CHAPITRE V
JcLBs CésAR. — r Gatilina. — Consulat de Gésar. -— Guerre des Gaules. Guerre cifile. -** Dictature de Gésar et sa mort. ( 63-44. )
C. JuLius CÉSAR sortait d'une famille patricienne, qiii prétendait descendre d'un côté de Vénus , de ràutre d'Ancus Martius^ roi de Rome : « Ainsi, disait-il [dans l'éloge funèbre de sa tante Julia, on trouve en ma famille la sainteté des rois^ qui sont les maîtres du monde, et la majesté des dieux qui sont les maîtres des rois. » La tante de César avait épousé Marins *. Les élémens divers dont se composait Rome , le vieux patriciat sacerdotal^ le parti
* Amitae mes Juliae matemum genus ab re^us , patemum cum diis immortalibus conjunctum est. Nam ab Anco Marcio sunt Marcii reges , quo nomine fuit mater, à Venere Julii , cujus gentis est familia nostra. Est ergo in génère , et sanctitas regum , qui plurimum inter homines pollent et ceri« jnonia deoruui , quorum ipsiin potestate sunt reges. Sueton., in Jut, , c. G.
* Plut. , in J, Cœs. , c. 1 .
des chevaliers^ celui des Italiens, semblaient donc résumés en César. A Fépoque où nous sommes parvenus, il n'avait encore d'autre réputation que celle d'un jeun^omme singulièrement éloquent, dissolu et audacieux , qui donnait tout à tous , qui se donnait lui-même à ceux dont l'amitié lui importait. Ses mœurs étaient celles de tous les jeunes gens de l'époque; ce qui n'était qu'à César ^ c'était cette effrayante prodigalité, qui empruntait, qui donnait sans compter , et qui ne se réservait d'autre liquidation que la guerre civile ^ . C'était l'audace qui, seul dans le monde, le fit, à dix'^-sept ans, résister aux volontés de Sylla. Le dictateur voulait lui faire répudier sa femme. Le grand Pompée , si puissant alors, s'était soumis à un ordre semblable. César refusa d'obéir; et il ne périt point : sa fortune fut plus forte que Sylla. Toute la noblesse, les vestales elles-mêmes in ter cédèrent, auprès du dictateur, et demandèrent en grâce la vie de cet enfant indocile : Vous le voulez, dit-il, je vous l'accorde; mais dans cet enfant j'entrevois plusieurs Marins.
César n'accepta point ce pardon et n'obéit pas
* SuetoD. , in J, Cœs, Vel invitatoi, Tel spontè ad se commeantes uberrimo coogiario prosequebatur... Tùm reorum aut obaeratonim , aut prodige juventutis subsidium unicum ac promptissimum erat j nisi quos gravior cnmiDum, vel inopiae luxuriaeve tîs urgeret, quàm ut subveniri possetà se. His plané palàm bello civil! opus esse dicebat.
davantage : il se réfugia en Asie. Tombé entre le* mains des pirates, il les étonna de son audace. Ils avaient demandé vingt talens pour sa rançon : C'est trop peu, dit-il, vous en aurez cinquante; mais une fois libre, je vous ferai mettre en croix ^. Et il leur tint parole. De retour à Rome, il osa relever les trophées de Marins *. Plus tard, chargé d'informer contre les meurtriers , il punit à ce titre les sicaires de Sylla, sans égard aux lois du dictarteur. Ainsi, il s'annonça hautement comme le défenseur de l'humanité, contre le parti qui avait défendu l'unité de là cité au prix de tant de sang. Tout ce qui était opprimé put s^adresser à César. Dès sa questure, il favorisa les colonies latines, qui voulaient recouvrer les droits dont Sylla les avait privées'. Les deux premières fois qu'il parut AU barreau, ce fut pour parler en faveur des Grecs, contre deux magistrats romains. On le vit plus tard,- du milieu des marais et des forêts de la Gaule, pendant une guerre si terrible, orner à ses frais de monumens publics les villes de la Grèce et de l'Asie. 11 tenait compte des Barbares et des es-
* — Plut, y in Ccts. , c. 2.
* Suet. , m Cœs, , c. H . Trophœa Marii de Jn^urthâ , deque Cîmbris atque Theutonis, olim à Syllâ disjecU , restituit. — Plut. , in Cœs, , c. 5.
' Sueton. , in J, Cas. , c. 8. Colonias Latinas de petendâ dvitate agitantes adiit ; et ad andendam aliqaid conckasset.
daves eux-mêmes ; il nourrissait un grand nombre de gladiateurs pour les faire combattre dans les jeux ; mais quand les spectateurs semblaient vouloir leur mort, il les faisait enlever de Tarène; il n'eut pas de meilleurs soldats dans la guerre civile. Le monde ancien excluait les fenunes de la cité. César donna le premier l'exemple de rendre , même aux jeunes femmes, des honneurs publics ; il prononça solennellement l'éloge funèbre de sa tantq Jdiia et de Cornelia sa femme. Ainsi, par la libéralité de son esprit , par sa magnanimité , par ses vices mêmes , César était le représentant de l'humanité contre le . dur et austère esprit de la répu^ blique; il méritait d^être le fondateur de l'Empire, qui allait ouvrir au monde les portes de Rome.
En bien , en mal, l'homme de l'humanité fut César ; l'homme de la loi fut Caton. U descendait de Caton le censeur, cq rude Italien qui avait si âprement combattu un autre César. Chez le dernier Caton, la sévérité passionnée des Porcii s'était épurée dans le stoïcisme grec. Il était à lui seul plus respecté à Rome que les magistrats et le sénat. Aux jeux de Flore, le peuple, pour demander une danse immodeste, attendait que Caton fût sorti du théâtre.
Ses ennemis, ne sachant que reprendre dans un tel homme, lui faisaient des reprochesfutiles j ils l'accusaient de boire après souper, jamais on ne le vit
ivre; de paraître obstiné^ U était un peu sourd ; de s'emporter, mais tout à cette époque devait Firriter; enfin d'être trop économe. César, dans son Anti-Caton , prétendait malignement qu'ayant brûlé le corps de son frère , il avait passé les cendres au tamis pour en retirer l'or qui avait été fondu par le feu^
Le vrai reproche que méritait Caton , c'étsut cette rigueur» aveugle, cet opiniâtre attachement au passé, qui le rendait incapable de comprendre son temps. C'était l'ostentation cynique avec laquelle il aimait à braver, dans les choses indifférentes, le peuple au milieu duquel il vivait. On le voyait, même dans sa préture , traverser la place sans toge^ en simple tunique, nus^pieds, comme un esclave^, et siéger ainsi sur son tribunal.
Dans la lutte qu'il soutint si long*«temps pour la liberté de sa patrie, Caton n'eut point d'abord Cén sar pour adversaire, mais le riche Crassus et Iepui&« sant Pompée. Le premier qui, depuis Sylla, et d'abord à la faveur des proscriptions, avait porté sa fortune de trois cents talens à sept mille (trente-^ cinq millions de notre monnaie), s'imaginait finir tôt ou tard par acheter Rome. Crassus, dit Plu«> tarque, aimait beaucoup. la conversation du grec Alexandre. Il l'emmenait avec lui à la campagne^
' Plul. , in Cat.
lui prêtait un chapeau pour le voyage, et le lui redemandait au retour. Il n'y avait pas à craindre qu'un pareil homme devînt jamais maître du monde ^ .
Tels étaient les principaux combat tans. Exami-nons le champ de bataille.
La tyrannie des chevaliers , des usuriers , des publicains , était si pesante que chacun s'attendait à un soulèvement général après le départ de Bompée. Tous les ambitieux se tenaient prêts, César, Cras* sus, Catilina, le tribun RuUus, et jusqu'aux indolens héritiers du nom de Sylla^. Le parti vain*queur, celui des chevaliers, se trouvait désarmé par l'éloignement de son général , et n'avait à op* poser que Cicéron aux dangers, qui, de toutes parts, menaçaient la république. Il ne s'agissait pas de la liberté ; elle avait péri depuis long-temps : mais la propriété elle-même se trouvait en danger. Le mal dont se mourait cette vieille société , c'étaient l'injustice et l'illégalité dont se trouvait marquée alors l'origine de toute propriété en Italie. Les anciennes races italiennes du midi , depuis long-temps expropriées, soit par la populace de Rome envoyée en colonies, soit par les usuriers^ chevaliers et publicains, avaient été presque anéanties par Sylla«
* Plut. , in Cross,
' Cic. , pro Corti. Syllà, La justification de Sylla est loin d'être coO' duante.
l^usurè avait exproprié à leur tour et les anciens colons romains j et les soldats de Sylla établis par lui dans l'Étrurie. Les sénateurs et les chevaliers changeaient les terres en pâturages^ et substituaient aux laboureurs libres des bergers esclaves. L'Etruriie, préservée long- temps, subissait à son tour cette cruelle transformation. Par toute l'Italie flottait une masse formidable d'anciens propriétaires dépossédés à des époques différentes : d'abord les Italiens, et surtout les Etrusques, expropriés par Sylla, puiis les soldats de Sylla eux-mêmes, soxxr vent encore le noble Romain qui se ruinait après les avoir ruinés; tous égaux dans une même misère. Ajoutez des pâtres farouches , errant avec les trou»peaux de leurs maîtres dans lés solitudes de l'Apennin , souvent ne reconnaissant plus de maîtres , et subsistant de brigandages comùie les noirs marrons des colonies modernes ; enfin des gladiateurs , bêtes féroces qu'on tenait à la chaîne pour les là<^ cher dans l'occasion , et qui constituaient à chaque sénateur > k chaque chevalier, une petite armée d'assassins.
Jt vois y disait Gatilina à Gicéron , je vois dans la répuèlique une tête sans corps j^ et un corps sans tête ; cette tête qui manque^ ce sera moi ^ . Cette parole exprimait admirablement la société romaine. Tant
' Plut. , m Cic. — Cic, , pio Murcnà^ c. 25.