CHAPITRE VL
La Grèce enyahie par kf armes de Rome. — Philippe, Antiocfaus. 200-f 89>
Ce fut avec indignation et surprise qu'après seize ans de lutte contre Hannibal^ le peuple romain s'entendit proposer par le sénat la guerre contre la Macédoine (lïoo). Les trente-cinq tribus la repoussèrent unanimement. Chacun s'était remis à relever sa cabane en ruines^ à tailler sa vigne noircie par la flamme^ à labourer son petit champ. Le peuple avait assez de guerres.
Et cependant^ la guerre était partout. Si Carthage était abattue, Hannibal» vivait et attendait. L'Espagne et la Gaule, dans leur fougue barbare, n'avaient rien attendu. Les Espagnols venaient d'exterminer le préteur Sempronius Tuditanus et son armée. Les Liguriens^ les Gaulois d'Italie, Insubriens, Boiens, Cénomans même, brûlèrent la colonie de Plaisance, encouragés par un Carthaginois.
Philippeenfin n'avait £sdt la paix que pour préparer la guerrd , pour se former une marine contre Rhodes et le roi de Pergame , alliés de Rome , pour s'assurer du rivage de la Thrace , seul côté par où la Macédoine fût accessible.
La guerre ne manquait point aux projets du senat. Il la voulait, et la voulait étemelle. Depuis que la défaite de Cannes avait mis en ses mains un pouvoir dictatorial , il lui en coûtait trop de redescendre. Il fallait que le peuple fût à jamais exilé du Forum, que la race indocile des anciens citoyens allât mourir dans les terres lointaines. Des Latins, des Italiens, des affranchis suppléeront. Les plébéieiis de Rome disperseront leurs os sur tous les rivages. Des camps , des voies éternelles , voilà tout ce qui doit en rester.
Rome se trouvait entre deux mondes. L'occidental, guerrier, pauvre et barbare, plein de sève et de verdeur , vaste confusion de tribus dispersées ; l'oriental, brillant d'art et de civilisation, mais faible et corrompu. Celui-ci, dans son orgueilleuse ignorance , s'imaginait occuper seul l'attention et les forces du grand peuple. • L'Etolie se comparait à Rome. Les Rhodiens voulaient tenir la balance entre elle et la Macédoine. Les Grecs ne savaient pas que Rome n'employait contre eux que la moindre partie de ses forces. U suffira de deux légions pour renverser Philippe et Antiochus , tandis que pen-
^aiit plusieurs années de suite^ on enverra les deus cx)nsuls^ les deux armées consulaires contre les obscures peuplades des. Boïes et des Insubidens. Jtpme raidit ses bras cojitre la Gaule et l'Espagne ; il lui suffit de toucher du doigt les successeurs d'Alexandre pour les faire tomber>
Quelle qu'ait été l'injustice dçs attaques deRome^ il: faut avouer que ce monde alexandrin méritait bien de finir. Après les révolutions militaires^ le guerres rapides^ les bouleversemens d'états^ il s'é^ tait établi dans le désordre, dans la corruption et rimmpralité y une espèce d!Qrdre où s'endormaient ces vieux peuples. Lç parjm^,. le meurtre et l'in-^ ces te étaient la vie commune. En Egypte , les Tois, à l'exemple des dieirs; du pays , épousaient leurs sœurs, régnaient avec elles, et souvent Isiç détrô-r nait son Osiris. Un généra) de- Philippe; avait élevé à Naxos un autel à l'impiété et à l'injustice, le^s vé^ ritables divinités de ce siècle ^ . Mais pour être in-? juste, il faut au moins être fort. Rien n'était plus faible que ces orgueilleuses monarchies. Théocrite avait beau vanter les trente-trois mille villes de l'Egyptç grecque, il. n'y avait en çéalité qu'une ville,
* Polyb. , XTII. C^est par une dérision semblable que Prusias fait un sacrifice à Esculape, avant d'enlever sur ses épaules sa précieuse statue. F* Polyb. , Ambass. , 77, -— En arrivant à Thenne, Philippe brûla toute Içs Qffraijdes $uj»pei)dttfis dai)$ le t^nople d'ApoUqfi. Polyb. , C. IÇorpbyr. ^4*
la prodigieuse Alexandrie. A cette tête monstrueuse^ pendaient^ comme par de^ fils ^ des membres dis-. proportiQnnés : Tinterminable vallée du Nil, Cy-^ rêne, ^a 3yrie, Chypre, $éparées de l'Egypte par la. iner ou les désert^. L'empire des Séleucides n'avait pas plus d'unité. Sélçucie et Antioche formaient; deux provinces isolées et hostiles. Entre ces contrées, le§ barrières n^turelle^ sonJt si fortes que depuis, le^ Homains et les Parthes , les Turcs et les Persans nç sont j^imais parvenus à les franchir.
|jes 3éleucides et les'ïiagides n'étaient soutenus que par des troupes européennes, qu'ils faisaient venir à grands frais de la Grèce, et qui bientôt , énervées par les mœuVs et le climat de l'Asie et del'Egypte , devenaient semblables à nod poulains des croisades. . C'est ainsi que les mamelucks d'Egypte étaient obligés de renouveler leur population ei\ achetant des esclaves dans le Caucase. Lorsque Ro]3\e défendit à la Grècç cette exportation de soldats, elle trancha d'un coup le nerf des monarchies syrienne et égyptienne.
Ces pauvres princes cachaient leur faiblesse sous: des titres pompeux : ils se faisaient appeler le vain^ queur^ h fçudre^ le bienfaisant^ F illustre. Peu à peu, leur misère démasquée leur fit donner des. noms mieux mérités : Physcon, Au|étès, le ventru^ (e joueur de flûte , etc .
Xjj?l Grèce et I^ Macédoinç,. tout autrement bel-*.
ligueuses ^ trouvaient dans leur hostilité une cause de faiblesse ^ . Depuis Alexandre , la Macédoine était en quelque sorte suspendue sur la Grèce , et toute prête à la conquérir. La vaine faconde d'Athènes, qui n'étonnait plus le monde que par ses flatteries envers les rois ; la gloutonnerie et la stupidité béotienne qui décrétait la paix perpétuelle , et ruinait la cité en* festins * ; enfin l'épuisement de Sparte et la tyrannie démagogique d'Argos , tout cela ne pouvait tenir contre les intrigues , l'or et les armes de la Macédoine. "S/lsiSy dans cet affaissement des principales cités de la Grèce, les vieilles races si long-temps comprimées, les Achéens, les Arcadiens avaient repris force*dans le Pélo.ponnèse. Le génie aristocratique et héroïque des Doriens s'étant lassé, le génie démocratique du fédéralisme ^ achéen, s'était levé à son tour. Aratus avait fait eiï-
' Polyb. , liT. II. On ne tirerait pas six miUe talens de tout le Péloponnèse. — DansPAttique ( unie à Thèbes contre Sparte ) , on ne troura que cinq mille sept cent cinquante talens , en estimant tout, terres, maisons, etc. F", ibidem, sur k caractère démocratique derÀchaïe. «Aujourd'hui, dit encore Polybe, mêmes lois, méme& monnaies, mêmes poids et mesures ches tous les peuples du Péloponnèse. »
A Thèbes , ceux qui mouraient sans enfans , ne laissaient pas leurs biens à leurs parens, mais à leurs compagnons de table, pour être dépensés en festins. Polyb., extr. Const., Porphyr.» 43. — Depuis Tingt-sis ans , il ne se rendait plus de jugemens chez les Béotiens (?). Polyb. , Ambass, , 38. — • A la suite d'une défaite qu'ils essuyèrent, ils déclarèrent que désormais ils ne prendraient part à aucune entreprise.
trer dans la ligue achéenne Sicyone^ Corintbe^ Athènes, enfin Mégalopolis, la grande ville de l'Arcadie. C'est de là que sortit l'habile général de la ligue achéenne, le ifiégalopolitain.Philopœmen. Ainsi la fin de la Grèce rappela ses commencemens. Le dernier des Grecs fut un Arcadien (un Pélasge ? V. le premier vol.)
La jeune fédération achéenne et arcadienne se trouvait placée entre deux populations jalouses, ennemies de l'ordre et de la paix. Au nord, les Étoliens, peuple brigand, pirates de terre, toujours libres de leur parole et de leurs sermens. Quand on leur demandait de ne plus prendre les dépouilles des dépouilles^ c'est-à-dire de ne plus piller à la faveur des guçrres de leurs voisins , ils répondaient ; Fous ôteriez plutôt VEtolie de VEtolie ^ . Au midi y la vieille Sparte, barbare et çprrompue, venait de
* Polyb. , lib. XYII. — Belle conférence de Philippe et Flaminins. Fi- Besse de conduite et lourdes plaisanteries du barbare. Philippe se plaint de ce que les Etoliens , priés par lui de révoquer la loi qui leur permettait de prendre les dépouilles des dépouilles même ( c^est-è-dire de se mêler pour butiner aux guerres que leurs alliés même se font entre eux ) , ont répondu qu^on ôterait p'ntftt FEtolieide TEtoHe. — • Philippe aimait à rire ; il lépond (lib. XVI ) à Enulius qui lui demande raison de Tattaqne d^Àbydos eC d^itbènes , qu^il lui pardonne sa hauteur pour trois raisons , parce qu^il est jeune , le plus beau de ceux de son âge , et qu^il porte un nom romain. — - Voyant les Abydéniens se tuer les uns les autres , et précipiter leurs femme» et leurs enfans , il publia qn'il accordait trois ^oun à ceux qui Tondraient se pendre.
reprendre dans une révohitîoiî sanglante soh oi*gâ* nisation militaire. Les stoïciens^ esprits durs , étran-* gers à la réalité et à Thistoire, avaient fait dans la cité de Lycuî'gue le premier éssàî dé (Jette politique classique qui se propose l'imitation superstitieuse des gôuVernemens républicains de l'antiquité. Ce sont eux qui firent à Sparte l'éducation du jeune Cléomène^ à Rome celle des Gracches et de Brutus ^ Les moyens viôlens ne leur répugnaient pas. Poursuivant en aveuglés leur étrùit idéal , ils fai-* saient àisétnent abstraction des bouleversemens po-^ li tiques et de l'effusion du sang humain. Pouf rétablir l'égalité des biens , et l'organisation militaire de Sparte, Cléomène n'avait pas craint de commencer par massacrer les Ephores. ToCit ce qu'il y avait de turbulent et de guerrier dans lePéloponnèsé, trouvait à Sparte des terres et des armés. Lés^ pacifiques Achéens périssaient s'ils rie se fussent donné un maître. Aratus appela contre Cléomène le Macédonien Antigone Doson , puis contre le» Étoliens le roi Philippe, qui obtint un instant sur la Grèce une sorte de suprématie. II en usa fort mal; au moment où il avait besoin de s'assurer des Grec» contre Rome , il se les aliéna par des crimes gratuits. Il déshonora la famille d'Aratus, l'empoisonna lui-même , tenta d'assassiner Philopœmen, s'empara d'Ithome en trahison. Les Etoliens et les
* ^. leurs Ties dans Plutarqne.
S|)artiafes appelaient contre Philippe te secoiirs de Rome, et le reste de la Grèce se défiait trop de lui pour le soutenir.
Toutefois Philippe était bien fort. Retranché derrière les montagnes presque inaccessibles de la Macédoine, il avait pour garde avancée les fantassins de FÉpire, et les cavaliers de la Thessalie. Il possédait dans les places d'Elatée, de Chalcis, de Corinthe et d'Orchomène, les entrains de la Grèce ^ comme disait Antipater. La Grèce était son arsenal^ 6on grenier, son trésor. C'était d'abord la Grèce qu'il fallait détacher de lui pour le combattre avec «ivantage. Le premier consul, envoyé contre lui, ne sentit point cela, et perdit une campagne à pénétrer dans la Macédoine pour en sortir aussitôt. Son successeur (198), Flaminius, le vrai Lysandre romain, qui savait, comme l'autre, coudre la peau du renard à celle du lion, s'y prit plus adroitement.
Un fait caractérise toute sa conduite en Grèce , lorsqu'il voulut s'emparer de Thèbes , il embrassa les principaux citoyens qui étaient venus au^evant de lui , continua sa marche en devisant amicalement jusqu'à ce qu'il fut entré lui et les siens dans leur ville. Il en fit partout à peu près de même. Lorsqu'un traître, vendu aux Romains, lui eiit donné des guides pour tourner le défilé d'Antigone, d'où Philippe lui fermait la Macédoine et la Grèce , il eut l'adresse de détacher de lui TÉpire, en même
temps que le$ Acfaéens^ pressés par les Spartiates y abandonnaient la Macédoine qui les. abandonnait eux-mêmes sans secours. Des. villes thessaliennes , Philippe avait ruiné les petites pour défendre le pays^ les grandes s'en indignèrent et se livrèrent aux Romains. La Phocide^ TEubée^ la Béotie^ échappèrent à son alliance. Philippe, réduit à la Macédoine, demanda la paix, et ne fit que refroidir les siens pour la guerre. C'est alors que Flaminius lui livra bataille en Thessalie, au lieu appelé Cynocéphales. Les Cynocéphales, ou têtes de chiens^ étaient des collines qui rompirent toute Fordonnancede la phalange. Ce corps redoutable où la force de seize mille lances se trouvait portée à une merveilleuse unité,|n'était rien dès qu'il se rompait. La légion, mobile et divisible, pénétra dans les vides, et décida la grande question de la tactique dans l'antiquité. Philippe n'avait qu'une armée, qu'une bataille à livrer. Vaincu sans ressource, il demanda la paix.
Les Etoliens, à qui, selon leur traité avec Rome, toute ville prise devait appartenir, insistait pour que l'on ruinât Philippe. Flaminius déclara que l'humanité du peuple romain lui défendait d'accabler un ennemi vaincu. «Voulez-vous, leur dit- il, renverser avec la Macédoine le rempart qui défend la Grèce des Thraces et des Gaulois ? » Ainsi , les Etoliens ne gagnèrent rien à la victoire qu'ils
avaient pré^àréer. Plaminius dédiera que les Rô^ mains n'avaient .passé la iner que pour assui^r la liberté de la Grèce- Il présida lui-même les jeux Isthmiques (196)^ et fit proclamer par un héraut le sénatusrconsulte suivant : « Le sénat ^t le .peuple romain, et T. Q. Flaminius, proconsul, vainqueur de Philippe et des Macédoniens , déclarent libres et exempts de tout tribut J les Corinthiens, les Phocidiens, les.Lôcriens, les Eubéens, les Achéens * Phtiotes, les Magnétes, les Thessaliens et les Perrhœbes^ w. Les Grecs -en croyaient .à peiné leurs oreilles; ils firent tépéter la proclamation; et tels furent leurs transports, que Flaminius 'faillit être étouffé ^ . En vain les Étoliens essayaient de montrer les desseins cachés de Roine. Comment ne pas croire les paroles d'un homme qui parlât purement le grec, qui faisait en cette langue des épigrammes contre les Étoliens^ et suspendait au temple de Delphes un bouclier dans Tinscription duquel il faisait remonter les Romains à Énée? Les Grecs rendirent des honneurs divins au barbare* Ils dédièrent des offrandes à Titus et Hercule^ à Titus
et Apollon,
Leur enthousiasme fut au <x)mble, lorsque Flaminius retira les garnisons des places de Coriothe, Chalcis et Démétriade , et qu'il ne laissa pas un sol-
• Plut. , in Flamku