CHAPITRE VI
Pompée en Orient. — Lorsque Pompée, après avoi.^ rempli la mission qui lui était confiée, tourna de nouveau ses regards vers sa patrie, il trouva pour la seconde fois le diadème à ses pieds. Depuis longtemps le développement de la politique romaine s'acheminait à cette catastrophe ; U était évident pour tout homme sans parti pris, comme il l'avait dit mMle fois, que si la domination de l'aristocratie devait avoir une fin, c'était la monarchie qui était inévitable. Le sénat étant miné également par l'opposition libérale des citoyens et par la puissance militaire, il ne s'agissait que de donner au nouvel ordre de choses des hommes, des noms et des formes qui, du reste, se dessinaient très clairement dans les éléments démocratiques ou militaires de la révolution. Les circonstances des cinq dernières années avaient mis le dernier sceau à cette modification imminente de la république. Dans les provinces asiatiques nouvellement réorganisées, et qui regardaient leur réorganisateur comme le successeur d'Alexandre, et lui rendaient des honneurs royaux, en traitant en princes ses affranchis favoris. Pompée avait trouvé une base pour sa domination, ainsi que des trésors, une armée, et le nimbe dont le futur prince de l'État romain avait besoin. La conjuration anarchique de la capitale avec la guerre civile qui s'y rattachait avait convaincu
tout homme préoccupé d'intérêts matériels ou politiques qu'un gouvernement sans autorité et sans puissance militaire, comme celui du sénat, livrait l'État à la tyrannie aussi ridicule qu'effrayante des chevaliers d'industrie de la politique, et qu'un changement dans la constitution, qui rattacherait plus étroitement la puissance militaire au gouvernement était une nécessité inévitable, si on voulait un ordre public solide. Ainsi en Orient, il s'était élevé un mrtîlre, et en Italie il s'était préparé un trône ; suivant toute apparence, l'année 692 (62) devait être la dernière de la république et la première de la monarchie.
lies adversaires du monarque ftilar. — On
n'était pas arrivé sans lutte à ce résultat. La constitution qui avait duré cinq cents ans, et sous laquelle une ville peu importante sur le Tibre était arrivée à une grandeur et à une domination sans exemple, avait enfoncé ses racines dans le sol, on ne savait à quelle profondeur, et on ne pouvait calculer jusqu'à quel point la tentative de la renverser pouvait soulever les citoyens. Plus d'un rival avait été vaincu par Pompée, dans sa marche vers le pouvoir suprême, mais n'avait pas été anéanti. Il pouvait très bien arriver que tous ces éléments se réunissent pour renverser le nouveau tyran, et Pompée se trouvait uni à Marcus Crassus, Caius César et Titus Labiénus contre Quintus Gatulus et Marcus Gaton. Néanmoins on ne pouvait livrer sous de meilleurs auspices un combat inévitable et dont le résultat n'était pas doutoux. Il était hautement vraisemblable que sous l'impression encore fraîche de la conjuration de Calilina, le parti modéré tout entier et surtout les marchands, simplement préoccupés des intérêts matériels, s'attacheraient à un régime qui promettait l'ordre et la sécurité
au prix de la liberté, et même l'aristocratie, divisée et corrompue, serait heureuse d'assurer, par une transaction opportune, sa richesse, son rang et son influence ; peut-être même une partie de la démocratie si rudement éprouvée par les dernières délaites se résignerait-elle à attendre d'un chef militaire sorti de ses rangs la réalisation d'une partie de ses espérances. Mais dans la situation où se trouvaient les partis, quelle serait leur attitude, surtout en Italie, à l'égard de Pompée et de son armée triomphante ? Vingt années auparavant, Sylla, après avoir fait une paix nécessaire avec Mithridate, avait pu, avec ses cinq légions, effectuer une restauration contraire au développement naturel des choses contre le parti libéral qui se préparait en masse depuis des années et qui comprenait depuis les aristocrates modérés et les marchands libéraux jusqu'aux anarchistes. La question était beaucoup moins difficile pour Pompée. Il revenait après avoir complètement résolu sur terre et sur mer les difficultés contre lesquelles il avait eu à lutter. Il ne devait s'attendre à aucune autre opposition sérieuse que celle des partis extrêmes dont chacun ne pouvait rien isolément et qui même alliés n'étaient autre chose qu'une coalition de factions qui étaient violemment divisées et se déchiraient entre elles. Elles étaient entièrement désespérées, sans armes et sans chef, sans organisation en Italie, sans appui dans les provinces, et surtout sans général ; il y avait à peine dans leurs rangs un soldat distingué, et par conséquent moins encore un ofïic'er qui eût osé mener les citoyens à la bataille contre Pompée. Il devait donc arriver que le volcan, qui depuis soixantedix ans était sans cesse en éruption, devait finir par se fatiguer de brûler en vain. Il était très douteux qu'on réussit à armer les Italiotes pour des inlérêts de parti, comme avaient pu le faire Ginna et Carbon.