‹ Histoire RomaineChapitre 46 sur 73 · CHAPITRE XXV. r ALEXANDRE SÉVÈRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV. r ALEXANDRE SÉVÈRE

(An de Rome 974-987. — De Jésus-Christ 299-235. )

Élection d'Alexandre Sévère confirmée par Le sénat.— - Régence de Mœsa et de Mëmmée, — Gouvernement d'Alexandre Sévère, — Ses occupations. — Supplice de Vétronius Turinus. — Conspiration de Camille. — Son association à l’empire. — Révohation en Orient. — Invasion d'Artaxerce, roi de Perse. — Révolte dans les légions romaines. — Mort d’Ulpien. — Guerre avec les Perses. — : Désordres, révolte et

. désarmement d’une légion. — Victoire des Roathins sur les Perses, — Excursion des Germains. — Leurs défaites. — Révolte excitée par Maximin. — Mort de Mammée. — Mort d'Alexandre Sévère.

Le 0 de Rome, pour retarder sa décadence, faisait sortir de temps en temps de ses ruines quelques princes vertueux qui rappelaient les anciennes mœurs, frétablissaient l’ordre et Ia justice, opposaient une digue au-torrent de la écrruption, et rendaient à l’empire quelques iüstants di jeuneste et de “vigueur. Alexandre Sévère fut

(222-285 de J.-G.] ALEXANDRE SÉVÈRE. 371

de ce nombre, et son règne fit jouir les Romains de dix années de paix et de bonheur. Les prétoriens le proclamèrent auguste et empereur au moment ou Héliogabale venait d’expirer.-Le sénat confirma leur choix et lui décerna les titres de père de la patrie et de tribun. Comme il n’était alors Agé que de quinze ans, son aïeule Mœæœsa et sa mère Mammée gouvernèrent en son -nom. Elles lui formèrent un conseil de seize sénateurs estimés, lui donnèrent pour ministres Fabius Sabinus, que ses vertus faisaient comparer à Caton, ét Ulpien, préfet du prétoire, célèbre jurisconsulte, dont on révérait l'expérience ct les vertus.

‘ Mœsa, austère, habile, courageuse, imprimait dans l'âme du jeune empereur les principes mâles qui font les grands rois. Mammée, indulgente, spirituelle, bienfaisante, sensible, lui inspira les douces vertus de la religion chrétienne qu’elle professait. La nature avait disposé Alexandre à profiter d’une si heureuse éducation. Son esprit était juste, son cœur humain, son caractère modeste; détestant le faste des cours, il voulait que son trône ne fût orné que paf ses vertus, et il ne faisait consister son ambition qu’à rendre le peuple heureux.

Ce jeune prince, méprisant les titres orgueilleux que tant de vils tyrans avaient pris pour décorer leur bassesse, défendit par un décret qu’on le nommât Seigneur. Il voulait ‘ que les prêtres l’appelassent leur frère ; les sénateurs, leur fils; les guerriers, leur compagnon;, les citoyens, leur ami. Vêtu d'une robe blanche, sans or ni pierreries, .ennemi du luxe, il marchaït sans gardes dans Rome, se mélait familièrement avec les citoyens, s’entretenait avec tous ceux dont il estimait le caractère, et ne montrait de * fierté qu'aux hommes dont les vices excitaient son mépris.

Son premier soin fut de purifier le palais souïillé par les extravagantes orgies d'Héliogabale. Il en exila les histrions, les prostituées, les délateurs, les hommes cupides, et surtout les flatteurs, race perfide, si pernicieuse aux

372 EMPIRE. [deJ.-C. 222-235, ]

princes, qui créa partout tant de tyrans et d'esclaves, et qu'il regardait comme plus dangereuse pour lui que les ennemis de l'empire. « Les uns, disait-il, ne pourraient me « prendre que quelques terres; les autres peuvent me « faire perdre mes vertus et ma renommée. »

Pour effacer les vestiges de la dissolution du règne précédent, il punit les concussionnaires, écarta des emplois tous les bommes sans mœurs, écouta l’opinion publique pour le choix des magistrats, soumit au sénat la décision des affaires les plus importantes, et se fit assister, pour rendre la justice, par les jurisconsultes les plus éclairés.

La dépravation publique avait été portée à un tel point que penñdant la vie d’'Héliogabale, les courtisanes étaient venues insolemment demander au sénat la permission de changer leurs maisons en palais magnifiques, puisque l’empereur, les autorisant par son exemple, transformait son palais en lieu de débauche. Tous les temples avaient été pillés, le trésor livré aux eunuques et aux esclaves, les fortunes des particuliers et le sang de l'innocence vendus à l’encan. Alexandre renvoya.en Syrie le dieu Hélagabale avec ses prêtres, rendit aux autels leur culte et leurs dieux, rétablit l’ordre dans les finances, et répara les édifices publics.

Des lois douces rappelèrent les exilés et restituèrent les biens confisqués; des lois rigoureuses prononcèrent de fortes peines contre l’adultère, la prostitution, la prévarication : mais l’empereur donna l’ordre en secret de n’exécuter promptément et strictement que les premières. «Les « lois rigoureuses, disait-il, doivent plus servir à effrayer «qu'à punir. » -

Alexandre n’était pas chrétien, mais il aimait la morale du christianisme, et avait fait écrire en lettres d’or, ‘dans plnsieurs endroits de son palais, cette maxime de l’Évangile : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on «te fit. » Elle fut toujours la règle de sa conduite; il défendit toute perséeution contre les chrétiens, et les

(222-235 de J..C.]. ALEXANDRE SÉVÈRE. 373

protégea ouvertement. On prétend mème qu'il vonlait proposer au sénat d’ériger un temple à Jésus-Christ, et de le placer au rang des dieux; mais les prêtres des idoles l'en dissuadèrent : « Ce culte, dirent-ils, est exclusif, in- « compatible avec tout autre; si vous lui accordezun tem- « ple, les nôtres seront déserts. » En entrant dans la chapelle du palais, un mélange d'images, plus philosophique que pieux, prouvait la tolérance du prince. On y trouvait les portraits. ou les statues d'Abraham, d'Orphée, d’Alexandre le Grand, de Jésus-Christ et d’Apollonius de Tyane : il leur offrait à tous des sacrifices, considérant’ comme divin tout ce qui le frappait par un caractère de grandeur et de sagesse.

‘La vie active de Sévère était régulière et toujours utilement employée. H consacrait la matinée aux affaires, lisait ensuite les ouvrages des philosophes grecs, eux de Cicéron et d’Horace, et les vers de Virgile, qu'il appelait le Platon des poëtes. Conformément aux anciennes coutumes, il fortifiait ensuite son corps par les exercices du Champde-Mars, dans lesquels il montrait beaucoup d’adresse. Rentré dans son palais, il prenait les pinceaux ou la lyre, et l'on dit qu’il cultivait avec suceës les beaux-arts. Après les séances du sénat ou celles des tribunaux, qu'il suivait avec exactitude, il faisait un repas modeste, entouré de quelques amis dont les vertus et non la complaisance avaient mérité sa faveur. Il aimait à entendre d’eux et à leur dire la vérité; et loin de faire venir, comme ses prédécesseurs, des bouffons, des danseurs et des pantomimes pour égayer le * festin, il invitait à sa table des savants, des artistes, des littérateurs, dont l’entretien et les écrits l’éclairaient en l’'amusant; car mème dans scs PAR il cherchait toujours un bnt utile.

Passionné pour la justice, 1 se nontiee peut-être trop sévère pour les courtisans qui, profitant de l'apparence de la faveur et de l'intimité, abusaient les sollicitèurs par de fausses promesses, et vendaient un crédit qu'ils n’a-

374 EMPIRE. [de'T.-C. 222-235.]

vaient pas. On lui prouva que Vétronius Turinus, qu'il admettait à ses lectures, vendait à des dupes des places et des emplois, à la nomination desquels-il se vantait faussement de contribuer. Ille condamna à être atfaché à un poteau, autour duquel on brûüla du foin et du bois vert : le malheureux fut bientôt suffoqué, et, pendant son supplice, un héraut criait : « La fumée punit le vendeur « de fumée. » Un Romain ne pouvait être:tout à faït exempt de cruauté, puisque le plus doux des empereurs punit de mort une bassesse qui ne méritait que l’exil et le mépris. |

La vénalité-des charges lui paraissait sans doute un crime ; aussi disait-il souvent : « Celai qui permet d’a- « cheter des emplois vend la justice. » Tout ce qui pouvait offenser l'équité où nuire à la chose publique encourait son animadversion. Son palais, püvert à tous les citoyens, offrait à leurs regards cette inscription sévère : « On n’entre’ici qu'avec un cœur et des mains purs. » :

Arabinus, magistrat prévaricateur et destitué, osa se présenter un jour devant lui. « Cet homme mé croit done « aveugle ? » dit l’empereur; et il le chassa honteusement. Ce prince, si rigoureux contre les délits publics, poussait peut-être trop loin la clémence, lorsqu'on n’offensait que lui. Le sénateur Camille, fier d’une illustre naissance, qui n’est qu'un fardeau quand elle n’est pas soutenue par le mérite, aspira présomptueusèement au trône, et forma ‘une conspiration contre Alexandre. Les conjurés-avaient tout avoué, les preuves étaient évidentes ; le conseil pressait l’empereur de condamner le cou päble : ce prince, au lieu d’y consentir, prit la résolution singulière et neuve de punir cet ambitieux par le poids mème de la couronne qu’il ambitionnaït. Il savait que Camille, élevé dans la mollesse, livré aux femrnes, énervé par les plaisirs, était incapable de soutenir l'application et la fatigue : ille nomma césar, l’associa à l'empire, l'occupa jour et nuit, le fit marcher à sa suite dans une expé-

(223-535 de J.-C.) ALEXANDRE SÉVÈRE. 373

dition contre les Bärbares; et fatigua tellement son corps et son esprit, que l’insensé, reconnaissant son erreur, demanda pour toute grâce le repos-ét la retraite,

* La païx régnait depuis dix ans : Rome et les prôvinces jouissaient d'un long calme sous le règne d’un prince juste, économé, libéral, qui remplissait le trésor en soulageant le peuple, se montrait accessible à toutes les plaintes, redressait tous les torts, punissait le vice, récompensait la vertu, plaçait le mérite et répandait partout les lumières dont il aimait à s’entourer. Mais une grande révolution dans l'Oriént troubla, malgré les efforts de Sévère, cette tranquillité passagère. ù

Le royaurne des Parthes, fondé par Arsace, dans lé temps de la première guerre punique, sur les débris de l'empire d'Alexandre le Grand, vénait de tomber, aprèsquatre cent soixante-six ans de grandeur et de puissance. Sa gloire ne brilla jamais aveë plus d'éclat qu'à l'époque qui précéda sa chute. Artaban”avait vainèu' Macrin, mis en fuite son armée, reconquis la Mésopotamie, et forcé Rome à lui payer on tribut; mais il est dés triomphes plus dangereux que des revers. La victoire sanglante des Parthes leur avait coûté les trois quarts de leurs soldats ; le reste, couvert de blessures et épuisé par la fatigue, n’était plus capable de contenir l'humeur turbulente des peuples tributaiñes qui supportaient impatiemment leur joug. Les Perses s'étaient toujours vus à regret soumis aux Parthes : un guerriér persan, né de l’adultère d'un soldat appelé Sasan avec la femme du cordonnier Babec, révéille dans leurs tœurs l’amour de l'indépendance, les appelle aux armes, prend audacieusement le nom antique d’Artaxerce, le justifie par ses exploits, gagne trois batailles contre lés Parthes, tue Artaban leur roi, monte sur le trône qu'il a relevé, et rétablit la monarchie des Perses, Cinq cent cinquante-cinq ans après Ia mort de Darius.

Comme tous lès conqüérants, Artaxerce ne savait point

376 EMPIRE. [de J.-C, 222-285.]

mettre de bornes à son ambition; à peine vainqueur des Parthes, il veut rendre à l'empire des Perses la puissance et l'éclat de celui de Cyrus : il attaque les Romains, veut les chasser de l’Asie, répand la terreur eu Sÿrie, et ne rencontre d’obstacle que sous les murs de cette ville d’Atra, devant lesquels la gloire de Trajan et telle de Septime Sévèére avaient déjà deux fois échoué.

La nouvelle de cette invasion répandit la tristesse dans Rome. Cette reine du monde, depuis longtemps déchue de sa grandeur, s'occupait plus de défendre ses limites que de les étendre ; opprimée par tant de tyräns, déchirée par tant de guerres civiles, elle se voyait à regret forcée . de sortir du repos, jusque-là inconnu, dont Alexandre Sévère la faisait jouir; et l’empereur lui-mème, plus ambitieux de couronnes civiques que de lauriers, comptant: plus, pour sa gloire, sur de sages. lois que sur d’incertaines et coûteuses victoires, aurait voulu éviter cette guerre lointaine, dont l'indiscipline des troupes lui faisait craindre l'issue.

Les légions, et surtout les prétoriens | trop souvent maîtres du trône, encouragés à la licence par des princes qui leur devaient la couronne et.se croyaient obligés d'a- cheter leur appui, résistsient aux efforts de l’empereur, qui voulait én vain les assujettir aux anciens règlements.

- Le vertueux Ulpien, secondant les sages intentions de | son prince, devint l’objet de la. haine de ces cohortes séditieuses. Les prétoriens méprisèrent.ses ordres ; ennemis de toute discipline, ils éclatèrent en menaces, le -Chassèrent du camp, et, se révoltant enfin ouvertement, le poursuivirent jusqu'au palais. L'empereur et le peuple, embrassant sa défense, combattirent . pendant trois jours contre les rebelles ; mais les soldats furieux ayant mis le feu aux maisons, la multitude, faible et mobile, cessa de ‘ leur opposer aucune résistance. Ils se précipitent en foule sur le malheurenx Ulpien ; Alexandre, qui seul le défendait alors, le couvre de son mañteau, et s'offre généreuse-

[222-385 de J.-C. ALEXANDRE SÉVÈRE. 371

ment aux poignards des rebelles. Ils n'osent frapper l'empereur; mais, implacables dans leur rage, il égorgent leur victime à ses pieds. Honteux de leur crime après l'avoir consommé, et tremblants devant la majesté du prince qu'ils venaient d’outrager, ils passent de la fureur à l'abattement, implorent leur grâce, et se retirent consternés dans leur camp. L'empereur, qui n’avait pu sauver son ami, le vengea et punit les chefs de la sédition ; mais il dut prévoir en même temps le sort que lui réservaient des soldats sans discipline, pour qui la tyrannie était un besoin, et la justice un fardeau.

Alexandre envoya des ambassadeurs à Artaxerce, et lui écrivit une lettre sage et forte, dont l’objet était de l’éclairer sur les malheurs auxquels son ambition sans frein exposait l'Asie et ses propres États. Il l’invitait à consolider par la paix un trône nouveau et mal affermi, et à ne point chercher une vaine gloire aux dépens du repos du monde et du sang de ses sujets. Enfin il le menaçait des armes de Rome, s’il ne respectait pas ses possessions. Le fier Persan trouva que cette lettre sentait plus l’école que la guerre : « Les princes vaillants, disait-il, sont courts en « paroles et forts en actions. » En congédiant les ambassadeurs, il ne leur adressa que«ce peu de mots : « Les « lois et les principes sont pour le vulgaire : le droit des « princes consiste dans leur force et dans leur épée ; dites « à votre maître que voici ma réponse à sa lettre philo- « sophique : j'opposerai mon camp à son papier, ma « lance à sa plume, mon sang à son encre, et mes actions « à ses discours. » |

L'empereur, après avoir exposé au sénat la justice et la néces$ité de cette guerre, et concerté avec les plus habiles généraux le plan de ses opérations, partit de Rome, laissant le sénat et le peuple en deuil de l'absence d'un prince que leur amour récompensait de tous ses travaux.

Ses troupes, habituées au désordre, voulaient piller les villes et les bourgs qui se trouvaient sur leur passage :

378 7 EMPIRE. (deJ;-C. 222-235. ]

parvint, par un heureux mélange de douceur et de sévérité, à réprimer leur liceñce, et à les convaincre qu'elles ne devaient pas se permettre contre leurs concitoyens des excès qu’eux-mêmes vengeraient cruellement, si on se les permettait sur leurs propriétés. Joignant les leçons al exemple, il payait tout avéc exactitude, marchait à pied à la tête des légions, et se nourrissait comme le simple soldat.

Lorsqu’il fut arrivé à ane Artaxerce, voulant plutôt le braver que l'honorer, lui envoya quatre cents officiers perses, magnifiquement équipés et armés. Ces ambassadeurs militaires lui ordonnèrent, au nom de leur maître, d'évacuer l’Asie. Les Romaïns demandaient leur mort à grands cris; Sévère, moins cruel, se contenta de les faire dépouiller de leurs vêtements, et de les envoyer labourer des terres en Phrygie. Temps déplorable, où uné telle violation du droit des gens était vantée eomme un acte de modération et d'humanité! |

Antioche était la Sybaris de l'Asie. Dans ce doux climat tout portait à la mollesse et au plaisir; son air embaumé avaït successivement énervé. les fiers descendants de Cyrus, les intrépides compagnons d’Alexandre et les austères guerriers de la république romaine. Les bois délicieux de Daphné, consacrés à Vénus, étaient un théâtre où l’on voyait journellement le- vice hardi immoler l’innocénce et sacrifier la pudeur. Malgré tous les efforts de Sévère, une de ses légions, enfreignant $es ordres, quitta son camp, abandonna ses chefs, ‘oublia ses devoirs et se livra aux plus honteux excès. L'empereur, irrité, la rassemble, monte sur son tribunal, et lui reproche de renverser l'empire en détruisant la discipline, seule force des armées, seul gage de la victoire, seule base dé la gran+ . deur romaine. Il veut ordonner la punition des plus coupables ; on l’interrompt par des murmures menaçants : « Taisez-vous, insensés, dit Alexandre : songez à résister « aux Perses, ef non à votre empereur, qui pourvoit à

[222-235 de J.-C.] ALEXANDRE SÉVÈRE. 379

« tous vos besoins, qüi veille 4 votre salut, et qui ne s’oc- « cupe que de votre gloire. » L’agitation continue, le bruit des arrnes se mêle aux clamèurs-: « Vous ne m'effraierez « pas, s'écrie Sévère ; si vous employez contre l'État des « armes destinées à ne frapper que ses ennemis, je trou< « verai d’autres soldats qui châtieront votre audace. » Et comme le tumulte croissait toujours, il prononça ces paroles d’une voix terrible : « Citoyens, vous n'êtes plus « soldats; déposez vos armes, quittez l’habit militaire, et « rétirez-vous. » À ces mots, les rebelles obéissent, se dépouillent de leurs boucliers, jettent leurs gläives, et se retirent consternés dans leurs tentes. L'empereur, après avoir réprimé leur insolence par sa fermeté, fit grâce à leur repentir, et marcha contre les Perses. |

Les auteurs de ce temps, les écrivains de l'histoire Awguste, ne sont pas d’accord sur l'issue de cette guerre: Hérodien prétend que les Romains furent vaincus et forcés dé se rétirer à Antioche ; d’autres assurent qu'Artaxerce, battu, perdit une partie de ses États. La version . de Lampride paraît la plus vraie ; il cite une lettre dans laquelle Alexandre rend compte au sénat d’une grande victoire qu'il remporta sur les Perses : « Les ennemis, dit- «il, Opposaient à nos efforts trois cent mille hommes, « cent trente mille chevaux, sept cents éléphants, dix-huit « chariots armés de faux. Artaxerce a pris la fuite; il a « perdu dix mille cavaliers, une partie de son infanterie, « tous ses chariots; deux cents éléphants ont été tués, on « en a pris trois cents. Le butin des soldats est immense, « on leur a distribué les prisonniers, qu’ils ont vendus et « que le roi de Perse a rachetés. Tous les pays conquis « par Artaxerce sont entrés sous la domination romaine. »

Ce qui confirme encore la vérité de ce récit, c’est qué Sévère, trop modeste pour jouir d'une gloire non méritée, reçut à son retour à Rome les honneurs du triomphe, ét l'on x vit son char traîné par les éléphants qu'il avait conquis: Mais probablement après son départ d'Asie ses

380 EMPIRE. [de J.-C. 222-235.)

lieutenants, moins habiles et moins fermes, se virent contraints d'abandonner les fruits de leurs victoires et-de se retirer en Syrie. C'était le sort des Romains dans toutes leurs guerres. contre les Parthes, et c’est ce qui peut expliquer la contradiction. des bistoriens sur les événements de cette guerre.

Le sénat décerna à l'empereur le titre de Persique. Ce prince fit aux dieux de solennels sacrifices, donna au peuple de magnifiques spectacles, et fonda d’utiles établissements pour l'éducation gratuite des orphelins, que, par tendresse pour sa mère, il appela maemméens. L'excès de sa piétié filiale fut son seul défaut : Mammée exerçait un empire absolu sur lui; cette princesse, douée de beaucoup de vertus, était trop jalouse de son crédit, et. portait l’économie jusqu’à l’avarice. Sévère avait épousé la fille d’un patricien ; le beau-père conspira contre son gendre, et Mamimée, abusant de son pouvoir, triompha de la clémence ordinaire d'Alexandre, fit prononcer la mort du coupable, .et obtint même l’exil de l'impératrice. Employant le même ascendant, elle empêcha son fils de faire aux soldats les largesses que la corruption du siècle rendait nécessaires, et, par cette parcimonie, elle devint la cause de sa perte.

. Rome ne jouit pas longtemps des douceurs de la paix : bientôt on apprit que les Germains, franchissant le Rhin et le Danube, étendaient leurs ravages dans l'Ilyrie et dans les Gaules. Alexandre reprit les armes pour les combattre, et composa la plus grande partie de son armée d'Arméniens et de Parthes, croyant que leur agilité, leur force et leur adresse à lancer des traits les rendraient plus propres que les Romains à étonner et à vaincre lesfroids et pesants Germains.

Les larmes du peuple, lorsque l’empereur s'éloigne de Rome, semblèrent un présage du deuil que sa mort devait bientôt répandre dans l’empire. On prétend qu'’arrivé près de Lyon, un vieux druide lui dit : « N’espère pas la vie-

[222-235 de J.-C.] ALEXANDRE SÉVÈRE. 384

« toire, ne compte point sur tes soldats: tu mourras de Îla « main d’un Barbare. — Eh bien! répondit d’un ait calme « Alexandre, j'éprouverai le sort des grands hommes ; « aucun d'eux n’a terminé ses jours par une mort natu- « rele. »

Continuant à déployer les talents d’un général et la bravoure d'un soldat, il battit les ennemis en plusieurs rencontres, les chassa jusqu’au Rhin, et fit ses dispositions pour entrer en Germanie. Mais, tandis que ses éxploits soutenaient la gloire de Rome, la sévérité avec laquelle il maintenait la discipline excitait le murmure des légions gauloises, plus licencieuses et moins dociles que celles d’Orient. Maximin les commandait et fomentait leur mécontenment. Ce Barbare, Goth de naissance, s'était attiré l’admiration des soldats par sa taille colossale, par sà force prodigieuse, par son courage intrépide. Enrôlé dès sa jeunesse dans les troupes romaines, sa bravoure l'avait porté: rapidement aux premiers emplois : prêtant une oreille complaisante aux plaintes des factieux, il encourageait leur audace, enflammait leurs ressentiments, et les raillait de leur faiblesse qui les courbait, disait-il, sous le joug d’un prinee enfant, gouverné par une femme avare. Enhardis par le chef qui aurait dû les réprimer, les séditieux : se rassemblent, s’arment ets’avancent en foule, menaçant l’empereur par leurs cris. Ce prince, sans défiance, n'était défendu que par un petit nombre de prétoriens. A l’appro- | che des rebelles, la garde épouvantée prend la fuite : Mammée sort de la tente impériale avec les préfets du prétoire, croyant qu'une rixe de soldats était seule la cause de ce tumulte. Sa vue, loin d’inspirer quelque respèct aux conjurés, redouble leur colère. ls se jettent avec fureur sur elle, et l'égorgent, ainsi que tous ceux qui l’entouraient. Ivrès de crimes ét de sank, les assassins pénétrent dans la tente de l'empereur. Alexandre, privé de secours, dénué de tout moyen de défense, couvre sa tête avec sa toge, et se livre sans résistance aux coups des meurtriers. « Ma

389 EMPIRE. . (de JC 235.230.]

.« mère, s’écria-t-il, ma mère cst cause de -ma morti » Les Barbares l’accablent d'outrages, le‘percent de leurs glaives et le massacrent sans pitié. {l mourut âgé de vingitneuf ans, dans la quatorzième année de son règne, emportant avec lui les regrets, le repos et la gloire de Rome. Le sénat, le peuple et les provinces-le pleurèrent; le deuil fut universel et sincère : l’armée, oubliant sa rigueur et ne se souvenant. que de ses vertus, veagea sa mort par le supplice de ses assassins. Le.sénat ordonna l’apothéose d’A- : lexandre et de Mammée .: ‘on célébrait encore leur fête -daus.le siècle de Constantin. Ce fut sous le règne d’A- : lexandre Sévère que mourut Dion Cassius, qui avait écrit l'histoire de Rome, dont une grande partie est parvenue jusqu’à nous {an 295). Sévère avait fait renaître momentanément das l'empire la liberté, l'ordre et les lois; sa mort y ramena toutes les fureyrs et tous les désordres de l’anar- . chie militaire.

LE

Page 1