VALENS. ^S
férence. Mais il y avait aussi un double inconvénient à cette mesure, d'affaiblir les anciennes métropoles, les principaux points d*appui des provinces, et de ruiner l'esprit national, en morcelant les populations et en substituant l'administration à la patrie.
Après le passage de Julien, le christianisme avait perdu son existence légale: aussi les deux frères prescrivirent de nouveau l'observation du jour dominical; ils y ajoutèrent la délivrance des prisonniers à Pâques, excepté les grands criminels ; ils défendirent de nouveau les sacrifices nocturnes, les opérations magiques des païens, en leur laissant toute liberté pour le reste, et au sénat de Rome la statue de la Victoire, replacée par Julien dans la curie. Quoique l'opinion de Valentinien ne fût point douteuse, il sembla vouloir garder une entière neutralité entre toutes les croyances religieuses, excepté cependant les manichéens et les donatisles, intolérables pour l'ordre public. Les ariens ne trouvaient pas leur compte à cette conduite, et s'efforcèrent de l'entraîner ; il fut inébranlable : « Ce n'est pas à moi de « juger entre lesévéques, » disait-il. S'il n'arrêta pas toujours leurs tentatives , il ne leur permit pas d'élever des troubles sérieux > et il maintint l'élection du pape Damase contre le schisme violent d'Ursicinus *.
Les ariens réussirent mieux en Orient. Valens avait tout l'entêtement d'un esprit faible et paresseux : une fois persuadé, il ne revenait plus; il reçut d'eux le baptême et la doctrine, et servit aveuglément leurs passions, au point de devenir persécuteur. Une députation de quatre-vingts ecclésiastiques, réclamant pour les catholiques de Gonstantinople, fut renvoyée de Nicomédie sur un navire auquel le préfet Modestus, par ses ordres, fit mettre le feu
• Cotl Tlieod , 8-8-1, 9-38-3, 4, 9-16-9, 11-1-75, iG-ri--» , ifi-Sfi; Symmnquc, Ep.j 10-54.: Amlir-, Fp., 1, \'^\ Amm. M:i;rell., 27-*^, a.
9M HisToni movÀiNE.
en pldne mer ^ Ce Modestus, comte d^Qrient sous Gonsiance et sous Jalien, avait encore plus de crédit par ses basses flatteries auprès de Valens, qui, tout en prescrivant Tobservation des lois dans les jugements, ne souffrait dans les causes importantes aucune décision contre sa volonté. Gomme ce prince, depuis Procope, appréhendait sans cesse un autre usurpateur, et que souvent d^obscurs complots attentèrent à sa vie, Modestus, attentif à enflammer son irritation , se dédommageait de la régularité administra* tive sur les sentences judiciaires, et se fit le ministre des vengeances. Le moindre soupçon de conspiration ou de magie était poursuivi par la torture, puni de Texil , de la confiscation ou de la mort. Or , la divination ofinrant à la cupidité et à Tambition un aliment trop &cUe , rien n'était plus fréquent que les consultations divinatoires, et la magie se mêlant à la plupart des causes , les transformaient en crimes de majesté. On confondait dans les recherches innocents et coupables. Rien ne fut plus horrible en ce genre que le procès intenté dans Ântioche contre le secrétaire d'État Théodore. Aussitôt après les premières informations devant les plus hauts dignitaires réunis en commission extraordinaire , on dressa les chevalets , on prépara les poids de plomb , les fouets et les antres instruments de torture ; on n'entendait retentir que le bruit des chaînes, que ces affreuses paroles des bourreaux en action: «Tiens bon, enferme, serre, retire. » Un malheureux comte du trésor , traduit comme complice , mourut d'efifroi en plaçant le pied dans le brodequin d'entrave.
La terreur était universelle , nul ne pouvant savoir s'il ne serait impliqué. Valens devenait furieux comme une bête d'amphithéâtre, si un accusé réussissait à se justifier.
' Socr.,4-i6.
VALSnTINlSlf l", 527
Plusieurs avouèrent enfin qu'ils avaient employé la divination du coq et du trépied, pour connaître quel serait le successeur de Tempereur ; et le coq , choisissant ses grains semés dans les vingt-quatre lettres tracées sur le sable, avait désigné les lettres Théod, Tanneau balancé au-dessus du trépied, environné de Falpbabet avec des rites magiques, avait donné le même résultat. Ensuite, par d'autres investigations divinatoires, on avait obtenu une longue prédiction. Le malheureux Théodore , convaincu de cette triste curiosité, fut mis à mort; on poursuivit tous les magiciens, les gens de lettres, et surtout les sophistes, qui se hâtèrent de couper leur barbe , pour éviter la suspicion. Libanius compromis s'en tira heureusement , quoiqu'il eût pratiqué la divination défendue; on dit même que plusieurs personnes périrent parce que leur nom commençait par les lettres fatales. On rechercha rigoureusement les livres de magie pour les brûler. Le jeune Jean, surnommé depuis Chrysostâme , fils d'un illitstre, ayant ramassé un de ces livres en se promenant hors d'Antioche avec un de ses amis , dès qu'ils eurent reconnu ce que c'était, ils en eurent une vive inquiétude , jusqu'à ce qu'ils eussent pu s'en débarrasser sans être vus, car ils couraient risque de la vie si on l'avait surpris entre leurs mains ^
On n'apprend pas sans étonnement que les mêmes exécutions avaient lieu à Rome et en Occident. Yalentinien , incapable de craindre, et d'ailleurs si exact au bien public, outrait l'autorité et la justice jusqu'à la tyrannie. Il portait en toute chose une sévérité impétueuse et acerbe. La moindre f^ute dans un emploi, la moindre négligence dans son service , soulevait sa colère. Un jeune page , pour avoir lâché trop tôt à la chasse un chien de Sparte , qui le mor-
■ Amm. Marcell., 19-11, 29-1, 3, 3, 4i 3i-i5; Soz., 6-35; Socr., 4~>^t ^o^*, 4,Plii&ost., 9-i5; Chrysoftt., Homil., 38;Tillem., y^alensj i5.
.*îi8 HIST0IR£ ROMAIKIE.
doit d*impatienco , expira sous le bâton par Tordre du terrible prince. Un cbef de fabrique, qui s'attendait à unerè compense pour lui avoir présenté une cuirasse artisteoMst polie , fut mis à mort , parce qu'il manquait quelque chose au poids convrau. Un gouverneur d'Afrique sollicitaotsoQ changement, Valentinien répondit froidement à Tinteroesseur Théodose : a Va , comte , ôte-lui la tête à celai qni « veut qu'on Fôte de sa province. » On frémit en lisant qu'il avait deux ourses , Tune qu'il nommait Paillette ior (mica aurea)^ et l'autre Innocence, toujours placées dans leurs cages , à la porte de sa chambre , et qu'il leur livrait les malfaiteurs. Il finit par rendre à Innocence la liberté des forôls, comme récompense de ses longs services *.
11 voulait que tous ses officiers punissent , comme /«u, impitoya])lement les fautes même légères. Il regardait comme une preuve de pénétration et de supériorité de prejuger les accusés coupables, et ses officiers intègres. A ses yeux le débiteur insolvable méritait la mort; si une personne mise en cause récusait pour juge un ennemi personnel, c'était à celui-là même qu'il la renvoyait. Àrec l'intention de bien choisir les hommes, comme il ne voolait jamais s'être trompé, il le fut souvent; etparlamên» raison, tandis qu'il sévissait contre les subalternes, ils» montrait indulgent aux grands fonctionnaires ; ce qui leur inspirait une extrême audace, et causa beaucoup de mal. Il accordait surtout une faveur déclarée à l'état militais» dont il releva l'orgueil en prodiguant aux guerriers /« ^' tune et les dignités. Ce n'est pas qu'il épargnât personne, de quelque rang que ce fût , quand il venait à àécouvrff une prévarication : le chambellan Rhodanus ayant spoi» une riche veuve et refusé de restituer, sur la àécïsioD^ SuUuste, chargé de connaître celte affaire, et Sallusleayai»
< Ainin* MarceU., a9<8.
VALKM1M£K ^*'. 521)
conseillé à la matrone de porter plainte à Fempcreur une seconde fois, le chambellan présent fut saisi sur son siège, traîné dans le cirque pendant qu'on publiait sa condamnation , et brûlé vif sans délai.
Mais de pareils exemples arrivaient rarement. Pour obtenir ainsi justice , il eût fallu avoir un puissant et équitable protecteur comme Salluste, qui mourut bientôt de vieillesse. Les autres avaient trop intérêt à se soutenir, et il était trop facile de séduire le prince en affectant un zèle sévère *. Ainsi , quand les députés de la Tripolitaine vinrent dénoncer les extorsions du comte Romanus, qui laissait pilliT les villes d'Afrique aux Barbares voisins, à moins qu'elles ne lui donnassent de Targent, Remigius, maître des offices, et le secrétaire Palladius, qui eurent leur part des rapines, disculpèrent leur associé, au point que les quatre députés avec le président de la province furent mis à mort , et deux autres décurions auraient eu la langue coupée, comme faux témoins, s'ils n'eussent eu le temps de s'enfuir dans les déserts*.
Celui de tous qui obtint le plus de crédit, et qui en abusa le plus indignement, fut un certain Maximin. Cet homme, d'origine barbare, parvenu, d'obscur avocat, par les détours d'une cauteleuse ambition, au gouvernement de la Toscane, puis à la préfecture des vivres de Rome, ayant consulté Yalentinien sur une cause d'empoisonnement, lui représenta que les crimes fréquents de cette capitale ne pourraient se réprimer sans les plus rigides châtiments ; l'empereur, « ennemi implacable plutôt que sévère censeur des vices , » assimilant, dans le préambule de son rescrit, les causes criminelles aux attentats de majesté, ordonna
I Amm. IMarcell., 37-S, 6, 3o-ii ; Chron. JUxaudr, ; Suidas, S ; Tillem., * Ainm. 3llarccll., 27-8, a8-i3, i^.
550 HI8T0IRB EOftAINE.
qu'à Tavenir on soumit à la torture sans distinction toutes les personnes que le droit ancien en exemptait, si ralTaire le demandait. Maximin gagna ainsi sa confiance , et bientôt, nommé préfet du prétoire (374), il assouvit ses haines et sa cupidité sous un faux zèle de justice. Il surfiassa les violences de Modestus, et devint le fléau de TOccid^it; outre ses espions, occupés à lui prendre au piège des suspecîs de haut rang, il avait toujours aune fi^étre peu apparenle du prétoire un coffret suspendu au bout d'une corde pour y recevoir les délations. Les nobles s'efforçaient en pure perte de capter sa bienveillance par leurs bassesses : « lis « Tentendaient, en le saluant courbés jusqu'à terre, s'é- « crier du ton d'une bêle féroce, que personne ne pouvait « être trouvé innocent malgré lui. » Il désolait à son gré, et décimait par la torture, par le glaive et le feu , les familles les plus éminentes comme les plus inconnues^.
Telle était l'audace de sa malignité jalouse, qu'il n'épargnait pas môme ses anciens complices sortis de chai'ge, soit pour mieux tiiompher, soit pour mieux s'assurer de son influence, en détruisant des rivaux passés et des témoins dangereux. Â peine Remigius, remplacé dans le magistère des ofilces, s'était-il retiré à Mayence , sa patrie, oti il pensait jouir en sécurité de ses iniques richesses , que Btaximin mit à la torture un secrétaire d'État pour savoir ce que le récent ministre, autrefois maître de ce misérable, avait reçu pour aider les forfaits de Romanus; et Remigius se voyant perdu, se pendit. Cette circonstance ayant, par suite , motivé le renvoi de Palladius et celui de Romanus , que la révolte d'Afrique compromettait d'ailleurs non moins gravement , le comte Théodose avait arrêté en arrivant son prédécesseur, et découvrit dans ses papiers une nouvelle preuve de leur vile connivence. Palladius, mandé sous es-
< Âmm. Marcel!., a 8, de i à 5.
VALENTINIBlf I*'. 851
corte, se pendit k son tour pour se soustraire à «ne oondamnation. Le plus grand coupable, Romanus, restait à juger, lorsque Valentinien mourut. Alors le détestable Maximin, encore en charge, changea de batterie: profitant de rhésitation et de Tinexpérience d'un nouveau règne, il crut apparemment prévenir sa propre ruine par celle du personnage le plus redoutable aux prévaricateurs. On ne sait sous quelle odieuse machination succomba le glorieux comte Théodose, qui fut décapité àCarthage (370). Amraien omet ce fait intéressant dans la fastidieuse et obscure prolixité de sa narration ; mais il nous apprend que le célèbre guerrier avait livré au supplice , pour une tentative de sédition en Bretagne, un ancien fonctionnaire qu'une condamnation criminelle avait relégué dans cette lointaine contrée : c'était le frère de l'épouse de Maximin.
Celui-ci n'avait osé depuis s'attaquer au plus habile et au plus sûr capitaine de Valentinien ; mais à la mort du prince, il dut facilement se liguer avec tous les envieux du grand homme, au risque de sauver Romanus , dont il se souciait peu. Il n'eut pas tout le succès qu'il espérait. Trop confiant dans son infl^uence précaire, il montra envers Gratien une insolence que le jeune prince n'endura pas. Le glaive juridique trancha la vie de ce bourreau et de tous les agents de ses cruautés; toutefois la faction était encore si forte, que les députés émigrés de la Tripolitaine ayant eu le courage de reparaître , et un agent de Romanus ayant été mis à la torture, ce comte, tout accusé qu'il était, les accusa effrontément de faux témoignage, et tout ce qu'on nous dit à ce sujet, c'est que les députés furent absous. Il est vraisemblable que Romanus n'évita pas un châtiment trop mérité *.
* Amm.Marcell., 3i-3, 39-10, i4. a8-i5, 7, 5; Oro«., 7-33; Ambr. , 5'<?rOT. div,^ 3; ni<îronym., Chron.; Synim., Fpist.^ 1001 , n-43.
552 HISTOIRE ftOXAINB.
Avec la punition (les oppresseurs , la justice âemaodail une autre satisfaction, qui ne se fit pas attendre, t^ime ample déclaration restitua aux sénateurs leurs privilèges, en réglant les formalités indispensables à suivre désonnais pour le jugement d'un sénateur. Tous les abus de pouToir commis par Maximin furent réparés , les exactions réprimées par une remise générale des arrérages dMmpôts, dont on brûla tous les rôles en Gaule ^
* Symm., E;f., IO-9 ; Thémist., Orat,, i3 ; Auton., Pro consHlatu; Coi. Theod., 9-1-13, i3-3-ii;Tillem., Grut,, 3, et note 4 >