CHAPITRE V
LUTTE DES PARTIS PENDANT l'aBSENCÈI DE POMPÉE
JL'Ari<«toci*af ie romaine. — La loi Gabinia avait changé les rôles des partis dans la capitale. Depuis que le général choisi par la démocratie tenait l'épée en main, son parti, ou ce qu'on appelait ai isi, était dominant dans la capitale. La noblesse était bien encore unie, et il ne sortait encore de l'opération des comices que des consuls, qui, selon l'expression des démocrates, étaient désignés dans les alcôves : les potentats eux-m:'mes ne purent dominer les élections, et détruire l'influence des vieilles familles. Mais le consulat, quoiqu'on fût arrivé à en écarter à peu près complètement les hommes nouveaux, commençait à pâlir devant l'étoile montante des magistratures militaires exceptionnelles. L'aristocratie le comprenait sans vouloir se l'avouer, et se regardait comme perdue. A l'exception de Quintus Gatulus, qui resta jusqu'à sa mort, avec une fidélité respectable, au poste peu enviable qu'il occupait comme champion d'un parti vaincu, 694 (60), on ne pourrait nommer dans les rangs de la noblesse aucun aristocrate, qui ait pris les inté. ôts de l'aristocratie avec passion et avec suite. Les hommes les plus distingués mêmes et les plus célèbres, tels que Quintus Métellus Plus et Lucius Lucullus, abdiquèrent en réalité, et se retirèrent, dès qu'ils en trouvèrent l'occasion, à leurs villas, pour oublier le forum et le sénat, en s'occupant de
jardins et de bibliothèques, de volières et de viviers. Il en arriva surtout ainsi pour la jeune génération de l'aristocratie, qui s'adonna complètement au luxe et à la liltérature, ou qui se tourna ver- le soleil levant. Un seul parmi les jeunes gi-ns fait exception : c'est Marcus Porcius Gaton, né en 659 (95), homme d'une honnôle é et d'un dévoûment rares, vl cependant une des ligures les plus bizarres et les moins réjouissantes d" ces temps si féconds en excentricités politiques. Noble et fidèle, grive dans son maintien et dans ses manières, plein de patriotisme et d'attachement à la constitution, mais esprit lent, et moralement comme intellectuellement, sans passion, il aurait pu en toute circonstance faire un bon maître des comptes à l'État. Malheureusement il tomba vite sous la puissance de la phrase, et dominé par les sentences du Portique, telles qu'elles avaient cours alors dans le m^ nde distingué, sous une forme abstraite, froide et morcelée, ou attaché à l'exemple de son arrière-grand-père, qu'il se proposait sans cesse pour modèle, il se posa dans la capitale coupable en citoyen modèle et en parangon de vertu ; pour imiter le vieux Gaton, il allaita pied et non à cheval, il ne prenait pas d'intérêt pour son argent, dédaignait les honneurs militaires, et voulait ramener le bon vieux temps, au point d'aller, comme le vieux Romulus, sans chemise. C'était une vaine caricature de son ancêtre ; le vieux paysan que la colère et la haine avaient fait orateur, qui tenait avec un égal talenl la charrue et l'épée, qui, avec sa connaissance bornée mais originale et saine des hommes, frappait le clou su:- la tête, ne ressemblait guère au jeune savant tranquille, les lèvres pleines de la sagesse des écoles, et qu'on voyait toujours un livre à la main, ce philosophe qui ne comprenait ni la guerre ni aucun travail manuel, ce rassembleur de nuages dans le royaume de la philosophie morale et
'<3e l'abstraction. Cependant il arriva à une grande situation moralf! et même politique. Dans un temps misérable et lâche, son courage et sa vertu négative imposaient : il fit école, et il y eut des gens, il est vrai, de peu de valeur, qui voulurent copier le philosophe vivant, mais qui ne parvinrent qu'à le caricaturer. Son influence politique tient aux mêmes causes. Gemme il était le seul conservateur en vue, qui, à défaut de talent et de pénétration, eût au moins de la responsabilité et du courage, et qui était prêt, mie cela fût nécessaire ou non, à compromettre sa jx-vsonne, il fut bientôt, quoique ni son âge, ni son rang, ni ses talents ne le destinassent à ce rôle, le chef reconnu du parti aristocratique. Partout où la résistance d'un seul homme résolu pouvait décider quelque chose, il atteignait son but, et, dans des questions de détail, particulièrement de financps, il rendait des services : il ne manquait aucune séance du sénat, et sa questure fît époque : tant qu'il vécut, il contrôla en détail le budget public, et vécut naturellement en guerre perpétuelle avec les fermiers des deniers publics. Au reste, ce qui lui manquait comme homme d'État, c'était tout. Il était incapable de comprendre un but politique et d'en embrasser toutes les circonstances : toute sa tactique consistait à faire front contre tous ceux qui s'écartaient du catéchisme moral et politique traditionnel de l'aristocratie, ou qui paraissaient s'en écarter, ce qui faisait qu'il travaillait souvent plus entre les mains de ses adversaires q!ie de ses partisans. Dan Quichotte de l'aristocratie, il prouvait par ses moeurs et par ses actions qu'il y avait bien encore une aristocratie, mais que la politique aristocratique n'était plus qu'une chimère.
IDisfsensions tiémocratiques. — La lutte avec 'otte aristocratie promettait peu d'honneur. Gepen-
198 HISTOIRE ROMAINt
dant les attaques de la démocrati contre rennemi vaincu ne cessèrent naturellement pas. Gomme les soldats du train qui se jettent sur leur camp après qu'il est pris, la meute populaire se précipitait sur la noblesse renversée, et la surface de la politique paraissait au moins fort agitée par les troubles. La multitude s'y mettait avec d'autant plus de goût que Gains César la tenait en bonne humeur, par la splendeur de ses jeux publics, 689 (65), où tout, même les cages des bêtes féroces, était d'argent massif, et surtout par une libéralité qui était d'autant plus princière qu'elle ne reposait que sur des dettes. Les attaques contre la noblesse étaient de nature diverse. On trouvait des matériaux précieux dans les fautes du gouvernement oligarchique ; des hommes d'État libéraux ou soi-disant libéraux, comme Gaius Gornélius, Aulus Gabinius, Marcus Cicéron, continuaient h dévoiler systématiquement les scandales les plus graves de ce gouvernement, et faisaient des propositions pour les réprimer. Le sénat, qui remettait habituellement les audiences aux ambassadeurs étrangers, reçut un ordre de les fixer à certain jour. Les emprunts faits à Rome par ces ambassadeurs furent réglés sans réclamation : c'était le seul moyen de mettre un terme aux corruptions qui étaient à l'ordre du jour dans le sénat, 687 [Ql). Le droit du sénat de se dispenser des lois en certaines circonstances tut restreint, 687 (67) et on supprima l'abus par lequel tout Romain distingué qui avait des affaires dans une province se faisait donner parle sénat le titre d'ambassadeur romain, 691 (63). On aggrava les peines contre la corruption électorale et la captation, 681-687 (73- 67). Get abus n'avait fait que s'accroître, parce qu'on essayait de faire rentrer dans le sénat, par une réélection, les individus qui en avaient été exclus. On exprima dans la loi ce qui jusque-là avait simplement été
entendu de soi-même, que les juges seraient obligés de rendre justice selon les règles établies par eux, à la manière romaine, à leur entrée en charge, 687 (67). On travailla surtout à compléter la restauration démocratique et à mettre en avant les idées principales du temps des Gracques, en les accommodant aux temps. L'élection des prêtres par les comices, telle que Cnseus Domitius l'avait établie, et Sylla abolie, fut rétablie par un ordre du tribun du peuple Titus Labiénus, en 691 (63) On comprit bien combien il manquait encore au rétablissement des lois sur les céréales décrétées par les Gracques, pour qu'elles reçussent toute leur extension, mais on se donna secrètement le mot pour qu'il fût entendu que, vu la différence des circonstances, vu la délresse du trésor public et l'augmentation du nombre des citoyens romains, le rétablissement était absolument impraticable.
Tran*«padans. — Dans la contrée entre le Pô et les Alpes, on entretint avec soin Tagitation pour la concession de l'égalité aux Italiotes. Dès 686 (68) Gaius César voyagea de lieu à lieu dans ce but ; en 689 (65) Marcus Crassus fit, comme censeur, la proposition de mettre immédiatement les Italiotes sur la liste ; son collègue s'y opposa ; dans les censures suivantes, on semble avoir renouvelé régulièrement cette tentative. De même qu'autrefois Gracchus et Flaccus avaient été les patrons des Latins, les chefs actuels de la démocratie se présentèrent comme protecteurs des Transpadans, et Gains Pison, consul en 687, eut à se repentir d'avoir eu à faire avec un de ces clients de César et de Crassus. Au contraire, ces chefs démocratiques paraissaient fort peu disposés à appuyer l'égalisation politique des affranchis : le tribun du peuple Caius ManiUus qui, dans une assemblée peu nombreuse,
avait voulu renouveler la loi Sulpicia ou le droit de vote des airranchis, 31 déc. 687 (67), fut aussitôt désavoué des hommes principaux de la démocratie, et la loi fut cassée dans le iénat le jour même où elle fut promulguée avec l'approbation des chefs. Ce fut dans le même instant qu'on éloigna de la capitale, par décret du peuple, en 689 (65), tous les étrangers qui ne possédaient ni le droit de cité latine, ni le droit de cité romaine. On voit que la contradiction interne de la politique des Gracques, qui consistait à lutter pour faire entrer les exclus dans le cercle des privilégiés, et à combattre d'autre part les droits exclusifs des privilégiés, avait également passé à leurs successeurs : tandis que César et ses partisans voulaient donner le droit de cité aux Transpadans, ils donnaient d'autre part leur approbation à l'exclusion des affranchis et à la suppression barbare de la concurrence que le commerce de la Grèce et de l'Orient faisait en Italie aux Italiotes.
Procès poutre Rahlritis. — Ce qui est caractéristique, c'est la manière dont, la démocratie conduisait les comices par rapport à la compétence des tribunaux criminels. Sylla ne les avait pas proprement supprimés, mais ils avaient été abolis en fait par l'instruction des jurys de haute trahison et de meurtre, et aucun homme sensé ne pouvait songer au rétablissement d'un système qui était devenu impraticable bien avant le temps de SylIa. Mais comme l'idée de la souveraineté du peuple semblait contenir au moins en principe une reconnaissance de la compétence des citoyens en matière pénale, le tribun du peuple, Tilus Labiénus, appela en justice, en l'année 691 (63), le vieillard qui, trente-huit ans auparavant, avait tué 3U passait pour avoir tué Saturninus, et le cita devant le môme tribunal criminel, si la chronique est
véridique, queie roi Tullus avait institué pour juger Horatius coupable du meurtre de sa sœur. Le criminel était un certain Gaius Rabirius, qui, s'il n'avait pas tué Saturninus, avait du moins fait parade à la table des grands de la tête du tribun, et qui était, de plus, célèbre parmi les propriétaires de l'Apulie pour sa dureté et sa férocité. Il n'était pas dans l'intention , sinon de l'accusateur lui-même, au moins des hommes habiles qui étaient derrière lui, de laire mourir sur la croix le malheureux ; on laissa volontiers le sénat adoucir la forme de l'accusation, et l'assemblée du peuple qui fut réunie pour le jugement du coupable fut dissoute sous un prétexte quelconque, et toute la procédure fut mise à l'écart. Cependant cette conduite avait affermi ]es deux palladium de la liberté romaine, le droit de provocation des citoyens et l'inviolabilité des tribuns du peuple, et le corps du droit démocratique avait été amélioré
Attaques personnelleSc — La réaction démocratique agit avec plus de passion encore dans les questions personnelles, quand elle le put ou l'osa. Elle y fut encouragée par l'habileté avec laquelle on évita de rendre les biens confisqués par Sylla à leurs anciens possesseurs, pour ne pas se brouiller avec des alliés, et ne pas entrer en lutte avec les intérêts matériels. Le rappel des émigrés était lié trop intimement avec cette question pour ne pas paraître également inopportun On fit au contraire de grands efforts pour rendre aux enfants des proscrits les droits politiques qui leur avaient été enlevés, 691 (63), et les chefs de parti du sénat furent continuellement l'objet d'attaques personnelles Gaius Cnseus Memmius fit en 688 à Marcus Lucullus un procès de tendance. On fit attendre à son illustre frère le triomphe aux portes de la capitale pendant trois ans, 688-691 (66-63). Quin-
~^ HTgTOmS ROMAINE
tus R-x et Quintus Mélellus, le conquérant d« la^ Crele, furent également insultés. Une chose qui flt encore plus d'effet, c'est que le jeune chef de la démor ciatie, Gaïus César osa disputer le souverain pontificat aux deux hommes les plus distingués de la no-, blesse OuintusCatulas et Publius Servilius. le vainqueur d Isaura, et prendre le pas sur eux auprès des citoyens l.es hénLiers de Sylla. particulièrement son fils Faustus se virent u^cnacés d'une attaque en resti- I tution des deniers publics que le régent s'était appropriés. Ou parla du renouvellement de l'appel au peupie de l'année 664 (90) en vertu de la loi Varia On poursuivit avec plus de persistance les individu^" qui avaient pris part aux exécutions de Sylla Quand le questeur Marcus Caton, l'homme respectable par excellence, menaçait de leur faire rendre les primes
lli^la^'"''! ^^ f T''' ^^"^""'^ ^'^'^^^^ «^evé h l'État, 689 (65) Il ne faut pas s étonner si l'année suivante Caïus César, président d'un tribunal criminel, considérait comme nulles les clauses de l'ordonnance de bylla, qui laissait passer sans punition le meurtre d'un proscrit, et fît paraître devant les juges les plus illustres parmi les satellites de Svlla, Lucius Catihna, Lucius Bellienus, Luc.us Luscïus, et qui furent condamnés pour la plupart.
Bébabilifalion de Sntarninus et de Uari»H. — Enfin on ne cessait pas de nommer publir quement les héros et les martyrs de la démocratie, et de c^Mebrer leur souvenir. Nous avons déjà raconté comment Satuminus fut réhabilité par le procès intente à son meurtrier. Mais un nom qui avait un bien autre retentissement, c'était celui de Marius, qui avait fait autrefois battre tous les cœurs ; et il se trouva que le môme homme à qui l'Italie devait sa délivrance des Barbares du Nord était l'oncle du chef actuel de la
iémocratie. La multitude avait applaudi, lorsque, en 386(68), on tit promener aux funérailles de la veuve de Marins les images vénérées du héros. Mais lorsque, trois années après, les statues triomphales que Manus avait élevées au Gapitole et que iSyila avait renversées reparurent un matin, sans qu'on s'y attendît, à leur ancienne place, dans tout l'éf^lat de l'or et du marbre, les invalides des guerres des Cimbres et d'Afrii[ue, les larmes aux yeux, uocoururent pour voir l'image chérie de leur générai, et le sénat n'osa pas, en face des masses enthousiastes, enlever les trophées qu'une main habile avait rétablies en dépit des lois.
Inutilité des siiceès déiMocpatî«i.wes. —
Cependant toutes ces pa->sions et ces hames, quelque 'omit qu'elles tissent, ne devaient être considérées au point de vue politique que comme étant de très médiocre importance. L'oligarchie était vaincue, la démocratie tenait le gouvernail. Petit? et infimes se hâtaient de venir donner un dernier coup de pied à l'ennemi prosterné ; mais les démocrates avaient leurs idées politiques et leur culte des principes ; leurs doctrinaires ne voulaient pas s'arrêter jusqu'à ce que tous les privilèges de la communauté eussent été rétablis, -et se rendaient même par là ridicules, comme de vrais légitimistes; on le comprend et cela était indifférent. Mais en somme l'agitation était sans but, et on voit combien les chefs du mouvement manquaient d'objet, lorsqu'on les voit s'appliquer à des choses mesquines ou à des détails. Il n'en pouvait être autrement.
Collision imminente entre les démocrates et Pompée. — Dans la lutte contre l'aristocratie, l'es démocrates étaient restés vainqueurs, mais ilavaient encore à passer par l'épreuve du feu, nor
^y^ HISTOIRE ROMAINE
contre l'ennemi, mais confro les alliés tromphants auxquels ils devaient la victoire dans la lutte avec l'aristocratie, et auxquels ils avaient dû confier une puissance militaire et politique exceptionnelle, ne pouvant la leur refuser. Il fallait encore se débarrasser du vainqueur de l'Orient et du roi des mers • combien de temps encore girderait-il le pou.oirJ quand comptait-il regarder la guerre comme terminée' lui seul pouvait le d're; car, comme toute autre chose' le nàoment de son retour en Italie était entre ses mains. Les partis de Rome attendaient et se reposaient. Les nobles voyaient avec une indifférence relative le retour du général redouté ; ils n'avaient rien à perdre et avaient tout à gagner par la rupture entre Pompée et la démocratie, rupture qui leur paraissait imminente. Au contraire, les démocrates, tourmentés d'une attente pénible, cherchaient, pendant le répit que leur laissait l'absence de Pompée, à établir une contre-mine contre l'explosion menaçante. Ils se rencontraient en cela avec Grassus, à qui il ne restait plus pour s'opposer à un rival nécessaire et détesté qu'à se lier plus étroitement qu'auparavant avec la démocratie. Dès la première coalition. César et Crassus, comme étant les plus faibles, s'étaient rapprochés ; les mlérêts et le danger communs resserrèrent l'alliance que le plus riche et le plus endetté des Romains contractèrent ensemble. Tandis que publiquement les démocrates désignaient' le général absent comme la tête et l'orgueil de leur parti, et paraissaient diriger tous leurs traits contre l'aristocratie, on travaillait en secret contre Pompée, et les tentatives de la démocratie pour se dérober à la dictature militaire menaçante ont historiquement une bien plus haute importance que l'agitation bruyante contre la noblesse, qui ne servait la plupart du temps que de masque. Cette agitation, il est vrai, travaillait dans l'obscurité;
ci nos traditions ont peine à porter la lumière ; car ion seulement les contemporains, mais encore les rénérations suivantes, avaient leurs raisons pour eter un voile sur cette époque. La puissance militaire le pouvait trouver d'échec que dans une autre puisîance militaire. L'intention des démocrates était, à l'exemple de Marins et de Ginna, de s'emparer des rênes do l'État, et de confier à un de leurs chefs soit la conquête de l'Egypte, soit le gouvernement de l'Espagne ou une magistrature semblable, ordinaire ou extraordinaire, afin de trouver en lui et en son armée un contre-poids contre Pompée et son armée, ils avaient besoin pour cela d'une révolution, qui paraissait ostensiblement dirigée contre le gouvernement, mais qui, dans le fait, devait atteindre Pompée comme étant le monarque désigné ; et pour effectuer cette révolution, la conjuration fut en permanence à Rome, depuis la promulgation de la loi Gabinia-Manilia jusqu'au retour de Pompée, en 688-92 (66-o2). La capitale était dans une situation pénible ; le découragement des capitalistes, les suspensions de paiements, les banqueroutes journalières, étaient les avantrcoureurs des troubles imminents qui devaient renverser complètement la situation des partis. Le complot de la démocratie, qui était dirigé contre le sénat et contre Pompée tendait à les rapprocher 1 un de l'autre. Mais la démocratie, tandis qu elle s efforçait d'opposer à la dictature de Pompée celle d un homme qui lui était plus agréable, contribuait à reserver pour son compte la régence militaire, et chassait en fait le diable par Belzébuth : entre ses mains, les questions de principes n'étaient que des questions de personnes.
AlUancc des démocrates et des anarchistes. — L'ouverture de la révolution complotée par
les chefs de la démocratie, devait être le renvoTsement du gouvernement élabli au moyen d'une insurreclion fomentée à Rome par des conjurés démocrates. La situation morale des rangs les plus infimes comme les plus élevés de la société de Rome y prêtait d'une manière déplorable. Il n'est pas nécessaire de rappeler ici quelles étaient les occupations du prolétariat libre et servile dans la capitale. Le mot d'ordre était déjà que les pauvres pouvaient seuls défendre les pauvres: on était amené ainsi à l'idée de constituer en puissance organisée la masse des pauvres, à l'exemple de l'oligarchie des riches, et au lieu de se laisser tyranniser, on voulait jouir au contraire de la tyrannie. Mais de semblables pensées trouvaient de l'écho dans le cerveau de la jeunesse aristocratique. Le genre de vie de la capitale épuisait non seulement les patrimoines, mais encore les forces du corps et de l'esprit. Ce monde élégant tout occupé de frisures, de barbes et de manchettes à la mode, quelque entrain qu'il montrât à la danse et au jeu de la cithare, et à la coupe de vin, cachait cependant en lui un abîme effroyable de décadence morale et économique, de désespoir plus ou moins dissimulé et de résolutions insensées et puériles. Dans les cercles, on causait souvent du retour des temps de Ginna avec leurs proscriptions et leurs confiscations, et de l'abolition du registre des créanciers : il ne manquait pas de g^ns, même de naissance distinguée et de condition proéminente, qui n'attendaient qu'un signal pour tomber comme une bande de brigands sur la société des citoyens et pour refaire par le pillage leur patrimoine épuisé. Là où il se forme une bande, elle trouve bientôt un chef; il ne manquait pas d'hommes qui se proposaient en cette qualité. L'ancien préteur Lucius Catilina et le questeur Cnœus Pison se distinguaient entre leurs compagnons, non seulement parleur nai»-
■«sntje et leur rang élevé, mais ils avaient brûlé leurs ■Wsseaux et imposaient à leurs associés par leur audace comme par leurs talents. Gatilina était un des plus audacieux parmi les audacieux. Ses déportements appartiennent à un acte d'accusation et non à l'hisLoire ; mais son extérieur, son visage pâle, son air effaré, sa démarche tantôt indolente, tantôt précipitée, trahissaient les annales peu respectables de son passé. Il possédait à un haut degré les qualités qui devaient être recherchées dans le chef de pareilles bandes : la capacité de jouir de tout et de tout supporter, le courage, le talent militaire, la connaissance des hommes, l'énergie du crime, et cette pédagogie épouvantable du vice, qui entraîne les faibles à la faute et de la faute au crime.
Avec de pareils éléments, les hommes qui avaient de l'argent et de l'influence politique pouvaient aisément organiser une conspiration contre l'ordre de choses existant. Gatilina, Pison et ses pareils entrèrent résolument dans tous les plans qui comprenaient les proscriptions et l'exemption des dettes ; ce dernier était particulièrement irrité contre l'aristocratie, parce que celle-ci n'avait pas permis que cet homme méprisé et redoutable fût revêtu du consulat. Lui qui, jadis, avait, comme satellite de Sylla, fait la chasse aux proscrits avec une bande de Celtes, et qui avait tué entre autres de sa propre main son beau-frère accablé d'années, il se montrait maintenant disposé à rendre les mêmes services au parti opposé. Une alliance secrète fut conclue. Le nombre des individus qui y adhérèrent doit avoir dépassé quatre cents : elle comptait des alliés dans tous les pays et dans toutes les cités d'Italie ; on comprend qu'une insurrection qui avait sur son drapeau la promesse de l'abolition des dettes devait, dans un pareil temps, voir se ranger autour d'elle de nombreuses recrues sorties des rangs de la jeunesse dissolue.
EjC premier plnzi «le couspiration échoue.
— En décembre 688 (66), raconte-t-on, les chefs de l'union crurent avoir trouvé l'occasion favorable pour éclater Les deux consuls élus pour l'année 689 ;65), Cornélius Sylla et Publius Antonius Paetus, avaient été peu auparavant convaincus de corruption électorale, et, par suite, d'après le texte de la loi, leurs prétentions à la souveraine magistrature se trouvaient annulées. Tous deux accédèrent à l'union. Les conjurés leur promirent de leur procurer le consulat par la force et de s'assurer par là la possession de la magistrature souveraine. Le jour où les nouveaux consuls devaient entrer en charge, le 1" janvier 689 (65). la curie devait être envahie par des gens armés désignés, et qui prodameraient Sylla et PaBtus consuls, après avoir cassé le jugement légal qui les avait condamnés. Grassus devait ensuite recevoir la dictature, avec César pour maître de la cavalerie, sans doute pour mettre sur pied une force militaire imposante, tandis que Pompée était au loin occupé dans le Caucase. Chefs et soldats étaient avertis et prêts. Gatilina attendait le jour désigné dans le voisinage du sénat, et le signe convenu qui devait être donné par César averti par Crassus. Mais il l'attendit en vain; Crassus manqua à la séance décisive du sénat, et l'insurrection projetée ne put avoir lieu. On avait comploté pour le 5 février un plan de massacre encore plus étendu ; mais il échoua également, parce que Catilina donna le signal trop tôt, avant que tous les bandits désignés se trouvassent prêts. Le secret fut ébruité. Le gouvernement n'osa pas dénoncer ouvertement la conspiration, mais il fit garder les consuls menacés et oppo-a à la bande des conspirateurs une bande payée par le gouvernement. Pour éloigner Pison, on fit la proposition de l'envoyer comme questeur avec les fondions de préleur dans l'Espagne citérieure ; Crassus entra
jdans ce plan dans respéraace qu'il arsurerait à l'injsurrection les ressources de cette province importante. |Dos propositions qui allaient plus loin furent arrêtées ipar ]es tribuns.
I Ainsi parle la tradition qui répète évidemment la |version courante dans les cercles du gouveraement, |et dont l'authenticité doit être maintenue à défaut id'nutre contrôle. En ce qui concerne le point principal, la participation de César et de Grassus, on ne peut en accepter pour preuve le témoignage de leurs ennemis politiques. Mais leur conduite publique dans ces circonstances est singulièrement d'accord avec les plans secrets auxquels cette tradition les associe. Grassus, qui était censeur à cette époque, fît en cette qualité la tentative d'inscrire les Tranipadans sur la liste des citovens, et c'était là un commencement de révolution. Une chose plus remarquaiole encore, c'est que Grassus voulut faire entrer dans le cours de sa censure, l'Egypte et Ghypre dans le domaine romain, et que Gésar, à la même époque, fit proposer aux citoyens par un tribun de l'envoyer en Egypte, pour rétablir le roi Ptolémée, chassé par les Alexandrins. Ces machinations sont d'accord avec les accusations des adversaires. On ne peut rien affirmer de certain ; mais la plus grande vraisemblance est que Gésar et Grassus avaient conçu le projet de s'emparer, pendant l'absence de Pompéa, de la dictature militaire ; que l'Egypte avait été prise comme base de cette puissance militaire démocratique, enfin, que la tentative d'insurrection de 689 it)5) avait été destinée à réaliser ces projets, et que Gatilina et Pison étaient les outils dont devaient se ser\'ir Grassus et Gésar.
Reprise de la conspiration. — i Un moment la conjuration sembla tenue en échec. Les élections pour 690 (64) eurent lieu sans que Grassus et Gésar
renouverassent leur tentative de s'emparer du consulat : peut-être la raison en fut-elle qu'un parent du chef de la démocratie, Lucius César, un homme faible et souvent employé comme instrument par son parent, obtint cette fois le consulat. Cependant les nouvelles d'Asie arrivaient coup sur coup. Los affaires d'Asie Mineure et d'Arménie étaient complètement arrangées. Les généraux de la démocratie disaient bien que la guerre d Mithridate pouvait être considérée comme finie dès que le roi était pris, et qu'il était nécessaire de commencer la chasse à courre autour de la mer Noire, et avant tout de demeurer loin de la Syrie.
Pompée, sans s'occuper de ces bavardages, était sorti de l'Arménie au printemps de 690 (64), et avait marché sur la S^Tie. Si l'on voulait faire de l'ÉgypIe le quartier général de la démocratie, il n'y avait pris de temps à perdre ; autrement Pompée pouvait arriver en Egypte avant César. La conjuration de 688 (66;, qui n'avait été combattue que par des mesures de répression molles et insuffisantes, se renouvela, lorsque les élections consulaires pour 691 (63) arrivèrent. Les personnes étaient les mêmes, et le plan n'était pas sensiblement altéré. Les chefs du mouvement se retirèrent sur l'arrière-plan. Ils présentaient cette fois au consulat Catilina et Caius Antonius, le jeune fils de l'orateur, un fils du général /jui avait été rappelé de Crète; Antonius, autrefois partisan de Sylla comme Catilina, et, comme celui-ci, appelé, quelques années auparavant, par le parti démocratique, devant un tribunal, et chassé du sénat. Au reste, homme mou, sans importance, nullement propre à faire un chef de parti, banqueroutier, se prêtant facilement aux desseins des démocrates, au prix du consulat et des avantages qui y étaient attachés. Les chefs de la conjuration voulaient, au moyen de ces
consuls, s'emparer du gouvernement, prendre comme otages les fils de Pompée, qui étaient restés en arrière dans la capitale, et armer, en Italie et dans les provinces, contre Pompée. A la première nouvelle du coup frappé dans la capitale, le gouverneur Gnseus Pison devait lever l'étendard de l'insurrection dans l'Espagne citérieure. Les communications avec lui ne pouvaient avoir lieu par mer, parce que Pompée y dominait : on comptait pour cet office sur les Transpadan»-, les anciens clients de la démocratie, parmi lesquels elle avait de nombreux partisans, et qui, naturellement, auraient voulu avoir le droit de cité : à eux se joignaient diverses peuplades celtiques. Les fils de cette conspiration s'étendaient jusqu'à la Mauritanie. Un des conjurés, le marchand en gros romain, Publius Sittius de Nucéria, obligé d'éviter l'Italie à cause de circonstances financières, avait levé en Mauritanie et en Espagne une bande de gens sans aveu, et s'était dirigé comme chef de cette bande vers l'Afrique occidentale, où il avait des relations de commerce.
Élections consulaires. — Le parti rassembla toutes ses forces pour la lutte électorale. Crassus et César réunirent leur argent propre ou emprunté et leurs alliances pour assurer le consulat à Catilina et à Antoine : les compagnons de Catilina firent tous leurs efforts pour mettre aux affaires l'homme qui leur promettait les charges et les pontificats, les palais et les propriétés de leurs adversaires, et avant tout la libération de leurs dettes, et qu'on savait disposé à tenir sa parole. L'aristocratie courait un grand danger, principalement parce qu'elle ne pouvait opposer une candidature. Il était évident que le candidat risquait sa tête, et on n'était plus au temps oîi le poste du danger attirait le citoyen : la peur l'emportait sur
Yi. — lu
l'ambition même. La noblesse se contenta défaire une faible lenlative pour réprimer la corruption électoî-ale. en présentant une nouvolle loi, qui fut écartée par l'intercession des tribuns du peuple : elle porta ses voix sur un candidat qui ne lui plaisait pas, mais qui, du moins, était irréprochable : c'était Marcus Cicéron, qui était notoirement un louvoyeur politiqu'^.. Habitué à coqueter tantôt avec la démocratie, tantôt avec Pompée, tantôt, avec un peu plus d'éloignement, avec l'aristocratie ; défendant tout accusé influent sans distinction de personne ou de parti, car il comptait Catilina parmi ses clients, il n'était proprement d'aucun parti, ou, ce qui est à peu près la même chose, il était du parti des intérêts matériels, qui dominait dans les tribunaux et qui voyait avec bienveillance l'homme d'affaires éloquent et le compagnon poli et spirituel. Il avait assez d'alliances dans la capitale et dans les provinces, pour avoir une chance contre le candidat de la démocratie, et comme la noblesse, quoique à contre-cœur, et les pompéiens votaient pour lui, il fut élu avec une grande majorité. Les deux candidats de la démocratie eurent beaucoup de voix ; Antonius, dont la famille était plus connue que celle de son concurrent, en eut un peu plus. Cette circonstance ruina l'élection de Catilina , et sauva Rome d'un second Cinna. Un peu auparavant, Pison, à l'instigation, dit-on, de son ennemi politique et personnel Pompée, avait été assassiné en Espagne par son escorte d'indigènes. 11 n'y avait pas à se préoccuper du consul Antonius. Cicéron rompit le lien qui l'attachait à la conjuration, avant qu'ils fussent entrés tous deux en charge, en renonçant aux provinces consulaires qui lui étaient échuos par le sort, et en abandonnant à son collègue accablé de dettes le gouvernement productif de la Macédoine. Ainsi les préliminaires essentiels de la conjuration étaient déjoués.
IVouTcauTc projets des conjurés. — Sur ces
entretaites, les affaires d'Asie se présentaient d'une manière encore plus défavorable pour la démocratie. L'organisation de la Syrie marchait à grands pas : on avait fait à Pompée, d'Egypte, des propositions pour qu'il s'y rendît et soumit la contrée à Rome ; on devait craindre que Pompée ne s'emparât de la vallée du Nil. Ce fut alors que César tenta de se faire renvoyer en Egypte par le peuple, pour aider le roi contre SCS sujets indociles; il ne réussit pas, paraît il, à intéresser ni les grands ni les petits contre Pompée. Le retour de Pompée et la catastrophe vraisemblable approchait tous les jours. Quoique la corde en eût été souvent rompue, on devait encore essayer de tendre l'arc. La ville était dans la consternation : les conférences journalières des chefs du mouvement prouvaient qu'il y avait encore quelque chose sur le métier. Ce que c'était, on le sut bientôt, lorsque les deux tribuns du peuple entrèrent en charge, et que l'un d'eux (10 décembre 690(64), Publius Servilius Rullus, apporta une loi agraire qui devait donner aux chefs des démocrates une situation semblable à celle que Pompée avait eue par suite de la proposition Gabinia- Manilia. Le but nominal était la fondation de colonies en Italie, et le sol de ces colonies ne devait pas êlre formé par des expropriations : tous les droits passés existants devaient être garantis, et les occupations illégales des derniers temps devaient être transformées en droit de propriété. Il n'y avait que le domaine de Campanie donné à bail qui devait être morcelé et colonisé ; dans les autres, le gouverneur devait acheter selon les voies ordinaires la terre destinée aux assignations. Pour se procurer des soumisfsionnaires à cette opération, le reste de la terre domaniale d'Italie, et surtout hors de l'Italie, devait êtfe mis en vente successivement : particulièrement
les biens affectés à l'ancienne table royale de Macédoine, la Ghersonèse de Thrace, la Bithynie. le Pont, CyK'ne, plus les territoires des villes que le droit de la guerre avait livrées entièrement aux Romains en Espagne, en Afrique, en Sicile, en Grèce, en Gilicie. On devait également mettre en vente tout ce que l'État avait acquis depuis l'an 666 (88) en biens meubles et immeubles, et dont il n'avait pas encore disposé ; surtout en ce qui concernait l'Égyple et Chypre. Ce fut dans le même but que toutes les communautés sujettes, à l'exception des cités de droit latin et des villes libres, furent accablées de contributions et de dîmes. On destina également à ces achats le produit des présents des nouvelles provinces , à partir de 692 (62), et le rachat du butin qui n'avait [as été employé légalement ; cette disposition s'appliquait aux nouvelles sources d'impôts que Pompée venait d'ouvrir en Orient et à l'argent public qui se trouvait entre les mains de Pompée et des héritiers de Sylla. Pour l'exécution de ces mesures, on devait nommer des dizoniers investis d'une juridiction et d'un imperium particuliers, qui devaient rester en charge cinq ans, et qui devaient s'entourer de deux cents acolytes choisis dans l'ordre des chevaliers. On ne devait, pour le choix des dizeniers, prendre en considération que les candidats qui se produisaient personnellement, et, comme pour les élections sacerdotales, il ne devait y avoir que seize districts électoraux tin^s au sort sur les trente-cinq qui existaient. Il n'était pas difficile de discerner qu'en cherchait à constituer dans ces collèges de dizeniers une puissance modf^léc sur celle de Pompée, mais avec une nuance moins militaire et plus démocratique. On avait besoin t\e la puissance judiciaire pour décider la question égyptienne, de la puissance militaire pour armer coiilre Pompée ; la clause qui défendait l'éleclion d'ua
absent excluait Pompée, et la restriction des cercles électoraux, ainsi que la manipulation des tirages au sort devaient faire tourner l'électeur dans le sens de la démocratie.
Cependant cette tentative manqua complètement son hut. La multitude, qui trouvait plus commode de se faire mesurer son blé tiré des magasins publics à l'ombre des halles romaines que de travailler elle-même à la sueur de son front, reçut la proposition avec beaucoup d'indifférence. Elle sentit bientôt que Pompée n'accepterait jamais une proposition aussi blessante pour lui et qu'il ne pouvait être bon de s'allier à un parti qui, dans son embarras, s'abandonnait à des desseins excentriques. Dans des circonstances pareilles, il n'était pas difficile au gouvernement de faire échouer la proposition. Le nouveau consul Gicéron saisit cette occasion d'employer son talent à donner au parti vaincu le dernier coup ; avant que le tribun qui était tout prêt déclarât son intercession, le moteur de la proposition la retira lui-même. La démocratie n'avait rien gagné, si ce n'est d'apprendre avec peine que la multitude, par amour ou par crainte, était encore attachée à Pompée, et que toute proposition échouerait si le public la regardait comme dirigée contre Pompée.
Préparatifs des anarcbitstes en Étrnrie.
— Fatigué de ces agitations inutiles et de ces plans sans résultat, Gati]in:i résolut de donner aux affaires une tournure décisive, et de finir une fois pour toutes. Il voulut commencer ses préparatifs de guerre civile. Feesula (Fiesole), ville très forte de l'Élrurie, celte contrée de misérables et de conspirateurs, et qui avait été quinze ans auparavant le centre de l'insurreciion do Lépide, fut de nouveau désignée comme quartier générai du soulèvement. C'est là qu'eurent lieu les eu-
21 ô HISTOIRE ROMAINE
vois d'argent, fourni particulièrement par les dames nobles de la capitale : c'est là qu'on rassembla les armes et les soldats ; un vieux général de Sylla.Caius Marlius, brave et libre de scrupules comme un lansquenet, y prit le commandement, en faisant sur d'autres points de l'Italie des préparatifs semblables quoique moins étendus. Les Transpadans étaient tellement agités qu'ils n'attendaient qu'un signal pour s'insurger. Dans la contrée du Bruttiura, sur la côte orientale d'Italie, à Capoue, où se rassemblaient de partout de grandes troupes d'esclaves, une seconde insurrection servile comme celle de Spartacus paraissait imminente. Dans la capitale même, il se préparait quelque chose : quand on voyait la mine conûante avec laquelle les débiteurs paraissaient devant le préteur urbain, on devait penser aux scènes qui avaient précédé le meurtre d'Asellio. Les capitalistes étant dans une inexprimable angoisse, il parut nécessaire de défendre plus expressément les exploitations d'or et d'argent et de surveiller la multitude de la capitale. Le plan des insurgés était, au momeiit des élections consulaires de 69i (62) auxquelles Catilina se présentait, d'assassiner le consul qui les surveillerait, ainsi que ceux qui devaient lui succéder, et d'assurer à tout prix l'élection de Catilina, d'amener au moment donné de Fésule et des autres points de réunion des troupes armées contre la capitale, et de briser par elles la résistance.
IVouTcl insaccès de Catîlinn. — Cicéron, par ses agents et ses agentes, étant informé rapidement et exactement du dessein des conjurés, dénonça la conjuration le jour de l'élection 20 octobre), en plein sénat et en présence de ses principaux chefs. Catilina ne se laissa pas décourager : il répondit tranquillement <iue si le choix des électeurs tombait sur lui, un grand
parti sans tête opposé à un petit parti de pauvres têtes ne manquerait pas longtemps de chef. Cependant, comme on n'avait pas de preuve irrécusable du complot, on ne pouvait attendre de l'angoisse du sénat d'autre mesure que la sanction des lois d'exemption présentées par les magistrats selon la forme ordinaire (21 octobre). La bataille électorale approchait, car c'était cette fois plutôt une bataille qu'une élection: Cicéron s'était fait une garde du corps avec des jeunes gens choisis surtout dans la classe des marchands, et ce furent ces hommes aussi qui, le 28 octobre, jour auquel le sénat avait ajourné les élections, remplirent le Champ de Mars et y dominèrent. Les conjurés ne purent ni massacrer le consul qui conduisait les éleo tions, ni décider les élections en leur faveur.
Ij'insurrection éclate en Efrurîe. — Sur ces
entrefaites, la guerre civile avait commencé. Le 27 octobre, Gains Manlius avait planté l'aigle romaine auprès de Fésule, et l'armée de l'insurrection devait s'y réunir (elle venait des soldats de Marins et de la guerre des Gimbres), et les brigands appelés des montagnes ainsi que les populations devaient également s'y rallier. Sa proclamation promettait, suivant les vieilles Iraditions du parti populaire, la délivrance du fardeau des dettes et l'adoucissement de la loi des créanciers, qui, lorsque le montant de la dette dépassait la totalité des biens, autorisait encore la perte de la liberté pour le débiteur. Il semble que la clique de la capitale, en se donnant comme l'héritière légitime des vieux paysans plébéiens, et en livrant bataille sous les aigles illustres de la guerre des Gimbres, voulût souiller non seulement le présent mais le passé de Rome. Cependant cette levée de boucliers échoua encore; dans les autres lieux de réunion, la conjuration ne dépassa pas la réunion des
armes et les rassemblements secrets, parce qu'il manquait partout des chefs résolus.
Mesures répressives du gouvernement. —
Cp fut un bonheur pour le gouvernement. Car quoique la guerre civile eût été annoncée ouvertempnt depuis longtemps, sa propre indécision et la machine gouvernementale vermoulue ne lui avaient pas permis de l'aire aucuns préparatifs militaires. La réserve fat enfin appelée, et dans toutes les parties de l'Italie on envoya des officiers supérieurs pour écraser chaque insurrection dans son district : on fit sortir les gladiateurs de la ville, et on organisa des patrouilles pour prévenir le mouvement qu'on redoutait. Gatilina était dans une situation pénible. Suivant son aveu, il aurait fallu éclater en même temps, aux élections consulaires, dans la capitale, et en Élrurie : le résultat infructueux du premier soulèvement et le commencement du second le mettaient personnellement en danger, et compromettait tout le résultat de son entreprise. Du moment que les siens avaient pris les armes conlre le gouvernement, il ne pouvait rester à Rome, et cependant il lui fallait non seulement préparer le soulèvement à Rome, mais le faire éclater avant d'avoir quitté Rome; car il connaissait trop bien ses acolytes pour s'en remettre à eux de ce soin. Les plus distingués parmi les conjurés étaient des hommes incapables : Publius Lenlulus Sura, consul en 683 (71), exclu plus tard du sénat, refait préteur pour qu'il pûL rentrer au sénat; les deux anciens préleurs, Publius Aulronius et Lucius Cassius; Lentulus, aristocrate à grands mots et à grandes prétentions, mais lent d'intelligence et irrésolu dans l'action, Autronius, qui n'avait de remarquable que sa voix perçante ; quant à Lucius Cassius, on ne comprend pas qu'un homme si épais et si simple fût au nombre des
conjurés. Catilina n'osa pas placer à la tête de l'insurreclion des partisans plus capables, comme le jeune sénateur Gaius Géthégus, et les chevaliers Lucius Slatilius et Publius Gabinius Gapilo, parce que, même dans la conjuration, l'ancienne distinction des ordres élaiL respectée, et que les anarchistes ne pouvaient espérer réussir s'ils n'avaient à leur tête un consulaire ou au moins un ancien préteur. Quoique l'armée de l'insurrection attendît impatiemment ses chefs, et qu'il fût dangereux de rester au siège du gouvernement après que l'insurrection avait éclaté, Catilina se décida pourtant à rester encore quelque temps à Rome. Habitué à en imposer à ses adversaires par son audace, il se montra publiquement au forum et au sénat, et répondit aux menaces qui l'y assaillaient, qu'il fallait se garder de le pousser à l'extrémité. Quand on met, disait-il, le feu à la maison d'un homme, il est obligé d'étouffer l'incendie sous les décombres. En fait, personne n'osait, ni particulier, ni fonctionnaire, mettre la main sur cet homme redoutable : il ne servit à rien qu'un jeune •aristocrate le citât devant les tribunaux pour crime de haute trahison, car avant que le procès fût terminé, il devait être décidé d'une autre manière. Mais les projets de Gatilina échouèrent, surtout parce que les agents du gouvernement s'étaient mêlés aux conjurés et les tenaient au courant des moindres détails du complot. Lorsque, par exemple, les conjurés parurent devant la place forte de Préneste (!•' novembre) qu'ils espéraient emporter par un coup de main, ils trouvèrent la garnison avertie et fortifiée, et tout échoua de la même manière. Gatilina, malgré toute son audace, jugea prudent de fixer son départ à quelques jours de là. Mais auparavant, sur son expresse proposition, il fut décidé, dans une dernière assemjblée des conjurés, qui eut lieu dans la nuit du 6 au 7
novembre, de tuer le consul Cic^ron, qui était surtout à la tête de la contre-mine, avant le départ du chef, et pour prévenir toute trahison, d'accomplir cet acte immédiatement. Le matin de bonne heure, le 7 novembre, les meurtriers choisis frappèrent à la porte du consul; mais ils trouvèrent les sentinelles doublées et se retirèrent : celte fois encore, les espions du gouvernement étaient sortis des rangs des conjurés. Le jour suivant (8 novembre), Cicéron convoqua le sénat. Gatilina osa encore y paraître et chercher à se défendre contre les paroles enflammées du consul qui lui reprocha en plein visage IfS événements des derniers jours; mais on ne l'ôcouta pas, et les bancs se vidèrent autour de la place qu'il occupait. Il quitta la séance et se rendit, comme du reste il l'aurait fait sans cela, en Élrurie, suivant les conventions. Là il prit le titrfi de consul, et resta dans l'expectative, pour mener ses troupes contre la capitale, à la première nouvelle de l'insurrection qui devait éclater. Le sénat déclara traîtres à la patrie les deux généraux Gatilina et Manlius, et tous ceux de leurs compagnons qui n'auraient pas déposé les armes à un jour déterminé, et on convoqua de nouvelles milices ; mais à la tête de l'armée envoyée contre Gatilina était le consul Gains Anlonius. qui était notoiroment impliqué dans la conjuration, et dont le caraclèn^ mettait à la merci du hasard la question de savoir s'il menait ses troupes contre Gatilina ou pour se joindre à lui. On semblait avoir voulu faire de cet Anlonius un second Lépidus. On avait également peu agi contre les chefs des conjurés qui étaient restés dans la capitale, quoique chacun les désignât du doigt et que l'insurrection dans la capitale ne fût nullement abandonnée des conjurés, car le plan en avait été tracé de nouveau par Gatilina avant son départ de Rome. Un tribun devait donner le signal, en convoquant une assemblée du peuple; la
nuit suivante, Géthégus devait les débarrasser de Gic('ron, de Gabinius et de Statilius, mettre le feu dans d^uze endroits de la ville, et la jonction devait se faire le plus rapidement possible avec l'armée de Gatilina, qui arriverait sur ces entrefaites. Si Géthégus avait profité des circonstances, et si Lentulus, qui avait été mis à la tête des conjurés après le départ de Gatilina, avait pu se décider à un rapide coup de main, la conjuration pouvait encore réussir. Mais les conspira/teurs étaient aussi incapables et aussi mous que leurs adversaires ; des semaines se passèrent, et on n'arriva à aucune décision.
E,es conjurés «le la capitale sont décoii* verts et arrêtés. — Alors la contre-mine fut découverte. Lentulus, avec sa manière de couvrir sa lenteur et ses tentatives dans les choses pressantes et nécessaires par des projets à longue échéance, s'était ouvert de ce plan aux députés d'un canton celte, les Allobroges, chargés d'affaires d'une contrée ruinée et eux-mêmes couverts de dettes ; il leur avait donné une part dans la conspiration, et au moment de leur départ il leur avait confié des messages et des lettres pour ses afQdés. Les députés quittèrent Rome, mais -dans la nuit du 2 au 3 novembre, ils furent arrêtés aux portes par les fonctionnaires romains et leurs papiers leur furent pris. On découvrit que les Allobroges servaient d'espions au gouvernement romain, et n'avaient pris part à la conspiration que pour lui fournir des prouves contre les chefs de la conjuration. Le matin les ordres d'arrestation furent lancés sans bruit contre les chefs les plus dangereux, et ils furent exécutés contre Lentulus, Géthégus, Gabinius et Statilius, tandis que quelques autres se dérobèrent par la fuite a l'arrestation. Le crime des prisonniers comme «elui des fugitifs était évident. Immédiatement après
l'arrestation on lut devant le sénat les lettres qui avaient été saisies ; les prisonniers ne pouvaient en renier le sceau et l'écriture ; on entendit les hommes arrêtés et les témoins : on eut bientôt en main d'autres preuves convaincantes : des dépôts d'armes dans les maisons des conjurés, les menaces qu'ils avaient faites ; l'existence de la conspiration était évidente et légalement prouvée, elles épisodes les plus importants en avaient été publiés par les soins de Cicéron dans des feuilles volantes La colrre contre cette conjuration anarchique fut universelle. Le parti oli-^archique avait volontiers fait usage de ces révélations pour en rejeter la responsabilité sur la démocratie et surtout sur César ; mais il était trop affaibli pour en tirer parti et lui préparer le même sort qu'aux Gracques et à Saturninus : sous ce rapport il en resta au simple désir. La multitude de la capitale s'exalta surtout au plan d'incendie formé par les conjurés. Les marchands et tout le parti des intérêts matériels voyaient dans cette gueiTe des débiteurs contre le» créanciers une question d'existence ; la jeunesse de 3ette classe se réunit avec grande agitation autour du sénat avec des épées, et on menaça les partisans déclarés ou secrets de Gatilina En fait, la conjuration était pour le moment paralysée : quoique peut-être ses inspirateurs primitifs fussent encore debout, presque tout 1 état-major chargé de l'exécution était en prison ou en fuite : la multitude, rassemblée près de Fésule, ne pouvait guère, sans le secours d'une insun^eclioa de la capitale, arriver à aucun succès
Délibération du séna^, «sur l'emécatiou des conjurés. — Dans une république passablement organisée, les choses en auraient fini là au point de vue politique, et la force militaire et les tribunaux auraient fait le reste de la besogne ; mais à Rome on
en était venu au point que le gouvernement ne pouvait garder deux nobles de distinction dans leur prison. Les esclaves et les affranchis de Lentulus se remuaient: on formait, disail-on, des plans pour attaquer les maisons de particuliers dans lesquelles ils étaient renfermés, pour les mettre en liberté parla force. Il ne manquait pas à Rome, grâce à l'anarchie des dernières années, de chefs de bande, qui pour une somme donnée se chargeraient de coups à faire. Enfin Gatilina était au courant des circonstances et assez prêt pour tenter avec les bandes une attaque désespérée. On ne sait ce qu'il y a de vrai dans ces rumeurs ; mais les inquiétudes étaient Ibndées, car la constitution ne permettait pas au gouvernement de disposer d'aucune troupe ni même d'une police respectable. Et en fait, il était à la merci de la première bande de brigands. On pensait beaucoup à prévenir toutes ces tentatives de délivrance par l'exécution des prisonniers. ConstituLionnellement cela était impossible. Selon l'ancien droit sacré de provocation, on ne pouvait pronoiicer une sentence de mort contre un citoyen •que devant l'assemblée du peuple : aucun autre fonctionnaire n'avait compétence pour cela : depuis que les assemblées de citoyens étaient devenues ellesmêmes des antiquailles, on ne condamnait plus à mort. Cicéron aurait volontiers écarté cette grave solution : si la question de droit était indifférente à l'avocat, il savait bien combien il pouvait lui être utile de passer pour libéral, et il avait peu d'empressement à se séparer à jamais du parti démocratique par ce sang versé. Cependant son entourage, principalement sa noble épouse, l'engageait à couronner par cette démarche hardie ses services rendus à sa patrie ; le consul, désireux, comme tous les indécis, de cacher son indécision, et tremblant cependant devant cette effrayante responsabilité, convoqua dans son anxiété
le sénat, et lui laissa le soin de prononcer sur la vie ou la mort de quatre personnes Ceci n'avait, il est vrai, aucun sens ; car le sénat pouvait encore moins que le consul connaître constitulionnellement de ce crime, et la responsabilité en retombaH de nouveau sur ce dernier ; mais quand la timidité a-t-elle été conséquente? César mit tout en œuvre pour sauver les prisonniers, et ses paroles pleines de menaces cachées sur la coière inévitable de la démocratie firent la plus profonde impression. Quoique déjà tous les consulaires et la grande majorité du sénat se fussent prononcés pour l'exécution, les principaux, Gicéron en tête, inclinèrent pour qu'on restât dans les limites constitutionnelles. Mais Gaton sut, en impliquant dans le complot ceux qui étaient pour la clémence, jeter une nouvelle épouvante dans les âmes hésitantes, et regagna à l'exécution des criminels la majorité du sénat. L'accomplissement de la résolution appartenait naturellement à Gicéron, qui l'avait provoquée. Tard dans la soirée du 5 décembre, les coupables furent tirés des maisons oîi ils étaient renfermés, et menés, au milieu d'une grande foule rassemblée sur le forum, dans la prison où les condamnés à mort devaient être renfermés. G'élait un sombre cachot, placé à douze pieds sous terre, et qui avait servi autrefois de réservoir pour les eaux. Le consul lui-même conduisit Lentulus, les préteurs, l-s autres conjurés, avec un grand déploiement d'escorte ; la tentative de délivrance qu'on attendait n'eut pas lieu. Personne ne savait si les prisonniers étaient conduits dans un lieu plus sûr ou au supplice. A la porte de la prison, ;ls furent remis aux trois hommes chargés de l'exécution, et étranglés aux flambeaux. Le consul avait attendu devant les portes que les exécutions ftissent accomplies, et avec sa voix vibrante bien connue, il jeta à la multitude muette de stupeur ces mots k Us sont
morts. » Jusque bien avant dans la nuit, la foule parcourut les rues, poussant des vivats en l'honneur du consul à qui on croyait devoir la sécurité des personnes et des biens. Le sénat ordonna de solennelles actions de grâce, et les premiers hommes de la noblesse, Marcus Gaton et Quintus Gatulus, saluèrent l'homme qui avait prononcé la sentence de mort du titre jusqu'alors inusité de père de la patrie. Mais c'était une action horrible, et d'autant plus horrible qu'elle fut saluée par tout le peuple comme grande et digne de louange. Jamais une ville ne s'est montrée dans un état plus misérable que Rome, voyant exécuter sommairement de sang-froid, par la majorité du gouvernement, une résolution imposée par la multitude^ sur des prisonniers politiques, coupables, il est vrai, selon la loi, mais qui n'avaient pas mérité de perdre la vie, et cela parce qu'on ne se fiait pas à la sûreté des prisons et qu'il n'y avait pas de police bien organisée. Pour qu'il y eût dans toute cette affaire ce trait humoristique qui manque rarement de suivre une tragédie, cet acte de la plus brutale tyrannie fut accompli par le plus modéré et le plus timoré de tous les hommes d'État, et le premier consul démocrate se distingua en violant le palladium des libertés romaines, le droit de provocation.
Défense de l'iusurrection étrusque. —
Quoique dans la capitale la conjuration eût été étouffée avant d'avoir éclaté, il fallait encore terminer l'insurrection d'Étrurie. La force armée, d'envi ion deux mille hommes, que Gatilina avait à sa disposition, s'était presque quintuplée par l'adjonction des recrues qui affluaient, et constituaient près de deux légions au complet, dont, il est vrai, le quart à peine était sufQsamment armé. Gatilina s'était jeté avec eux dans les montagnes et avait évité un conflit avec l'armée
d'Antonius, pour pouvoir terminer l'organisation de ses troupes et attendre que l'insurrection éclalàt à Rome. Mais la nouvelle de l'échec de ce mouvement consterna l'armée des insurgés : la masse de ceux qui étaient moins compromis se dispersa. Ce qui était resté de gens décidés ou désespérés firent une tentative pour passer en Gaule parles passes des Apennins; mais comme ils arrivaient au pieddela montasrne voisine de Pistoia, ils se trouvèrent pris entre drux armées. Ils avaient devant eux le corps de Quintus Métellus, qui était arrivé de Ravennes et d'Ariminum pour occuper le versant nord de l'Apennin, et derrière eux l'armée d'.\ntoniu3, qui avait enfin cédé aux sollicitations de ses olficiers et s'était décidé à entreprendre une cnmpagne d'hiver. Catilina était cerné de tous côiés, et les vivres touchaient à leur fin; il ne restait plus qu'à se jeter sur l'ennemi le plus proche, c'est-àdire sur Antonius. Dans une vallée enfermée dans des montagnes rocheuses, les insurgés en vinrent aux mains avec les troupes d'Antonius qui. pour ne pas diriger lui-même le combat contre ses alliés de laville, confia pour ce jour, sous un prétexte, le commandement de l'armée à un officier vieilli dans les camps, Marcus Pétréius. La victoire de l'armée du gouvernement ne fut pas douteuse dès le commencement de l'action. Catilina comme Pétréius placèrent leurs gons éprouvés au premier rang : on ne donnait ni n'acceptait de quartier. Le combat dura longtemps, et il tomba des deux côtés de braves soldats ; Catilina qui avait, dès le commencement de la bataille, renvoyé son cheval et même ceux de tous ses officiers, prouva en ce jour que la nature l'avait destiné à des actions peu communes, et qu'il savait à la fois commander en général et combattre en soldat. Pétréius l'icrasa à la fin avec sa garde le centre de l'ennemi, et l'entoura des deux côtés • cela décida la victoire. Les cadavres des
soldats de Gatilina, — on en compta trois mille, — couvraient en rangs exacts la terre où ils avaient combattu ; les officiers et le général, au moment où tout fut perdu, s'étaient jetés sur l'ennemi, et avaient cherché et trouvé la mort (commencement de 692 (62). Antonius fut, pour ce triomphe, décoré par le sénat du titre d'imperator, et on rendit de nouvelles actions de grâces, qui prouvaient que gouvernement et gou- ■vernés s'accoutumaient à la guerre civile.
Situation deCrassus et de César à fé^ard de« aiiarelitstes. — Le complot anarchique avait été ainsi étouffé dans le sang à Rome et en Italie : on ne s'en souvint plus qu'à l'occasion des procès criminels qui décimèrent en Étrurie et dans la capitale les affiliés du parli vaincu, et par l'accroissement du nombre des bandes de brigands, comme celle qui se forma des restes de l'armée de Spartacus et de Gatilina en 694 (60), sur le territoire des Thurii, et qui fut anéantie par une armée. Mais il est important de se souvenir que le coup porta non seulement sur les anarchis- .tes proprement dits, qui s'étaient conjurés pour incendier la capitale et qui avaient combattu à Pistoia, mais sur tout le parti démocratique. Ce parti, et particulièrement Grassus et Gésar, avaient eu la main dans ce complot comme dans celui de 688 (66) : c'est là un fait qui ne peut être prouvé juridiquement, mais qui est acquis à l'histoire. Gatulus et les autres chefs du parti du sénat avaient accusé" le chef des démocrates de participation au complot anarchique, et celui-ci comme sénateur s'était élevé contre le meurtre légal que l'oligarchie voulait brutalement infliger aux conjurés ; mais les chicanes de parti pouvaient seules trouver là la preuve de sa participation aux plans de Gatihna. Mais il y a tout un ordre de faits plus convaincants. Selon des témoignages positifs et irrécu-
sables, c'étaient avant tout Grassus et César qui favorisaient les prétentions de Gatilina au consulat. Lorsque César en 690 (64) appela devant les tribunaux Ips sicaires de Sylia, il laissa condamner les autres, mais il fit acquitter Catilina, le plus coupable et le plus exécrable de tous. Dans les révélations du 3 décembre, les noms de ces deux hommes influents n'avaient pas figuré ostensiblement sur la liste des inculpés; mais il est notoire que les dénonciateurs non seulement avaient nommé ceux contre qui la poursuite fut dirigée, mais encore beaucoup « d'innocents» que le consul trouva bon de rayer de la liste; et plus tard, lorsqu'il n'avait plus aucune raison de dissimuler la vérité, il a nommé expressément César parmi les conjurés. Une preuve indirecte, mais très significative, c'est que des quatre personnes arrêtées le 8 décembre, les deux plus dangereuses, Statilius et Gabinius, furent données en garde aux sénateurs Grassus et César, afin que s'ils les laissaient échapper ils prouvassent ainsi publiquement leur participation au complol, et s'ils les gardaient bien, ils fussent compromis comme des traîtres aux yeux de leurs complices. La scène suivante, qui se passa dans le sénat, peint bien la situation. Aussitôt après l'accusation de Lentuluset de ses complices, un messager envoyé de Rome à Catilina par les conjurés fut pris par les agents du gouvernement, et lorsqu'on lui promit la vie sauve, il dut faire en pleine séance du sénat un aveu complet. Mais lorsqu'il en arriva à la partie importante de sa confession et qu'il nomma ouvertement Grassus comme celui qui lui avait donné la commission, il fut interrompu par les sénateurs, sur la proposition de Cicéron que toute sa déposition serait annulée sans enquête ultérieure, et que celui qui l'avait faite serait, malgré l'amnistie promise, gardé en prison, non seulement jusqu'à ce qu'il eût retiré sa déposition, mais jusqu'à ce qu'il eût
fait connaître celui qui l'avait poussé pour prêter ce faux témoignage. Ceci prouve clairement que cet homme connaissait exactement les circonstances, car quand on l'accusa d'attaquer Grassus, il répondit qu'il n'avait aucune envie d'irriter le taureau du troupeau ; mais il en ressort encore que la majorité du sénat, Cicéron en tête, était d'accord pour ne pas pousser les révélations au-delà d'une certaine limite. Le public n'était pas si naïf : les jeunes gens qui avaient pris les armes pour se défendre contre l'attentat n'étaient irrités contre personne autant que contre César : le 5 décembre, alors qu'il sortait de la curie, ils dirigèrent leurs épées contre sa poitrine, et il s'en fallut de peu qu'il ne perdît la vie au même endroit oh seize ans plus tard il reçut le coup mortel ; il ne retourna pas à la curie pendant longtemps. Quand on examine sans parti pris le séjour de Gatilina à Rome et l'envoi d'Antonius, on peut difficilement se soustraire au soupçon que derrière Gatilina se tenaient d'autres hommes qui, grâce au défaut de preuves légalement suffisantes, et grâce h la mollesse de la majorité du sénat, qui s'emparait avec bonheur du moindre prétexte de ne pas agir, purent empêcher toute poursuite sérieuse du pouvoir contre la conjuraration, assurer le départ du chef des insurgés et faire ajourner la déclaration de guerre et l'envoi de troupes contre l'insurrection, au point que celle-ci put former elle-même une armée. Outre que le cours des circonstances prouve suffisamment que les traces du complot doivent être cherchées plus haut que Lentulus et Gatilina, il faut encore convenir que, lorsque plus tard Gésar fut à la tête de l'État, il demeura allié avec le seul des partisans de Gatilina qui vécût encore, le chef des volontaires Marcus Publius Sittius, et qu'il adoucit le droit du créancier dans le sens où la proclamation de Manlius l'avait compris.
Tous ces indices particuliers parlent assez clairement : quand même, au reste, on n'en tiendrait pas compte, la situation désespérée de la démocratie en face de la puissance militaire devenue plus menaçante que. jamais depuis la loi Gabinia-Manilia. prouve jusqu'à la certitude que, comme il arrive souvent en pareille circonstance, elle cherchait un appui extrême dans les complots et dans l'alliance avec l'anarchie. Les circonstances étaient devenues très semblables à celles du temps de Ginna. Si Pompée prenait en Orient une situation semblable à celle de Sylla, Grassus et César cherchèrent à créer contre lui une puissance semblable à celle que Alarius et Ginna avaient possédée, mais pour s'en servir mieux qu'eux. Le moyen était encore le terrorisme et l'anarchie, et Galilina était l'homme le plus propre à marcher dans cette voie. Naturellement les chefs les plus renommés dp la démocratie se tinrent le plus possible sur l'arrière-plnn, et laissèrent à leurs compagnons les plus compromis la conduite d'une besogne compromettante, dont ils espéraient plus tard s'approprier les résultats. Lorsque l'entreprise eut échoué, les comp'ices du rang le plus élevé cherchèrent encore plus à dissimuler toute trace de leur- participation, et plus tard même, lorsque le conspirateur d'autrefois devint lui-même l'objectif des complots politiques, on épaissit encore le voile qui couvrait les années obscures du grand homme, et on écrivit pour lui des apologies en ce sens.
Défaite complète du parts démocratique.
— Depuis cinq ans Pompée était en Orient à la tête de son armée et de ses flottes ; depuis cinq ans la démocratie travaillait à le renverser. Le résultat était décourageant. Avec des efforts inouïs, non seulement on n'était arrivé à rien, mais moralement et matériel-
lement on avait fait des pertes incalculables. Déjà la coalition devait paraître aux démocrates pur sang un scandale, quoique la démocratie ne se fût alliée qu'avec deux hommes illustres du parti opposé, et qu'elle les eût obligés h suivre son programme. Mais aujourd'hui le parti démocratique avait fait cause commune avec une bande de meurtriers et de banqueroutiers, qui étaient presque tous des déserteurs du camp de l'aristocratie, et leur programme, c'est-à-dire le terrorisme de Gmna, avait dû être provisoirement accepté. Le parti des intérêts matériels, un des éléments prmcipaux de la coalition de 683, s'était à cause de cela séparé de la démocratie, et s'était jeté dans le parti de la noblesse, ou plutôt de tout parti qui voulait et pou vait lui assurer protection contre l'anarchie. La multitude de La capitale elle-même, qui n'avait rien à objecter aux émeutes de la rue, et qui n'était pas indifférente à ce qu'on mît le feu à ses maisons, était comparativement intimidée. Il est remarquable que ce fut dans ces années que l'on rétablit entièrement les distributions de blé, selon la loi des Gracques, et ce fut le ■ sénat qui le fit sur la proposition de Gaton Evidemment l'alliance du chef de la démocratie avec l'anarchie avait creusé un fossé entre elle et les citoyens de Rome, et l'oligarchie chercha, non sans un succès au moins temporaire, à l'élargir et à attirer les masses dans son parti. Enfin Pompée était en partie contraint et en partie aigri par les cabales : après tout ce qui s'était passé, la démocratie, qui avait comme rompu elle-même le hen qui l'attachait à Pompée, ne pouvait plus exiger de lui ce qui, en 684, avait sa raison d'être, c'est àdire de ne pas détruire par l'épée la puissance démocratique qu'il avait élevée et par laquelle il s'était élevé lui-même. Ainsi la démocratie était déshonorée et affaiblie ; avant tout elle était de- Venue ridicule en découvrant son incapacité et sa
faiblesse. Quand il s'agissait de dénigrer l'ancien régime ou des niaiseries pareilles, elle était grande et puissante; mais lorsqu'il avait fallu atteindre un but vraiment politique, chacune de ses tentatives avait misérablement échoué. Ses rapports avec Pompée étaient fau.x et déplurables Tandis qu'elle l'écrasait de compliments et d'honneurs, elle ourdissait contre lui intrigues sur intrigues, qui s'évanouissaient l'';ne après l'autre comme des bulles de savon. Le général de l'Orient et des mers, bien éloigné de se tenir sur ses gardes, ne paraissait pas s'apercevoir de toutes ces cabales, et il remportait toutes ses victoires sur elle comme Hercule sur les pygmées, sans s'en apc^rcevoir. La tentative d'exciter^ une guerre civile avait misérablement échoué. Ainsi la démocratie avait su exciter les masses, mais non les conduire, ni les sauver, ni périr avec elles. La vieille aristocratie exp rante avait, grâce à l'appui d'une foule de gens sortis des rangs de la démocratie, et surtout par sa communauté d'intérêts évidente, qui, dans cette circonstance, la liait à Pompée, cherché à faire échouer cette tentative de révolution, et y trouver l'uccasion d'une dernière victoire sur la démocratie. Sur ces entrefaites, le roi Mithridate était mort, l'Asie Mineure et la Syrie étaient réorganisées, le retour de Pompée devait être attendu au premier jour. La solution n'était pas loin ; mais pouvait-il être, en fait, question de solution entre un général triomphant et puissant revenant à Rome et la démocratie battue et dt^couragée? Grassus s'occupa d'embarquer sa famille el ses trésors et d'aller chercher en Orient un séjour libre, et César, malgré sa nature élastique et énergique, semblait considérer la partie comme perdue. En cette annéf^69i (63) eut lieu sa candidature au souveram pontificat: lorsque le matin de l'élection il sortit de sa demeure, il déclara que si cela aussi échouait, il ne dépasserait jamais le seuil de sa maison.