‹ Histoire RomaineChapitre 8 sur 73 · TIBÈRE · texte numérisé non relu

TIBÈRE

(An de Rome 768-789. — De Jésus-Christ 14-37.)

Retour de Tibère à Rome. — Mort d’Agrippa Posthumius. -— Élévation de Tibère à l'empire. — Révoltes dans les armées. — Conduite de Germaricus dans cette crise. — Départ d’Agrippine, épouse de Germanicus. — Discours de. Germanicus aux soldats. — Le calme est rétabli par lui. — Dissimulation de Tibère. — Son gouvernement, — Victoires de Germänicus. — Bataille entre Germanicus et Arminius. — Défaite d’Arminius. — Retour et triomphe de Germauicus à Rome. — Départ de Germanicus pour l'Asie. — Mort de Germanicus, empoisonné par Pison. — Honneurs rendus à sa mémoire. — Mort de Pison. — Révolte dans les Gaules. — Danger de Tibère, sauvé par Séjan. — Mort de Drusus, fils de Tibère. — Désordres de Tibère, excités par Séjan.— Mort d’Agrippine.— Morf de Livie, — Mort de Séjan.— — Tyran- : nie de Tibère. — Mort de Tibère.

On était encore trop | près de la république, et Le ti trône impérial semblait encore trop peu solide pour qu’une femme telle que Livie, et un prince aussi redouté que Tibère, pussent être exempts d’inquiétudes , lorsque le fondateur de la monarchie venait d’expirer. Livie, dans les premiers moments, entourant le palais de gardes et interceptant toute communication, cacha avec soin: la mort de l’empereur.

Tibère accourut avec précipitation ; où ignore s’il put arriver à temps pour assister aux derniers instants de son père adoptif: les caractères tels quele sien ne connaissent d’habileté que la dissimulation , d’appui que la force, de moyens que le crime; et, dans la position difficile où il se trouvait, il résolut de se délivrer de son concurrent par un assassinat, d'agir avec l’armée en maître, et de parler au sénat et au peuple en citoyen.

11 envoya promptement un centurion dans l'ile de Planasie pour tuer le jeune Agrippa. Ce prince tomba sous le fer de ses meurtriers , après avoir employé vainement contre euxsa force prodigieuse , seule qualité dont le sort l’eût doué.

Lorsque le centurion vint retrouver l’empereur pour lui rendre compte de l’exécution de ses ordres, Tibère répon-

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dit qu’il n’en avait pas donné, et que le sénat jugerait ce meurtre. Crispe-Salluste, fils de l’historien et favori de l’empereur, parvint, de concert avec Livie, à prouver le danger d’un tel procès, et le plus profond silence couvrit la tombe du petitfils d’Auguste.

Lorsque Tibère se fut assuré . la fidélité des légions, il déclara la mort de l’empereur, fit célébrer ses funérailles, prit autant de soin et rassembla sur la place autant de troupes que si l’on eût pu craindre les mèmes troubles qu’excita autrefois la vue de César assassiné. Il convoqua ensuite le sénat, feignit une douleur profonde : « Plüt aux dieux, di- « sait-il, paraissant suffoqué parses sanglots, plût aux dieux « que j’eusse perdu la vie comme la voix!»

On lut le testament d’Auguste. Ce prince y montrait peu de tendresse pour son héritier; il s’exprimnait ainsi: «Puis- « que je suis malheureusement privé de mes deux fils, Caius « et Lucius,.je déclare Tibère mon successeur. »

. Le nouvel empereur donnait l’ordre aux troupes, commandait en maître, et semblait pourtant hésiter, aux yeux du sénat, à se charger du pouvoir suprème. Les consuls et les sénateurs, ainsi que le remarque Tacite, se précipitaient honteusement dans la servitude; ils aimaient et estimaient Auguste, et n’eurent jamais pour lui que de la condescendance; ils haïssaient, méprisaient Tibère, et lui montrèrent une basse soumission.

Le discours de Tibère fut obseur et diffus ; il parla beaucoup de la crainte que lui inspiraientle poids des affaires publiques, l'étendue de l’empire et son insuffisance. « Auguste « était peut-être seul capable, ajoutait-il, de gouverner un « État si vaste: la république contenait tant de personnages «illustres ! Comment, à leur préjudice, réunir sur un seul « homme toutes les dignités, et ne charger que lui du far- « deau de l'empire !»Il s’étendait en même temps sur toutes les difficultés du gouvernement, de manière à faire sentir la nécessité d’un chef; et tout ce qu’on pouvait démêler à travers l'obscurité de ses paroles, c’est qu’il voulait qu'on

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lni ordonnâät de commander et qu’on le forcât de régner.

Tous les sénateurs , unanimement , le supplièrent d’assurer le repos et le bonheur publics, en se chargeant du pouvoir suprême. Plus on lui montrait d’impatience d’avoir un maitre, plus il feignait de modestie et de résistance ; enfin, se laissant vaincre, mais craignant, disait-il, de succomber au travail , il consentit à accepter la part de l’empire dont le sénat voudrait le charger. « Choisissez vous-même , » lui dit vivement Asinius Gallus, dont sa fausseté lassait la patience. Tibère déconcerté par cette question, garda quelque temps le silence, et répondit ensuite « qu'il lui conviendrait mal de choisir une partie du fardeau dont il voudrait être entièrement délivré. »

Un autre sénateur s’écria : « Que ceci Cie donc ; qu’il « refuse ou qu’il accepte! » Gallus, le voyant irrité, dit que son intention n'avait point été de diviser le pouvoir, maisde prouver-au contraire que la république, ne formant qu’un seul corps, ne pouvait avoir qu’un chef; et il termina son discours par un grand éloge des talents et des exploits de Tibère , qui fut insensible à ses flatteries , et ne se souvint que de sa hardiesse. |

Enfin Tibère accepta le gouvernement de l’empire, en exigeant seulement qu’on FR sa démission lorsqu'il voudrait la donner. -

La nouvelle de la mort d’Auguste excita une révolte dans l’armée de Pannonie. Blésus, qui la commandait en l’absence de Drusus, laissant le lien de la discipline se relâcher, et négligceant, dans l’intervalle des combats, d’occuper les troupes par les exercices et les travaux ordinaires , elles se livrèrent aux désordres qui, dansles camps, suivent toujours l’oisiveté.

Percennius et quelques autres facticux , rappelant aux soldats leurs fatigues, leurs blessures , la longueur de leurs services, la dureté de leurs chefs et la modicité de leur solde, les excitaient à profiter des commencements incertains d’un nouveaurègne pour adoucir leur sort, et pour faire augmen-

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ter leur paye. Les tribunset les centurions, qui voulaient réprimer leurs mouvements, se virent chassés et maltraités par les séditieux.

Drusus, arrivant alors, s’efforçait vainement de les calmer, en leur promettait qu’il rendrait compte de leurs demandes à Tibère. La présence du fils de l’empereur ne put réprimer leur audace ; ils insultèrent sa jeunesse, disant qu'on ne leur envoyait pour les commander que des enfants qui ne

pouvaient prendre suf eux aucune décision. La nuit augménta le tumulte ; la révolte allait devenir générale, lo | que fout à coup, une éclipse dérobant à leurs yeux la clarté de la lune, cette multitude mobile et superstitieuse prit ce phénomène pour une marqué évidente du courroux des dieux. Leur hardiesse sé change en crainte, leurs résolutions en'‘incertitude : Drusus, profitant habilement de cette circonstance, leur parle avec un juste mélange de douceur et de sévérité, et les fait passer rapidement de la fureur au re: pentir. Bs livrèrent leurs chefs, qui farent punis de mort ; on pardonna aux autres.

Le même esprit de. révolte se répandit dans l’armée de Germanie, mais avec un caractère encore plus grave ét plus dangereux. Ces légions étaient campées près des Ubiens(Cologne); Silius et Cécinna, leurs généraux, commirent la même faute que Blésus: ils les laissèrent trop'inactives ; elles crurent n’avoir plus de maître en apprenant qu Auguste n’existait plus. Les soldats s’écriaient: «C’est'aux légions de Ger- « manie à décider de l’empire ; le temps est arrivé pour les «vétérans d’obténir le repos ; pour les jeunes soldats, de « faire augmenter leur solde ; pour tous, de soulager leur « misère et de se venger de la cruauté des centurions. »

La révolte n’était point partielle , mais générale. Les rebelles furieux, se jetant sur leurs centurions, les massacrèrent tous. L'intr épide Chéréa, qui depuis délivre la terre d’un monstre en tuant Caligula; se fit seul jour, l'épée à la main , au milieu des rebelles. Son audace lui sauva la'vie.

Quoique Parmée fût sans chefs, on n’y voyait point de tu-

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multe ni d’anarchie ; les soldats, sans être commandés, veillaient, comme de coutume, à la garde et aux besoins du camp. Cet ordre étrange, qui régnait dans la révolte, en présageait la durée. Germanicus, neveu de Tibère, petit-fils de Livie, époux d’Agrippine, dont Auguste était l’aïeul, et plus décoré par ses vertus que par tous ses titres, accourt promptement pour faire rentrer dans le devoir cette armée factieuse ; il rencontre aux portes du camp une foule de soldats qui lui montrent leurs bouches dégarnies de dents, leurs poitrines couvertes de cicatrices, leurs corps courbés par la vieillesse: il leur-ordonne de se former par compagnies, et monte au milieu d’eux sur sun tribunal.

Après avoir invoqué la mémoire d’Auguste, il vante les triomphes de Tibère, attribue ses victoires en Germanie, et la tranquillité qui règne dans les Gaules, à la concorde des chefs, à la soumission des soldats: On l'écoute avec respect et en silence ; mais lorsque , rappelant l’antique discipline, 1l retrace aux légions leurs devoirs, et les accuse de sédition, alors un murmure général s’élève ; ce bruit s’étend, croit, se fortifie rapidement, et devient un cri général. On les voit tous déchirer avec fureur leurs tuniques pour montrer leurs blessures ; ils se plaignent de leur modique solde, de la lon-

gueurdu ni de la dureté des chefs qui les Lorean sans cesse à creuser des fossés, à faire des retranchements, à porter des fourrages, à couper du bois, à traîner de lourds tombereaux ; ils demandent l’accomplissement des promesses d’Auguste, une trève à leurs maux, un terme à leur supplice, quelques jours de loisiravantla mort ; et tous enfin, protestant de leur zèle pour Germanicus, lui promettent une fidélité inviolable, s’il veut accepter l'empire. |

À ce mot, Germanicus, comme si cette pensée seule souillait son honneur, s’élance de son tribunal et veut s’éloigner; les soldats lui opposent leurs armes, et l’arrêtent : il déclare qu’il mourra plutôt que de manquer de foi, tire son épéé, et la tourne sur sa poitrine : quelques-uns le retiennent ; d’autres, d’uu ton féroce, crient : « Frappe!» Un soldat, nommé

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Canudisius, lui présente son glaive en lui disant : « Prends, « celui-ci est mieux affilé. » Enfin, ses officiers parviennent à l’entrainer loin des mutins, et à l’enfermer dans sa tente.

On tient conseil; la position était critique. L’ennemi, instruit de ces discordes, menaïait d’une invasion : que de dangers dans la rigueur! que de honte dans la condescendance! On prit le parti de supposer une lettre de Tibère, qui accordait le congé après vingt ans, la vétérance après seize, et qui doublait le legs d’Auguste.

Le sofdat craignit le‘piége, et voulut être satisfait immédiatement. On se vit obligé de céder ; les congés furent délivrés et les gratifications payées.

Germanicus, apprenant qu'un mouvement séditieux éclatait aussi dans l’armée du Haut-Rhin, y courut, la contint dans le devoir, recut ses serments, et revint à Bonn, près de Cologne, où il donna audience aux députés que lui envoyait le sénat. |

L’inquiétude suit toujours la violation des lois; la conscience troublée est méfiante. Les légions, instruites de l’arrivée de la députation, s’alarment, et se persuadent que le sénat veut révoquer des grâces extorquées par la violence. La fureur s’empare de nouveau de l'esprit des soldats; ils courent aux armes, éntourent la maison de Germanicus, enfoncent sa porte, Parrachent de son lit, s'emparent de l’aigle du général, insultent les sénateurs, et veulent massacrer le chef de la députation, Plancus, personnage consulaire, qui embrasse les aigles et les enseignes pour mettre sa vie sous la protection de ces signes sacrés.

Germanieus s’élance au milieu des factieux, leur base de l’écouter, monte sur son tribunal, rappelle éloquemment la dignité du sénat, les priviléges des ambassadeurs; il représente avec force aux légions l’opprobre dont elles se couvriraient en violant des droits si saints ; enfin, il leur commande de se retirer dans leurs tentes, et fait partir pour Rome la députation, avec une escorte de troupes auxi- Éaires. |

IVe | L

410 EMPTRE. | [de J.-C. 44-57.)

Le feu de la sédition était couvert; mais non pas éteint. Agrippine persistait en vain à partager les périls de son époux ; il résiste à ses prières, et ordonne son départ : elle obéit, L’épouse d’un général romain, la petite-fille d’Auguste, entourée d'un grand nombre de femmes désolées, et tenant son enfant entre ses bras, s'éloigne du camp comme d’une ville en proie aux Barbares. Au bruit de ce départ, des gémissements de ces femmes qui se séparent de leurs maris, les soldats accourent, s’attroupent, questionent l’escorte; on leur apprend qu’Agrippine se réfugie à Trèves. Le souvenir du grand Agrippa, du divin Auguste, de Drusus, cher aux armées, de la gloire de Germanicus, les vertus, la fécondité d’Agrippine, la vue de son enfant, nourri dans leurs tentes, et qu’eux-mêmes nommaient Caligula, parce qu’il portait la caligue (chaussure du soldat), répandent dans les cœurs Ja consternation, la honte et la pitié, Ils s'opposent au passage de la princesse, l’arrêtent, et courent en foule à sa suite près de Germanicus. Ce ne sont-plus des menaces qu'ils profèrent, ce sont des supplications qu’ils adressent.

Germanicus, leur parlant alors d’un ton où régnaïent la douleur et la colère: « Oui, leur dit-il, je dérobe à vos fu- « reurs ma femme et mon fils ; ils ne me sont pas plus o chers que la république et que mon père; mais César est « défendu par sa dignité, l'empire par d’autres légions plus « fidèles. Ma femme et mon fils sont sans défense; je pour- «-rais les immoler à votre gloire, non & votre rage, Assassi- « nez-moi, mais n’ajoutez pas leur meurire à vos crimes. « De quels forfaits n’êtes-vous pas capables ! Quel nom puis- « je vous donner! Êtes-vous des soldats, vous qui assiégez « votre général? des citoyens, vous qui méprisez l’autorité a du sénat? Les penples les plus barbares respectent le droit a des gens, et vous le violez. Jules César calma d’un mot ç une sédition, en refusant le nom de soldats aux rebelles; « Auguste, d’un seul regard, réprima les vainqueurs d’Aea tium; et moi, leur fils, que respectent toutes les autres

[24-87 de 3.-€.] . TIBÈRE. A

« armées, vous me traitez avec cette indignité { vous que « Tibère et moi nous avons conduits tant de fois à la vic- «toire, vous qu’il enrichit par tant de bienfaits! Ainsi, « lorsque toutes les provinces de l’empire, lorsque toutes les « légions ne lui donnent que des sujets de joie, je vais donc «lui apprendre qu'ici ses soldats méconnaissent son pou- « voir, que rien n’assouvit leur cupidité, que dans ce camp « on massacre les centurions, on chasse les tribuns, on in- « sulte les ambassadeurs; que les champs et les fleuves sont « teints de sang, et que moi, son fils, je traine une vie pré- « caire au milieu de ses légions ennemies? Ah! pourquoi « m’arrachait-on le fer dont je voulais me frapper? Celui-là « m’aimait seul qui m'offrait son épée; j’aurais péri sans « être témoin de votre honte et de vos crimes. Revenus en- « fin de votre délire, et ne voulant pas laisser à d’autres « honneur de subjuguer la Germanie, vous auriez nommé « un nouveau chef, qui, s’il n’eût pas puni les auteurs de « ma mort, aurait au moins vengé eelle de Varus et de ses « légions.

« Âme du grand Auguste, qui m’entendez du haut des « cieux ; et vous, ombre de mon père Drusus, toujours pré- « sente à notre mémoire, descendez au milieu de nos sol- « dats, venez effacer la honte des Romains, dirigez contre « l'ennemi la fureur qui les animaït contre eux-mêmes ; et « vous, guerriers, dont les regards m’annoncent le repentir, « si vous êtes résolus à rendre au sénat ses députés, à votre « empereur ses légions, à moi ma famille, éloignez-vous de « la contagion, et séparez-vous des séditieux pour me prou- « ver vos remords et votre fidélité.» |

A ces mots, les soldats, étonnés, attendris, confondus, désarmés, tomhent tous à ses pieds, le supplient de punir le crime, de pardonner à la faiblesse, de ne point livrer sa femme et son fils aux Barbares, et le conjurent de marcher promptement à leur téte contre l’ennemi.

L’impression produite par les paroles de Germanicus avait

changé tous les esprits; les Soldats arrêtent eux-mêmes les

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chefs de la sédition, et les traînent au tribunal de Cétronius, lieutenant de ia première légion. Les troupes, l’épée à la main, entouraient le tribunal; dès que Cétronius nommait un coupable, les soldats exécutaient l’arrêt, croyant expier leurs fautes et se justifier par la mort de leurs complices. Âinsi Germanicus mit fin à cette révolte, et personne ne put lui imputer une rigueur dont tout l’odieux tombait sur des rebelles qui avaient d’abord commis et ensuite puni le crime.

Le soulèvement des légions causait à Tibère une vive inquiétude ; la joie que lui donna la soumission fut extrême, mais troublée par la jalousie que lui inspirait Germanicus. Plus il ressentait d’envie et de haine contre ses vertus, plus il fut exagéré dans ses louanges et dans les honneurs qu’il lui fit décerner. Se croyant moins obligé de se contraindre dans sa vengeance contre Julie que le peuple romain méprisait, et oubliant que c’était pourtant à son hymen qu’il devait l’empire, il supprima la pension qui la faisait subsister, et la laissa mourir de misère et de faim.

Cependant le souvenir récent du règne d’Auguste, une longue babitude de respect pour son autorité, l’admiration générale qu’avaient méritée ses lois et ses règlements, le désir de s’affermir sur le trône, et surtout la crainte d’y voir Germanicus porté par l’amour des Romains, forcèrent l’empereur à vaincre son caractère, à renfermer ses vices dans le fond de son cœur, et à les couvrir d’un voile de justice et de modération. Ainsi les premières années de son règne furent comparées avec raison aux dernières de celui d'Auguste, comme on'’dut lui reprocher, à la fin de sa vie, d’avoir surpassé Octave en fourberie et en cruauté.

Sa profonde dissimulation cachait le tyran.et montrait même d’abord à peine le monarque. Repoussant la flatterie, il refusa les temples qu’on voulait lui dédier, et n’accepta de statues qu'après avoir défendu qu’on les plaçât parmi celles des dieux. Par modestie, et peut-être par conscience, il ne voulut pas consenür à être nommé père de la patrie.

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Le sénat rendit un décret pour faire jurer à tous les citoyens de respecter, deg conserver et d’exécuter toujours les lois de Tibère : 1l s’y opposa en disant que rien de parfait ne sortait de la main des hommes ; que tout le monde devait continuellement changer et se perfectionner ; et que, d’ailleurs, plus on était élevé, plus on se trouvait en danger de se tromper, de tomber et de périr. Lorsque les délateurs, cette peste des cours, qui ne fondent leur fortune que sur les vices, les terreurs et les passions des princes, essayérent leurs poisons sur lui, et lui dénoncèrent des libelles qui le diffamaient et des propos qu’on avait tenus contre son administration : « Peut-on s’étonner, répondit-il, que des « hommes libres parlent librement dans üne ville libre? » Le sénat, qui semblait affamé de tyrannie, proposait bassement d'informer contre ces délits et de les punir : « Vous « devez, lui dit l’empereur, vous occuper d’affaires plus im- «a portantes; quant à moi, je bornerai ma vengeance à réfuter « les calomnies par mes actions. »

Réprimant avec soin son penchant pour l avarice et pour la débauche, on vit le plus cupide et le plus impudique des hommes promulguer les lois les plus sages et les plus sévères contre la cupidité et le libertinage. Quand les gouverneurs des provinces lui proposaient d'augmenter ses revenus, il répondait «‘qu’un berger doit tondre ses brebis et non les écorcher. » Il publia des édits rigoureux contre le luxe, et bannit de Rome quelques personnes des plus nobles familles, dont les mœurs étaient scandaleuses et déréglées. Ses ordonnances sur l’administration de la justice réprimèrent les vols et rendirent la sûreté aux routes. Sa vigilante fermeté inspirait le respect aux étrangers, son discernement

… dans les récompenses encourageait-le mérite : affectant de

grands égards pour les citoyens, il débarrassa Rome du séjour et du logement des cohortes prétoriennes, qu’il fit camper hors de la ville. Populaire, quoique grave dans ses manières, il remplissait avec soin dans sa vie privée tous les devoirs de citoyen. Il montrait un grand respect

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pour le sénat, laissait la plus grande liberté dans la diseussion et dans les choix; on l'entendit même ün jaur dire à Quintus Attérius : « Pardonnez-moi, > Si, en qualité de « sénateur, je contrédis un peu librement votre avis : pères «conscrits, ajouta-t-il, plus un prince sage et juste se «voit revêtu d’une grande autorité, plus il se trouve « obligé à prouver sa reconnaissance au sénat et au peu- «pile qui la lui ont confiée. Je ne varierai jamais dans «mes sentiments; je sais que vous êtes remplis de jus- « lice et de bonté, ct je vous regarde comme mes mai- «tres. » On lui rendit en adulation ce qu’il donnait en éloges. |

"Tous les actes de Tibère forçaient alors à l'estime, mais on ne pouvait l’aimer : le sentiment, plus sûr que l'esprit, faisait deviner à travers sa dissimulation son affreux caractère. Au reste, tout semblait alors prospérer dans l'empire. Les lois étaient en vigueur, les propriétés respectées, les armées soumises, les Barbares contenus ou punis; et la monarchie, paraissant. atteindre son vrai but, semblait n’exister que pour protéger à la fois l’ordre et la liberté.

Germanieus, à la tête de ses légions, pénétra en Germanie, combattit plusieurs peuples, remporta plusieurs victoires, et soutint contre Arminius un combat dont le succès resta indécis. La rigueur de La saison l’obligeait à revenir dans la Gaule; sa retraite fut difficile et périlleuse ; toujours attaqué par une-foule de Barbares, quelquefois enveloppé dans des défilés étroits, obligé de combattre dans un terrain fangeux, sur lequel les chevaux et les hommes pouvaient à peine se soutenir, sa constance et son courage le tirèrent de tous ces dangers. Une partie de son armée fut au moment d'éprouver le sort de celle de Varus : Céciuna, son lieutenant, qui joignait au courage de la jeunesse l’expérience de quarante années, reponssa les ennemis, et préserva ses légions d’une ruine totale.

L'année suivante, Germanicus, plus heureux, dompta les Angrivariens, les Chérusques, les Cattes, et reconquit les

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drapeaux erlevés à Varus. Lorsqu'il arriva dans le lieu funeste où cet imprudent et malheureux général avait péri, les légions furent saisies d’horreur en voyant ces bois sombres , ces roches escarpées, ces débris de remparts, ces armes brisées, ces ossements épars, ces têtes défigurées ;, clouées encore sur les arbres. Là, Varus avait combattu avec une. vaillance digne de Rome, mais sans espoir de salut; ici, voyant ses retranchements forcés par une nuée . d’ennemis furieux, il s’était enfoncé le glaive dans le cœur, préférant la mort à l’esclavage : plus loin on voyait ces pierres, autels agrestes et lugubres où l’on avait sacrifié tant de captifs ; et, d’un autre côté, des os amoncelés marquaient l’endroit où les plus vaillants s'étaient entre-tués, trompant ainsi par une mort volontaire la rage du vainqueur.

A ce spectacle horrible, les Romains consternés crurent d’abord entendre les pleurs des mourants et les cris de triomphe des Barbares : ils regardaient en silence et d’un œil morne ce triste théâtre de la honte des légions ; mais le désir de la vengeance remplaça bientôt la douleur, chassa l’épouvante, et les anima d’une ardeur qui les rendait invincibles. Hâtant sa marche, Germanicus renversa tous les obstacles que le climat, la nature et les hommes lui opposaient ; enfin il atteignit le redoutable Arminius et lui livra bataille. Une vieille haine, une valeur égale la rendirent longue et terrible, après une opiniâtre résistance, les Barbares furent enfoncés; Arminius prit la fuite, Germanicus ne rencontra plus d’ennemis : toutes les cités se soumirent, et le général vainqueur éleva une colonne, dont l’inscription était aussi modeste que les exploits qu’elle rappelait avaient été éclatants. On n’y lisait que ces mots: « Les peu- « ples situés entre le Rhin et l’Elbe étant vaincus, l’armée « de Tibère César a consacré ce monument à Mars, à Jupi- « ter et à Auguste. »

Tibère , jaJjoux de la gloire de Germanicus, résolut dès lors de le rer des légions qu’il venait de conduire à la victoire; mais quelques événements qui troublèrent sa

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tranquillité le forcèrent de retarder l’exécution de ce dessein. Un esclave du jeune Agrippa, nommé Clément, qui était du même âge que son maitre, et dont les traits ressemblaient aux siens, se fit passer pour lui. Presque partout le peuple, qui aime le merveilleux, se montrait disposé à embrasser sa cause. L’esclave soutint mal une entreprise -si audacieuse ; il se laissa vaincre et arrêter. On l’amena devant Tibère. « Et comment donc, lui dit l’empereur, êtes- « vous devenu Agrippa? — Comme vous êtes devenu Cé- « sar, » répondit le rebelle. Tibère, -craignant les dispositions favorables du peuple et de plusieurs patriciens pour + cét imposteur, le fit tuer däns sa prison.

Dans ce même temps les Parthes, ayant assassiné deux de leurs rois, refusèrent le trône à un prince, fils de Phraate, que”Tibère voulait y placer, et qui était resté en otage à Rome. Ils prirent les armes et s’emparèrent de l’Arménie : Tibère crut pouvoir profiter de cette circonstance pour enlever Germanicus à ses légions et l’envoya en Asie. Déguisant sa haïne sous les apparences d’une trompeuse amitié, il lui écrivit qu’on lui avait décerné le triomphe, et qu’il devait venir à Rome jouir du fruit de ses travaux : il lui rappelait les campagnes qu’ils avaient faites autrefois ensemble, et lui montrait, en méditant sa perte, tous les sentiments d’un père pour son fils. Germanicus répondit que, s’il avait acquis quelque gloire en Germanie, où les ordres d’Auguste l’avaient envoyé. neuf fois, il attribuait la plus grande part de ses succès aux conseils et aux exemples de Tibère ; il priait l’empereur de lui laisser encore un an le . commandement de l’armée, pour soumettre entièrement cette vaste et belliqueuse contrée.

Tibère, décidé à l’éloigner des légions qui l’adoraient, le fit nommer consul: il revint, et entra en triomphe à Rome. Tout le peuple courut au-devant de lui; sa grâce, sa majesté, ses vertus, ses enfants assis sur un char, etla vue des drapeaux de Varus reconquis , remplirent Rome de joie et Tibère de courroux. On bâtit en faveur de Germanicus un

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temple à la Fortune. Chaque citoyen reeut une gratification de trois cents sesterces. |

On ne peut jouer longtemps la vertu: Tibère se portait déjà quelquefois à des actes qui dévoïlaient la perfidie et la violence de son caractère. Dans le temps où il vivait exilé à Rhodes, Archélaüs, roi de Cappadoce, lui avait montré peu d’égards : rien ne s’efface dans la mémoire des hommes vindicatifs; Tibère, trompant ce malheureux monarque par des lettres amicales et par les plus flatteuses promesses, l'mvite à venir à Rome : à peine y est-il arrivé, on l’arrête sous un faux prétexte, on l’accuse et on le jette dans une prison où il mourut de honte, de besoin et de chagrin.

La mort d’Antiochus, roi de Comagène, et celle de Philopätor, roi de Cilicie, excitaient des troubles dans leurs États. Les eoncussions des gouverneurs de Syrie et de Judée portaient les peuples de ces contrées à la révolte: le sénat s’alarmait; Tibère profita de ces mouvements pour lui faire séntir la nécessité d’envoyer en Asie Germanicus, seul capable, disait-il, de rendre la paix à l’Orient. En même temps qu’il lui donnait en apparence une si grande marque ‘de confiance et d’estime, il ôta le gouvernement de la Syrie à Silanus, ami de ce prince, et nomma, pour le remplacer, Pison, ambitieux, violent, privé de toutes vertus, jaloux de tout mérite, et toujours prêt à braver le mépris public pour gagner, par une obéissance SeERe , la faveur de son maitre.

Plancine, sa femme, était digne de lui; Tibère et Livie les chargèrent tous deux secrètement, dit- on, de traverser Germanicus dans ses desseins, de soulever les légions et les peuples céntre lui, et même de le faire périr, s’ils en trouvaïent l’occasion et les moyens.

Germanieus obéit; il partit avec sa femme et ses enfants pour l'Asie ; les efforts , les intrigues, les embüches et les prodigaligés de Pison et de Plancine échouèrent d’abord contre la vertu, la sagesse, le courage et le génie de Germanicus. Il calma la ferméntation des peuples en diminuant

. Te

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les impôts, conquit l’Arménie, défit les Parthes, les contraignit à poser les armes, à solliciter l’alliance de Rome, et réduisit la Comagène, aiusi que la ApRERUEe , en provinces romaines.

Pison et Plancine euvénihaient boues ses actions ; leurs rapports calomnieux irritaient sans cesse l'inquiétude et la jalousie de Tibère : Germanicus opposait à leurs noirceurs les seules armes des grands caractères, le mépris et la modération.

Dès qu’il vit l'Orient pacifié, sa curiosité le conduisit en Égypte ; il parcourut ce pays, que son antiquité, ses lois et ses monuments rendaient également fameux. On lui fit un crime de ce voyage ; Tibère lui écrivit pour lui reprocher d’avoir violé une loi d’Auguste, qui défendait à tout sénateur, patricien ou chevalier, d’aller en Égypte sans mission au sans autorisation.

Pison, profitant de l’absence de ce prince, avait enfin réussi à répandre l'esprit de sédition dans les troupes. Germanicus surprit ce vil ennemi par un prompt retour, fit . rentrer les légions dans le devoir ; et, après avoir accablé Pison de sévères et justes reproches, il borna son ressenti ment à le suspendre momentanément de ses fonctions.

Pison, trop méchant pour croire à la clémence, craignait un plus dur châtiment : dissimulant sa haine sous l’apparence d’une feinte soumission , il fit donner à Germanicus, par un esclave corrompu, un poison lent, et se retira dansune ile peu éloignée pour en attendre l’effet. La plupart des historiens disent que Pison et Plancine avaient eommis ce crime par l’ordre de l'empereur.

Tacite raconte ainsi ses derniers moments : Cornauious : sentant sa fin approcher , et ne pouvant se tromper sur la nature du mal qui minait ses jours , appelle près de lui ses amis consternés: « Si je succombais sous les coups -du sort, « leur dit-il, je pourrais reprocher aux dieux de m’enlever « si jeune à mes parents, à mes enfants ; mais, périssant « par le crime de Pison et de Plancine, je dépose dans vos

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“« cœurs mes derniers vœux. Apprenez à mon père et à mon « frère Les persécutions dont je me suis vu l’objet; les piéges « qui m'ont environné, les tourments que je souffre, et la « funeste mort qui termine ma vie infortunée.

« Si mes brillantes espérances, mes succès et l'élévation « de ma famille m’ont attiré des envieux lorsque je vivais, « ils verseront eux-mêmes des larmes en voyant les artifices « d’une femme trancher les jours de celui qui avait joui « d’un sort si brillant, et qui avait survécu à tant de com- « bats.

« Portez vos plaintes au sénat, invoquez les lois; le devoir « principal des amis n’est pas d’honorer les morts par de « vains regrets, mais de se souvenir de leurs volontés et de « remplir leursintentions. Ceux mêmes qui ne connaissaient « pas Germanieus le pleureront; et vous, vous le vengerez « si vous êtes plus attachés à ma personne qu’à ma for- « tune.

« Montrez an peuple romain ma fille, nièce du divin Au- « guste ; présentez à ses regards mes six enfants: la pitié, « qui suit ordinairement les accusés, protégera cette fois les « accusateurs ; et si les coupables prétendaient que ce crime « a été ordonné, on ne voudra pas le croire, ou | bien on ne « le pardonnera | pas. »

Tous ceux qui entouraient son lit, pressant sa main défaillante, jurèrent de le venger ou de périr : faisant approcher ensuite sa femme, il la conjura, par amour pour lui et pour ses. enfants, d’abaisser sa fierté, de se résigner aux coups de la fortune, afin de ne pas exciter contre elle une jalousie puissante et redoutable. Lui ayant tenu publiquement ce discours, on assure qu’il lui parla en secret de la. crainte et des soupçons que lui inspirait Tibère. Peu de moments après, il expira.

Sa mort répandit le deuil dans les provinces et chez les peuples voisins. Les nations et les rois le pleurèrent; nul ne se montra plus affable pour les alliés, plus humain pour les ennemis. Son regard et ses paroles imprimaient le respect;

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et attiraient l'affection. Il était populaire sans familiarité, noble et grave sans orgueil ; le souvenir de ses vertus et des éloges sincères furent la seule pompe et les seules images qui | décorèrent ses funérailles.

Le lieu dans lequel il périssait , sa beauté, son âge, le genre de sa mort, firent comparer son sort à celui d’Alexandre le Grand. L’un et l’autre, d’une race illustre, favorisés des dons de la fortune et-de la nature, à l’âge de trente ans, avaient péri, dans une-contrée étrangère, par la trahison de leurs concitoyens; mais Germanicus montrait plus de bonté pour ses amis et de'modération dans ses plaisirs. Le lien du mariage ne s'était formé qu’une fois pour lui; aucun doute ne pouvait ternir la naissance de ses enfants : il était aussi vaillant qu’Alexandre et moins téméraire. Un pouvoir supérieur l’empêcha seul de subjuguer les Germains qu’il avait tant de fois vaincus ; et, si le sort l’eût rendu le maitre de l'empire , et lui eût donné le titre et le pouvoir d’un roi, il aurait égalé promptement le héros macédonien en gloire militaire, comme il le surpassait en clémence, en tempérance et en vertus,

On voit, dans cet éloge noble et touchant, que Tacite par- ‘tageait alors l'erreur commune, et pensait qu’Alexandre était mort par le poison comme son héros.

Germanicus laissa trois fils, Néron, Drusus et Caïus, surnommé Caligula; ce prince eut aussi trois filles: il périt l'an 771 de Rome et l’an 19 de l'ère chrétienne. Ce fut dans la même année que moururent Tite - Live” ». le plus orné des historiens romains, et Ovide, le plus tendre des poûtes.

. Les juuissances de la tyrannie et t de la vengeance sont des jouissances honteuses qu’on n’ose avouer. Tibère, délivré , par le poison, du grand homme qu’il æedoutait, se voyait forcé, par l'opinion publique, de renfermer dans le fond de son-àme son horrible joie. Dès que la nouvelle de la mort du héros se répandit dans Rome, sans décrets , sans édits, les tribunaux furent abandonnés, les boutiques fermées, les

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rues désertes. On n’entendait que des sanglots et des gémissements : le peuple, voyant la vertu immolée au crime, ne crut plus à la justice des dieux; dans sa fureur, il brisa leurs images et renversa leurs autels : il ne se bornait pas aux imprécations contre Pison, il maudissait ouvertement l’empereur et Livie. L'arrivée d’Agrippine, portant les cendres de son époux , renouvela la douleur, aigrit les ressentiments : tous les vieux soldats qui avaiont servi sous Germanicus faisaient son éloge, que tous les citoyens confirmaient par leurs larmes. |

Le sénat en corps et tout le peuple reçurent aux portes de Rome la veuve de ce prince, et lui prodiguëèrent les plus

-gfands honneurs. Tibère lui-même se vit contraint de paraitre afiligé comme tous les Romains, et de payer un tribut éclatant de louanges et de regrets à sa victime.

On déposa les cendres de Germanicus dans le tombeau d’Auguste:; elles y furent portées la nuit à la lueur de mille flambeaux. Le profond silence qui régnait dans cette cérémonie funèbre fut tout à coup troublé par un cri universel: la voix du peuple et celle des soldats , quoique étouffée par leurs gémissements, faisait entendre ces seules paroles: «La « république est tombée avec Germanicus.»

Tibère, dissimulant le chagrin bien différent que lui causait ce deuil général, comblait d’éloges Agrippine, qu’il appela « l’honneur des dames romaines. »

Quoique le peuple eût fait éclater aussi violemment sa haïne contre Pison que son amour pour Germanicus , ce vil assassin, qui se croyait sûr de la protection de Tibère, osa venir à Rome ; il s’aperçut bientôt que rien n’est moins

* solide pour le crime que l’appui de la tyrannie ; Agrippine l’accusa devant le sénat de concussions, de révolte et d’empoisonnement. On écouta sa défense sans l’interrompre; mais il pouvait lire son arrêt dans les menaces du peuple et sur les traits des juges indignés : un jour il fut trouvé mort dans son lit. On lui avait vu tenir dans ses mains plusieurs lettres de Tibère ; il voulait les produire pour se justitier. Séjan,

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favori de l’empereur ; l'en .dissuada , l'amusa de vaines espérances, le fit ensuite assassiner, et ensevelit ainsi dans sa tombe affreux secret de Tibère.

L’hypocrisie devenait inutile à l’empereur ; il n’avait plus de rival à craindre, plus d’hommes puissants et vertueux qui le fissent rougir ; son masque était déchiré; la douleur des Romains avait fait éclater leur haine contre lui. N’espérant plus les tromper, il résolut de les asservir : il méprisa et haït tous les hommes, comme il se voyait méprisé et détésté par eux.

Auguste avait toujours confondu ses intérèts avec l'intérêt public : Tibère sépara les siens de État : on ne jugea plus les actions par ce qu’elles pouvaient avoir de bon ou de mauvais; elles devenaient louables ou criminelles, selon qu’elles plaisaient ou déplaisaient à l'empereur. Il priva le sénat, non-seulernent de liberté, maïs de dignité. Les sénateurs, conspirant à leur abaissement, semblaient disputer à qui porterait plus loin l’adulation: Tibère lui-même, fatigué de leur bassesse, s'écria un jour au milieu du sénat : : « O vile nation, née pour la servitude! » Sans suivre les anciennes formes, il se déclara consul, et se donha pour collègue Drusus son fils.

La mort de Germanicus avait rendu l'espoir et le courage aux Barbares: Florus, Sacrovir, excitèrent une révolte dans les Gaules. Leurs premiers succès effrayèrent Tibère;s sa lâche vieillesse craignait d’être distraite des débauches par la guerre, et de se voir foréée de reprendre les armes. Caïus Silius vainquit les rebelles ; onle paya en éloges, et le jeune Drusus, qui n’avait pas quitté Rome, eut la récompense due au vainqueur ; il fut revêtu de la puissance tribunitienne. | Tacfarinas prit les armes pour rendre àla Numidie son indépendance ; Blésus le défit en bataille rangée , et l'empereur , plus juste cette fois, permit aux légions de le saluer imperator. .

-Tibère courut, péu de temps après, un grand danger: une mäison dans laquelle il se trouvait s’écroula. Séjan, doué

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d’une force extraordinaire, couvrit le prince avec son corps; d’une main vigoureuse il écarta et soutint une colonne qui tombait sur lui. Séjan, déjà cher à son maïtre, devint son favori, et domina quelque temps le dominatenr du monde. Cet homme, audacieux et fourbe, cachait une ambition sans bornes sous le voile du zèle le plus servile. Tibère, qui Jui voyait ses propres vices, aima son image en lui , le préféra ouvertement à sa famille, l’éleva aux plus hautes dignités, lui donna le tommandemeut de sà garde, le loua en plein sénat comme le ministre le plus habile, comme le compagnon de tous ses travaux ; il permit enfin qu'on lui élevât des statues dans Rome.

Séjan aspirait à l'empire , l’existence de Drusus , fils de Tibère, lui fermait le chemin du trône; ce jeune prince, impétueux et fier, ne pouvait supporter l’insolence du favori de son père ; après une vive altercation, il l’avait insulté et frappé : Séjan, enflammé de vengeance et d’ambition, corrompit Liville, sœur de Germanicus et femme de Drusus. Parvenu à lui inspirer an amour criminel, il lui proposa de trancher les jours de son mari, afin de se mettre à l’abri de son ressentiment , et de monter tous deux sur le trône destiné à leur victime. Ce vil sédueteur sayait à quel degré d'infamie un premier pas dans le chemin du vice peut conduire, etqu’une femme passionnée devientcapabledetous lescrimes lorsqu'elle a violé le premier de ses devoirs. Liville, nièce d'Auguste, épouse de l'héritier de l'empire , et qui sentait couler dans ses veinesle noble sang de Germanicus, consentit à se déshonorer -par le plus exéerable dés forfaits ; elle promit à son amant la mort de son époux. Eudémus , son médecin , remplit ses coupables vœux; il donna un poison lent au prince, qui mourut peu de temps après.

L’aflliction de Tibère fut courte et légère : le peuple ne se trompa pas sur l’auteur de ce meurtre. Si la haine égare souvent, elle éclaire quelquefois. Le perfide Séjan travaillait.sans cesse à aigrir le caractère de son maître, à flatter son penchant pour la débauche et pour la cruauté ; chaque

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jour, effrayant sa vieillesse par des complots imagmaires, et offrant à ses désirs de nouvelles beautés et de nouvelles victimes, il le rendait odieux aux Romains et méprisable aux étrangers, minant ainsi la puissanee qu’il voulait abattre, et à laquelle il espérait succéder. . |

L'empereur, livré à ses conseils, se montrait de plus en plus soupçonneux , capricieux et bizarre. L'äge , au lieu de calmer ses passions, ne faisait qu’échauffer et mürir ses vices: jaloux de tout crédit, de toute opulence de tout mérite, on devenait coupable à ses yeux dès qu’on était estimé. Il éloignaitde Rome ceux qu’il n’osait frapper. Bientôtles emplois, qu'on donnait autrefois comme récompense , ne furent plus que des exils ; Tibère nommait des gouverneurs pour Îles bannir, des généraux pour les De de et e les perdre.

Tacfarinas se révolta de nouveau ; Dolabella le défit. “ le tua. Tibère lui refusa le triomphe, et , Sans raison comme sans pudeur, le décerna à Séjan. Toutes les villes tributaires de l’empire lui avaient envoyé des députés pour le complimenter sur la mort de son fils ; ceux d’Ilium arrivèrent un peu tard ; l’empereur les retut avec mépris, et répondit irouniquement à leurs: condoléances « qu’il partageait aussi la « douleur qu’avait dû leur causer la mort d’Hector, qui était « un excellent citoyen. »

Les enfants de Germanicus opposaient encore un obstacle à l’ambition de Séjan : les droits de leur naissance, la gloire de leur père et l'amour du peuple leur promettaient le trône. Séjan résolut de les faire périr. Agrippine les défendit lontemps par sa vigilance etparsa vertu. Quelque crédit que le favori eût acquis sur l’esprit abusé de son maître, il n’osait cependant frapper.le reste de sa famille sous ses yeux. L’artificieux ministre, l’accablant journellement d'inquiétude et d’ennui, le dégoûta de Rome et des affaires, et parvint à lui persuader de chercher une retraite paisible où il püt verser à loisir du sang à l’abri de toute vengeance, s’abandonner aux plus honteuses voluptés en échappant à la ma-

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lignité du peuple, et, loin des importunités du sénat, se livrer aux méditations qu'exigeait la sûreté de sa vie et de son pouvoir. Ainsi les favoris isolent leurs maîtres pour les gouverner , en sorte qu'ils ne voient plus que par leurs yeux et n’agissent que par leurs volontés. |

Tibère, sous prétexte de bâtir deux temples à Capoue et: à Nole, parcourut la Campanie , et se fixa enfin dans l'ile de Caprée, séjour délicieux, que le souvenir de ses débauches et de ses cruautés rendit infâme.

Les bons princes cherchent la vérité ; les faibles et les méchants n'aiment et n’écoutent que la délation : bientôt Tibère ne fut entouré que de dénonciateurs : la conduite la plus pure ne mettait pas à l’abri de ses soupçons et de ses vengeances ; on empoisonnaïit les discours les plus simples ; on accusait même le silence ; prononcer par hasard les noms de Brutus et de Cassius, c’était commettre un crime capital ; on était coupable en négligeant de sacrifier à Auguste ; on devenait suspect en le regrettant, comme s’il eût été à la fois ordonné de l’adorer et défendu de le louer. La tristesse passait pour un mécontentement dangereux, la joie pour une espérance criminelle.

Séjan répandait principalement son poison sur les actions des deux fils ainés de Germanicus, Néron et Drusus; le sénat servile, loin d’oser lui résister, secondait chement ses fureurs. Ges jeunes princes et leur mère, devenus suspects à Tibère , furent déclarés ennemis de l'État. Agrippine, éclatant en reproches, se vit bannie , outragée ; elle périt dans l’exil et dans la misère. Ses fils moururent de faim dans leur prison.

Dans ce même temps, Livie,âgée de quatre-vingt-six ans, termina ses jours ; le mépris que son indigne fils lui témoigna la punit de son orgueil et de ses trahisons. Jaloux de sa mère, l’empereur s’était opposé à tout ce que le sénat avait voulu faire pour elle; il l’abandonna totalement dans sa dernière maladie , défendit de lui rendre aucun honneur, cassa son testament, et persécuta tous ses amis.

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J1 avait donné le gouvernement de Judée à Pontius Pilatus. L'an 33, ce gouverneur livra Jésus-Christ aux Juifs, qui le crucifièrent. Tertullien, en racontant cet événement, dit que Pilate, étonné des prodiges qui suivirent la mort du Sauveur, en rendit compte à Tibère, et que ce prince ayant proposé au sénat de mettre Jésus au rang des dieux, ce corps s’y opposa. Îl ajoute que l’empereur menaça de mort tous ceux qui accuseraient les chrétiens ; mais Tertullien est le seul historien qui rapporte ce fait. La religion n’a pas besoin de fables pour se défendre, et Tibère était le prince le moins digne de connaître et de protéger un culte si moral. |

La délation, le plus funeste des fléaux, encouragée par le caractère avare , cruel et soupçonneux de l’empereur , trainait chaque jour au supplice les plus illustres citoyens. Séjan ;qui avait mis en faveur ce poison, devint enfin luimême sa victime. Tibère découvrit qu’il menaçait son trône et sa vie; effrayé de la puissance de l’ingrat qu'il avait élevé, il tremble en se décidant à le frapper : par ses ordres, plusieurs vaisseaux sont armés , afin de dérober sa tête à Séjan, si ce sujet redoutable l’emportait sur son maître, La terreur le force à prendre le langage de la bassesse ; il s'adresse au sénat en suppliant, « et implore «sa-protection pour un pauvre vieillard privé de sa fa- « mille et abandonné de tout le monde. »

La haine longtemps comprimée éclate avec fureur. On arrête Séjan ; 1l est condamné, étranglé par le bourreau, traîiné par le peuple dans les rues. Plus on avait rampé lèchement devant lui, plus on le foule aux pieds avec rage. Quand les opprimés se relèvent, ils croient effacer leur propre honte. par l’excès de leur vengeance, et.surpassent souvent l'injustice qu'ils châtient. Toute la famille de Séjan périt ; ses amis furent immolés ; Plancine partagea leur sort. La veille, la faveur de Séjan était ambitionnée par tous les Romains ; le lendemain, elle fut un crime.

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. Tibèré ne tarda pas à prouver que la mort de son ministre n’avait rien retranché de sa tyrannie; il accabla - d'impôts les provinces, s'enrichit des dépouilles de tous les princes de la Gaule, de toutes les cités de l’Asie et de la Grèce. Il confisquait les biens des riches, décinrait la noblesse, et n’épargnait pas mème ses plus lâches courtisans. Son conseil était composé de vingt personnes ; il en fit mourir dix-sept. Sa rigueur inflexible défendait de porter le deuil des condamnés. Loin de regretter les princes de sa maison, il disait « que Priam avait joui d’un grand « bonheur , celui de survivre à sa race. » Un jour on osa lui parler des périls dont la haine des Romains pouvait le menacer : « Qu'ils me haïssent, répondit-il, pourvu qu'ils ‘ « me craignent. »

Son ingénieuse barbarie se plaisait à prolonger les supplices , à en inventer de nouveaux. Une mort volontaire était à ses yeux un larcin qu’on lui faisait. Apprenant que le sénateur Carnatius venait de se tuer, il s’écria: « Coma ment cet homme m'a-t-il échappé ? » Quelquefois il ajoutait la raillerie à la cruauté. Un condammé lui demandant pour unique grâce de hâter sa mort, il lui dit: « Je « ne suis pas assez de tes amis pour t’accorder cette faa veur. »

Au milieu de ses fureurs, on voyait pourtant que les remords tourmentaient souvent son âme, et exérçaient sur lui cette vengeance secrète , profonde et terrible, dont le pouvoir le. plus absolu ne peut garantir. Un jour, demandant au sénat là grâce d’un accusé, il s'exprima en ces termes: «Les dieux et les déesses m'ont mis « dans un tel état de trouble et m'ont tellement affligé, « qu’en vous écrivant je ne sais ni pourquoi ni comment « je fais. » |

La débauche la plus excessive pouvait seule le distraire de ses cruels soucis et de ses terreurs sans cesse renaissantes. Tyran dans ses plaisirs comme dans ses supplices, il outrageait par ses violences la vertu des femmes les plus

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distinguées, immolait à ses caprices la pudeur des vierges, enlevait à leurs parents les jeunes gens dont on lui vantait la beauté, faisait prendre aux hommes le costume de faunes, aux filles celui de nymphes, et jouissait du spectacle de leur honte dans des lieux publics de prostitution qu'il avait fait bâtir.

Quelquefois il conçut le projet de revenir à Rome, s ’approcha même de la ville, mais n’osa jamais y rentrer. Usé par les vices, cassé par l’âge, il avait perdu le courage et l’habileté qui seuls, dans sa jeunesse, lui avaient tenu lieu de vertus. Les rênes de l’empire semblaient échapper à sa main défaillante et ensanglantée; sa stupeur réveilla les ennemis de Rome : les Daces s’emparèrent de la Mæsie, les Germains dévastèrent la Gaule; Artaban, roi des Par- : thes, méprisant sa faiblesse, lui enleva l'Arménie, lui reprocha ses crimes, sa lâche oisiveté, et lui conseilla d’expier la honte de son règne par une mort volontaire.

Tibère , tourmenté par la haine générale qu'il inspirait, détestait le genre humain ; on l’entendit souhaïter « que « l'univers finît avec lui. » 11 avait eu le dessein de prendre pour successeur Claudius; mais il le trouva trop imbécile, et choisit pour héritier du trône Caïus Caligula, dont les vices avaient obtenu sa faveur. « J'ai, disait-il «avec une affreuse joie, élevé en ce jeune prince un ser- « pent qui sera le fléau de Rome, un Phaéton qui embra- « sera le monde. » Caligula s’était un jour permis en sa présence des plaisanteries sur l’abdication de Sylla ; Tibère lui dit: « Tu auras tous les défauts de cet homme célèbré, « et pas une de ses vertus. »

La santé de l’empereur déclinait chaque jour. | Inaccessible aux conseils de la médecine comme à ceux de la raison, il ne voulut jamais emprunter les secours de l’art pour seconder les efforts de la nature. Sa maxime était « qu’un homme qui ne sait pas à trente ans être son pro- «pre médecin n’est qu’un imbécile. » Ses forces l’abandonnaient rapidement : un jour il perd connaissance ; on

[37-44 de J.-C.) CAÏUS CALIGULA. 199

le croit mort, la joie publique éclate; il revient à lui, l’effroi s’emparèé de tout le monde. Caligula et Macron, préfet du palais , redoutant son retour à la vie et à la vengeance, l’étouffent sous ses oreillers. 11 mourut l’an 37, à soixante-dix-huit ans ; il en avait régné vingt-deux. Le peuple furieux voulait le jeter dans le Tibre; les plus modérés demandaient qu'on l’enterrât dans le lieu destiné à la sépulture des brigands. Ce prince devait le jour à une famille illustre, dont seul il ternit la gloire. 11 descendait d’Atta Claudius, originaire de Régile, dans le pays des Sabins : sa maison fut honorée de vingt-huit consulats , cinq dictatures, sept censures, sept triomphes et deux ovations ; son riom, autrefois si respecté dans Rome , est devenu une injure même pour les tyrans.

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