II. a
Un acteur ayant prononcé au théâtre ces vers d'une tragédie :
le leur donti^ la vie ; ils m'ont donné la mort ' !
Il n'y eut point d'yeux qui ne s'emplissent de larmes ^ et il s'éleva comme un tonnerre de cris de douleurs et de sanglots. Ce fut bien pis lorsqu'Antoine produisit ce pauvre cadavre, avec sa robe sanglante, lorsqu'on apprit qu'il avait dans son testament nommé Décimus Brutus tuteur de son ûk adoptif, que la plupart des meurtriers étaient ses héritiers*. Il leur avait de plus destiné les meilleures provinces de Fempire , à Décimus la Gaule cisalpine, à l'autre Brutus la Macédoine, à Cassius la Syrie, l'Asie à Trébonius, la Bithynie à Cimber. L'indignation du peuple fut si forte qu'il prit les tisons du bûcher pour brûler les maisons des assassins. •
Antoine s'étant porté ainsi pour le vengeur de César, il fallut bientôt que lés conjurés quittassent Rome et se retirassent dans l'Orient pour recom-
Je regrette de n'avoir pu rendre le texte danfr sa simpUciCé : iXffa' tnen* S4rvàsse, uf essfi%t qti* me pftdertnt ! ( Siiet. , 84 , c^r Pacuvio. ] ' I)io,XLIV, n. 3;j5,p. 404.
mencer la guerre de Pharsale* Maintenant quel était <;et Antoine^ pour succéder à César ?
Le premier soldat de César ^ mais un; soldat^ et un soldat barbare. Descendant d'Hercule^ à ce qu'il disait^ et fort comme Hercule^ toujours ceint sur les reins d'une large épée et d'un gros drap comme en portaient les soldats ^ s'asseyant avec eux ^ buvant dans la rue^ raillant^ raiUé^ toujours de bonne humeur^ , Antoine avait fait ses premières armes en Egypte ; il aimait rOrient^ son éloquence était pleine d'un faste asiatique. Insatiable d'argent et déplaisirs, avide et prodigue, volant pour donner, il achetait sans scrupule la maison de Pompée , et se fâchait quand on lui demandait le paiement^. César, qui lui avait confié l'aile gauche à Pharsale, ne pouvait se passer delui. Il le mit dans son char^, quand il revint d'Espagne , comme pour faire triompher en lui ses vétérans. Antoine s'en souvint après la mort de César, et crut lui succéder. Cependant qu'était-il? Un homme d'avant-garde, un soldat sans génie, un superbe et pompeux acteur qui jouait César sans l'entendre. Que d'hommes en César! Le hardi soldat, ami des Gaulois , desBarbares , n'était qu'un des côtés inférieurs de cette âme immense.
Antoine se perdit en oubliant qu'il n'était autre
' Plut. , m Ant.
• Ibid. — • Ihid.
chose que l'homme de César. Le sénat ayant confirmé les actes du dictateur^ Antoine se charge de les exécuter , y inscrit chaque jour quelque nouvel article, et trafique impudemment des dernières volontés d'un mort. Il dissipe l'argent légué au peuple par César. Il s'accommode avec le sénat, avec les Pompéiens ; il fait rappeler Sextus Pompée ; il fait tuer un homme qui se disait petit-fils de Marius, et qui dressait un autel à César ^ Il indigne les légions par sa parcimonie, les décime pour punir leurs murmures et fait égorger les vétérans sous ses yeux, sous les yeux de sa cruelle Fulvie*. Cet homme-là ne sera point le successeur de César.
Il existait un César, un fils adoptif du dictateur^ qui venait d'arriver à Rome pour réclamer les biens de son père. Sauf son nom, celui-ci n'avait rien qui put plaire aux soldats. C'était un enfant de dix-huit ans, petit et délicat, souvent malade, ^boitant fréquemment d'une jambe, timide et parlant avec peine, au point que plus tard il écrivait d'avance ce qu'il voulait dire à sa femme; une voix sourde et faible : il était obligé d'emprunter celle d'un héraut pour parler au peuple. Assez d'audace politique ; il en fallait pour venir à Rome réclamer
' AppUn. , C. c/V. , m. V. aussi le ridicule récit de Valère-Maxime. (IX, 15.)
' Appian. , III. Gic. , PhUipp, , II.
' Suétone , in Aug. , passim.
k succession de César. D'autre coui'age^ points craignant le tonnerre , craignant les ténèbres ^ craî^ gnant l'ennemi y et implacable pour qui lui faisait peur. A toutes ses victoires, à Philippes, à Myles,à Actium, il dormait ou était malade. En Sicile, quand il gagna les légions de Lépide et entra dans leur camp, quelques soldats faisant mine de vouloir mettre la main sur lui, il s'enfuit à toutes jambes , au grand amusement des vétérans qu'il fît ensuite égorger*.
Telle était la chétive figure du fondateur dé l'Empire. Son père était chevalier, banquier, usurier; il n'en disconvenait pas. « Ton aïeul maternel, disaient s^s ennemis, était Africain; ta mère faisait aller le plus rude moulin d'Arîcie; ton père en remuait la farine d'une main noircie par l'argent qu'il maniait à Nerulum ®. » Cette origine obscure n'en convenait que mieux à celui qui devait commencer le grand travail de l'Empire, le Jiivellement du monde. Quand il prit la robe ]^étexte, elle lui tom-
' Sur la lâcheté d'OcUTe, V. Suet. ^ c. aO, 40 , 78 , 4 6. — Appian. , IV. — Plut. , Brut., et Montesquieu , Gr, et déc. des Rom, , c. <S.
' Suet. , in Aug» , c. 4 , « ex Cassû Parmensis epistolâ : Materna tibi » faffina ; si quidem ex cnidissimo Ariciae pbtrino hanc pinsit manibus col'' fybo decoloraUs Nerulonensis mensarius. » — Quant à Porig^ie africaine , qu'Antoine lui reprochait, elle seraif prouyée, si POctavius africain, dont Cicéron fit remarquer les oreilles percées , était parent d'Octave. Plut^ , in Cic, •
ha des épaules : C'est signe y dit-il lui-même y que je mettrai sous les pieds la prétexte sénatoriale ^ . Octave ne hussaU guère échapper de telles paroles : attentif à cacher isa inarche^ il emploja avec une merveilleuse persévérance la ruse et Thypocrisie. Il flatta Cicéron pour prévaloir contre Ant<Âne; il amusa celuir<:i jusqu'à ce qu'il fût a$£se^ fort pour le perdre, Devenu maître du monde ^ il se fàdiait quand on l'appelait nu£trej, voulait toujours quitter l'autorité , se mettait à genoux devant le peuple pour ne pas être nommé dictateur^ et mourait dans son lit en demandant à ses amis s'il avait Hen joué la farce de la vie *,
Plutarque conte que dans les guerres de Sylla ^ Crassus^ envoyé par lui à travers un pays ennam^ demandait une escorte. Je te donne pour escorte ^ lui dit le dictateur^ ton père indignanent ^orgé^ Lç jeune Octave n'avait pas autre chose en arrivant à Rome. Il déclara qu'il venait venger César^ etao? quitter ses legs au f^euple romain. II accusa de pieurtre Brutus et Cassius ; il donna les jeux promis par César à l'occasion de sa victoire j il vendit ses. biens pour payer l'argent promis aux citoyens , et couvrit de honte Antoine qui avait retenu cet argent. Celui-ci poussa l'imprudence jusqu'à encou-
* Dio , XLY, p. 420 , n. 2, Suet. , in Au^ , c. 99.
rager les réclamations des gens qui se prétendaient dépouillés par César. Il autorisa un édile qui refu^ sait de placer au théâtre le trône et la couronne d'or qu'Octave voulait y mettre à l'honneur de son père. Il défendit insolemment qu'pn portât le jeune Cé^ar au tribuiiat ^ .
Le sénat caressai! celui-ci sans l'aimer^ dans l'es^ poir de diviser les Césariens , et de les détruire les uns par les autres. Cicérpn surtout était fort tendre pour le jeune homme ^ qui faisait semblant d'y être pris y et l'appelait son père : « C'était , disait l'orateur avec sa légèreté ordinaire ^ un jeune homme qu'il fallait louer ^ chaijgçr d'honneur^ combler, accabler H.
Dès qu'Antoine fat parti pour chasser Décimus Brutus de la Gaule cisalpine, un décret du sénat adjoignit le jeune César aux consuls Hirtius et Pansa , chargés de comli^attre Antoine et de secou-. rir Brutus. C'était perdre à la fois Antoine , et Octave, à qui l'on ôtait sa popularité, en l'envoyant oonibattre pour un des meurtriers de son père. Les consuls vainquirent Antoine , délivrèrent Décimus. Brutus assiégé dans Modène,.et, mourant tous deux à point nomjxié ', laissèrent Octave à la tête
' Appian., IJI.
' Laudandum ettollendum. Vell. Pat.^ lib.II, c. 62. Suet., ^i/^.» c. 12. 'On soupçonna Octave de les at^ir fait tuer. Tacit. jinnai, , lib. l"-^ in principio.
des légions. Cependant Antoine fugitif avait retrouTé une airnée; les soldats ne pouvaient manquer à tin soldat comme lui ; ceux de Lépide le suivirent de Gaule en Italie. Octave lui-même traita volontiers avec Antoine. Cicéron avait cru n'avoir plus besoin de cet enfant ^ ; le sénat lui refusait le consulat. Sans ressources militaires^ sans autre défense que trois légions d'une fidélité douteuse ; les sénateurs attendaient^ sans comprendre Tétendue du danger, l'armée formidable où tous les vétérans de César se trouvaient réunis sous Antoine et Octave. H £aut voir dans Appien l'imprévoyance et les tergiversations misérables de Cicéron qui régnait alors à Rome et dirigeait le sénat ^.
Antoine , Octave et Lépide eurent une conférence près de Bologne dans une île du Reno; ils s'y partar gèrent l'Empire d'avance, et s'y promirent la tête de tous les grands de Rome. Us voulaient, disentils dans leur proclamation qu'Appien a traduite en grec, ne pas laisser d'ennemis derrière eux, au moment de combattre les forces immenses de Brutus et de Cassius. Ils saoulaient satisfaire V armée. Cette armée, barbare en grande partie , était mé* contente de la douceu]^ de César; elle avait soif de
' Serr. , ad Edog. , 1 , 43 : Decreverat ciiim senatns ne qois eom puemm diceret, ne m^estas tanti imperii minueretur. Suet. , Aug»t c* 42. * Appian. » B. c/ç., lib. III, p. 944, c. 584.
sang romain. Les triumvirs avaient besoin d'argent <iontre un ennemi qui avait en ses mains les plus riches provinces de Fçmpirej l'Italie étant épuisée, il n'y avait de ressources que la confiscation. Le prétexte était de venger César sur la vieille aristocratie qu'il avait épargnée pour sa ruine. Ce senglant traité fut scellé par le mariage d'Octave avec la belle-fille d'Antoine. Les soldats voulant unir leurs chefs pour augmenter la force du parti, commandèreiit cet hymen, et furent obéis.
«Les triumvirs, entrant dans Rome, déclarèrent qu'ils n'imiteraient ni les massacres de Sylla , ni là clémence de César , ne voulant être ni hais comme le premier , ni méprisés comme le second ^ . Ils proscrivirent trois cents sénateurs et deux mille chevaliers. Pour chaque tête on donnait à l'homme libre vingt-cinq mille drachmes, à l'esclave dix mille et la liberté. » La victoire de l'armée barbare de César vengea la vieille injustice de l'esclavage dont les nations barbares avaient tant souffert. Les esclaves eurent leur tour. Les sénateurs , des préteurs y des tribuns, se roulaient en larilies aux pieds de leurs esclaves, leur demandant grâce et les suppliant de ne point les déceler *. Plusieurs esclaves donnèrent des exemples de fidélité admirable. Plu-
I)io. ,XLVII, p. 500,n. U.
' Appian., lib. IV , passlm. Dio. , XLYII , n. 205.
•ieurs se firent tuer pour leur maître. ïï y en eut un qui se mutila^ et montrant un cadavre aux sol^ dats qui venaient tuer son miutr^ , \\ leur fit croire qu'il les avait prévenus pour se yçnger.
Afin 4e montrer oru'il n'y avait pomi de grâce à demander, Antoine avait sacrifié son onde et Lépide son frère. Vn^ et l'autre échappèrent, probablement de l'aveu des triumvirs. Cicértm fiit moins heureux ^ . L'hésitation qui lut avait ntii si souvent, le perdit encore. Les meurtriers Fatteîgnirent avant qu'il pût fiiir ou se cacher. Tout le monde plaignit cet homme doux et honnête auquel on n'avait pu, après tout, reprocher que la faiblesse. Sa tête fut apportée à Fulviç , qui la prit sur ses genoux , en. arracha la langue, et la perça d'une aiguille qu'elle avait dans ses cheveux. Cette femme, cruelle avait aussi fait proscrire un homme qui re? fusait de lui vendre sa maison. Quand on porta cette tête à Antoine : Ceci ne me regarde pas , dit-il , portez à ma femme. La tête du malheureux fut clouée à sa maison , dç crainte qu'on n'ignorât la cause de sa mort.
Un préteur sur son tribunal , apprend qu'il est proscrit , descend et se sauve ; mais il était déjà trop tard. Un autre voit un centurion qui poursuit un homme : Celui-ci est donc proscrit? dit-i(.
' Appian. ^ ibid.
Vous l'êtes aussi ^ lui dit le œnturion , et il le tue^ Un eafant allai! aux écoles avec son précepteuF, les soldats ranrêtent : il était proscrit. Le précep-^ teur se fit tuer en le défendant. •»— Un adolescent prenait la robe prétexte , et se rendait aux temples. Son nom est sur les tables. A l'instant son brillant cortège disparaît; il fuit chez sa mère. Chose cruelle k dire, elle lui Çernie sa porte. Comme il se sauvait dans les dbamps , il fut pris- par des gens qui pres^ suient de$. esclaves pour les faire travfidller à la terre ; mais il ne put supporter une vie si dure : il rapporta sa tête aux meurtriers.
Un préteur sollicitait les suffrages pour son fils. Il apprend qu'il est proscrit , se sauve dans la maison d'un de ses cliçns, et son fils y conduit lesassas* sins. Thoranius^ atteint par les meurtriers ^ se ré^ clame de son fils y ami d'Antoine : Mais c'est ton fils, lui dirent-ils , qui t'a dénoncé.
Yelleius Paterculus a dit $ur ces proscriptions un mot qui fait horreur : «. U y eut beaucoup de fidélité dans les femmes, assez dans les affranchis.,, quelque peu chez les esclaves, aucune dans les fils; tant, l'espoir une fois conçu, il est difficile d'attendrç! »
Des triumvirs , le plus insolent fut sans doute An^ toine; mais le plus cruel. Octave. Par cela même qu'il avait honte de tuer pour tuer, et qu'il prenait la veng;eance de César pour prétexte, il était im*^
pitoyable. Et puis la lâcheté le rendait féroce. Un jour, il croit voir le préteur Q. Gallus tenir quelque chose de caché dans sa robe, il n'ose avouer ses craintes et le fouiller sur-le-champ. Mais ensuite^ il le fit torturer, et quoiqu'il n'avouât rien, il se jeta sur lui , et si Ton en croit son biographe, lui arracha les yeux avant de le faire égorger ^ .
Sa soeur Octavie sut pourtant lui enlever une victime. De concert avec elle, la femme d'un proscrit cache son mari dans un coffre, et le porte au théâtre. Lorsque Octave fut assis , cette femme en pleurs ouvrit ce coffre devant tout le peuple. L'émotion des spectateurs obligea Octave de pardonner. La nature réclamait ainsi quelquefois par la voix du petit peuple , qui n'avait rien à craindre , et qui au contraire était redouté. Ainsi il força les triumvirs à punir deux esclaves qui avaient trahi leur maître et à récompenser un autre qui avait sauvé le sien. Le peuple protégea aussi plusieurs proscrits qui excitaient sa pitié. Un de ces malheureux se fit raser, et enseigna publiquement les lettres grecques. Son humiliation fit sa sûreté. Oppius emporta son père sur son dos , et fut défendu par le peuple. Plus tard, quand Oppius devînt édile, les ouvriers travaillèrent gratis aux préparatifs des jeux qu'il
' Siiet. , Aug. , c. 27. C'était , dit Suétone , le seul des triumvirs qui ne pardonnât point*
devait donner, et tous les pauvres voulurent contribuer ^ .
Les triumvirs eux-mêmes se lassèrent de cette saturnale effroyable, où leurs soldats commençaient à rie plus les respecter. Us avaient poussé l'insolence jusqu'à demander à Octave de leur livrer les biens de sa mère qui venait de mourir. Les triumvirs accueillirent donc avec faveur la réclamation solennelle d'un grand nombre de femmes distinguées qu'ils avaient frappées d'une contribution. Ils finirent même par charger un des consuls de réprimer les excès des soldats. Personne n'osait sévir contre ceux-ci, mais on punit des esclaves qui s'étaient mis à piller avec eux.
Cependant l'Asie fut presque aussi maltraitée par Cassius que l'Italie par les triumvirs. Le même be-^ soin d'argent motivait les mêmes violences. Il prit Rhodes, et quoiqu'il eût été élevé dans cette ville, il fit égorger cinquante des principaux citoyens. Il ruina l'Asie, en exigeant d'un coup le tribut de dix années. Les magistrats de Tarse, fi^appés d'une contribution de quinze cents talens, et pressés par les soldats qui se permettaient toutes sortes de violences, vendirent toutes les propriétés publiques. Puis, ils dépouillèrent leurs temples. Et cela
* Appian, lococit.
ne suiBsaht pas encore^ ils firent Vëa<)re des per^ sonnes libres ^ des enfans y des femmes et des vieillards ^ des jeunes gens même ^ , dont la plupart aimèrent mieux se donner la mort.
Ces cruelles nécessités de la guerre civile étaient pour rame de Brutus une véritable torture. Il portait la plus pesante des fatalités^ celle qu'on s'est imposée par un acte volontaire. Après la mort de César ^ il avait obtenu des autres conjurés qu'on épargnât Antoine. Il avait montré la même douceur envers un frère du triumvir, C. Antonius^ qui tomba entre ses mains. Mais le prisonnier essayant de débaucher les soldats, l'officier à la garde duquel il l'avait confié , déclara qu'il ne pouvait plus en répondre. Il fallut bien sacrifier Antonius. Brutus passe ensuite en Asie, et trouve à Xanthe une résistance désespérée. Les habitans, voyant leur ville forcée et envahie par les flammes ®, se tuent pour la plupart les uns les autres; entrant à Xànthe, il ne voit plus que des cendres. En même temps le besoin d'argent le contraignait aux mesures les plus violentes ^.
* Tai observé dans cette ënumération Tordre suivi par Appien.
* Dio. ,XLVn,p. 5H, n. 34.
* Plusieurs passages de Cicéron nous présentent Brutus comme très-avide d'argent, f^. ÇEpist. , YI , 1) Fhistoire d^un Scaptius, agent de Brutus , qui» pour faire payer une dette usuraire aux sénateurs de Salamine » les tint enfermés avec des soldats , de sorte que cinq d^entreeux moururent de faim.
Hélas ! qui souffrait de tout. cela plus que Brutus? Son âme était malade de ce continuel effort. Il avait beau se roidir , opposer le raisonnement à la nature^ la pauvre humanité faiblissait en lui. Trou* blé y et comme effarouché, il redemandait le repos et la force de Tàme à cette philosophie infléchie qui lui avait imposé de si cruels sacrifices, il don* nait le jour aux affaires, la nuit à la lecture des stoïciens pour se confirmer et se raffermir un peu. Une nuit donc qu'il n'avait dans sa tente qu'une petite lumière , il crut entendre quelqu'un entrer, et regardant vers la porte, il aperçut une figure étrange qui semblait d'un spectre. Il eut assez de force pour lui adresser la parole, et dire : Qui estu? que veux-tu? — Je suis ton mauvais génie, dit le fantôme ; tu me reverras à Philippes !
Ce fut en effet dans les plaines de Philippes que se donna la bataille. Brutus voulait en finir. Chaque jour le poussait malgré lui à quelque acte violent. Ne pouvant ni garder les prisonniers, ni les délivrer sans péril, il avait donné l'ordre de les égorger. Lies troupes risquaient de l'abandonner; plutôt que de compromettre la grande cause à laquelle il avait déjà tant sacrifié , il leur promit le pillage de Lacédémone et de Thessalonique. Plus tard, lorsque son collègue eut été tué, les amis de Brutus exigèrent qu'il leur abandonnât quelques bouffons qui se moquaient de Cassius, et il fut encore obligé d'y
consentir. II ne faut pas s'étonner s'il voulut à tout prix terminer cette lutte funeste^ qui lui avait coûté tous les biens de l'âme, l'humanité, l'amitié, le repos de la conscience, et qui peu à peu lui arrachait sa vertu.
Un jour que Càssius lui reprochait sa sévérité pour un voleur des deniers publics, Brutus lui dit : « Cassius, souvenez-vous des Ides de Mars. Ce jour-là, nous avons tué un homme qui ne faisait point le mal , mais le laissait faire. Mieux valait endurer les injustices des amis de César que de fermer les yeux sur celles des nôtres, w
Brutus et Cassius , étant maîtres de la mer, ne manquaient pas de vivres, tandis que l'armée d'Antoine et Octave mouraient de faim. Leur flotte, à leur insu, venait de remporter une grande victoire sur celle des Césariens. Mais ils ne retenaient qu'avec peine leurs soldats dans leur parti. Antoine était l'homme des vétérans, et il leur coûtait de combattre pour les meurtriers de César. D'ailleurs Brutus ne voulait plus attendre ; il fallait qu'il se reposât, au moins dans la mort. Cassius se laissa entraîner^ et consentit à la bataille.
Quelques-uns veulent que ce soit Antoine qui, par une. attaque hardie, ait forcé l'autre parti de combattre. Brutus fut vainqueur; Cassius eut son
' Plut. , m Brulo.
Camp forcé. Il ignondt le suceès cleiQnitus}, croyant tout perdu, il se retira danp uù^ te&te; eits'y fifc donner la mort. Depuis la défaîte de Cra^sus à; laquelle il avait échappé, Cassius avait à sa* suite utt de ses af&anchis, nommç Fiadarjiis^ qu'il ré^envait pour un pareil moment. Pindarus ne repacujt plii^ après la mort de ,Cassiu3 , ce qui fit penser .qijk'il Favaic :peut-étre tué sans en recevoir l'ordre K . , Le découragement des troupes de Cassîus et leup. jalousie, lés défeotions qui avaient lieu sous: se& yeux rnênaie, décidèrent Brutus à livrer un^ sefÇQndd bataille p Du coté ou il combattait im personne 7^ il «uteiicorè Favràtàge ; mais l'autre aile étant batl^ie, toutç Tarméje .des triumvirs tomba sur lui et l'accabla; A la faVàeqrde ianuit, il se tira un p^ g! l'en cait, et voyant qu'il, np pouvait édbiapper^-il pria le rhéteur Straton de lui doùmer la laorl. >Qn dit^ qu'auparavant il leva les yeux au cidl,i et: pmnonça deux ve#s grecs : . .^ [ i
■ Vcitu! yain mot» ▼âinc ombre, ésdare^if lubird'! - ». : : - • i JSâ$s l f ai envahi '. . . . * :,,
Ce mot amer> 4è plus triple sans doute que nous:
' Ibid. , ibidem.
» ÏHo , XL VII , p. 5a5 , n. 49,
■* àç epyov «cry.ouv • ci ^ ap ' è^OïiXiveç l^^XV'
V. aussi Plut. , in Bm/o; Florus, IV, 7 , H 5 Z^nar. ,.X , 20 , p. 508. ' II. 24
ait conservé Thistoire^ semble indiquer que cette âme, fitt passionnée pour le bien, était pourtant moins forte que celle de Câton, son modèle. Fallaitil que Brutùs estimât la vertu par le succès ? Les Vainqueurs eux-mêmes en jugèrent mieux. Ils honorèrt^nt les restes du vaincu. Antoine jeta sur son corps un tiche vêtement, et ordonna qu'on lui fît des funérailles magnifiques. Un ami de Brutus â'étiit dévoué pour le sauver, et s'était fait prendre, en criant qu'il était &utus. Antoine s'attacha cet ho£bme qui lui resta fidèle jusqu'à k mort. L'illustre Messala appelait toujours Brutùs son général, et plus tard, en préseiytant le rhéteur' Stvaton à Auguste, il lui disait : César^ voilà .cehd qui a rendu le dernier service à mon cher Brùtus.- Auguste demandait à Messala pourquoi il ai^ife com-^ battu avec tant d'ardeur contre. lui. à Philip]^^ poor lui à Actium : César, répondft-il hardiment,, j'ai toujours été du parti le phis juste.
Octave s'était absenté de la bataille^ malade de corps, o^ plutôt de courage. Ce jour-là, disait-il dans ses mémoires, un .dieu m'avait averti en songe de veiller sur moi ^*I1 fîit impitoyable pour les vaincus. Il en fit tuer un grand nombre. Un
* Sœt. f c. 44 » 94 . Vdleiiu a Peficoiiterie d^aroioer» contre le t^moipiagiB de tons les historiens t qn'Octaye ne fit tuer aucun de ceux qui avaient coml^attu contre lui, II» 78. De même il assure qoCÏ la bataille d'Actium.» Octave était partout.
père et un fils demandant grkçe , il promit la vie au fils à condition qu'il tuerait son père , et le fit ensuite égorger lui-même. Un autre ne demaprufait que la sépulture : Les s^autowrs y pourvoiroM , ré-
. pondit l'homme sads pitié.
Le parti vaincu était toujours maître de la mer , et fort dans l'Orient. Un lieutenant de Brutus amena les Parthes dans la Syrie et jusqu'en Cilide. D'autre part, Sextus, fils de Pompée^ tenait la Si- * cîle, çt y recevait les proscrits^ les esclaves fugitifs. D augmenta ses forces d'une partie de la flotte de Brutus;- le reste se soumit plus tard à Antoine.
.Octave se chargea de combattre Sextus, tandis qu'Antoinie repousserait les Parthes ^ ; Celui-ci avait pris pour lui le riche Orient > la guerre des Parthes et les projets de Jules César; Octave avait les provinces ruinées de l'Occident, une. guerre civile à soutenir, et l'Italie à dépouiller, pour donner aux vétérans les terres qu'on leur avait promises. Antoine dit aux Grecs d'Asie i Vous . fournirez l'argent, l'Italie les terres *. Il leva l'argent en effet, mais n'en fit guère part aux vétérans. Octave, au contraii:e, tint parole. Il dépouilla tous les tenaples de l'Italie '. Il chassa impitoyablement les pror
• Plut., Anton.
" Appian. , B, civ. , IV.
• Appian. , B. civ, , IV.
priétaires, et se vit eotre la multitude furieuse de ceux auxquels il prenait^ et une armée insatiable
* qui l'accusait de ne pa$ prendre assez. Dans une assemblée où Octate devait venir pour les haranguer, les soldats mirent en pièces ùu centurion qui es- ^yait de les calmer, et placèrent son coips sur le
•^ chemin d'Octave: Il osa à peine se- plaindre. Dans toutes les vUles , ce n'étaient que combats entre les soldats et le peuple. Les îoiécontens de toute espèdfe, gcnfs expropriés, proscrits, vétérans même, ^ troyvèrent àts chefs dans le frère et la fenime d'Antoine. Ils accusaient Octave de distribuer toutes les terres en son nom , et de s'attirer à hii seul la reconnaissance de l'armée. En réalité, Fulvie voulaut ramener en Italie , au moins' par une guerre, son infidèle époux qui s'oubliait <lans l'Orient ; ou peut-être se venger d'Octa^'e; son gendre, qu'elle
• aimait plus qu'il ne convenait à une belle-mère , et •qui datait' dédaignée. Elle passait les légions en tevue , répée kxi côté, et iedr donnait le mot d'or-
L'armée dédara qu'elle Voulait juger entre Ocijavé et L. Antonlus, et les adsigna à comparaître lievant elle pour tel jour è^iïB la viJle de <îabies. Octave s'y rendit humblement : Fulvie et Antonius ny vinrent pas, et se moquèrent du ^énat hotte \ Ce
' Dio, XLVIII.
• Dio,XLVm, n, p, 534.
iQot leur porta malheur : malgré les vaillans gladiateurs jque lui avaient, donnés les sénateurs de son parti ^ L. Antonius^ enfermé dans Pérouae^ y fut réduit à une horrible famine^ et endSn obligé de se rendre. La ville entière fut réduite en cendre par les vaincus eux-mêmes. Le vainqueur fit mourir impitoyablement les chefs du partie excepté L. An*^ tonius. Pour les simples légionnaires^ il eût voulu du moins leur faire sentir par des reproches amers le prix de la grâce qu'illeur accordait^ mais ses propres soldats prireni: les vaincus dans leurs bras , les ap^ pelant leurs frères et leurs camarades^ et ils firent tant de bruit que leur général ne put jamais parler ^^ Antoine^ qui s'endormait dans l'Orient auprès de la reine d'Egypte, fiit réveillé par la guerre de Pé^ rouse et par les cris de Fulvie. II débarqua bientôt à Brindes avec une flotte de deux cents vaisseaux, déterminé à s'unir avec Sextus poiur accabler Oc-^ tave (4o). Mais des deux côtés, les soldats ne se souciaient pas de combattre ; ils commandèrent la paix ; Fulvie était morte ; ils marièrent Antoine à Octavie^ sœur d'Octave * , comme ils avaient autrefois marié Octave à la belle-fille d'Antoine. Pour Sextus, ce fut le peuple de Rome qui força Antoine et Octave de s'arranger avec lui. Le blé de la;^cile
* Appian, JB. c/V., IV.
* Dio, l^LIV, 56, p. 499.
ne venant plus à Rome^ cehii de FAfrique étant arrêté par les flottes de Sextus^ la populace trouva du courage dans la famine et le désespoir. Elle soutient des combats acharnés contre les meilleurs soldats d'Antoine et d'Octave ; tous dfsnx faillirent périr dans ces émeutes ^ Il fallut bien traiter avec Sextus : mais personne n'était de bonne foi. Us promettaient de lui laisser la Sicile^ et de lui donner l'Achaïe , de sorte qu'il eût été msdtre de tous les ports' du centre' de la Méditerranée; ils devaient rendre aux proscrits le quart de leurs biens^ condition inexécutable y mais qui sauvait l'honneur de Sextus. De son côté y Sextus s'engageait à envoyer du blé en Italie^ et à ne plus recevoir de fugitifs. C'était signer sa ruine^ s'il eût tenu parole. Les transfuges de l'Italie , mécontens ou esclaves^ faisaient toute la force de Sextus : ses lieutenans
voyaient ce traité avec peine. On assure que pendant une entrevue, sur les bords de la mer * , Menas^ affranchi de Sextus et commandant de ses flottes , lui dit à l'oreille : Laissez-moi enlever ces gens-ci y et vous êtes le maître du monde. Sextus répondit tristement : Que ne le faisais-tu, au lieu de le dire^
Le nouvel arrangement semblait peu favorable
' Id. ) ibid. ) et Appian.» B, riV.y IV.
' Le récit d^Appien que j'ai suivi est plus vraisemblable que cekii de Plutarqiie.
à Octave. Antoine avait toutes les provinces de rOrient^ jusqu'à Hllyrie. Il laissait à son collègue l'Italie ruinée et quatre guerres : l'Espagne et la Gaule en armes ^ Sextus en Sicile ^ et Lépide en Afrique. Octave devait périr, ou se fortiÇe^r tellement dans cette rude gymnastique, qu'il ne lui en coûterait plus pour devenir seul maître du monde.
Le salut d'Octave et sa gloire fut d'avoir démêlé et élevé deux hommes, deux simples chevaliers, qui furent comme ses bras , qui ne lui manquèrent jamais , et qui ne pouvaient le supplanter; c'étaient deux hommes incomplets ; Agrippa n'était qu'une machine de guerre, admirable, il est vrai, mais dépourvue d'intelligence politique j. Kautre étajt Mécène, esprit souple et délié, génie féminin, incapable d'action virile, mais admirable poiir le conseil. Mécène semblait fait exprès pour cglmer et assoupir l'Italie ap^ès tant d'agitations. Lorsqu'on le voyait rester au lit jusqu'au soir, marcher entre deux eunuques , ou siéger à la place d'Auguste avec une robe flottante et sans ceinture ^*, on
' y. dans VeOeius un joli portrait de Mécène t et dans Sénèqne {Episi.^
401 ) les vers où il eiprime an attachement si honteux à la vie :
Debilem facito manu , Debilem pede , coxâ , Tttberadatnie gibberttu , Lubricosquate dentés , Vita dam «uperett, bcai est.
eût pu r^ccNanaitre> sous cette ostentation dç noblesse et dé lahgûeuk* ^ le fondateur systématique àeVà ^cbrruptioh imjpëiiale. Son art fut de rester toujours petit ; jamais il ne voulut s'élever audessus du rang de chevalier. Cette position infé^ riéure> et ce rôle convenu de femmelette, lui pei>mettaient de dire à Auguste les choses les plus hardies. Un jour que Fancien triumvir siégeait sur son tribunal , et se laissait emporter à prononcer plusieurs sentences de mort , Mécène , ne pouvant percer la foule*, écrivit deux piots sur ces tablettes , et les jeta à Auguste. Elles portaient : Lève- toi donc enfin, bourreau. Auguste comprit ce conseil politique, et se leva en silence. Avant Mécène et Agrippa sa domination fut sanguinaire; elle fut malheureuse après eux.
Jamais, sans ces deux hommes , il ne fût venu à bout de Sextus .et d'Antoine. Il fallait remettre fordrôen Italie. H fallait substituer peu à peu aux légions indocileis qui avaient vaincu à Philippes, une armée qui valût celle d'Antoine ;Ja discipliner, ï'aguerrir. Il fallait, sous les yeux dé Sextus, maître de la mer, construire, des vaisseaux^ exercer des matelots. L'armée se forma peu à peu en combattant lés Pannoniens, les Balmates, les Gaulois et les Espagnols. La flotte > détruite dix fois par les tempêtes et par l'ennemi, réparée, exercée dans le Jac Lucrin, dont Agrippa s'était fait un port, pré-
luda par ses victoires sur les marins habiles de Sextus Pompée au succès d^Actium, plus brillant et moins difficile.
Ce n*était pas sans cause que Pompée avait autrefois traité si doucement les pirates, au point de combattre pour eux contre Métellus qui s'acharnait à leuf perte. Leur ville de Soles en Cilicie devint Pompeiopolis. Il est probable, d'après la supériorité de sa marine dans la guerre civile, qu'il en tira de grands secours : ce fut en Cilicîe , qu'après Pharsale , il délibéra sur le choix de sa retraite ^ . Sous Bru tus et Cassius, le parti pompéien eut* aussi Favantage sur mer. Mais tant que ce parti eut des ressources considérables, il rendit inutile cette marine puissante en la laissant sou^ les ordres de généraux romains, étrangers à la mer, tels que Bîbulus et Domitîus. Sextus Pompée^ demi-barbare, qui avait si long-temps vécu de brigandage en Espagne, n'hésita pas de confier le commandement de ses flottes à deux affranchis de son père * , Ménécrate et Ménodore, vraisemblablement deux anciens chefs de pirates, que le grand Pompée* avait ramenés captifs et s'était attachés. Sextus n'hésita même pas de sacrifier à ces hommes indispensables le proscrit Murcus , qui , après Philippes ,,
Dio. Appian.
VeUeius Pat. , II , 73. — Appian. , K eiv, , IV.
lui avait amené une grande partie de la flotte de llrutas.
Pendant trois ans (3g-36)^ Octave n'eut guères qU6 des rêvera, malgré ,ôa persévépuiçe et Fopiwàtre courage d' Agrippa. Les vaisseaux d'Octave, .grands et lourds , étaient toujours atteints par ceux d.€ l'ennemi, frappés de leurs éperons, désagréés^ Irisés, coulés. Les v^nts et la mer étaient pour ^extus ; Oct9ve ne lançait de nouvelles flottes que pour les voir détruijtes par les tempêtes. Soit superstition , soit pour flatter ses marins, Sextus ^b'était déclaré fils de Neptune, et se montrait ^n |niblic avec upe robe de couleur glauque\. Dans les théâtres dp Rome, la statue de Neptune était saluée par les acclamations du peuple ; Octave n'osa plus l'y laisser paraître. A chaque défaite, il craignait un soiilèvement de Home affamée par Sextus ; il y envoyait Mécène* en toute hâte, pour calmer et contenir la mudtitude. Et cependant il persévérait. Toujours sur les rivagi^s, construisant, répétant des flottes , formant des matelot^ , deux fois presque pris par ^extus , passant des nuits d'orage ;sans autre abri qu'un bouclier gaulois'. Ce qui lui était le plus utile , c'éta^ de gagner les lieutenans de son ennemi. Ménodore passa quatre fois de l'un à Tautre parti. Ces défections passagères avaient pourtant l'avantage d'améliorer la marine d'Octave,
' Ibid. — ' Appia^f . B. ch.j Vf, -— * Id.» ibidem.
et de hii apprendre le secret de ses défaites. Aussi .finit -il par prévaloir; il parvint à débarquer en Sicile, et défit SAtus. Lépidet était venu d'Afrique pour prendre part, ou traiter avec Pompée. Pendant qu'il marchande avec lui, Octave détruit l'armée de Sextus, gagne celle de lapide % et &e voit à la tète de quar^te-cinq légions. Sextus se sauva en Orient ; il avait sans doute^ des intelligences dans les provinces où son père avait autrefois établi les pirates vaincu;^. Il envoya aux Partheç, et à Antoine, traitant à la fois avec lui et contre lui : celui-ci , auquel il eût pu être si utile sur mer, le fît ou le laissa tuer. C'était rendre un grand service à Octave : il n'avait plus d'autre rival qu'Antoine. La guerre ne tarda pas à éclater entre eux. Reprenons de plus haut les affaire^ d'Onent^
La domination d'Antoine n'y avait pas été sans gloire : ses lieutenans repoussèrent les Parthes, qui , 60US la conduite du pompéien Labiénus ' avaient envahi la Syrie, la Cilicie, et jusqu'à la Carie (42-38). Ventidius les battit deux fois en Syrie, tua Pacorus, fils de leur roi, vengea Crassus. Sosius.prit Jérusalem, détrôna Antigpne que les Barbares.y avaient établi, et mit en possession de ce royaume Hérode, ami dévoué d'Antoine. La Jù^
* Id. , ibidem.
déej si forte dan^ ses montagnes^ placée à Tangle oriental de l'Empire, entre la Syrie et l'Egypte, , dont le commerce était détourné car J'en trepôt de Palmryre^ eût été entre les mains des Parthes le plus formidable avant-poste des ennemis du nom romaia. Cependant un autre lieutenant d'Antoine, Canidius^ pnéoétrait dans l'Arménie, battait les Ibériens et les Albaniens, et s'emparait des défilés du Caucase, de ce grand chemin des anciennes migrations barbares, par lequel Mithridate avait si long-temps introduit les populations scythiques dans l'Asie-Mineure. Ainsi, Antoine se trouvait maître des trois grandes routes du commerce du monde, celle du Caucase, celle de Palmyre, et celle d'Alexandrie ^ .
Après la bataille de t^h'ilippes, Antoine avait parcouru la Grèce et l'Asie pour lever l'argent promis aux légions victorieuses. Ia pauvre Asie^ si maltraitée par Cassius et Brutus, fut obligée de payer un second tribut dans la même année ; encore tout cela profitait peUt Antoine, incapable d'ordre et de surveillance , laissait perdre cet argent levé avec tant de peine, Xou^ les siens l'imitaient* Ce n'était près de lui que jeux et que. fêtes, et ces fê^es faisaient pleurer toute l'Asie. A son arrivée, les farceurs, les chanteurs , les bouffons de l'Italie qui
Plut. , ÂnLf passim.
jusquè-^là faisaient ses délices, furent éclipsés pàf ceux de FOrîent *. Les Ioniens, les Syriens, s'emparèrent d'Antoine; ils amenèrent dans Ephèse le nouveau Bacchus au milieu des chœurs de baccharites et de satyres. C'était dans leurs chants Bacdius Fmmàble et le bienfaiteur ; si bienfaisant en effet , que, pour un plat qui lui avait semblé bon, il Hon- Bait au cuîainî^r la maison d'un de ses hôtes". ■Qùferquefoîs pourtant , il faiitie dire, Antoine avait libnte de tout- cela, il s'affligeait de ses injustices et de celles des siens, il lesaVôuait, et, par cette iîonne foi, il expiait Une partie de ses torts.
Il partait poitr cette guerre des Partbes que -Ventîdîtis acheva avec tant de gloire, lorsqu^il voAlut aupa^ravant demander compte à la reine dïgypte
dé la Conduite équîvoque qu'elle avait tenue dans
la guerre dvile^ et en tirer quelque argent. II Iriî manda dé venSr le trouver à Tarse en toutie hâte. Cléopâtré ne sfe pressa pas. Elle connaissait bien sa ptsissance'. Arrivée en Cîlîcie, elle remonta leCydîms sur une galère parée avec le luxe voluptueux dfe rorient. La poupe était dorée, les voiles de pourpre , et des i^mes arçentées strivàîent la cadence des flûtes et des lyres 1 Des amours et des lî^Tpéïdes entouraient la déè^e , «duchëe nonchalamment sous un pavillon égyptien. Sûr les dehx
* Plut. , Ant.
rives, Taîr était enivré des parfums d'Arabie, Pctat voir cette Vémis , cette Astarté qui venait visiter Bacchus, toute la ville courut au fleuve. Antoine resta seul sur son tribunal ^ *
II invita la reine ; mais elle! exigea qu'il vînt le premier. Elle l'étonna d'une magique illumination; les plafonds y les lambris de la salle du banquet étincelaient de mille figures symétriques ou bizarres, tracées comme d'une msân de feu. Dès ce premier jour elle dopina Antoine, le flatta > le railla hardiment, mania à son gré la simplicité du soldat d'Italie, l'enrôla à sa suite, et revenant à Alexandrie, elle y ramena le lion en laissey
Cette puissance de Cléopàtre n'était pas tant dans sa beauté ^. La taille de celle .qui entmit chez César enveloppée dans uiS paquet et sur les épaules d'ApolIodore, ne pouvait être très imposante. Mais cette petite merveille avait mille arts, miUe grâces variées , et le don de toutes les langues. Elle se tranformait tous les jours pour plaire à Antoine. Sans doute dans la vie inimitable dont parle le bon Plutarque, les huit sangliers toujours à la broche, prêts pour, toute heure , et à différens points , n'entraient pas pour beaucoup. Mais €léopàtre ne
le quittait ni nuit ni jour. Pour enchaîner son soi-
* Id. » ibidem,
* Id.» ibidem.
dat^ elle s'était faîte soMat elle-même; elle chassait, jouait, buvait, le suivait dans ses exercices. Le soir, VîmperUtùr et la reine d'Egypte, s'habillant en esclaves, ctouraient tes rues, s'arrêtaient aux portes , aux fenêtres? des gens pour rire à leurs dépens , au risque d'attrâpei- dès injures ou des coups* Battu dans les rues d'Alexandrie, moqué par Qéo* pâtre , Antoine était ravi ^ .
Cette vie inimitable fut interromptié par la guerre de Pérouse , et l'aigre clameur de Fulvîe , qui me^ naçait Antoine d'être bientôt dépouillé de l'empire par son astucieux rival. Il résolut d'être homme , s'arracha de l'Egypte, et débarqua à Brindes. Nous avons vu comment Octave lui donna sa sœur pour épouse (46). C'était lin moyen d'avoir toujours auprès d'Antoine un négociateur zélér, et un témoin de toutes ses démarches. Telle était la politique d'Octave. Son biographe prétend que lui-même m faisait l'amour à toutes les femmes de Rome pour savoir le secret des maris/*. Lorsque Sextus Pompée allait être accablé, et qu'Antoine^ reconnaissant le danger, passa de nouveau en Italie, Octave arrêta son rivai par finfluence de sa sœur , qui dé* sarma Antoine et le perdit, sans le savoir, en lui faisant manquer la dernière occasion qu'il eût de prévaloir sur Octave.
* Id. 9 ibiâfeitt.
* Saet. , Alug;.
Dans l'entrevue de Blindes et piux fêtes de son mariage, avec Octavie, Antoine jouait souvent avec Octave, mais U perdait toujours. Vïx dévia égyptien lui jdit un jour : Ton génie redoute le sien ; il faiblit devant celui de César. Ce mot> dicté peut-être par Çléopàtre, n'en^. était pa^ moins d'un sens profond. Le chef de l'Orient devait rompre avec FOcçident. Lorsque Antoine, las d'Octavie, dont la sérieuse figure ^ lui représentait sans cesse son pdiei^s; rival, la \9iBs9i eix' Grèce et passa en Ajsip, la passion le I conduisait sans doute , mais la politique pouvait le
j[ustifier.' Alexapdre-le-Grand , descendu d'Hercule, comme Antçinç, n'avait-il pas uni les vainqueurs et Jle^ vaincus, en épousant les filles des Perses, en adoptant teur eostume et leur3 .mœurs ? Octave possédait Roi?!^,, c'était sa capitale; la seule Alexandrie pouvait être pelle d'Aptoine ^. Cette ville était 1^ centre (Jvf comiperce de l'Asie, de l'Afrique et de rËuiK)p^ , le caravansérail où venait s'abriter à son twr toute Ration, toute religion, toute philosofjiie, l'hyipefi ào h Grèce et de la Barbarie, le nœud 4^ monde oriental. Ce mondé apparaissait tout entier en Ja rçine d'Alexandrie. Quelle reine ! vive et audacijeuse comme Césa^ , son premier
' Sur la pradence et la gravité d'Octavie. ^, Plut. , ^éni.
* En cela , il ne faisait que suivre les plans àe César 41a siiûL songé à transporterie siège de TEmpire à Alexandrie ou à Troie. Suet., Çœs, , 79. F. la belle ode d'Horace : Justutn ac tenacem, etc.
amant ^ Mithridate femelte^ étonnant de sa sagacité tous les peuples barbares, et leur répondant da<» leurs langues*; génie varié, multiple, comme la toute féconde Isis , sous les attributs de laquelle ell^ triomphait dans Alexandrie. D paraît qu*ellé êtâSt adorée de l'Egypte. Lorsqu'après sa mort, on réti-^ rersa les statues d'Antoine, tui Alex^^Hpîn donna dnq millions dé notre monnaie, pour qu'on laissât debout celles^ de Cléopâtre*.
Avant (f entreprendre là guert*e desf Parthes , Antoine réunit au royaume d'Egypte tout le bassin de la meif* de Syrie ; c'est-à-dire toutes les contréôsi maritimes et commençantes de la Méditerranée orientale , la thénrcîe , la Célésy rie , l'île de Chyptffy une grande partie de la Cilicîe; déplus, le canton de la Judée qat porte le baume , et F Arabie des Nabathéens , par où les caravanes se rendaient Vers les ports delà merdes Indes'.Wacercés diverses contrées dans la main industrieuse des Alexandrins, c'était le seul moyen de leur rendre l'importaiice commerciale qu'elles avaient perdue depuis la ruine de Tyr et la chute de l'empire des Perses.
Antoine distribua les trônes de F Asie occidentale avant d'envahir la Haute-Asie. Le moment semblait
• ' Pkil. , Âêiion. '
Id.. ibidem., snb fin.
Plut. — Âppien ( lib. IV ) dit qu'Antoine attaqua Palmyre , la rivale du commerce d'Alexandrie.