CHAPITRE Vin
Situation de César et Pompée l'un à l'é* g:arcf de l'aulre. — Parmi les chefs de la démocralie qui, depuis le consulat de César, étaient reconnus pour ainsi dire officiellement comme les chefs de la république, les triumvirs gouvernants, Pompée prenait dans l'opinion publique la première place. C'était lui que les aristocrates appelaient le dictateur privé; c'est devant lui que Cicéron faisait ses inutiles courbettes : c'est contre lui qu'étaient dirigés les plus amers sarcasmes dans les placards de Bibulus, les flèches les plus empoisonnées des salons de l'opposition. Il n'en pouvait être autrement. Dans l'état des choses. Pompée était sans contredit le premier général de son temps. César était un habile chef et un orateur de parti d'un incontestable talent; mais jusque-là il passait pour avoir une nature antimilitaire et même féminine. C'était là depuis longtemps le jugement courant ; on ne pouvait pas attendre du beau monde, qu'il s'inquiétât du véritable état des choses et qu'il renonçât à des plaisanteries si bien établies au sujet des exploits obscurs de César sur le Tage. César ne jouait dans l'alliance que le rôle d'un adjudant qui faisait pour son chef ce que Flavius, Afi'dnius et d'autres instruments moins capables avaient en vain tenté de faire. Son gouvernement même semblait s'avoir pas modifié sa situation. Airaaius
avait été investi récemment du même pouvoir, sans acquérir par là plus d'importance : on avait réuni, dans les dernières années, plusieurs provinces, et on avait souvent remis plus de quatre légions dans la même main. Si la contrée située au delà des Alpes était pacifiée, et si le prince Arioviste était devenu l'allié 3t le voisin de Rome, on ne prévoyait pas de guerre importante en Gaule. La comparaison les situations, telles que les avaient faites à Pompée la loi Gabinia-Manilia, à César la loi Vatinia, se ffiisait naturellement ; mais elle n'était pas à l'avantage de César. Pompée gouvernait tout l'empire romain. César deux provinces seulement. Pompée pouvait disposer à son gré des soldats et des caisses de l'État, César de so-..mes déterminées e d'une armée de vingt-quatre mille hommes ; Pompée pouvait fixer lui-même le moment de sa retraite, le commandement de César lui avait été donné pour un long délai, il est \Tai, mais cependant pour un délai déterminé. Entin Pompée avait en main les plus grandes entreprises sur terre et sur mer ; César avait été envoyé vers le nord, pour surveiller dans la haute Italie la défense de la capitale et faire en sorte que Pompée y pût commander en paix.
Pompée et la capitale. Ij'anarcbîe. — Mais en acceptant de la coalition la mission de marcher sur la capitale, Pompée avait entrepris une tâche qui était au-dessus de ses forces. Pompée ne comprenait de la domination que le commandement. Les sources des agitations populaires étaient grosses de révolutions passées et futures : le problème de gouverner sans force armée une ville comparable sous bien des rapports au Paris du dix-neuvième siècle était d'une difficulté inouïe, mais pour ce raide et pompeux soldat, il était d'une solution impossible. Il y réussit si
peu, que bientôt amis et ennemis, également accommodés pour lui, purent faire de leur côté ce qui leur convenait : après le départ de César, la coalition gouverna les affaires du monde, mais non les rues de la capitale. Le sénat lui-même, qui n'avait qu'un pouvoir nominal, laissait dans la capitale les choses aller à la dérive ; en partie parce que la fraction dirigée par la coalition n'avait pas les instructions des maîtres, en partie parce que l'opposition se tenait à part, par indifférence ou par pessimisme, surtout enfin parce que la corporation aristocratique tout entière commençait à sentir son impuissance, sinon à la comprendre. En ce moment il n'y avait ni force de résistance à un gouvernement quelconque, ni autorité réelle. On vivait dans l'interrègne entre le gouvernement aristocratique passé et le gouvernement militaire futur, et si la république romaine conservait plus que tout autre gouvernement ancien ou moderne ses fonctions politiques diverses et une organisation correcte et normale, elle n'en était pas moins en proie à la désorganisation politique, à l'anarchie la plus complète. C'est une coïncidence singulière qu'au moment où César faisait au delà des Alpes une œuvre pour l'éternité, on représentait à Rome la farce politique la plus grotesque qui ait jamais paru sur les tréteaux de l'histoire. Le nouveau dictateur de la république ne gouvernait pas : il s'enfermait dans sa maison et grommelait silencieusement. L'ancien gouvernement h moitié renversé ne gouvernait pas non plus ; il gémissait, tantôt dans les tristes ce^-cles des villas, tantôt dans la curie. La partie de la population qui avait encore h cœur la liberté et l'ordre était fatiguée de cette vaine agitation ; mais privée de chef et de conseil, elle était condamnée à une complète passivité, el non seulement elle fuyait l'activité politiquf^. mais encore, autant qu'elle le pouvait, la Sodome politique
«He-même. Au contraire, la canaille n'avait jamais connu de plus beaux jours, ni de plus beaux théâtres. Le nombre des petits grands hommes s'appelait légion.
liCs nnnrphîstes. — La démagogie était àl'œuvre, et il ne lui manquait pas d'instruments ; les manteaux râpés, les barbes incultes, les cheveux flottants, la voix de basse profonde, tout y était, et souvent l'or y jouait son rôle. Pour les vocifé' allons, les gosiers éprouvés du personnel théâtral étaient un article trrs estimé. Les Grecs et les Juifs, les afTranchis el les esclaxes étaient dans les réunions publiques les visiteurs les plus habituels et les braillards les plus ardents, et quand on allait aux voix, le nombre de ceux qui avaient constiti tionnellement le droit de voter formaient la moindre partie de l'assemblée. « Nous devons bientôt nous attendre, trouve-t-on dans une lettre du temps, à ce que nos laquais fassent supprimer la taxe d'émancipation. » Les puissances proprement dites du jour étaient les bandes décidées et armées, les bataillons organisés de l'anarchie cona^posés des aventuriers de la noblesse, des esclaves habitués à la lutte et des gens sans aveu. Ces bandes avaient été autrefois surtout au service du parti populaire ; mais depuis le départ de César, qui seul avait su en imposer à la démocratie et la diriger, elles avaient perdu toute discipline, et chaque chef de parti faisait de la politique pour son compte. Ces gens préféraient encore se ranger sous le drapeau de la liberté; mais à y bien regarder, ils n'étaient ni démocrates ni antidémocrates ; ils écrivaient indistinctement sur leur drapeau, tantôt le nom du peuple, tantôt celui du sénat ou d'un chef de parti : comme par exemple Clodius, qui avait successivement combattu ou voulu combattre pour la démocratie triomphante, pour le
sénat et pour Crassus. Les chefs de bande n'avaient de couleur que pour poursuivre impitoyablement leurs ennemis, Clodius pour poursuivre Gicéron, et Milon Clodius, et leur situation d'tiommes de parti ne leur servait que pour aider à leur vengeance. Il serait à peu près aussi aisé de noter la musique d'un charivari que de faire l'histoire de ce sabbat politique : il n'y a à signaler que des mourires, des maisons assiégées, des incendies et autres scènes de brigandage, et à compter combien de fois on passait des cris et des sifflets aux crachats et aux écrasements, et de là aux pierres et aux épées. Le protagoniste sur ce théâtre de gredins était ce Publius Clodius dont, comme nous l'avons raconté, les gouvernements se servaient contre Caton et Cicéron. Laissé à lui-même, ce riche, habile, énergique chef de parti, passé maître dans son métier, avait, pendant son tribunat ultradémocratique, 696 (58), donné à la ville du blé, restreint le droit du censeur à signaler les citoyens de mœurs trop corrompues, enlevé aux magistrats le droit d'interrompre par des formalités religieuses le cours des comices, supprimé les obstacles que peu de de temps auparavant on avait mis au droit d'association des basses classes, ef rétabli les clubs des rues [coUegia compitalicia) qui n'étaient autre chose qu'une organisation par rues et militairement régie du prolétariat affranchi ou esclave de la capitale. Si à tout cela se joignait la loi que Clodius avait déjà présentée et voulait faire passer comme préteur en 702 (52), par laquelle il donnait aux aflranchis et aux esclaves jouissant d'une liberté effective des droits politiques égaux à ceux des citoyens nés libres, l'auteur de toutes ces belles modifications constitutionnelles pouvait déclarer son œuvre accomplie, et, comme un nouveau Numa de la liberté et l'égalité, célébrer dans un temple élevé au Palatin sur le théâtre
de ses incendies le millenium démocratique. Naturellement, ces tentatives de liberté n'excluaient pas le trafic honteux des décrets du peuple : comme César, qu'il s'étudiait à singer, il vendait, pour ses concitoyens, des gouvernements et d'autres postes ou emplois, pour les rois et les villes soumises, des droits de souveraineté qu'on leur abandonnait.
Rivalité de Clodius et de Pompée. — Pompée voyait toutes ces manœuvres sans s'émouvoir. S'il ne comprenait pas combien tout cela le compromettait, son adversaire le comprenait. Glodius était si hardi qu'il n'hésita pas à entrer en lutte avec le dictateur de Rome pour une question tout à fait indiiîérente, le renvoi d'un prince arménien fait prisonnier : et bientôt l'hostilité devint une rivalité déclarée, dans laquelle le complet isolement de Pompée apparut au grand jour. Le chef de l'État ne sut rencontrer le chef de parti qu'avec ses propres armes, seulement beaucoup moins bien maniées. Lorsque Glodius lui chercha chicane au sujet du prince arménien, il rappela d'exil Gicéron, que Glodius haïssait par dessus tout, et arriva si bien à son but qu'il le mit aux prises avec un ennemi irréconciliable. Si Glodius troublait la tranquillité des rues avec ses bandes, le général vainqueur les inondait aussi d'esclaves et de gladiateurs : il éclatait des rixes entre eux et la démagogie, on se battait dans les rues, et Gaïus Gaton était continuellement assiégé dans son jardin par Glodius et ses satellites. Ge n'est pas le trait le moins frappant de ce singulier spectacle, que le dictateur et le démagogue aient rivalisé pour obtenir la faveur du gouvernement déchu, Pompée en rappelant Gicéron en grande partie pour être agréable au sénat : Glodius en déclarant la loi Julia abrogée, et en appelant Marcus Bibulus à témoigner de son inconstitutiomialité.
Il ne pouvait pas sortir naturellement un résultai po-itif de ce tunnulte de mauvaises passions; leur caractère propre était une inutilité complète. Un homme tel que César avait pu éprouver par lui-même que les passions démocratiques étaient sans but, et que la démagogie n'était plus le chemin du trône. Ce n'était que par un pis aller que, dans l'interrègne entre la république et la monarchie, un hardi aventurier pou ait s'affubler du manteau et du bâton de prophète qui> César avait depuis longtemps abandonné, et parodi'^r sur la scène le grand id'-al de Gains Gricchus : le s i-disant parti qui provoquait cette agitation démocratifiue était si peu uni qu'i! n'eut plus désormais aucun rôle à jouer dans le combat décisif. On ne peut pas même dire que celte situation anarchique ait éveillé vivement dans le cœur des indifférents politiques le désir d'un gouvernement fondé sur ia puissance militaire. Outre que cette bourgeoisie neutre était surtout hors de Rome, et n'était pas directement en contact avec ce tumulte de la rapitale, ceux qui se laissaient gouverner par des motifs semblables étaient devenus, par les expériences aven'ureuses. notamment la conjuration de Gatilina, très hostiles au principe d'autorité ; sur ceux qui étaient véritablement effrayés, la crainte d'une crise importante qui paraissait inévitable, du renversement de la constitution, était bcaucoun plup redoutable que la continuation d'une anarchie qui n'éta t. en somme, qu'à la surface. La seule conséquence évidente était la situation pénible que faisait à Pompée l'attaque des partisans de Clodiu<, attaque qui eut une grande influence sur sa conduite postérieure.
Pompée en face du si*"ncl triomphe graa* loÏM de Césnr. ^ Quoique Pompée aimât peu l'initiative et la comprît peu, le changement de sa situation à l'égard de Clodius et de César l'obligea à sortir
de sa passivité. La situation fâcheuse et honteuse dans laquelle Glodius l'avait mis devait à la longue enflammer sa nature endormie de haine et de colère. Mais une chose plus importante était la transformation qu'avaient subie ses relations avec César. Si des deux potentats l'un, Pompée, avait complètement échoué dans le champ d'activité qui lui était ouvert, César avait, dans la limite de sa compétence, accompli des choses qui le mettaient au dessus de toute poursuite comme de toute crainte. Sans demander beaucoup la permission, César avait, par des levées faites dans le sud de sa province peuplée principalement de citoyens romains, doublé son armée, et au lieu de veiller sur Rome, de l'Italie du nord il avait passé les Alpes, étouffé en germe une nouvelle invasion des Cimbres, et en deux ans (697), porté les armes romaines jusqu'au Rhin et à la Manche. Contre de telles actions, la tactique aristocratique de l'ignorance et du dénigrement disparaissait en fumée. Celui qu'on avait honni comme un homme efféminé était maintenant l'idole de l'armée, le héros triomphant, tous ses jeunes lauriers éclipsaient les lauriers flétris de Pompée, et le sénat lui accorda d'autant plus volontiers les honneurs qu'une campagne heureuse avait toujours mérités, que Pompée devait les partager. Pompée était à l'égard de son adjudant dans la même situation où celui-ci avait été à son égard après les lois Gabinia-Manilia. César était le héros du jour et le général de la plus puissante armée romaine, Pompée était un exgénéral célèbre. Il n'y avait pas encore eu de collision entre le beau-père et le gendre et ils vivaient en paix extérieurement ; mais toute alliance politique est foncièrement rompue, quand la relation de puissance est changée entre les contractants. Si la guerre avec Clodius n'était qu'un ennui, le changement de situation de César à l'égard de Pompée était un danger très se-
rieux ; comme jadis César et ses alliés avaient cherché contre lui un appui militaire, il lui {"allait en chercher un contre César, et il se vit obligé de laisser de côté son orgueilleuse indifférence pour les fonctions publiques, et de briguer une magistrature extraordinaire qui le mît en état de se trouver en face du gouverneur des deux Gaules dans une situation égale, et s'il était possible, supérieure. Sa situation semblable à celle de César pendant la guerre contre Mithridate, rendit sa tactique pareille. Pour rivaliser avec la puissance militaire d'un adver-aire supérieur, mais encore éloigné par l'extension d'un commandement semblable. Pompée avait besoin de la machine ofQcielle du gouvernement. Une année et demie auparavant, celle-ci avait été entièrement à sa disposition. Les dictateurs gouvernaient alors l'État par les comices qui leur obéissaient comme aux maîtres de la rue, et avec lesouels César terrorisait le sénat. Gomme le protecteur de la coalition de Rome et comme son chef reconnu. Pompée aurait obtenu du sénat comme des citoyens le décret qu'il désirait, même si ce décret était contre l'inérêt de César. Mais par ses rapports factieux avec Clodius, Pompée avait perdu le gouvernement de la rue, et ne pouvait penser à faire passer une proposition en sa faveur par décret du peuple. Les choses étaient pour lui en meilleure situation dans le sénat : il était néanmoins douteux que Pompée, après cette longue et pénible inactivité, eût encore en main les rênes de la majorité pour faire passer la résolution qu'il désirait.