CHAPITRE CVII
DANGER DE L^EMPIRE. -— AYÈNEMENT DE THiODOSE.
Le nouvel empereur Gratien n'avait que dix-sept ans; tout en lui inspirait une juste confiance. Il commença son règne par un acte d'affection fraternelle : les chefs de TarméG d'Illyrie, soit pour terminer plus sûrement la paix avec les Quades, soit pour arrêter l'inquiétude des soldats, avaient proclamé, aussitôt après la mort de Valentinien, un enfant de même nom , à peine âgé de cinq ans, né d'une seconde femme de ce prince. L'aîné, loin de s'en offenser, partagea volontiers son titre ; et s'il ne partagea pas les provinces ni le gouvernement, il fut toujours depuis, pour son futur collègue, un père plus encore qu'un frère, ce qui ne fait pas moins d'honneur à Severa, mère de Gratien , première épouse répudiée de Valentinien, puisque, rappelée par son fils au rang d'impératrice , elle eut une grande influence : c'était elle qui l'avait décidé à punir Maximin, Gratien demandait aussi les conseils d'Ambroise, que la voix unanime du peuple avait récemment enlevé à la présidence d'une petite province italienne, pour le faire malni. 45*
534 mSTOIBB ROMAINE.
gré lui archevêque de Milan. On craignait peu de la part lies Barbares récemment vaincus, et le jeune prince, associé dès l'enfance à la vie des camps, comme au titre impérial, unissait déjà à une noble douceur une valeur éprouvée*.
L'empire en avait grand besoin. Une catastrophe plus terrible que celle de Cannes allait l'ébranler de rorientà l'occident. La même année que mourut Valentinien , les Huns ou Hioug-nou, une de ces hordes nomades, race hideuse et féroce, qui habitent encore aujourd'hui, sous le nom de Tartares ou Mongols, les steppes de l'Asie centrale , ayant été expulsée par des hordes rivales , arrivèrent aux limites de l'Europe. La défaite des Àlains, écrasés sous leur choc, aux bords du Tanaïs, menaça (out-àcoup la domination gothique, qui de là s'étendait jusqu'à la Vistule, rattachant au commandement du vieux roi Hermanrlk une multitude de peuplades germaines et sarmates. Cette effroyable apparition , au lieu de les réunir contre un péril commun, ne parut aux tribus sujettes qu*un signal d'indépendance : un violent trouble rompant ce vaste et faible assemblage, Hermanrik désespéré se tua ou périt de la main du roi des Roxolans. Une bataille des Huns acheva la confusion; les Ostrogoths se retirèrent loin derrière le Borystène (Nieper) , et les Visigoths se précipitèrent vers le Danube pour demander un asyleaux Romains de l'autre côté du fleuve, en offrant leurs services à l'empire. Yalens, que leur évoque Ulphilas alla solliciter à Antioche, exigea que toute la nation adoptât Farianisme, et, sur l'avis de ses courtisans, consentit à recevoir les Goths comme un moyen d'épargner la dépense et les enrôlements nécessaires à la garde de cette fix>ntière. Il
* Amm. Marcell., a8-5, 3o-ii, la; Aus., Pro coiuu/,;Ambr., DeJiJefSocr,, 4-3 1; Tiilem ., Grat., a, et note J, Falent.^ note »8.
▼ALBKs. fsssa
fallait alors traiter ces hôtes en amis; on les obligea de rendre leurs armes, et, après leur avoir montré cette défianèe, on éluda la condition à prix d^argent et d'infbmie : au lieu de leur assigner aussitôt des terres à cultiver , on les laissa disséminés au hasard sans subsistance, en Thrace ; deux avares commandants de la province, Lupicinus ctMaxime , spéculant sur la détresse d*une multitude affamée, leur vendaient chèrement une nourriture immonde; des enflints des premières familles d*entre lesGoths furent livrés comme esclaves en échange de la chair de chiens, mise en boucherie*.
Les Goths, exaspérés, se soulevèrent, et eurent l'avantage au premier combat (376) ; une seconde bataille leur ouvrit toute la Thrace, qu'ils commencèrent à ravager. Valons vint lui-môme avec toutes les troupes qu'il avait pu ramasser, et en demanda encore à Gratien, qui se disposait à le secourir en personne, lorsque les Alamannes, avertis de sa résolution par un transfuge , passèrent le Rhin. Le jeune prince les battit complètement près d*Argentaria (Golmar), et se hâta de réparer ce retard; mais h cette nouvelle, Valens , campé près d'Adrianopolis, en position de traiter avantageusement avec les Goths, qui ne demandaient pas mieux, ou d'attendre son neveu , qui Pavait averti de son arrivée prochaine , n'écoula plus qu'un sentiment d'orgueil jaloux ; il se crut assuré de la victoire, et craignit de la partager. Il combattit , et cette néfaste journée détruisit les principales forces de TOrient. On avait retiré l'imprudent erai^ereur blessé du milieu dp la wélée ; les vainqueurs, en poursuivant les fuyards, mirent le leu à une cabane où il était, sans SiivQir quelle importante capture ils perdaient. Les Barbares ne rencontrant plus d'obstacle , poussèrent leurs ravages jusqu'à Constantino-
* Amm. Mirceli., 3i-5; Hiëron., Chron.; Zos., 4*
836 HISTOIRE ROXAIXE.
pie, qu^ils eussaat prise saas une sortie vigoureuse et imprévue d^une troupe de Sarrasins récemment arrivés en garnison. Us se répandirent de là vers les Alpes Juli^mes. Les Sarmates, les Quades, les Âlains, et même les Huns, se mirent de la partie, et les malheureuses provinces s'en ressentirent longtemps^
Gratien connut ce désastre au-delà de Sirmium; il s'occupa de remédier tout à la fois aux maux du dedans et du debors, en rappelant les évéques bannis par Yalens, et m opposant un vaillant défenseur aux ennemis. Ce défenseur fut le jeune comte Tliéodose. Depuis la triste fin de son père, il vivait volontairement retiré en Espagne, à Gauca, sa patrie, cultivant ses terres , et oubliant, dans cette vie modeste, les grandeurs et les injustices humaines. Il répondit à la confiance du jeune empereur, revint prendre le commandement, et rechassa les Sarmates au-delà du Danube par une victoire signalée. Mais ce n'était qu'une espérance ; il restait encore beaucoup à faire.
Depuis Dioclétien, tous les empereurs les plus jaloux de leur pouvoir en avaient senti tout le poids, et l'impossibilité qu'un seul fît face à tant d'agressions et de difficultés! Yalens ne laissait point d'héritier ; le second Valentiniai était encore un enfant; Gratien , après avoir lui-même soutenu son général par une expédition contre les peuples germains, n'hésita pas à le déclarer Auguste, avec l'Orient pour partage (579). La suite justifia ce choix et l'approbation
■ Amm. Marcell., 3i, de i3 à 17; Hier., £)»tfe., 3, 7, a6, /» 5o^/ion., 1; Claud., De quarto cohs», ▼. 49 '
Nam cum barbariea penitus commota gementem IrruereC Rhodopen, et nostro turbine gentes Jam déserta suas in nos transfunderet arclos
NuUa relicta foret romani nominis umbra Ni pater ille tuus jamjam roitum subis6«C Pondéra ,
GRATIBN BT THÉ0D08R. t'^1
générale ^ Théodose trouva des soldats dans les colons et les ouvriers des mines, les disciplina rapidement, et les enhardit dans une guerre d'escarmouches et de surprises , où il enlevait les vivres aux Barbares; comme Fabius, il sauva r empire en temporisant. Sa vigilante activité ne se ralentit point par une maladie assez grave, qui Tarrôta quelque temps à Thessalonique : il voulut alors ne plus différer son baptême , et le recevoir des mains d'Ascolius , évêque de la ville (380). Bientôt rétabli, en même temps qu'il réduisait les Goths à demander la paix et à fournir des recrues, il s'occupait, par diverses lois, d'adoucir les procédures criminelles et le sort des accusés, de mettre un frein à la délation , aux rapines et aux vexations de tout genre , et, tout en évitant de sévir contre les ariens, sa fermeté les déconcertait. Une rupture des Goths ayant été vengée par la victoire de Sirmium, il put enfin habiter sa capitale, où il entra en triomphateur.
Peu après, comme pour compléter ce triomphe, le roi goth Athanaric, chassé par des dissensions nationales, vint, avec une suite de compagnons fidèles^ lui demander asyle. L'exilé mourut au bout de quinze jours. L'accueil généreux qu'il reçut de Théodose, et ensuite la magnificence de ses obsèques, en excitant l'admiration des Goths, changèrent leurs dispositions hostiles. Des négociations plus sincèrement reprises les amenèrent successivement par bandes
■ Cad. Theod , i6-5-5; Théodore!, 5-5; PacaC, 9,11; Aiuon., Fro consul, i Soz., 7-4i Claud., De quarto consul.^ ▼. 4? •
Digna legi virtus; ultro «e purpura supplex Obtulit, et solus meruit regnare rogatus.
AusoD . f Edyll.t 8 :
llonlibiis edomitift, qua Francia mixta Suevis Cerlat ad obMquium, Ladis ut miiitet arni'iR ; Qua vaga Sauromates nilii junxerat ngmina Ciiunia Qiiffif|uc G<;liH ftoriis iKtrum assultahat AlanuH,
538 HISTOIBB ROMAINS.
nombreuses au service de Fempire. On les fixa en Thrace et en Mœsie, comme colons, sans tributs^ ; conclusion d'autant plus heureuse , que la tranquillité intérieure était toot récemment assurée par le second concile pleinier, assemblé à Gonstantinople. On y avait condamné de nouveau les ariens avec les macédoniens , ou pneumatomaques , et les catholiques avaient recouvré leurs ^lises et leurs droits usurpés (581).
À peine TOrient se rafermissait , qu'un malheur imprévu remit le trouble en Occident. Un obscur officier de Bretagne, nommé Maxime, ancien soldat de Tbéodose, n'avait point TU sans envie la haute fortune de celui qui avait été son maître; son ambition , ou Finsolence habitueUe des légions de cette province , lui fit prendre la pourpre. Il se fortifia d'une levée nombreuse de Bretons , et passa inopinément en Gaule , pendant que Gratien surveillait les Alamannes ; il eut le temps de s'avancer jusqu'à Lutèce, avant de le rencontrer. Après cinq jours d'observation et de faibles tentatives, les troupes du jeune empereur, mécontentes du peu d'argent qu'il tirait pour elles d'un trésor épuisé, se laissèrent indignement gagner , et le réduisirent à fuir avec trois cents cavaliers. Toutes les villes lui fermaient leurs portes; le gouverneur de Lyon l'accueillit, mais plus perfidement , pour l'assassiner (585) à la fin d'un repas. Une des plus lâches conspirations priva ainsi l'empire d'un prince aimable et utile , qui savait la guerre et les lettres , et qui peut-être fut trop indulgent après le terrible Yalentinien. Dans sa fuite , il rappelait souvent le nom d'Ambroise , et pressentait Fs^iction que son infortune allait causer au pieux évêque. Ambroise, en le pleurant, eut le courage de venir redemander son corps à l'usurpateur: ce-
• Zos., 4 ; Mal . Chron,; Onê., 7-34; TMmist., Omt,, i6; Théodore!, S-fi, 8; Pacat., a?; Tiilem., Théoâ.y 6.