‹ Histoire romaine (volume 2)Chapitre 12 sur 27 · VI · texte numérisé non relu

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236 HTSTOIRE ROMAINE

Si Pompée le voulait, comment pouvait-il manquer d'opérer une révolution qui se dessinait comme infaillible, parla nature des choses, dans le développement organique de la constitution romaine.

F^nvoi de lié^os à Rome. — Pompée avait compris le moment, lorsqu'il accepta sa mission en Onent ; il sembla vouloir marcher en avant. En l'automne de 691 (63), Qaintus Métellus Népos vint du camp de Pompée dans la capitale et se présenta comme candidat au tribunat, dans le but avoué d'assurer, comme tribun du peuple, le consulat à Pompée pour Tannée suivante, et la conduite de la guerre contre Gatilina, par décret spécial du peuple. L";igitation était grande à Rome. On ne pouvait douter que Nepos n'agît sous l'inspiration directe ou indirecte de Pompée. Le désir de ce dernier d'obtenir la magistrature souveraine civile et militaire en Italie et du revenir comme général à la tête de ses légions d'Asie, était regardé comme un nouveau pas sur le chemin du trône, et l'envoi de Népos, comme le préliminaire semi-officiel de la monarchie. Tout dépendait de l'attitude ([ue les deux grands partis de Rome allaient prendre devant ces ouvertures : leur avenir et celui de la nation étaient attachés à cette démarche.

Pompée et les partis.— La réception que trouva Népos fut appropriée à la situation des partis à l'égard de Pompée, situation toute particulière. C'était comme général de la démocratie que Pompée avait été on Orient. Il avait quelque raison d'être mécontent de César et de ses partisans; mais ce mécontentement n'avait pas donné lieu à une rupture ouverte. Il est vraisemblable que Pompée, qui était loin et occMpé d'autres choses, et qui n'avait pas le don de s'orienter facilement dans la politique, n'aperçut pas l'étendue et

la portée des trames que le parti démocratique ourdissait contre lui, et peut-être, dans son étroitesse d'esprit naturelle, mettait-il un certain orgueil à ignorer ce travail de taupe. A cela se joignait, ce qui était i:nporlant pour un caractère comme celui de Pompée, que la démocratie n'avait jamais manqué au respect dû au grand homme, et qu'à ce moment même elle avait soin de lui assurer, par un décret du peuple et spontanément comme il le désirait, des honneurs et un triomphe extraordinaires. Quand tout cela n'aurait pas existé, il était dans l'intérêt de Pompée de rester, au moins en apparence, allié au parti populaire ; la démocratie et la monarchie étaient si étroitement unies, que Pompée, en prenant la couronne, ne pouvait se présenter autrement que comme le défenseur des droits du peuple. Si donc des motifs personnels et politiques contribuaient, en dépit des antécédents, à rapprocher Pompée et les chefs de la démocratie, le fossé qui se creusait entre lui et les anciens amis de Sylla s'élargissait de plus en plus. Son nimitié personnelle avec Métellus et Lucullus s'étendait à leurs coteries nombreuses et influentes. Un3 opposition, faible en elle-même, pour un caractère si naturellement mesquin, l'avait accompagné dans toute sa carrière militaire. Il supportait avec peine que le sénat n'eût pas fait la moindre chose pour honorer selon ses mérites, c'est-à-dire d'une manière extraordinaire, un homme extraordinaire. Enfin, il faut ne pas perdre de vue que l'aristocratie était enivrée en ce moment par son succès, et la démocratie profondément découragée, que l'aristocratie était conduite par l'entêté et presque insensé Caton, et la démocratie par un passé maître en fait d'intrigues, Jules César.

Rupture entre Pompée et l'aristocratie. ^

Ce fut dans ces circonstances qu'eut lieu l'arrivée do

l'émissaire envoyé par Pompée. Non seulement. Taristocratie coQsidérait les propositions que celui-ci faisait en faveur de Pompée comme une déclaration de guerre contre la constitution existante, mais elle les traitait publiquement comme telles et ne se donnait pas la moindre peine pour dissimuler ses inquiétudes et son mécontentement : ce lut en vue de s'opposer directement à ces propositions que Marcus Galon se laissa choisir comme tribun du peuple avec Népos, et repoussa rudement les tentatives répétées de Pompée pour se rapprocher de lui. Il est croyable qu'une pareille conduite n'attachait pas Népos à Tarislocritie, aussi se ligua-t-il d'autant i.lus volontiers avec les démocrates, que ceux-ci se résignaient comme toujours è ce qu'ils ne pouvaient évifor et accordaiant le consulat et la conduite de In guerre en Italie avec une facilité plus grande, précisémnnt parce que c'étaient les armes qui en décidaient. L'entente cordiale se manifesta bientôt. Népos s'engagea alors publiquement à poursuivre comme anticonstitutionnelles les exécutions sommaires ordonnées par la majorité du sénat : \ son maître avait les mêmes vues ; il le prouva par son \silence significatif sur la volumineuse défense légale que Cicéron lui avait envoyée. D'autre part, le premier acte par lequel César inaugura sa préture fut de demander compte à Quintus Catulus de l'argent qu'il avait dépensé pour le rétablissement du temple du Capitule, et de faire donner la charge de terminer ou plutôt de consacrer le temple (car il était presque lerminé) à Pompée. C'était un coup de maître Tandis que Pompée voyait parla s'ouvrir pour lui la perspective de voir son nom inscrit sur le sommet le plus orgueilleux de la plus orgueilleuse ville de l'univers, l'ari-^tocratie, qui pouvait cependant difficilement laisser tomber son homme le plus éminent, était très irritée contre Pompée.

Pendant ce temps, Népos avait proposé au peuple les mesures qui concernaient Pompée. Le jour du vote, Caton et son ami et collègue Quintus Minucius intercédèrent. Gomme Népos n'en tenait pas compte et continuait àlire, on en vint formellement aux mains. Caton et Minucius se jetèrent sur leur collègue et l'obligèrent à s'arrêter; une troupe armée le livra et repoussa la faction aristocratique du forum ; mais Caton et Minucius revinrent accompagnés cette fois de troupes armées, et maintinrent leur terrain pour le gouvernement. Le sénat exalté par cette victoire de sa troupe sur celle de son adversaire suspendit le tribun Népos et le préteur César qui l'avait aidé de toutes ses forces à soutenir la loi; la dictature qui l'ut proposée dans le sénat fut écartée par Caton, moins pour la tendance même de la proposition que pour son inconstitutionnalité. César ne se conforma pas au décret et poursuivit ses fonctions jusqu'au moment où le sénat employa la force contre lui. Dès qu'on sut qu'on en venait à cette extrémité, la multitude se porta à sa maison et la garda : il aurait dépendu de lui à ce moment de commencer la guerre des rues ou du moins de reprendre les propositions de Métellus. Mais de tels projets n'étaient pas conformes à son intérêt ; il décida la multitude à se disperser, et le sénat retira la punition qui lui avait été infligée. Népos i vait également quitté la ville aussitôt après la suspension et s'était embarqué pour l'Egypte, afin d'annoncer à Pompée le résultat de son ambassade.

Retour de Pompée. — Pompée avait toute raison d'être satisfait de la situation des choses. Le c[iemin du trône était la guerre civile, et il devait à la précipitation incorrigible de Caton de pouvoir lacommi-ucer dans de bonnes condiiions. .\près la condam^Miion inconstitutionnelle des partisans de Catilina, apj ;s les

violences inouïes exercées contre le tribun du peuple Métellus, Pompée pouvait le poursuivre comme ayant violé les deux palladiums de la liberté romaine, le droit de provocation etTinviolabililétribunitienne contre l'aristocratie, et comme héros du parti de l'ordre contre les bandes de Gatilina, Il semblait impossible quePompéelaissâtcchappercetteoccasionel se trouvât, le.s yeux ouverts, pour la seconde fois, dans la situalion pénible où la dissolution de son armée l'avait mis en 684 (70), et dont l'avait tiré la loi Gabinia. Mais quelle que fût la facilité qu'il avait à mettre sur son front le bandeau royal, quoique désir ardent qu'il en eût, son cœur et sa main reculèrent quand il fallut frapper le coup décisif. Cet homme, plus qu'ordinaire en tout, si ce n'est dans ses prétentions, se serait mis volontiers au-dessus de la loi. si cela avait pu se faire sans quitter le terrain légal. C'est ce qui e.xplique son séjour pi'olongé en Asie. Dès le mois de janvier 692 (62), il eût pu, s'il l'eût voulu, arriver avec sa flotte et son armée dans leportdeBrindisium et y recevoir Népos. Mais il s'arrêta, tout l'hiver de 691-692, en Asie ; il s'ensuivit que l'aristocratie, qui se hâtait de toutes ses forces d'armer contre Gatilina, s'était délivrée pendant ce temps de ses bandes, et qu'il n'y avait plus dès lors aucun prétexte pour tenir rassemblées en Italie les légions asiatiques. Pour un homme tel que Pompée qui, manquant de loi en lui-même et en son étoile, se tenait étroitement attaché au droit formel, et pour qui le prétexte était au moins aussi important que la raison, une pareille circonstance était d'un grand poids. Il pouvait bien se dire que, même s'il licenciait ses troupes, il ne les lâchait pas complètement, et qu'il était plus capable que tout autre chef de parti, en cas de besoin, de refaire une armée aguerrie; que la démocratie attendait avec soumission un signe de lui, et qu'au besoin il se débarrassera:', du

sénat sans armée ; il pouvait enfin faire toutes les réflexions qui peuvent se présenter (et au nombre desquelles il y en avait de fort justes) pour aveugler celui qui veut se tromper lui-même. Mais la nature de Pompée reprit le dessus. Il était de ces hommes qui sont capables d'un crime, mais non d'une insubordination; c'était, dans le bon comme dans le mauvais sens du mot, un soldat. Ces individualités considérables respectent la loi comme une nécessité morale, les gens ordinaires comme la règle journalière imposée : la discipline militaire, dans laquelle, plus qu'en toute autre, la loi n'est qu'une habitude, enserre l'homme qui n'a pas une force propre de liens indissolubles. On a souvent remarqué que le soldat, même quand il a résolu de refuser l'obéissance à ses supérieurs, retourne cependant quand cette obéissance est exigée à sa place et à son rang : tel était le sentiment qui agitait La Fayette et Dumouriez au dernier moment qui précéda leur trahison et qui les fit hésiter; Pompée leur était inférieur.

A l'automne de 692 (62), Pompée mit àla voile pour l'Italie. Tandis qu'à Rome tout se préparait pour recevoir le nouveau monarque, on annonça que Pompée, à peine arrivé à Brindisium, avait dissous ses légions et s'était dirigé vers la capitale avec une faible tîscorte. Si c'est un bonheur que d'atteindre sans effort à la couronne, jamais bonheur ne s'est offert plus évidom^ ment à un mortel qu'à Pompée ; mais les die^ix prodiguent en vain aux pusillanimes leurs faveurs et leurs dons.

IPonîipée perd son influence, j^ Les partis respirèrent Pompée avait abdiqué pour la seoui.de fois : les concmTents vaincus pouvaient repreinl'" la campagne àt ce qu'il y eut de plus extraordmai.e, c'est que Pompée y prit part de nouveau. Enjanvier 693

(61), il arriva à, Rome. Sa situation était indécise et tellement flottante entre les partis, qu'on lui donnait le sobriquet de Cnaeus Gicéron. Il avait perdu avec tout le monde. Les anarchistes voyaient encore on lui un adversaire, les démocrates un ami incommode, Marcus Grassus un rival, les classes riches un protecteur peu sûr, l'aristocratie un ennemi déclaré. 11 était encore, il est vrai, l'homme le plus puissant de la république , ses relations militaires dispersées dans toute l'Italie, son influence dans les provinces, surtout en Orient, sa renommée militaire, sa richesse considérable, lui donnaient une importance que n'avait aucun autre; mais au lieu de l'accueil enthousiaste sur lequel il comptait, la réception qu'il trouva fut plus que froide, et ses propositions furent reçues avec plus de l'roideur encore. Il désirait pour lui, comme il l'avait l'ait annoncer par Népos, le second consulat, et de plus, naturellement, la confirmation des ordonnances qu'il avait édictées en Orient et l'accomplissement de la promesse qu'il avait faite à ses soldats de leur distribuer des terres. Mais le sénat lui fit une opposition systématique, dont les éléments principaux furent fournis par la haine personnelle de Lu cuUus et de Métellus Créticus, par la colère de Grassus et par la folie de Caton. Le second consulat tant désiré fut carrément et immédiatement refusé. Déjà, la première prière que le général avait, en revenant, adressée au sénat, celle d'ajourner les élections jusqu'à son arrivée dans la capitale, n'avait pas été écoulée : on pouvait donc encore moins espérer obtenir du sénat l'e.xemption de la loi de Sylla sur les réélections. Pour les ordonnances relatives aux provinces orientales. Pompée désirait qu'on votât sur l'ensomble LucuUus fit décider qu'on discuterait et qu'on volerait sur chaque proposition en particulier, ce qui ouvi'ait le champ à des tracasseries interminables et

è. une foule d'échecs partiels. Le projet d'une gratification aux soldats de l'armée asiatique (ut ralitié d'une manière générale et étendu en même temps aux légions de Crète de Métellus ; mais cotte gratification ne put être distribuée, parce que la caisse était vide et que le sénat n'était pas disposé à toucher aux domaines. Pompée, désespérant de vaincre l'opposition opiniâtre du sénat, se tourna du côté des citoyens. Mais il savait encore moins se comporter sur ce terrain. Les chefs démocratiques, quoiqu'ils ne lui fussent pas opposés, n'avaient aucune raison do confondre leurs intérêts avec les siens, et se tinrent à part. Les instruments mêmes de Pompée, par exemple les consuls nommés par son influence et presque au moyen de son ai-gent, Marcus Pupius Pison, en 693 (61;, et Lucius Afranius, en 694 (60), se montrèrent incapables et inutiles. Lorsque, à la fin, le tribun du peuple Lucius Flavius apporta, sous la forme d'une loi agraire générale, une proposition d'assignation de terres aux vieux soldats de Pompée, sa proposition n'eut pas la majorité, n'étant pas soutenue par les démocrates et étant ouvertement combattue parles aristocrates (commencement de 694 (60). Découragé, le général vainqueur brigua la faveur des masses, et, par son influence, une loi présentée par le préteur Métellus Népos supprima les douanes italiques, 694 (60^. Mais il fit le démagogue sans habileté et sans succès : sa situation en souffrit, et il n'atteignit pas à ce qu'il voulait. Il s'était complètement fourvoyé. Un de ses adversaires dépeint sa situation politique en ce moment en disant qu'il était fatigué de porter silencieusement son manteau triomphal. Il ne lui restait plus qu'à s'irriter.

Progrès de César, — Il se présenta alors une nouvelle combinaison. Le chef du parti démocratique

avait utilisé dans son intérêt l'accalmie politique qui avait suivi le retour du dominateur d'autrefois. Lorsque Pompée revint d'Asie, César n'élail guère aulre chose qu'une sorte de Calilina, le chef d'un parti politique qui était devenu un chef de conspirateurs el un banqueroutier. Depuis ce temps, il avait, après avoir rempli les fonctions de préteur, reçu le gouvernement de l'Espagne cilérieure, et Irouvé par là le moyen de payer ses detLi^s, et, de plus, les fondements d'une position et d'une réputation militaire Son vieil ami et son allié Grassus, dans l'espérance de trouver à César le point d'appui contre Pompée qu'il avait perdu en Pison, s'était décidé, avant son départ pour la province, à payer une partie de ses dettes. Il avait lui-même mis énergiquement à profit ce court intervalle. Dans l'année 694, ayant sa caisse pleine et revenu d'Espagne comme imperator et avec des prétentions fondées au triomphe, il se présenta pour l'année suivante cc^mme candidat au consulat, et comme le sénat lui refusait la permission de se présenter au consulat étant absent, il renonça volontairement h l'honneur du triomphe. Depuis des années, la démocratie avait lutté pour mettre l'un des siens en possession de la magistrature suprême, pour arriver par ce point à une monarchie populaire proprement dite. Il était devenu clair à la fin pour les habiles de toutes les couleurs que la lutte des partia serait déciilée, non par la guerre civile, mais par la puissance militaire ; mais la suite de la coalition entre la démocratie et les chefs militaires, qui mit lin à la domination du sénat, montra aux moins cluipvoyanls qu'une telle alliance entraînait inévilableniont la soumission des éléments militaires, et qui", le parti du peuple, s'il voulait dominer, ne devait pas s'allier avec des généraux étrangers ou ennemis, mais prendre ses chefs pour généraux. Les tentatives qu'avait

faites Gatilina pour arriver au consulat et créer en Espagne et en Egypte un appui militaire avaient échoué : aujourd'hui on entrevoyait le moyen d'assurer le consulat et la province consulaire au plus important des chefs démocrates, et cela de la manière la plus constitutionnelle, et, par la création pour ainsi dire d'une garde de corps démocratique, de se rendre indépendant de l'alliance dangereuse de Pompée.

Deuxième coalilion «le Poiupée, César et Crassus. — Mais plus la démocratie devait tendre à s'ouvrir cette voie qui était non seulement la plus favorable, mais la seule qui pût mener à des résultats sérieux, plus elle pouvait être certaine de rencontrer la résistance la plus décidée de ses adversaires. C'est ce qui arriva quand ils se trouvèrent en présence. L'aristocratie isolée n'était pas dangereuse, mais elle avait prouvé dans l'affaire de Gatilina qu'elle avait encore quelque puissance quand elle trouvait plus ou moins l'appui des hommes, des intérêts matériels et des partisans de Pompée. Elle avait pluo d'une fois fait échouer la candidature de Gatilina au sénat et on pouvait tenir pour certain qu'elle renouvellerait contre César son opposition. Mais si César était par hasard élu malgré elle, ce n'était pas assez. Il lui fallait quelques années au moins d'une activité continue en dehors de l'Italie, pour acquérir une situation mihtaire solide ; et naturellement la noblesse ne négligerait aucun moyen de traverser ses plans pendant ces préliminaires. Ou se demandait si l'on ne pourrait pas réussir à isoler de nouveau l'aristocratie comme en 683-684 (71-70), et à constituer une aUiance solide entre les démocrates et Crassus leur allié, d'une part, et Pompée et la haute finance de l'autre. Pour Pompée, ûétail le coup de grâce politique. Son importance dans l'État venait précisément de ce qu'il était le seul

chef de parti qui pouvait compter jusqu'à un certain point sur ses légions, quoiqu'elles fussent en ce moment dissoutes. Le plan de la démocratie était de lui enlever cette prépondérance, et de trouver dans son propre chef un adversaire à lui opposer. Jamais i! ne devait consentir à faire obtenir lui-même un commandement supérieur, surtout à un homme comme César qu'il était habitué à regarder uniquement comme un agitateur politique, et qui venait de donner en Espagne les preuves les plus éclatantes de capacité militaire. Mais d'autre part, par suite de l'opposition chicaneuse du sénat, de rindilîérence de la multitude à son éirard et de ses désirs, sa situation, surtout à 1 égard de ses vieux soldats, était devenue tellement pénible et tellement décourageante, qu'on pouvait atiendre de son caractère son accession à une pareille coalition qui le tirerait de cette situation déplorable. Quant au parti des chevaliers proprement dits, il se trouvait toujours où était la force, et il était évident qu il ne se tiendrait pas longtemps à l'écart quand il verrait Pompée et la démocratie entrer dans une nouvelle alliance. A cela se joignit qu'à cause de la lutte respectable de CaLon contre les fermiers du revenu, il était en ce moment brouillé avec le sénat.

esiaugement dans la situation de César.

— La seconde coalition fut donc formée dans l'été de 694 (61). César se fît assurer le consulat pour l'année suivante, et ensuite le gouvernement de la province • on promit à Pompée la ratification de ses alliés en Orient et l'assignation des terres à ses soldats • les chevaliers reçurent de César la promesse de leur faire donner par le peuple ce que le sénat leur avait refusé. LnhnGrassus, l'inévitable, se joignit à la coalition, sans demander pour son concours aucun salairr ,iétermmé. C'étaient les mômes éléments et les mêmes

personnes qui s'alliaient ainsi à l'automne de 689 et à l'été de 694 ; mais combien la situation des hommes et des partis était changée ! La démocratie n'était alors qu'un parti politique ; ses alliés étaient triomphants à la tête de leur armée ; aujourd'hui, le chef des démocrates était lui-même un général victorieux et un imperator plein de grands desseins, et l'ancien générai de la coalition était sans armée. Alors la démocratie triomphait dans les questions de principes, et abandonnait à ses deux alliés les premières magistratures ; aujourd'hui elle était devenue pratique et prenait pour elle-même la plus haute puissance civile et militaire, tandis que dans les petites choses seulement elle faisait des concessions à ses adversaires, et, chose assez significative, on n'avait pas tenu compte du désir de Pompée d'obtenir un second consulat. Alors la démocratie se livrait à ses alliés ; aujourd'hui c'étaient eux qui étaient obligés de s'en remettre à elle. Toutes les circonstances étaient complètement renversées et surtout le caractère même d3 la démocratie. Celle-ci, depuis qu'elle était dominante, avait toujours porté en elle-même un élément monarchique ; mais l'idéal constitutionnel, tel qu'il était conçu plus ou moins complètement par les meilleures têtes, demeura cependant une république civile. une sorte de gouvernement à la Périclès, dans lequel le pouvoir des princes consistait en ceci, qu'ils protégeraient plus elTicacement et plus noblement les citoyens, et la partie la plus sérieuse et la plus respectable de la communauté reconnaîtrait en eux leur protecteur. César lui-même est parti de ce point de vue ; c'était là un idéal qui avail bien son influence sur la réalité, mais qui ne devint jamais la réalité ellemême. Ni la simple puissance civile, telle que Caius Gracchus l'avait possédée, ni l'armement du parti démocratique tel que Cinna l'avait poursuivi d'une

manière insuffisante, ne pouvaient demeurer les éléments prépondérants et durables de l'Étal romain ; la machine militaire fonctionnait non pour un parti, mais pour un général ; la force brutale des condottieri, qui étaient entrés en scène sous la restauration, devait se montrer- bientôt supérieure à tous les partis politiques. César dut se persuader de cette vérité en pratiquant les partis, et ainsi mûrit en lui la résolution d'utiliser cette machine mihtaire dans l'ordre civil, et de réaliser avec des condottieri le gouvernement idéal qu'il concevait. Ce fut dans ce but qu'il s'allia, en 683 (71), avec le général du parti opposé, qui avait accepté le programme de la démocratie et qui conduisit cependant la démocratie et César luimême sur le bord je la défaire. Ce fut dans le même but que, onze ans plus tar l il se fit lui-même condottiere. Cela se fit dans les deux cas avec une certaine naïveté, avec la croyance sérieuse àla possibilité d'une république libre où tout serait fondé non par le sabre étranger mais par le sabre national. On voit facilement combien cette confiance trompa, et que personne ne se servit du malin esprit sans en avoir été luimême l'esclave; mais les plus grands hommes ne sont pas ceux qui se trompent le moins. Lorsque, après des milliers d'années, nous nous inclinons avec une soumission craintive devant ce que César a voulu et fait, la raison n'en est pas qu'il ait désiré et obtenu 'Une couronne, ce qui n'a en soi-même rien de plus grand que la couronne elle-même, mais c'est qu'il n'ait jamais abandonné son idéal, une république libre sous un monarque, et que comme monarque il soit tombé dans l'ornière commune de la royauté.

César consul. — L'élection de César au consulat pour l'année 695(59) fut assurée sans difficullé par l'union des partis. Le sénat dut se contenter, par une

corruption électorale qui fut scandaleuse même pour ce temps et à laquelle contribua l'ordre patricien tout entier, de lui donner pour collègue Marcus Bibulus, dont l'ontêtement borné passait aux yeux de beaucoup de gens pour de l'énergie conservatrice, et de qui il ne dépendit pas que les patriciens ne rentrassent dans leurs déboursés patriotiques.

lioi agraire de César. — Comme consul, César réalisa les vœux de ses alliés, et surtout celui qui avait pour but l'assignation de terres aux vétérans de l'armée asiatique. La loi agraire proposée dans ce but par César reposait sur des bases analogues à celles du projet de loi que Pompée avait présenté l'année précédente et qui avait été repoussé. La terre domaniale d'Italie, c'est-à-dire proprement le territoire de Capoae, devait seule servir au partage, et si celui-ci ne suffisait pas, les autres possessions italiques qui devaient être achetées avec le revenu des provinces asiatiques, au taux évalué dans les listes censoriales ; tous les droits de propriété et de possession restaient ainsi intacts. Les parcelles isolées étaient petites. Ceux qui recevaient des terres devaient être des citoyens pauvres, pères d'au moins trois enfants ; on ne se conforma pas au principe dangereux que le service militaire terminé donnait droit à la propriété, mais ce furent seulement, comme cela s'était toujours passé en tout temps, les vieux soldats et ceux qui tenaient les terres à bail temporaire qui reçurent des assignations de terres. L'exécution fut confiée à une commission de vingt personnes, dans laquelle César déclara lui-même ne vouloir pas siéger.

Op?>osition de Taristocratie. — L'opposition combattit vivement cette mesure. Elle ne se laissait

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pas leurrer de l'espoir que les finances de l'État, après la n'^organisation des provinces de Pont et de Syrie, seraient on état de renoncer aux revenus des baux de la Campanie ; elle trouvait impardonnable de soustraire au commerce un district des plus beaux de l'Italie et déjà livré à la petite propriété, et pensait qu'il serait aussi injuste que ridicule, après avoir étendu le droit de citoyen à toute l'Itaiie, d'ociroyer une constitution municipale à Gapoue. Toute la proposition portait ce caractère de modération, de sagesse et de solidité qui distinguent le parti démocratique; car elle tendait principalement au rétablissement de la colonie de Gapoue. fondée au temps de Marius et supprimée par Sylla. Même dans la forme. César avait eu égard à tous les uilérêls. Il soumit en bloc à la ratification du sénat le projet de loi, les actes accomplis par Pompée en Orient, ainsi que la pétition des fermiers du revenu qui demandaient qu'on leur remît un tiers de leur fermage, et se déclara prêt à accueillir les contre-projets et à les discuter. Le collège eut l'occasion de se persuader de la lolie qu'il avait commise en repoussant le décret de Pompée, et en jetant le parti des chevaliers dans les bras de son adversaire. Peut-ètr<i fut-ce le sentiment tacite de cette faute qui décida les sénateurs à cette opposition bruyante qui contrastait si visiblement avec la modération de César. La loi agraire fut purement et simplement repoussée par eux sans discussion Le décret sur les actes accomplis par Pompée en Asie ne trouva pas non plus grâce devant leurs yeu:;. (^uant à la proposition relative aux fermiers du revenu, Caton essaya de la tuer selon la mauvaise pratique du parlementarisme romain, en faisant durer son discours jusqu'à l'heure légale de la clôture de la séance : lorsque César fît mine de vouloir faire arrêter cet obstiné, cette p. oposition fut également repoussée.

Naturellemeni, les propositions furent soumises toutes ens mble aux citoyens. César pouvait, sans s'éloigner beaucoup de la vériLé, dire à la multitude que le sénat avait re-vou-ssé brutalement les propositions les plus raisonnable^ el es plus nécessaires présentées sous la forme la plus convenable, uniquement parce qu'elles venaieni d'un consul démocrate. Lorsqu'il ajouta que les aristocrates avaient ourdi un complot pour faire rejeter le projet, et qu'il suppliait les citoyens, et surtout Pompée et ses vieux soldais, de le soutenir contre la ruse et la force, ce n'étaient pas de vaines paroles. L'aristocratie, influencée surtout par l'obstination inintelligente de Bibulus et Tétroilesse des principes de Galon, voulait pousser les choses jusqu'à la violence. Pompée, supplié par César de se prononcer dans cette question brûlante, déclara ouvertement, contre sa coutume, que si quelqu'un tirait l'énée, il prendrait aussi la sienne, et qu'il ne laisserait pas son bouclier chez lui ; Crassus se déclara dans le même sens. Les vieux soldats de Pompée durent se trouver en costume et en armes îiu lieu de l'élection qui devait avoir lieu prochainement.

La noblesse ne négligea aucun moyen de faire repousser les propositions de César. Le jour où César parut devani le peuple, son collègue Bibulus eut recours à la vieille rubrique politique des menaces de tempête qui devaient suspendre toutes les affaires publ ques ; César ne tint aucun compte du ciel, mais continua à s'occuper de ses affaires terrestres. On opposa l'intercession tribunitienne ; César se contenta de ne point s'en occuper. Bibulus et Caton se précipitèrent à la tribune aux harangues, haranguèrent la multilude et provoquèrent le tumulte habituel : César les fit enlever du forum par les huissiers des tribunaux et eut soin qu'il ne leur arrivât aucun mal ; il était de

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son intérêt que la comédie politique demeurât ce qu'elle étaiL.<^:ilffE$ toutes les chicanes et toutes les ruses de la noBîesse, la loi agraire, la ratification des décrets d'Asie et l'abandon d'un tiers aux fermiers du revenu, furent acceptés par le peuple, la coirmission des vingt fut nommée et à sa Icte Pompée et Grassus : elle entra en fonctions ; avec tous ses efTorts l'aristocratie n'avait réussi qu'à rendre plus solide, par son opposition aveugle et haineuse, le lien de la coalition, et son énergie, dont elle allait avoir besoin pour des choses plus importantes, s'était dépensée dans ces circonstances n-lalivement insignifiantes. On se félicitait de l'héroïsme qu'on avait montré, de ce que Bibulus avait déclaré qu'il aimerait mieux mourir que de céder, de ce que Caton avait voulu pérorer encore quand il était entre les mains des sbin^s : c'étaient là de grandes actions patriotiques ; au reste, on s'abandonnait à la destinée.

Rcsîëtance passive de l'nrisiocralie. —

Le consul Bibulus s'enferma pour le reste de l'année dans sa maison, et fit savoir par une déclaration publique qu'il avait la sainte intention, aux jours de l'assemblée du peuple de cette année, de consulter les signes du ciel. Ses collègues admirèrent de nouveau le grand homme qui, comme Ennius l'avait dit du vieux Fabius, avait sauvé l'État en temporisant, et ils firent comme lui : le plus grand nombre d'entre eux, et entre autres Caton, ne parurent plus au sénat, et aidèrent, enfermés dans leurs quatre murs, le consul à se plaindre de ce que, malgré l'astronomie politique, l'histoire du monde ne s'arrêtait pas. Le public prit cette passivité du consul et de l'aristocratie pour nne abdication, et la coalition se félicita de voir qu'on la laissait avancer sans la troubler. La question la plus importante était la régularisation de la position future de César.

César g^ourerncur «les deaTK GauEc^i. ■■

Conslitutionnellement c'était au sénat qu'il appartenait de déterminer la compétence de la seconde année de fonctions des consuls avant l'élection ; et dans la prévision de l'élection de César, il lui avait, en 696 (58), attribué deux provinces où il ne devait rien trouver à faire que des réparations de routes et autres choses utiles du même genre. Naturellement les choses ne pouvaient se passer ainsi ; il fut décidé entre les coalisés que César recevrait par décret du peuple un commandement extraordinaire déterminé, conformément à la loi Gabiniî-ManiJia. César cependant avait déclaré qu'il ne présenterait aucune proposition dans son propre intérêt: le tribun du peuple Publius Vatiniu« prit sur loi de présenter la proposition au peuple, qui, naturellement, obéit sans hésitation. César reçut ainsi le gouvernement de la Gaule cisalpine et le commandement de trois légions aguerries, qui combattaient aux frontières sous Lucius Afranius, et de plus, comme on avait fait pour Pompée, on donna aux adjudants le dtre de propréteurs ; . ce commandement lui fut assuré pour cinq ans, o'està-dire pour un temps plus long qu'aucun général n'eût encore obtenu. Le noyau de son gouvernement était formé par les Transpadans, qui, depuis des années, étaient les clients du parti démocratique, et surtout de César, dans l'espérance d'obtenir le droit de cité. Sa juridiction s'étendait au sud jusqu'à l'Arnus et au Rubicon et comprenait Luca et Ravennc. Postérieurement on ajouta encore à la circonscription de César la province de Narbo avec la légion qui s'y trouvait, et ce fut le sénat qui prit cette résolution, sur la proposition de Pompée, pour ne pas voir ce commandement donné à César par décret extraordinaire du peuple. On avait ainsi ce qu'on voulait. Comme constitutionnellement aucune troupe ne

pouvait séjourner dans la péninsule, le commandant des légions de l'Italie du nord et de la Gaule dominait en réalité pendant cinq ans l'Italie et Rome, et quand on est maître pendant cinq ans, on l'est pour toute sa vie. Le consulat de César avait atteint son but. On comprend que les nouveaux maîtres ne manquèrent pas de tenir la populace en belle humeur par des jeux et des plaisirs de toutes sortes, et qu'ils saisirent toutes les occasions de remplir la caisse publique ; par exemple, le roi d'Egypte avait acheté cher le décret du peuple qui le reconnaissait pour souve» rain légitime, et d'autres dynastes et d'autres communautés acquirent à cette occasion des lettres de cité et des privilèges.

Slcssires de sBÎreté prises par le»» a3Siés.

— La durée de ces dispositions semblait assurée. Le consulat était, au moins pour l'année suivante, entre des mains sûres. Le public croyait, au commencement, qu'il était destiné à Pompée et à Crassus : cependant les alliés le donnaient à (teux hommes secondaires, mais sûrs, de leur parti, Au! us Gabinius, le meilleur des lieutenants de Pompée, et Lucins Pison, qui était moins important, mais qui était le beau-père de César. Pompée eut à veiller sur l'Italie, et à la tête de la commission des vingt, il s'occupa de l'exécution de la loi agraire, et donna des terres à environ 20 000 citoyens, pour la plupart soldats de son armée dans le territoire de Capoue. Les l'^gions de César dans l'Italie du Nord lui servaient d'arrière-garde contre l'opposition. Une rupture entre les coalisés n'était pas à redouter en ce moment. Les lois présent 'es p:>r César comme consul, et à la promulgation desqiielK'S Pompée avait, eu au moins aut.-int de part que lui. assuraient, même pour l'avenir. la continuation de la rnptiire entre Pompée et l'aristocratie, — dont les chefs et particu-

lièrement Caton continuaient à les regarder comme nulles, — et par conséquent la durée de la coalition. A cela se joignait que les liens personnels entre les chefs s'étaient resserrés. César avait tenu firlèlement parole à ses alliés, sans ruser et sans chicaner sur ses promesses, et il avait particulièrement enlevé, par son habileté et son énergie, la loi agraire proposée surtout dans l'intérêt de Pompée. Pompée était irréprocti.ible au point de vue de la loyauté civile pt bien disposé pour ceux qui lui avaient permis de mettre fin par un coup hardi au rôle misérable qu'on lui iaisait jouer depuis trois ans. Le commerce journalier et intime avec un homme d'une séduction irrrésistible tel qu'était César acheva de changer l'alliance des intérêts en un lien d'amitié. Le gage et la base de cette amitié, et en même temps temps le témoignage public et irrécusable de ce pouvoir commun, fut le mariage de Pompée avec la fille unique de César, âgé ' de vingttrois ans. Julia, qui avait hérité de l'humeur de son père, vécut avec ce mari qui avait le double de son âge dans le bonheur le plus parfait, et les citoyens qui, après tant de malheurs et de crises, aspiraient au repos et à l'ordre, virent dans cette alliance le gage d'un avenir de paix et de bonheur.

ISitnation cîe l-aristocpatie. — Plus se resserraitle lien qui unissait Pompée et César, plus les affaires de rari.-.locratie étaient désespérées. Celle-ci sentait l'épée sur sa tête et connaissait assez Cé-^ar pour être persuadée qu'il saurait au besoin s'en servir. . De tous côtés, écrit l'un d'entre eux. nous sommes en échec ; déjà, par crainte de la mort, ou de l'exil, nous avons renoncé à la liberté ; on murmure, on ne parle pas. » Les alliés ne pouvaient désirer mieux. Mais quoique la majorité de l'aristocratie se trouvât dans celte situation tant désirée, U ne manquait pas

cependant naturellement, dans ce parti, de têtes emportées. A peine César avait-il déposé le consulat, que quelques-uns des aristocrates les plus ardenls, Lucius Domitius et Gaius Mcmmius, proposèrent en plein sénat de casser la loi Julia. C'était là une folie qui ne pouvait être avanlagouse qu'à la coalition ; car comme César lui-même insistait pour que le sénat fit des recherches sur la validité de cette loi, celui-ci ne pouvait faire autrement que d'en reconnaître forniellement la légalité. Mais les potentats trouvèfent là une nouvelle occasion, en faisant un exemple sur l'un des opposants les plus renommés et les plus br-uyaots , d'assurer que le reste se contentait de ce murmuré' silencieux. On avait d'abord espéré que la clause de la loi agraire qui exigeait le serment des sénateurs à la loi nouvelle, sous peine de la perte de leurs droits politiques, déciderait les opposants les plus har lis à s'exiler eux-mêmes, comme Métellus Numidicus, en refusant le serment: mais ceux-ci ne se laissèrent pus si aisément persuader, et le rude Caton se r.'signa à jurer, et ses Sanchos le suivirent. Une seconde tentative peu honorable, celle de menacer de procès criminel les chefs de l'aristGcratie pour un prétendu complot contre Pompée, et de les obliger par là à l'exil, lut déjouée par l'incapacité des instruments ; le dénonciateur, un certain Vettius, se vanta et se trahit, et le tribun Vutinius, qui dirigeait cette machine immorale, montra si ouvertemi^nt son intelligence avec Vettius, qu'on jugea prudent de mettre celui-ci en prison, et que toute l'affaire tomba à l'eau. Cependant on avait pu se persuader en cette occasion de la complète dissolution du parti aristocratique et de l'inquiétude illimitée des sénateurs ; un homme tel que Lucius LucuUus s'était jeté personnellement aux pit'ds de César et avait déclaré publi(iuemcnt qu'en considt-ratiou de sa vieillesse il allait se retirer de la vie publi-

que. On dut à la fin se contenter de quelques victimes.

Caton et Cîcépon se sépareml. — Avant tout il fallait éloigner Gaton, qui ne faisait pas mystère de la conviction où il était que la loi Julia était nulle, et qui était homme à agir comme il pensait. On n'en pouvait dire autant de Cicéron, et on ne se donnait pas la peine de le craindre. Mais le parti démocratique, qui jouait le premier rôle dans la coalition, ne pouvait guère laisser impuni le meurtre légal du 5 décembre 69i qu'il avait blâmé si hautement et à si bon droit. Si l'on avait voulu rendre responsable le véritable promoteur de cette triste révolution, il ne fallait pas s'en tenir au faible consul, il fallait remonter à la fraction de la puissante aristocratie qui avait poussé cet homme inquiet à l'exécution. Mais, selon le droit formel, ce n'étaient pas les conseillers du consul, mais le consul lui-même qui était responsable, et en outre c'était la voie la plus douce que de poursuivre le consul seul et de laisser en dehors le sénat tout entier, en sorte que le décret du sénat, en vertu duquel Cicéron avait ordonné l'exécution, étaiL passé sous silence dans les motifs de l'accusation dirigée contre lui. En ce qui concernait Cicéron, les alliés désiraient que les choses se passassent sans violence ; mais il ne put prendre sur lui ni de donner aux alliés la garantie qu'ils demandaient, ni de s'exiler lui-même sous un des nombreux prétextes qui s'offraient à lui, ni même de se taire ; avec le meilleur désir d'éviter un scandale et la plus légitime inquiétude, il n'eut pas assez de force sur lui-même pour être prudent; il fallait qu'il parlât, lorsque son esprit pétulant le dévorait, ou lorsque sa confiance en lui-même, exaltée par les louanges des sénateurs, suscitait les périodes bien cadencées de l'avocat plébéien. L'exécution des me-

sures proposées contre Caton et Cicéron fut confiée à un homme décrié et léger mais non sans talent, Publius Clodius, qui vivait en hostilité depuis bien des années avec Gicé:-on, qui, pour la satisfaire et pour pouvoir jouer un rôle pairailes démr;gogues, avait passé par adoption d'une famille patricienne dans une famille plébéienne, et qu'on avait élu tribun du peuple en 696 (58). Par considération pour Clodius, le proconsul César attendit que le coup fût frappé sur les deux victimes dans le voisinage immédiat de la capitale. Suivant la proposition préseniée, Calon devait être chargé p.ir les citoyens du règlement des affaires des Byzantins et de l'organisation du royaume de Chypre, que le testament ! l'Alexandre II mettait, comme l'Egypte, entre les mains des Romains, et qui n'avait pas comme elle acheté le prolétariat romain; son roi avait de plus offensé Clodius antérieurement. Pour Cicéron, Clodius présenta un projet de loi qui désignait comme crime punissable de l'exil la condamnation d'un citoyen sans jugement et sans droit. Ainsi Caton était éloigné avec une mission honorable, Cicéron était puni de la peine la plus douce, et de plus il n'était pas indiqué nominalement dans la proposition. On ne se refusa pas d'une part le plaisir de punir un homme notoirement timide, une véritable girouette politique, de son énergie conservatrice, et d'autre part de confier un commandement extraordinaire, par décret du peuple, à un homme ennemi de toute in. trusion des citoyens dans l'administration et de tout commandement extraordinaire. La proposition qui concernait Caton fut motivée sur la vertu extraordinaire de ce citoyen qui le rendait plus apte que tout autre pour une mission aussi délicate que celle de l'expropriation du trésor de la couronne de Chypre. Le>- deux propositions portent les mêmes caradères û-e déférence menteuse et de froide ironie qui distin-

guent toujours la conduite de César envers le sénat Ils n'essayèrent pas de reculer. Ce fut absolument en vain que la majorité du sénat, pour protester d'une manière quelconque contre l'ironie et la flétrissure que ce décret lui infligeait au sujet des affaires de Gatilina, prit publique-ment le deuil, et que Gicéron luimême, lorsqu'il était trop tard, se jeta aux genoux de Pompée pour obtenir sa grâce ; il dut se décider à s'exiler avant qu'on eût fait passer ce décret qui lui fermait sa patrie, avril 696 (58). Caton ne se risqua pas. '.n refusant la mission qui lui était confiée, à provocfuer des mesures plus sévères, mais il accepta et s'°-Tiharqui pour l'Orient. Le plus pressant était fait : Cfésar pouvait quitter l'Italie pour se consacrer à une question plus grave.

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