‹ Histoire RomaineChapitre 14 sur 73 · IV · texte numérisé non relu

IV

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- sombres forêts, et détruisirent à la fois la liberté et la religion de ces peuples infortunés.

Quelques centurions romains, méprisant trop les Barbares pour respecter à leur égard le droit des gens, insultèrent Boadicée, reine des Isséniens, et outragèrent ses filles. La honte réveilla le courage; les peuples bretons, qui avaient supporté d'énormes impôts, ne purent souffrir ‘d’être humiliés ; ils se lyon: s’arment, et se révoltent tous à la fois.

Ils chassent le gouverneur Calpus : soixante-dix mille Romains sont égorgés ; Suétonius accourt avec dix mille hommes, et s'empare de Londres. Une population immense, armée, l'enveloppe, et lui coupe les vivres : craignant de périr par la disette, il risque une bataille, malgré l'inégalité du nombre, et rassure ses guerriers enleur rappelant les avantages que la tactique et la discipline donnaient aux légions sur une multitude sans ordre.

Boadicée, enflammée du désir de la vengeance, harangue les Bretons : « Les lois divines et humaines, dit-elle, « m'autoriseraient, quand je ne serais qu’une personne « privée, à laver dans le sang mes affronts et ceux de mes « filles; mais je combats aujourd’hui pour venger vos in- «jures comme les miennes : exterminons nos tyrâns, ou «sortons glorieusement de la vie ; il vaut mieux mourir « que de vivre esclave et déshonoré. »

A ces mots, elle donna le signal : la bataille fut longue, meurtrière et disputée. La reine commandait en habile général, et combattait comme un soldat : la bravoure régulière des Romains friompha enfin du courage désespéré’ de ces peupies sauvages. Ils furent battus; quatre-vingt mille périrent ; Boadicée s’empoisonna. Suétonius, faisant succéder la modération à la victoire, rétablit la tranquillité en Bretagne. |

Les malheurs de Rome s'aggravèrent bientôt. Burrhus mourut ; on le crut empoisonné. Il fut remplacé dans le commandement de la garde par Fennius Rufus, homme

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de bien, mais sans courage, et par Sophonius Tigellinus, lâche courtisan, scélérat effronté, compagnon de débauche de Néron, et ministre de ses cruautés.

‘|. Sénèque n'avait pu, par sa honteuse faiblesse, conserver son crédit. Dans l'espoir de trouver un port pour échapper aux orages, il demanda sa retraite, et offrit à Néron de lui abandonner tous les trésors qu il devait à ses anciennes libéralités,

Son perfde élève, employant pour le trofnper les armes qu'il lui devait, s’efforça par un discours éloquent de dissiper ses craintes, et de le persuader de son affection et de sa reconnaissance. Sénèque ne pouvait plus se faire illusion sur cet affreux caractère et sur le sort qu il lui destinait. Voulant au moins rendre la fin de ses jours digne de la philosophie qu’il professait, et que la. politique avait paru lui faire oublier, il renonça aux affaires, à la cour, au luxe, vécut solitaire, se nourrit de pain et d’eau, soit par austérité, soit par crainte du poison, et se livra exclusivement à l'étude de la sagesse. Le temps nous a conservé les fruits de sa retraite: les traités de ce philosophe sur la vieillesse, sur le mépris des richesses, sur la soli- - tude, sur les bienfaits, forment un code de morale .aussi agréable à lire qu'utile à méditer ; mais il parait dicté plus par l'esprit que par le sentiment. Le style montre trop le travail et l'affectation; Sénèque brille par le talent plutôt : que par le génie. Souvent ses ornements trop recherchés affaiblissent les nobles et simples pensées de Platon et de Cicéron, et, quoiqu'il füé cité dans son siècle comme le plus beau génie de Rome, la postérité, l’accusant d’avoir corrompu le goût et. le style, ne l’a placé que dans le second ordre des grands écrivains.

Privé de ses conseils, Néron se livra plus que jamais aux délateurs. Il fit périr. Plautius, descendant de Jules, qu’il soupçonnait d’aspirer à l'empire; il ordonna la mort de Pallas pour s’emparer de ses richesses. Après avoir répudié Octavie pour cause de stérilité, il la relégua dans l'ile

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de Pandataire ; et comme le peuple osaït la plaindre, il l’accusa d’adultère, et la fit mourir. Dégagé de tous liens légitimes, il épousa l’artificieuse Poppée,

À cette honteuse époque, un seul Romain montra une vertu inflexible : Traséas ne voulut se prêter à aucune des basses complaisances du sénat pour le tyran, et il sortit avec indignation de l’assemblée , après y avoir entendu lire l'apologie du parricide. Accusé par Néron, il dédaigna de se défendre, sachant trop que sa vertu était le seul crime qu'on lui imputait ; il reçut avec calme son arrêt, fortifia le courage des amis qui l’entouraient, et dit au jeune officier chargé de l’ordre fatal : «Regardez-moi « mourir; la vue du trépas d’un homme de bien offre à la « jeunesse, dans le temps où nous vivons , un exemple «utile, une leçon salutaire. » |

Si la peur et la flatterie entouraient le trône du tyran d’hommages publics, l'opinion générale s’en dédommageait quelquefois par des reproches secrets : on exposa dans la rue un enfant sur lequel on avait attaché un écrit . qui contenait ces mots‘: «Je ne t’élève pas, de peur que « tu n’assassines un jour ta mère. »

Plus heureux que les habitants de Rome, Corbulon couvrait de lauriers les taches de l’empire. Pendant son absence momentanée, Pétus s'était laissé vaincre en Arménie, et avait conclu un traité honteux. Corbulon rentra dans cette contrée et vainqueur, et força Vologène, roi des Parthes, à consentir que Tiridate, son frère, vint déposer sa couronne au pied de la statue de Néron, en promettant de ne la reprendre que par ses ordres.

L’orgueilleux Néron exigea plus ; il lui commanda de venir à Rome; Tiridate obéit : l'empereur, placé sur un trône magnifique qu’entouraient les prétoriens, le sénat et le peuple, reçut ce prince humilié qui se prosterna devant lui. Néron le releva , lui posa la couronne sur la tête, et crut le dédommager de sa honte par des fêtes superbes et des présents magnifiques. Usurpant la gloire de son géné-

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ral, il se fit saluer imperator, comme s’il avait combattu, porta une couronne d'or au Capitole, et ferma le temple de Janus.

Aspirant à une gloire qu’il pouvait au moins se flatter d'acquérir personnellement, il alla dans la Grèce, sous le prétexte de couper l’isthme du Péloponèse, et dans le dessein réel de disputer le prix aux jeux olympiques. Il excellait dans l’art de conduire des chevaux; cependant la fortune trompa son talent :.le char se rompit au milieu de sa course ; l’adulation seule des Grecs lui décerna le prix. Dans l’ivresse de sa joie, il déclara la Grèce libre ; mais il dédaigna de voir Lacédémone et Athènes, qui n'auraient offert à ses regards que le souvenir des vertus qu’il détestait. La crainte des châtiments réservés aux parricides l'empêcha d'oser se faire initier aux mystères redoutables d'Éleusis, et, satisfait de s'être vu couronner dans l’Élide, il revint à Rome en triomphe, escorté d'une foule de musiciens et d'histrions.

Dégoûté d’un amour qui n'avait plus pour lui l'attrait du crime, il accabla Poppée d’outrages, de mépris, et, dans un accès d’emportement, il lui donna la mort. Enfin, ennuyé des scandales vulgaires et poussant l’excès du vice jusqu’à la démence, il se vêtit en femme , se couvrit d’un voile jaune comme les jeunes vierges qu’on mène à l’autel, se maria solennellement avec Pythagore et Doriphore, ses affranchis. Reprenant ensuite les habits de son sexe, il épousa l’eunuqueSporus, qu'il fit eRs comme une impératrice.

La soif qu'il avait du sang s’irritait plus qu’elle ne se satisfaisait par les supplices. Sa cruauté fit périr des milliers de victimes. Tirant vanité de ses forfaits, il disait que « ses prédécesseurs , trop timides, n'avaient point goûté « tout Le charme du pouvoir absolu. J'aime mieux, ajou- «tait-il, être haï qu'aimé : il me faudrait le secours de. « beaucoup de personnes pour mériter l'amour; je n’ai

« besoin qué de. moi seul pour inspirer la haine. Caligula A0.

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« désirait que le monde périt après lui; moi, je voudrais « qu’il brûlât tout entier, et en être témoin. »

Plusieurs historiens rapportent qu’à la suite d’une débauche que la pudeur défend dé décrire, il ft mettre le. feu dans plusieurs quartiers de Rome. Montant sur une tour, habillé en joueur de lyre, il rassasia ses regards de cet affreux spectacle, et, à la lueur des flammes, récita un poëme qu'il avait composé sur l’embrasement de Troie.

L'incendie dura six jours, détruisit trois quartiers de Rome, et consuma d'immenses richesses. L'empereur, revenu de son ivresse, se repentit de son crime, rebâtit à ses dépens la ville, et l’embellit de superbes portiques. Comme il voulait rejeter sur d’autres l’odieux de ce-désastre, il en aceusa les chrétiens, qui s'étaient déjà fort -multipliés à Rome, et les condamna aux plus affreux supplices. (An de J.-C. 66.)

On ne peut -expliquér comment dans la cäpitale, au centre des lumières, on pouvait alors se faire une idée aussi fausse du culte et de la morale des chrétiens, qui ne prèéchaïent que la vertu, la charité, l'amour de Dieu et dupro- : chain. . | c

« On accusa, dit Tacite , de l'incendie de Rome, une « secte d'hommes détestés pour leurs crimes, et que le « vulgaire appelle chrétiens. L'auteur de cette secte est « Christus, qui, sous l'empire de Tibère, avait été con- « damné au dernier supplice par Pontius Pilatus. Cette “« superstition exécrable, d’abord réprimée, s'était relevée « de nouveau et se répandaït, non-seulerñent dans la Ju- « dée, berceau du mal, mais dans la capitale même, où tout « ce qui existe de plus atroce et de plus honteux abonde «et est accueilli avec faveur. On en saisit quelques-uns « qui avouèrent le fait; et, sur leur dénonciation, on en «arrêta une grande multitude. Ils furent convaincus, « moins du crime de l'incendie, que de celui de haine « contre le genre humain. On les outrageait au moment de « leur mort; on les couvrait de peaux de bêtes pour les

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« faire dévorer par les chiens. Attachés à des croix, et brü- « lés, leurs corps enflammés servaient de torches aux pas- « sants. L'empereur, du fond de ses jardins, jouissait du « spectacle de leurs supplices; et, pendant ce temps, il a donnait au peuple le divertissement des jeux du cirque, « où il se montrait lui-même sur un char, en habit de co- « cher. Par là il excitait la pitié publique pour les con- « damnés ; et, quoiqu'ils fussent coupables et dignes du « châtiment, on les croyait immolés, non à l'utilité géné- « rale, mais à la cruatté d’un seul homme. »

Toute opinion qu’on veut comprimer en acquiert plus de force ; le sang des victimes multiplia leurs prosélytes, Quelque temps après on accusa de christianisme la femme d'un sénateur, Pomponia Grécina. Suivant les anciennes mœurs, son mari fut son juge, et la déclara innocente.

La prodigalité de Néron s’accroissait chaque jour comme sa férocité : insensé dans ses faveurs comme dans ses rigueurs, il fit présent à un joueur de flûte et à un gladiateur d'immenses richesses enlevées par la confiscation à d'illustres sénateurs.

1 se fit construire aù milieu de la ville un magnifique palais, qui renfermait dans son enceinte les monts Palatin et Esquilin : le vestibule en était si élevé qu’on ÿ plaça sa statue colossale, haute de cent vingt.pieds. Les mursétaient revêtus de marbre et enrichis d’albätre, de jaspe et de topazes ; les parquets étaient en marqueterie d'or, d'ivoire et de nacre. On ÿ voyait tomber des plafonds une pluie fine et abondante d'eaux de senteurs. Ses immenses jardins contenaient des coteaux, des plaines, des étangs, ct des bois qu'on avait remplis de bêtes fauves.

ILdistribuait à pleines mains et sans mesure l'or et l’argent au peuple : l’abondance, le luxe, la profusion régnaïent à Rome; et, pour subvenir à ces dépenses extravagantes, les provinces se voyaient opprimées et désertes. Il encourageait ses favoris et les proconsuls à les piller. « Enloevez-leur tout, disait-il, et ne leur laissez rien. »

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Ses excès lassérent enfin la patience des Romains ; un grand nombre d'hommes courageux, indignés de leur servitude, conspirèrent contre lui. Pison fut le chef de la conjuration : le complot s’étendit- quelque temps dans l'ombre du mystère; Nu d’une femme le découvrit. |

‘Épicharis, affränchie, qui jusque-là ne s'était fait connaître que par le nombre de ses amants, trouvait les conjurés trop peu nombreux et trop lents dans leurs mesures; elle voulut grossir leur parti et séduire des officiers de marine. Un tribun, Volusius Proculus, feignant d'entrer dans ses vues, se rendit maître de son secret et la dénonça.

Les conjurés, alarmés par cet accident, se décident à hâter leurs coups, et conviennent entre eux de frapper le tyran au moment où il célébrerait les fêtes de Cérès. Latéranus, remarquable par sa force extraordinaire, devait, sous prétexte de démander une grâce, s'approcher du 5 ran et lui porter le premier coup.

Épicharis n'avait nommé personne ; le succès de l'entreprise paraissait certain : malheureusement un des conspirateurs, Scévinus , la veille du jour fixé, rentrant chez Jui avec cette inquiétude qu’inspire une entreprise si périlleuse, après s'être entretenu quelque temps avec Natalis, son complice, distribue de l’argent à ses esclaves; fait son testament, tire du fourreau son poignard, et ordonne à Milichus, un de ses affranchis, d’en aiguiser la pointe.

. La femme de cet affranchi, inquiète de ces préparatifs, effraie son mari et l'engage à dénoncer son maître à l’empereur. Milichus cède à ce lâche conseil, court au palais, et révèle tout ce qu'il a vu à paphrodite secrétaire de Néron. |

Scévinus, arrêté, se défend avec prudence et avec conrage ; ilsoutient que déjà, plusieurs fois dans sa vie, il a fait son testarnent, que son poignard ést une arme sacrée dans sa famille, qu’il a soin de l’entretenir, de le faire réparer religieusement ; il justifie ses Hbéralités comme une

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coutume digne d'éloges. et non de Lime, et prétend que tous ces faux indices ne ‘peuvent faire soupçonner une conspiration qui n’existe pas; enfin il oppose aux inculpations de son affranchi les plus violents reproches sur son ingratitude et sur sa méchanceté.

L’accusateur se voyait confondu, l’accusé triomphait ; mais la femme de Milichus rappelle en ce moment à son mari la longue conférence nocturne de son maïtre avec Natalis. On arrête celui-ci; il se trouble, se coupe, et dénonce comme chefs du complot Pison et Sénèque.

Scévinus renonce à une défense désormais inutile; ses aveux compromettent le poëte Lucain, Quintianus et Sénécion. Lucain, effrayé, dénonce sa propre mère Attilia. Les autres conspirateurs restaient encore inconnus; Néron fait venir en sa présence Épicharis, espérant tout arracher à sa faiblesse : elle ne se laisse point abuser par les promesses; paraît insensible aux menaces; les apprêts du supplice ne l’effraient pas; les fouets, le fer et la flamme n'en tirent point une parole. On la rapporte disloquée dans sa prison; et, comme elle voit qu’on veut faire éprouver à son courage de nouveaux tourments, elle forme un nœud coulant avec le mouchoir de son cou, l’attache au bâton dé sa chaise, fait un mouvement violent, s'étrangle et meurt avec son secret. Ainsi une femme, une affranchie, illustra sa mort, lorsque tant d’hommes libres déshonoraient leur vie.

Pison s’ouvrit les veines, et, par une inexplicable faiblesse, il légua ses biens à Néron. |

Sénèque dit à ses amis, en recevant l’arrêt qui prononçait sa mort et confisquait ses richesses : « On m’empêche « de faire un testament et de vous prouver ma reconnais- « sance; je vous laisse le seul bien qui me reste, l’exem- « ple de ma vie. » Les assistants fondaient enlarmes. « Ou- « bliez-vouts, reprit-il, les maximes de la sagesse ? Quand « donc vous en servirez-vous pour vous fortifier contre les « coups du sort? La cruauté de Néron vous est-elle invon-

Lg

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« nue? Après avoir tüé sa mère et son frère il devait don- « ner la mort à celui qui a élevé son enfance. »

Pompéia Paulina, femme de Sénèque, voulut mourir avec son époux : loin de l’en détourner, il l'y ‘exhorta. Elle s'ouvrit les veines ; mais un.officier, envoyé par Néron, banda ses plaies ef la contraignit de vivre. Cette femme vertueuse languit quelques années; la pâleur de son visage conservait le souvenir de son courage et de sa tendresse.

Le poëte Lucain, auteur de la Pharsale, écrivain spirituel, mais plus fort qu'élégant, se fit ouvrir les veines dans le bain, et mourut |courageusement en récitant des vers de son poëme analogues à sa situation.

Pétrone, auteur licencieux et satirique, ancien .compagnon de débauche de Néron, et que les amis des. fêtes et des plaisirs regardaient comme l'arbitre du goût, périt aussi, se fit servir un somptueux festin, et mourut en épicurien comme il avait vécu.

Néron, surpris de voir au nombre des sobres un centurion de sa garde, Sulpicius Asper, lui demanda pourquoi il avait conspiré contre lui: « C'est par pitié pour « vous, lui répondit-il; il ne restait plus que ce a Los « d'arrêter le cours de vos crimes. »

Granius Sylvanius; faute de preuves, fut absous; mais, ne pouvant supporter le triomphe de la tyrannie, il se perça de son épée.

Les fureurs de Néron s'étendaient hors de l'Italie : jaloux de la gloire de Corbulon, il le trompa lâchement par des protestations d'amitié, l’invita à se rendre près de lui, et le fit assassiner dès qu’il fut loin de son armée... ;

L’Orient était alors troublé par la révolte des Juifs;

une partie decettenationselivrait à d’affreux brigandages; le reste, impatient du joug, s’arma contre les Romains : repoussés dans leurs premiers efforts, on exerça contre eux d'affreuses vengeances, et l’on en massacra plus de soixante-dix mille. Loin de les abattre, ces excès exaspé-

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rèrent leur courage ; ils prirent de nouveau les armes, battirent Cestius Gallus, BOuvernEur de Syrie, et le forcèrent à évacuer la Judée.

Cette guerre prenant un caractère grâve, et pouvant servir de signal à d'autres insurrections, Néron sentit la nécessité de choisir un général habile. La crainte du danger l’emporta sur sa répugnance pour le mérite ; il donna le commandement de l’armée d'Orient à Vespäsien, quoiqu'il eût précédemment encouru sa disgrâce pour

s'être endormi pendant que le prince chantait sur le thé&tre.

Vespasien et son fils Titus, ayant rassemblé promptement une nombreuse armée en Syrie et en Égypte, pénétrèrent dans la Galilée, prirent d'assaut Gadara, et s'emparôrent, après quarante jours de siége, de Jotapate. Josèphe l’historien dit que quarante mille Juifs y périrent. Il fut luimême au nombre des prisonniers; On voulait l'envoyer à Néron; il évita ce malheur en se déclarant doué du don de prophétie, et en annonçant à Vespasien qe parviendrait bientôt à l'empire.

Les Romains prirent la ville de Tibérias, dont les priéres du roi Agrippa obtinrent la conservation. Tarichée fut rasée; on massacra une partie de ses habitants, et on en vendit trente mille. Vespasien s’empara ensuite de Gamala, dé Giscala ; il défit complétement les ennemis retranchés sur la montagne d’Isaburium. Après ces nombreux et rapides succès qui lui avaient coûté beaucoup desang, Vespasien sortit de Galilée et revint à Césarée.

Le nombre des victimes de la tyrannie augmentait sans cesse. Non-seulément les riches et les grands étaient immolés aux fureurs de Néron ; l'obscurité même n'offrait pas de refuge assuré côntre ses caprices. Bientôt la haine et le mépris étant au comble, on ne vit plus d’espoir de salut que dans la révolte ; son feu, er couvert, éclata d'abord dans les Gaules.

Vindex, né Gaulois, descendant des rois d'Aquitaino,

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était parvenu vu raïg de sénateur, et commandait comme propréteur en Celtique. Il aimait lagloire et détestait la servitude; affrontant le premier les périls auxquels on est exposé dans de semblables entreprises par la force et par la trahison, il lève l’étendard de la révolte et se trouve bientôt à la tête de cent mille hommes aussi impatients que lui de délivrer la terre d’un monstre. : |

Néron exerçait alors son dernier consulat; il s'était donné pour collègue Silius Italicus, délateur-dans sa jeunesse, poëte médiocre dans son âge mür, et qui- avait composé un poëme sur la première guerre punique.

L'empereur, informé du soulèvement des Gaules, met à prix la tête de Vindex pour dix millions. Vindex, après avoir lu ce décret, dit publiquement : « Quiconque m'’ap- « portera la tête de Néron recevra, s’il le veut, la mienne «en échange. » | Rufin, Asiaticus, Flavius et tous les commandants des troupes dans les Gaules embrassèrent la cause -de Vindex, et lui offrirent la couronne, mais il était ambitieux d’honneurs et non de pouvoir. Il refusa le sceptre, et fit proclamer empereur Galba, gouverneur d'Espagne, personnage illustre par sa naissance, et dont l’expérience militaire et les grandes. qualités méritaient l’estime générale.

Galba, en recevant ces nouvelles, appriten mème temps que Néron avait résolu sa mort. Il choisit, pour rassembler le peuple et. les soldats, un jour consacré par l'usage à l’affranchissement des esclaves. |

« Amis, leur dit-il, nous allons rendre à des captifs un « bien que nous avait donné la nature, et dont la tyrannie «ne nous permet pas de jouir. Jamais esclave n’a plus « souffert sous le joug de son maître que les Romains sous « celui de Néron. Quelle propriété échappe à son avarice! « quelle tête peut se croire à l'abri de sa cruauté ? Ses « mains fument encore du sang de son frère, de sa mère, de « sa femme, de son instituteur: on a vu tomber sous ses « coups les plus illustres soutiens de l'empire. Toutes ces

[55-69 de J.-C,] NÉRON. Aa

. « victimés-nous demandent venged@ce, non contre un « prince, mais contre un incendiaire, contre un bourreau, « contre-un vil histrion, contre un méprisable cocher, con- «tre un monstre déshonoré par d’infâmes noces qui font « frémir la nature.

« Déjà Vindex l'attaque dans les Gaules, et ses légions .«jettent les yeux sur moi pour consommer la ruine du « tyran. J'attends votre. consentement, non pour aspirer

« à la dignité impériale, que je révère sans y prétendre, « mais pour consacrer Ja fin de mes jeurs et de mes forces « à la délivrance de ma patrie : et comme... » Il voulait poursuivre ; un cri général et les acclamations universelles des soldats et du peuple le saluent empereur.

Il refusa modestement.ce titre, et prit seulement celui de lieutenant du sénat ét du peuple romain.

Othon , gouverneur de la Lusitanie, se déclara pour . Galba, et lui envoya même, pour subvenir aux frais de son entreprise, son argent et sa vaisselle.

Tandis que ce redoutable orage se formait contre Néron, ce prince insensé entrait en triomphe à Naples, et s’y plongeait dans les excès de la débauche. La première nouvelle de la défection des Gaules lui donna plus de joie que d'’inquiétude : il n’y vit que de nouveaux prétextes pour grossir ses trésors et satisfaire sa cruauté (67 de J.-C.). C'était sur l’oracle de Delphes qu'il fondait sa superstitieuse confiance. Apollon l'avait, disait-on, averti de craindre le nombre 73; et, comme il était à la fleur de son âge, ilredoutait peu une mort qui semblait ne devoir le frapper qu’à un âge si avancé. Maïs lorsque d’autres courriers, apportant les nouvelles des progrès de la rébellion, lui apprirent que les armées des Gaules et d'Espagne avaient proclamé Galba empereur, et que ce géneral était alors âgé de soixante-treize ans, perdant à la fois le courage et l'espérance, il tomba dans la plus profonde consternation. Lâche autant que cruel, il ne tenta aucun effort pour se défendre, et demeura huit-jours enfermé dans son palais,

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sans donner aucur#rdre. Il dénonça seulement au sénat le manifeste de Vindex, et prétexta une grave incommodité pour excuser son éloignement de Rome dans un moment si critique.

Les lâches terreurs de cet insensé , en ‘absorbant toutes ses facultés, n’abattaient point cependant encore la vanité puérile que lui inspirait l'opinion de ses talents comine artiste ; et ce qui l'irrita le plus dans le manifeste de l'armée des Gaules, ce fut de voir que Vindex le traitait de méchant poëte et d'ignorant musicien. « Qu'il prouve donc . “ce qu'il avance! s’écria-t-il indigné, et qu’il cherche

« dans tout l’univers un homme plus habile dans ma procfession!» nu.

Ce qui caractérise souvent la faiblesse, c'est l’extrême mobilité avec laquelle on la voit passer suocessivement de la peur à l'espérance, et de l'espoir au découragement.

Le sénat déclara par un décret Vindex ennemi de l'État; dès ce moment, Néron, rassuré, ne croit plus avoir à “éaindre d’ennemis, et revient à Rome. Les consuls se rendent chez lui; il ne les entretient que de l'invention d’une machine hydraulique qui rendait des sons harmonieux, et qu'il voulait, disait-il, montrer au peuple sur le théâtre, si Vindex lui en laissait le temps.

De nouveaux courriers font renaître ses terreurs: le sénat les dissipe en proscrivant Galba. Néron porte alors jusqu’à la démence ses orgies et ses projets de vengeance. Il ordonne le massacre de tous les gouverneurs de province,

la mort de tous les bannis, le pillage de l’Espagne et des Gaules : on dit même qu'il conçut le dessein d’empoisonner tous les sénateurs dans un festin, de livrer Rome aux flammes une seconde fois, et de lâcher dans les rues les bêtes féroces du cirque, afin d'empêcher le peuple d'éteindre le feu. En même temps, il annonce qu’il va marcher contre ses ennemis, et se forme une garde de femmes rostituées qu’il habille et arme comme des amazones.

Le sénat, les patriciens, les chevaliers, le peuple, les

[85-69 de 3,-C:] NÉRON, 183 soldats, tous se révoltent enfin, et jurent la mort de ce monstre. Il apprend à table ca soulèvement général, il brise dans sa fureur deux vases de cristal, et demande à ses esclaves une boîte d’or qui renfermait un poison subtil. Un moment après, il dépêche des courriers à Ostie pour ordonner à sa flotte de se tenir prête à le recevoir,

On lui annonce que les prétoriens refusent de le suivre :

tremblant, incertain, il ne sait s’il doit prendre la fuite et demander asile aux Parthes; s’il ne vaudrait pas mieux implorer | la clémence de Galba; ou si, vêtu de deuil, il n'essaiera pas de fléchir le peuple romain, en le supplient de lui laisser le gouvernement de l'Égypte. Il se décide “enfin à suivre ee dernier parti.

Au milieu de la nuit, il s'aperçoit que sa garde l'a ahan- - donné, et que son palais est livré au pillage, il sort précipitamment du lit, appelle ses indignes ministres, ses Hches favoris : nul ne lui répand : il se trouve au milieu de la capitale du Done comme un esclave fugitif nage un -désert.

H veut avair recours au poison; on le lui avait ee appelle vainement à grands cris le gladiateur Spicilins. « Ne trouverai-je done pas, s’écriait-il, d’amis pour me « défendre ou d’ennemis pour me tuer ? » Furieux , il

s'éloigne du palais et court pour se RrÉEpLE dans le Fibre.”

Phaon, un de ses affranchis, l’arrète, et Jni offre un : asile dans sa maison de campagne, à quatre -milles de . Rome : il l’accepte, et fuit -enveloppé dans nn manteau grossier. L'infàème Sporus et trois esclaves composaient seuls son escorte.

Pendant sa route, une violente secousse de tremblement de terre, la lueur des éclairs qui sillonnaient Îles sombres nuages, augmentent ses terreurs. Il se croit poürsuivi par les dieux comme par les hommes, et prend chaque objet et ehaque hruit RE ombre n le cri d'une de ses victimes.

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En passant près du camp des prétoriens, il entend les soldats qui l'accablent d’impréeations, et il rencontre des voyageurs qui disent, en.le voyant : « Voilà sûrement des « hommes qui cherchent l’infâme Nérdn pour le tuer. » Saisi d'horreur et d’effroi, il s'éloigne précipitamment de la route, s enfonce dans des'sentiers remplis de ronees; il arrive enfin derrière la basse-cour de Phaon, se jette, accablé de lassitude, sur des roseaux, et prenant dans sa main l’eau d'une mare : « Voilà donc, dit-il, la liqueur « réservée désormais à Néron! » Ses esclaves percent un trou sous la muraille , et l’empereut, se trainant comme un vil serpent, entre dans la cour par cette ouverture, et parvient à une chambre retirée, où il reste vingt-quatre heures enfermé.

Pendant ce temps, le sénat rassemblé, l'ayant déclaré

ennemi de la patrie, l’avait condamné à subir la rigueur des anciennes lois. Phaon lui apporta ce décret, et comme il en demandait l'explication, on lui apprit que, suivant les anciennes coutumes, comme ennemi de l’État, il devait être attaché à un poteau sur la place publique, frappé de verges jusqu'à la mort, et jeté dans le Tibre. « Hélas ! « répondit ce monstre insensé, faut-il donc qu un si bon « musicien périsse ! »

. La crainte du supplice dont il était menacé sa d’abord lui donner un peu de fermeté : tirant de sa ceinture un poignard, il en approcha la pointe de son sein; mais, sa l4cheté l’empêchant de frapper, il fondit en larmes et pria ceux qui l’entouraient de lui donner l’exemple du courage. Tout à coup un grand bruit de chevaux fait retentir la cour; il entend la voix des officiers qui le cherchent; alors, fortifié par le désespoir, il fait soutenir son bras par Épaphrodite, et s'enfonce le poignard dans la gorge. Il respirait encore; le centurion chargé de l'arrêter entre dans l'appartement, veut panser sa blessure et lui dit qu'il vient le secourir. « Tu arrives trop tard, répondit Néron:;

a est-ce là cette fidélité que tt m'as jurée? » À ces mets,

[69-79 de J.-C.) | GALBA. 185

il expira, en ce encore le ciel par ses affreux regards.

Néron était âgé ds trente-deux ans, et en avait régné treize. Il-:mourut l'an 821 de la fondation de Rome, 69 depuis la naissance dé Jésus-Christ, 112 depuis le renverse-- ‘ment de la république par Jules César, et 94 depuis l’entier rétablissement de la monarchie d’Auguste. Le peuple en fureur renversa ses statue et massacra quelques-uns de ses ministres. On voulait jeter. son corps dans le Tibre; deux femmes qui avaient élevé son enfance, et Acté, sa première maitresse, recueillirent ses restes, et les placérent dans le tombeau de Domitius.

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