temple, "on dut prendre « des torches pour examiner, et chaque fois le phénomène se renouvela, » parée qu'on n'imagina pas apparemment de creuser d'un autre eôtë, circonstance d'autant plus vraisemblable, que dept des bomm^ eqnpjoyés f»T llérode pour piller le tombeau de David, périrent devant lui par un accident pareil, en voiilau,d't après ses ordres, pénétrer dans un second souterrain clos depuis lon»iemps. « Et, comme il n'y avait pas ici lieu à miracle , on peut , «( dit-on, regarder ce fait même comme une nouvelle preuve de la vérité de
JUWN A Al|TIOCB]i< 511
I Dèa rarrivé6 de Julien 4 Antiocbe , les bs^I)itd.nts censu* raient tant de mouvements et de préparatifs pour une ^guerre imprudente, qui tournerait à* mal, selon eux, et bien plus encore, ces autels toujours ruisselants d'héca- I tombas; car il immolait € des taureaux par centaines, d'in*
I « celui qne rapportent Ammien et les écriTains roBtempoirains. 9 Un text^ d« Tacite lert eiHM»re k confirmer fies observations.
NëanmoinSf il n'est donné qu'à des esprits d'une trempe particulière de
\ saisir les choses si habilement et si vite; car pour les intelligences vulgaires et moins sAres d*eUet>mémes, les passages vérifiés sont loin de procurer une aolation si iagénieusfi et si probable. Il est bon de remarquer d'abord qu'il n'existe que deux causes d'inflammation souterraine» savoir : si le terrain contient de la houille , ce qui n'a pas lieu en Judée , ou si l'on donne ouverture à une quantité d'air longtemps intercepté. Dans ce dernier cas, la détonnatioq et rioflammation une fois produites ne se renouvellent plus. Or , Ammien mentionnant très-expressément la continuation du phénomène, on a essayé de prévenir l'objection en supposant une suite de souterrains encombrés. C'est là toute la finesse de l'explication; en voici maintenant les difficultés : |o Dans l'aventure d'Hérode, il n'est pas question d'un second souterrain, mais de l'édifice même où étaient les restes de Davi4 etdeSalomon ; la £Iamm« sortit de leurs cercueils qu'Hérode tenta de faire ouvrir, et il regarda cela comme un prodige dont il fnt effrayé. (io9eph.fJntiquit.jtui*, 16-11.) a^ Dans le récit d'Ammien, il n'est pas question de souterrains non plus, encore moiiw de torches allumées pour les visiter, mais de flammes qui s'élançaient de terra contre les travailleurs creusant à découvert, ce qui est bien différent. « Qu'on m ait <IA prendre des torches pour visiter des souterrains qui avaient dû se « remplii d'air inflammable, M su^ quoi l'aventure d'Hérode, qu'on devait savoir, eAt dû mettre en défiance , ce n'est pas de quoi il s'agit ; mais si on a rencontré des souterrains. On a beau multiplier à l'aise les cavités distinctes au bout les unes des autres, pour répondre aux crebris assultibus du texte; on a beau recnler l'oListence de ces cavités jusqu'à Salomon, pour les mieux remplir d'air inflammable, il faudrait toujours prouver que les ouvriers d'AIypius ont ouvert ces cavités, et que partout où ils ont creusé, ces malencontreuses cavités se sont toujours obstinément présentées. Il serait bien singulier aussi que le temple ayant été reconstruit deux fois, il ne fût rien arrivé de semblable aux ouvriers d'Esdras ni à ceux d'Hérode , qui n'a point exéputé une telle entreprise avec précipitation, comme on l'avance, mais, au contraire, qui l'a préparée avec un très-grand soin. (Jos., Ànti<j.jud.y i5-i4*) Or, rien ne prouve même qu'à aucune époque il y eût des souterrains dépendants du temple \ car il importe peu de nous apprendre qu'on y renfermait des provisions de blé, qui se conserveraient assez mal en caves, des provisions d'huile et de vin
512 HISTOaUR ROMÀllfB.
« nombrables troupeaux de menu bétail et des oiseaux les « plus rares. » On disait que Julien détruirait la race des bœufs, sMl revenait vainqueur des Perses, et on lui appliquait répigramme faite autrefois sur Marc-Aurèle , pour la même raison. C'était tous les jours festin pour les soldats, qu'il gorgeait de ces viandes, et qui se faisaient rapporter ivres à leurs quartiers sur les épaules des passants. Il avait commencé à gagner ainsi les troupes en quiUaot la Gaule. Les soldais gaulois, en particulier, devenaient d'une insolence extrême. A ces dépenses s'ajoutaient les salaires des pontifes , des oracles, des présages et des augures , car il admettait avec la plus grande crédulité quiconque se donnait pour devin ^ On se plaignait hautement , afin que le prince ne pût l'ignorer. Tout ce qu'il ordonnait et ce qu'il faisait tournait contre lui, et suscitait sans cesse la critique , les ii^jures et les railleries. Le philosophe tint bon d'abord, dédaignant tous ces traits comme « Hercule faisait ceux des Pygmées ; » à la fin, il perdit pa-
qui te mettaient ordinairement dans des celliers, et, enfin, les riches trésors que Pompée et Grassus avaient vu«t, non dans des souterrains , mais dam le sanctuaire même. (Jos., Antiq.jud.^ i4-&t ta*) Quant auxsouterraios qui servaient d'ëgoûts, ils devaient être et ils étaient , en effet, dans la ville basse , et lorsque, à la prise de Jérusalem, Simon, qui s'y était caché, en fut chassé par la foim, il n'en sortit pas « tout>à-coup , comme on l'imagine , à l'endroii m même où avait été le temple, » mais il revint sur ses pas , changea de vêtements pour n'être pas reconnu, et se dirigea à l'endroit oà avait clé le le»* pie pour se rendre à un chef romain. (Jos,, De beU, Jud. , 6-39, 4*, 46, 7-;.) Après cela, que fait le passage de Tacite , qui n'avait pas vu Jérusalem, et qsi en trace une description très-vague dans sa brièveté? Outre qu'il esc impossible d'accepter des murs en angles rentrants pour des enfoncements, et poar souterrains des cavités naturelles par où filtrent dans les collines l«s eaux de source et de pluie. (Tac, llist., 5-ii, la : « Mûri per arlem obliqui, aut im-
tromts sinuati fons perennis aquae, cavoftsub terra montes; et pisctns
cistemaeqne servandis imbribus. ») Reste donc un h\t fort sm^Niier, qu'oa ne veut pas appeler un prodige ; plus, une explication qu'où peut appeler comme on voudra, mais qui n'explique rien. ' Amm. Blaicell , aa-i», a5-6i Jul., UU., 4.
IVtlCN KN PfRSB. SIS
plience, et se vengea par une invective assez piquante quoique diffuse, qu'il intitula F Ennemi de la barbe (Misopogon) , parce qu'on se moquait fort de la sienne. Il n'y gagna rien. Le moijueur, tout mordant qu'il était, se vit toujours moqué. On raillait de plus belle « ce singe, ce petit homme, qui se quarrait dans ses épaules étroites, portant une barbe de bouc, et marchant à grands pas, comme un frère d'Otus et d'Épbialtes, dont Homère vante la hauteur colossale *. »
Le Misopogon était un adieu qui affectait le mépris. Il témoigna son ressentiment à son départ en nommant pour gouverneur de Syrie Alexandre , homme turbulent et cruel , u qui ne méritait pas cette charge, mais qui convenait aux « habitants d'Antioche, intéressés et outrageux. » Il redoubla dans sa marche les sacrifices et les augures avec une sorte de frénésie, prêchant le paganisme partout, quoique sans succès , et se consolant par les heureux pronostics qu'il mandait à son ami Libanius. Il ne voulait pas voir les pronostics funestes qui revenaient bien plus fréquemment et qui semblaient le poursuivre. Ses amis se rappelèrent tristement plus tard que les habitants d'Antioche, lui souhaitant, pour l'adoucir, un prospère et glorieux retour, il leur avait durement répondu : « Jamais je « ne vous reverrai, n Les haruspices étrusques qui l'accompagnaient voulurent enfin le persuader de renoncer à son enti*eprise : il avait trop d'envie d'acquérir le surnom de Parthiqtte, et il aima mieux croire les interprétations plus flatteuses de ses philosophes*.
Repoussant donc avec dédain les propositions de Sapor , il s'engagea témérairement dans l'intérieur de la Perse , après avoir brûlé sa flotte et ses provisions sur le Tigre ,
* Amm. Marcoll., i? i3.
• Amm. M.iriTll,, 23-i, t?, \, 5, 21-n,
5U HISTOIRE ROlUIinS.
avec la plus extravagante présomption, que le succès mèm n'eût pas justifiée. H erra àTaventure dans des plaines inconnues , sans vivres et sans guide. Bientôt , forcé à la retraite, ii voulut imiter celle des Dix -mille, en suivanl la même route, par l'ancien pays des Carduques K Mal secondé par le roi chrétien d'Arménie, qu'il avait offensé, et par les deux généraux qui devaient le rejoindre, il soutint, en habile et vaillant capitaine, le courage des soldats ; il battait , en toute rencontre , les Perses qui le harcelaient, et il eût ramené du moins son armée avec plus de gloire qu'autrefois Antoine , si une flèche ne Teût atteint mortellement dans une dernière victoire. Il conserva assez de force pour prononcer à ses officiers et à ses amis assemblés autour de lui un discours, où un apologiste soupçonne une ostentation apprêtée de longue main. Il y vantait sa vertu , sa vie exempte de reproche , et sa joie d'aller se a réunir au ciel et aux étoiles. » Puis il disserta encore, d'une manière assez embrouillée, avec Maxime et Priscus, sur la sublimité des esprits. Sa blessure se rouvrant alors , il but un verre d'eau froide et expira *. En fût-il revenu, son expédition manquée lui eût toujours attiré une guen'e plus difficile à terminer. Sa mort exposait, de plus , l'armée à tous les dangers d'une élection en face d'un ennemi plus ardent. Les deux partis de l'ancienne et de la nouvelle cour, dans cette urgence, n'ayant pas le loisir de se contre-balancer , les chefs choisirent d'abord Salluste Secundus, el, sur son refus, Jovien, le premier des gardes du corps, qui devait avoir quelque mérite, puisque, malgré son attachement au christianisme, Julien l'avait maintenu à son grade. Ce choix ne fut cependant pas heureux. Un porte-enseigne, qui avait
» Amm. Marcell., liv. a3, 94» 2^* * Amm. Marccll., a5-4.
JOVIBN. 513
i craindre un ressentiment du nouveau prince , s'enfuit /ers Sapor ; le Perse , recommençant plus vivement ses ataques , entama en même temps d'insidieuses négociations, ïui séduisirent également un nouvel empereur , inquiet l'une rivalité possible derrière lui, et des soldats découragés à la première lueur de paix. Lorsqu'ensuite, par ses lenteurs préméditées durant quatre jours, qui suftîsaient aux Romains pour gagner la Corduène, abondamment pourvue , il eut réussi à retarder une armée exténuée de faim , il exigea impérieusement les provinces transtigritanés, seize forteresses, Singare et Tinvincible Nisibe, c'est^ à-dire presque toute la Mésopotamie , le boulevart de l'empire. Mieux valait encore combattre que d'accepter. Après la faute inexcusable du délai, Jovien, par la peur d'un concurrent, commit la faute plus grande de subir un traité honteux, qui cédait pour la première fois du territoire romain. A ce prix, il fut permis aux malheureux vainqueurs de repasser le Tigre comme ils purent , sur des claies et des outres.
Le bruit de la mort de Julien courait déjà dans les provinces ; ce fut un coup accablant pour les païens : « Je « jetai alors les yeux sur une épée, dit Libanius, et je «< voulus me délivrer d'une vie désormais plus cruelle que « la mort ; » heureusement le philosophe se rappela à temps la défense de Platon , et les peines réservées dans le Tartare à ceux qui disposent d'eux-mêmes sans l'ordre des dieux ; et, d'ailleurs, a il réfléchit qu'il devait à son héros « une oraison funèbre. » L'hellénisme s'évanouissait comme un songe ; les chrétiens ne cachaient pas leur joie, surtout ceux d'Antioche. L'inquiétude vint ensuite ; les frontières si resserrées ouvraient les provinces d'Orient.
Le traité s'exécuta strictement ; en vain les habitants de Nisibe, obhgés de s'expati'ier, demandèrent qu'on leur laissât le droit de se défendre seuls encore. Ils insistèrent alors
516 HISTUIMB ROUAL\£.
pour offrir à l'empereur une couronne d'or, qu'il refusa longtemps ; enfin , comme il cédait à leurs impoilunités , l'un d'eux dit à haute voix : « Empereur, ainsi sois-tu « couronné par les autres villes, i» Ce mot piquant hâta l'infortune des Nisibiens , qui eurent ordre de partir en trois jours. Ce fut un spectacle lamentable que cette populatioa enant sansasyle ; la plupart se réfugièrent dans Amide.
Un si malheureux début , et le supplice d'un officier qui, portant le même nom que le prince, avait tenu quelques propos ambitieux, faisaient assez mal augurer du nouveau règne. Aussi, Procope, qui avait commandé un des deux corps de réserve , après avoir conduit à Tarse la dépouille mortelle de Julien, crut prudent, à cause de sa parenté avec le défunt empereur, de se retirer dans ses teiTes de Cappadoce.
Jovien, toutefois, agit avec modération, s'appliquant à calmer les troubles d'une réaction contre les païens ; il confuma pour eux la loi de tolérance et l'usage des sacrifices publics ; il ferma seulement les ofiicines de magie; il rendit aux églises leurs droits acquis, et, selon les conseils d'Athanase, refusa fermement d'entrer dans les intrigues des sectes, qu'il abandonna à elles-mêmes. En Gaule, une sédition des cohortes bataves, qui coûta la vie à son beaupère Lucillianus, ayant été réprimée, l'empire reprenait une assiette paisible , lorsque l'empereur fut trouvé mort dans son lit , à Dadastane, en Bithynie (564) , après moins de huit mois de règne. On ne sait s'il finit par un mal subit, par la vapeur du charbon ou par le crime d'une inimitié personnelle *.
* Amm. Marcell., aS ;Zos., 3 ; Lib., D^ vila sua; Thémist. , Ont,, 5; Eutr., lo.