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IV

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incestueux, sa fureur barbare et capricieuse fit périr également ceux qui portèrent le deuil d’une immortelle et ceux qui ne prirent pas celui d’une impératrice: Invité aux noces de Pison, et frappé des charmes de Livia Orestilla, au milieu du festin il défendit au mari de parler à sa femme, lui déclarant qu’elle devenait dès cet instant l’épouse de César. 11 enleva de même Lollia Pau- Jina à Caïus Memmius, qui commandait une de ses armées, Cézonie lui succéda : cette femme, quoiqu’ elle ne fût plus jeune, avait probablement des vices qui parurent des charmes à Caligula. Elle prit et conserva un empire absolu sur son cœur.. [l la montrait aux troupés sous le costume de Minerve, et chargea, dit-on, tette divinité d'élever la fille qu'il en eut, et qu’on nommaiït Julie. Il préténidait n'avoir aucun doute sur la naissance de cette fille, parce qu’elle lui ressemblait, montrait dès lè berceau son . penchant à la cruauté, et déchiraït les yeux des”enfants qui jouaient avec elle.

-Îl'croyait prouver la grandeur de son pouvoir par l'excès de ses dépenses : ses prodigalités n'avaient ni motifs ni bornes ; il servait à ses convives de l'or et des perles, jetait au peuple, du haut d’une tour, des monceaux d'argent, construisait des vaisseaux de cèdre, dont les voiles et les cordages étaient de soie, la poupe dorée et enrichie de pierreries. Par ses ordres, on bâtit des tours dans la mer, on aplanit des montagnes, on éleva des coteaux dans les vallées. Ayant rassemblé une immense quantité de vaisseaux, il les attaeha l’un à l'autre par des madricrs, eten construisit sur 1 mer un pont qui allait de Baies à Putéole. On couvrit ce pont de terre, on y planta des arbres, on ÿ éleva des maisons, et l’empereur, vêtu d’une robé d’or brodée de perlés, la hache dans une main, le bouclier dans l’autre et la couronne sur la tête, traversa le pont entriomphateur, suivi de tous les grands de l'empire: Le lendemain, ayant invité le peuple à venir admirer cette mervéille, il fit jeter impitoyablement dans la mer tous ceux

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qui étaient montés sur le pont. On prétend qu'il nefit cette extravagante entreprise que pour se moquer de l'astrologue Thrasille, qui avait dit, pendant le règne de Tibère, qu'il serait aussi difficile à Caïus de parvenir à l'empire que de courir à cheval dans la baie de Putéole.

Caligula dissipa en peu de temps par ses folles dépenses cent trente millions que lui avait laissés Tibère. Le besoin d'argent est un des plus grands aiguillons de la tyrannie : pour rémplir le vide du trésor, les mauvais princes remplissent les prisons de prétendus coupables; quand les impôts ne peuvent suffire, les confiscations les remplacent, et l'opulence devient un crime d’État. Caligula employa d’abord, pour satisfaire sa cupidité, toutes les ressources de la fiscalité; il écrasa le peuple de tributs, vendit la justice, força les commerçants à lui céder la plus grande part de leurs bénéfices, et partagea même ceux des artisans et des portefaix. Après avoir forcé tous les citoyens à lui donner des étrennes qu'il recevait lui-même, il établit dans son propre palais des jeux et des lieux de débauche, dont il adER profit. Bientôt les délations, les accusations et les condamnations arbitraires menacèrent la vie et la fortune de tous les Romains.

- Quelques-uns crurent se mettre à l’abri du péril en instituant Caïus leur héritier ; le tyran les fit empoisonner pour jouir plus promptement de la succession. Un jour, après le festin, quittant le jeu, il fit arrèter dans la cour de son palais deux riches patriciens, donna l’ordre de les tuer, et, retrouvant ses convives, il leur dit : « Votre jeu «est trop petit pour moi; je viens de Jouer ailleurs et de « gagner en un instant six cent mille sesterces. »

Dès qu’il eut commencé à verser du sang, il en devint insatiable : ses arrêts semblaient plus atroces encore par la frivolité des prétextes dont il les couvrait. Il fit mourir Je jeune Tibère, parce qu’il le trouvait trop effeminé et trop parfumé. Ptolémée, son parent, reçut la mort, parce qu'il descendait de Marc-Antoine. Silanus périt pour avoir

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refusé de l'accompagner sur mer, étant malade. Il ordonna le supplice de Macron, parce qu'il lui avait trop d'obligations, et ne pouvait supporter le fardeau qe la reconnaissance.

Claude, son oncle, trouva seul’ grâce à ses yeux; son imbécillité l’amusait. Voyant un matin les premières places prises au Cirque, il fit chasser à coups de bâton ceux qui les occupaient; vingt chevaliers et plusieurs dames distinguées périrent dans ce tumulte. Les accusés qui remplissaient les prisons servirent, par son ordre, de nourriture aux bêtes sauvages. Un chevalier romain, condamné à combattre contre ces animaux, s'écria qu'il était innocent : l'empereur l’appela près de lui, lui fit couper la langue, et le renvoya sur l’arène. Il portait son mépris pour les hommes au point de forcer les sénateurs à courir en toge devant son char. Un jour, dinant entre les deux consuls, il se mit à rire immodérément, et comme ils lui en demandaient la raison, il répondit : «Je pensais que d’un « signe je peux vous faire couper la tête, si je le veux. »

Son aïeule, Antonia, l’avertit qu’il excitait contre Jui la haine générale; il lui imposa silence, en lui disant : « Sou- « venez-Vous qu'aucune personne et aucune loi ne sont au- « dessus de ma volonté. » Il persécuta tellement cette princesse infortunée, qu’elle fut obligée de se donner la mort. Féroce jusque dans ses amours, il dit à Cézonie qu'il avait été souvent tenté de lui faire subir la question pour savoir par quel artifice elle le captivait. On prétend qu’un philtre que cette femme croyait propre à augmenter l’amour de Caligula avait altéré sa raison; enfin, pour mettre le comble # son délire, dans un accès de colère contre les Romains, il souhaïita « que le peuple n’eût qu’une seule « tête, pour pouvoir la trancher d’un seul coup. » Les Ro- . mains durent sentir alors qu’une nation qui cède le pouvoir absolu à un homme lui donne le droit de tout oser, et s'impose la nécessité de tout souffrir.

On conçoit difficilement par quelle illusion Rome ainsi

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dégradée pouvait inspirer encore assez de respect aux nations étrangères pour les empêcher de prendre les armes, et de secouer un joug autrefois pesant, désormais honteux; mais la corruption des mœurs n'avait pas encore détruit la discipline ; les Romains, privés de toutes leurs autres vertus, gardaient pourtant leur courage : citoyens méprisés, maïs soldats redoutables, on craignait toujours leurs armes. La tranquillité régnaït dans tout l'empire ; cependant on crut qu’elle allait être troublée, lorsqu’au sein de la plus profonde paix, l’empereur déclara tout à coup qu’il partait pour combattre les Germains et les Bretons.

Il rassemble à la hâte ses légions, lève de nouvelles troupes, et marche si précipitamment que les cohortes prétoriennes ont peine à le suivre. Arrivé aux extrémités de la Gaule , il borne ses exploits à recevoir avec éclat, dans son camp, Adminius, fils du roi des Bretons, qui fuyait le courroux de son père, et informe le sénat de cet événement comme d’une conquête. Se portant ensuite sur le Rhin, ilordonne à une troupe de Germains de sa garde de passer le fleuve, de se cacher dans un bois voisin, et de crier aux armes, comme s'ils voyaient l'ennemi. Ïls obéissent; l’empereur, averti par leurs cris, s’avance avec quelques escadrons, s'enfonce dans le bois, y reste assez de temps pour faire croire qu il s’y est battu, et rentre en vainqueur dans son camp, à la tête de ses soldats qui portaient des couronnes de chène.

Quelques jours après, ayant fait évader secrètement des otages, il courut à leur poursuite, les ramena enchaïinés, et écrivit au sénat pour lui reprocher de languir dans l’oisiveté, tandis que le chef de l'empire s’exposait chaqué jour à de si grands périls. Revenu sur les côtes des Pataves, il rangea ses troupes en bataille au bord de la mer, fit sonner la charge, et commanda aux soldats de remplir leurs casques de coquillages qu'il appela les dépouilles de l'Océan conquis. On éleva dans ce licu une tour pour ser« vir de monument à ses triomphes.

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Avant de quitter l’armée, un nouveau délire s 'empara de son esprit : il voulut faire massacrer les légions qui __ s'étaient autrefois révoltées contre Germanicus, son père, et l'on obtint avec beaucoup de peine qu'il se contentât de les décimer. Ces victimes désignées parurent devant lui : il les fit envelopper par la cavalerie et les harangua; mais comme il s’aperçut que plusieurs de cés malheureux s’échappaient et couraient aux armes, la terreur le saisit, et il s’enfuit honteusement. Reprenant la route d'Italie, il écrivit des lettres menaçantes au sénat, Ce corps, autrefois

la tèrreur des rois, et tremblant alors aux pieds d’un in- ” sensé, lui envoya des ambassadeurs pour fé conjurer de remplir les vœux du peuple, et de venir promptement à Rome. Il répondit, en portant la main sur son glaive : «Fr «rai, et celui-ci m’accompagnera. » Bientôt il annonça par un édit que le désir de revair les chevaliers et le peuple était le matif de son retour, mais qu'il ne se conduirait à l'égard du sénat ni en prinec ni en citayen. Les sépateurs.eurent défense de venir au-devant de lui,etcomme il ne voulait pas avoir recours, suivant la forme, à leurs suffrages, il renonça au Sn et se contenta de l'ovation.

Le retour de ce furieux menaçait le sénat d’une destruction totale; ce corps, par une bassesse aussi atroce que lâche, apaisa momentanément le courroux du tyran : son ministre Protogène parut dans l’assemblée pour lui porter les ordres de son maître ; tous les sénateurs le saluèrent avec la soumission dont une longue tyrannie avait fait contracter l’habitude. Seribonius Proculus, surpassant les autres en adulation, Protogène lui dit insolemment : «Pourg quoi affectez-vous de me témoigner plus de respect que « vos collègues, vous qui êtes un ennemi de l’empereur?» A çe mot, tous les membres du sénat; quittant leurs places, se jettent sur Scribonius, cet le mettent en pièces. De tels hommes méritaient un maître comme Caligula.

Ce monstre devenait de jour en jour plus féroce; .irrité

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par la haine qu'il inspirait, il détestait Rome, et voulait transférer le siége de l'empire, d’abord à Antium, et ensuite à Alexandrie. Mais avant il comptait faire périr tous ceux dont les noms seuls rappelaient la gloire et la liberté romaines. Après sa mort on en eut la preuve, et on trouva dans son palais deux écrits de sa main, dont l’un s’appelait l'épée et l’autre le poignard, contenant a noms de ceux qu’il destinait au supplice.

Tout le mondé conspirait en secret sa in mais la crainte qu'inspiraient ses soldats, et surtout sa garde germaine, arrêtait les bras prêts à le frapper. Enfin Cassius Chéréa, tribun d’une cohorte prétorienne, résolut, avec quelques amis courageux, de braver tous les périls, et de purger la terre de-ce monstre.

Caligula revenait tous les jours du bain, dans son palais, par une galerie souterraine; les conjurés l’y attendirent. Chéréa s’approcha de lui, sous prétexte de lui de- .mander le mot d'ordre, et lui donna un coup d'épée dans la gorge ; tous ses complices l’imitèrent. Caligula reçut avant d’expirer trente blessures ; en tombant il s’écriait : « Scélérats ! je suis encore en vie ! » Il mourut l’année 793 de Rome, et 41 de Jésus-Christ, âgé de vingt-neuf ans, et à la fin de la quatrième année de son règne.

La vengeance la plus légitime porte malheureusement presque toujours le caractère de la passion, et ne se renferme -ni dans les bornes de la nécessité ni dans celles de la justice. Un centurion massacra l’impératrice Cézonie, . qu'on jugeait capable de tous les crimes parce qu'elle était chère à Caligula, et on brisa contre les murs du palais la tête de sa fille unique. Le sénat, qui aurait voulu pouvoir effacer de la mémoire des hommes le règne de Caïus et sa propre honte, fit fondre toutes les monnaies marquées à l'effigie de Caligula.

On croirait profaner la majesté de l'histoire en traçant le tableau dégoûtant de l’extravagant délire d’un tyran tel que Caligula, si l’on ne sentait pas combien il est utile

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de rappeler aux hommes jusqu’à quel point le premier peuple du monde parvint à s’avilir, en renonçant à ses droits et en abdiquant sa liberté.

Ce fut pendant le règne de ce monstre que les apôtres et les disciples de Jésus répandirent sa parole dans le monde. Saint Mathieu écrivit le premier évangile ; ceux qui embrassérent ce nouveau culte prirent le nom de cArétiens. Nulle époque n'était plus favorable que celle de la tyrannie de Tibère et de Caligula pour faire sentir la nécessité d’une religion morale et consolatrice : c’est lorsque l’homme gémit sur la terre qu'il tourne ses regards -vers le ciel. |

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