‹ Histoire romaine (volume 2)Chapitre 5 sur 27 · VI · texte numérisé non relu

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cela ne servait à rien, parce que le feu manquait d'aliments. Le gouvernement le savait, et ne se laissait entraîner à aucune concession sur les questions de principes, surtout lorsqu'il s'agit en 682 (72) d'accor der l'am^nislie à une partie des gens qui avaient élé proscrits avec Lépidus. Ce qu'on fit de concessions vint moins des efforts de la démocratie que de l'intervention des aristocrates modérés. Mais des deux lois que le seul chef survivant de cetle fraction, Caius Cotla, fit passer dans son consulat de 079 {îo), celle qui concernrùt les tribunaux fut de nouveau abrogée l'année suivante, et la seconde qui supprmiait la disposition par laquelle Sylla avait enlevé à ceux qui avaient été revêtus du tribunal l'accès aux autres magistratures, en laissant subsister les autres limitations, ne fit qu'irriter, comme touies les demi-mesures, les deux partis. Le p^rti des consei'vateurs réformistes, qui perdit par la mort de Cotta, survenue peu après, (vers 681 (72), son chef le plus renommé, rentra de plus en plus en lui-même, écrasé entre les deux extrêmes. Des deux partis, celui du gouvernement, quelque corrompu et mou qu'il fût, conservait encore l'avantage en présence d'une opposition non moins corrompue et non moins molle.

Ilivi««ions entre le g^ouvcrnenieut et Pocnpée. — Mais cette situation si favorable pour le gouvernement se modifia, lorsque des différends s'éievôrent entre lui et les meneurs de parti, dont les espérances dépassaient la possession d'un siège d'hon neur à la curie et d'une situation aristocratique. En première ligne était Cnœus Pompée. C'était bien un partisan de Sylla, mais nous avons montré précédcmmi'nt combien il était mal à l'aise dans son parti, i;om" bien son extraction, son passé, ses espérances le séparaient de la noblesse dont il était considéré officielle-

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ment comme le bouclier et l'épée. La rupture déjà commencée s'était envenimée pendant la campagne d'Epagne, 677-683 (77-71). C'était à regret et presque par force que le gouvernement lui avait envoyé comme collègue Quintus Métellus, son véritable défenseur : il reprocha de nouveau au sénat, il est vrai avec quelque raison, d'avoir été responsable, par l'abandon où il avait laiso'^ les armées d'Espagne, des défaites de cette armée, et d'avoir joué à pile ou face le succès de cette expédition. 11 revenait maintenant victorieux de l'ennemi du dedans et du dehors, à la tête d'une armée éprouvée à la guerre et qui lui était complètement dévouée, demandant des allocations de terres pour ses soldats, pour lui le triomphe et le consulat ; ces dernières prétentions étaient contraires à la loi. Pompée, quoiqu'il eût été plus d'une fois extraordinairement revêtu de la magistrature suprême, n'avait jamais rempli une charge ordinaire, pas même la questure, et n'était pas même encore membre du sénat ; et on ne pouvait être consul que lorsqu'on avait traversé tous les grades, triompher que quand on avait été investi ordinairement de la charge suprême. Le sénat avait le devoir légal, lorsqu'il réclamait le consulat, de lui conseiller de solliciter la questure, et lorsqu'il demandait le triomphe, de lui rappeler le grand Scipion qui dans des circonstances exactement semblables avait refusé le triomphe pour la conquête d'Espagne. Pompée ne trouvait pas également de bon vouloir dans le sénat pour les domaines promis constitutionnellement à ses soldats. Cependant, lors même que le sénat, comme on pouvait l'attendre de sa faiblesse, eût cédé et eût accordé au général vainqueur, pour les services rendus contre les chefs des démocrates, le triomphe, le consulat et les distributions de terres, c'était encore une annulation honorable dans rindolence sénato-

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riale, au miliou des généraux paisibles du sénat, qui était le sort le plus favorable que pût offrir l'olioarchie à ce général de trente-six ans. Ce que son cœur désirait, avant fout, de recevoir de la bonne volonté du sénat, le conamandenoenl de l'armée contre Miihridate, il ne pouvait pas l'espérer : dans son intérêt bif^n entendu, l'oligarchie ne pouvait pas pprmettre qu'il joignît à ses trophées d'Afrique et d'Europe ceux d'une troisième pariie du monde ; des lauriers faciles à cueillir étaient encore en celte occasion h la disposition de la pure aristocratie. Mais si Pompée ne trouvait pas son compte auprès de l'aristocratie gouvernementale, il ne lui restait, à :m momrnt où ni les temps ni sa personnalité tout entière n'étaient encore prêts pour une politique purement personnelle, qu'à faire cause commune avec la démocratie. Son intérêt personnel ne l'attachait nullement au gouvernement de Sylla ; il pouvait tout au«?si bien, si ce n'est mieux, poursuivre son but dans une démocratie. Il trouvait là tous les appuis qui lui étaient nécessaires. Les chefs habiles et déliés de ce parti étaient prêts à céder au héros médiocre, et presque de bon cœur, la direction politique active, et ils étaient trop peu nombreu.x pour pouvoir et même pour vouloir disputer au généra! triomphant le commandement militaire supérieur. Le plus important d'entre eux, Caius César, n'était qu'un jeune homme qui s'était fait un nom plus par ses façons effrontées et par ses péchés élégants que par son ardeur démocratique, et qui devait se trouver honoré de voir le général illustre dans le monde entier se faire son coadjuteur politique. La popularité à laquelle des hommes tels que Pompée, plus ambi'ieux que capables, doivent attacher plus de prix qu'ils ne se l'avouent à eux-mêmes, devait arriver en largo proportion au jeune général, dont l'accession relevait les aflau-es presque perdues de la démocratie. Le prix

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de la victoire pour lui et les soldats s'offrait de luimême. Lorsque l'oligarchie serait renversée, il semblait, en l'absence complète d'autres chefs marquants de l'opposition, qu'il ne dépendait que de Pompée d'agrandir lui-même sa situation. On pouvait diiûcilement douter que l'accession du général qui revenait à la tête de l'armée victorieuse de l'Espagne et qui était encore réunie tout entière en Italie, devait avoir pour conséquence le renversement de l'état de choses aciuel. Gouvernement et opposition étaient également impuissants : du moment que cette dernière ne combattait plus seulement avec des déclamations, mais que l'épée d'un général victorieux appuierait ses efforts, le gouvernement devait tomber, et oeut-être sans résistanoc.

CoalifÊon des cb^fs militaires et de ladé-

moccaâie. — On se voyait de toutes parts obligé à la coalition. Il ne devait manquer de part et d'autre de répulsions : le général vainqueur ne pouvait pas cependant aimer les orateurs de carrefour. Ceux-ci pouvaient encore moins voir avec plaisir à leur tête le bourreau de Carbon et de Brutus : cependant la nécessité politique l'emporta, au moins pour le moment, sur tout sentiment moral. Mais la démocratie et Pompée ne furent pas les seuls à faire alliance. Marcu? Crassus était dans une situation semblable à celle de Pompée. Quoique partisan de Sylla comrue lui, sa politique était, comme celle de Pompée, tout à fait personnelle, et non celle de l'oligarchie dominante : il était en Italie à la tête d'une armée puissante et victorieuse, avec laquelle il venait de dompter l'insurrection des esclaves. Il ne lui restait de choix que de s'allier avec l'oligarchie contre la coalition ou d'entrer dans la coalition ; il choisit ce dernier parti qui était certainement le plus sûr. Par ses richesseà

colossales et son influence sur les clubs de la capitale, il était un allié précieux ; mais dans les circonstances imminentes c'était un avantage inappréciable si l'armée que le sénat aurait pu opposer aux troupes de Pompée se réunissait aux assaillants. Les démocrates, en ouire, qui ne voyaient pas avec plaisir une alliance avec le puissant général, trouvaient en Crassus ua contre-poids et peut-être un futur rival placé près de

lui.

Ainsi se fr, ma dans l'été de 683 (71) une première coalUion cnl. la démocratie d'une part, et les deux généraux de Svlla, Cnœus Pompée et Mnrcus Crassus, de l'autre." Tous deux firent du programme de la démocratie le leur propre. On leur assura par contre le consulat pour l'année suivante : à Pompée, en outre, le triomphe et la distribution de terres qu'il demandait pour ses soldats, et à Crassus, vainqueur de Spartacus, au moins l'honneur d'une entrée triomphale dans la capitale. Contre les deux armées d'Italie, la haute finance et la démocratie qui se liguaient ainsi pour renverser la constitution de Sylla, le sénat n'avait guère à opposer que la seconde armée d'Espagne, commandée par Quintus Métellus Pius. Si celui-ci avait été un autre Sylla, il aurait pu défendre la constitution contre Pompée et Crassus ; mais Sylla avait dit avec raison que ce qu'il avait fait, personne ne pourrait le refaire ; Métellus, qui n'avait pas de goût pour la guerre civile, n'avait pas encore fait repasser les Alpes à son armée. Ainsi l'oligarchie n'avait plus qu'à plier devant la nécessité. Le sénat accorda les dispenses nécessaires pour le consulat et le triomphe; Pompée et Crassus furent élus, sans contestation, au consulat pour l'année 684 (70), tandis que leurs armées attendaient devant la ville pour y entrer en triomphe. Avant de prendre possession de sa charge, Pompée, dans une assemblée réunie par le

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tribun du peuple Marius Lollius Palicanus, donna son adhésion au programme démocratique. La réforme constitutionnelle était donc décidée en principe.

Rétablissement de la pnissance tribimi* îienne. — On se mit avec ardeur à l'abrogation de la législation de Sylla. Avant tout, la puissance tribunitienne reprit son importance primitive. Pompée, comme consul, fît passer une loi par laquelle on rendait aux tribuns du peuple leurs privilèges antiques, particulièrement l'initiative législative : c'était un don rare de la part de l'homme qui plus qu'aucun autre homme vivant avait contribué à ébranler l'ancienne constitution. Relativement aux places de jurés, la disposition de Sylla, par laquelle le rôle sénatorial, qui servait en même temps de liste des jurés, fut abrogée ; m lis on ne revint pas cependant au rétablissement pur et simple des tribunaux de chevaliers. A l'avenir, établissait la loi Aurélia, les collèges de jurés devaient comprendre un tiers de sénateurs et deux tiers d'hommes payant le cens de chevalier, dont la moitié au moins devaient avoir rempli la charge de chef de district, ou tribun du trésor, comme on les appelait. Cette dernière nouveauté était une grande concession faite aux démocrates, attendu que le tiers des jurés criminels au moins, de même que les jurés civils du tribunal des centumvirs, étaient désignés par les districts. Si le sénat ne fut pas plus complètement évincé des tribunaux, la cause en fut sans doute dans les relations de Crassus avec le sénat, et en partie aussi dans l'accession du parti modéré du sénat à la coalition : il faut dire en outre que la loi fut présentée par le préteur Lucius Gotta, frère de l'ancie^ chef de ce parti.

Rétabli ssemeut du systcitie des fermes d'Asie. — Une disposition non moins importante,

ce fut l'abrogation du système d'impôts établi par Sylla en Asie Mineure, qui eut lieu cette même année ; le gouverneur de l'Asie, à cette époque, Lucius Lucullus, dut rétablir le système des fermes institué par Caius Gracchus, et rendre à la haute Gnance cette source importante d'argent et de puissance.

Rétablissement delà censure. — Enfin, non seulement la censure lut rétablie, mais elle dut durer cinq ans, comme auparavant, et la retraite des censeurs était déterminée non par une loi, mais à leur gré. Les élections que les nouveaux consuls devaient faire peu après leur entrée en charge, tombèrent, en dépit du sénat, sur les deux consuls de l'année 682 (72,1, Cnaeus Leniulus Clodian'is et Lucius Gellius, qui avaient été privés du commandement par le sénat pour la déplorable direction qu'ils avaient donnée à la campagne contre Sparlacus. On comprend que ces hommes mirent en œuvre tous les moyens que leur charge importante plaçait entre leurs mains pour soutenir les nouveaux gouvernants et contrecarrer le sénat. La huitième partie au moins du sénat, soixantequatre de ses membres, nombre inouï jusque-là, furent rayés du rôle des sénateurs, et parmi eux l'homme que Caius Csesar avait vainement accuse, Caius Antonius, et le consul de l'année 683, Publius Leniulus Sura, et sans doute plus d'une des créatures détestées de Sylla.

l.a nouvelle constitution. — On en était revenu en 684 (TOj, dans les points essentiels, à l'ordre de choses qui existait avant la restauraiion de Sylla. La multitude de la capitale était de nouveau nourrie par le trésor, c'est-à-dire par ies provinces. La puissance Irihunitienne donnait de nouveau aux démagogues la facilité de bouleverser l'État ; la noblesse d'argent

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rentrait en possession des baux, des revenus et du contrôle judiciaire sur les gouvernants, et. levait la tête plus haut que jamais ; le sénat tremblait de nouveau devant le verdict des jurés équestres et la iérule des censeurs. Le système de Sylla, qui avait fondé la toute-puissance delà noblesse sur l'annihilation politique de l'aristocratie financière et de la démagogie, était complètement à vau-l'eau. En dehors de quelques dispositions secondaires qui ne turent abrogées que plus tard, comme par exemple, la restitution aux collèges de prêtres du droit de se compléter euxmêmes, il ne restera rien des ordonnanci'S de Sylla, sauf une partie des concessions qu'il avait jugé luimême nécessaire de faire à l'opposition, telles que la reconnaissance du droit de cité romaine à tous les Italiotes.ou des dispositions étrangères aux tendances de partis auxquelles les démocrates raisonnables ne trouvèrent rien à changer, comme, par exemple, la restriction des affranchissements, la régularisation des compétences administratives et les modifications essentielles dans le droit criminel. Il y avait moins d'unité dans la coalition sur les questions de personnes que sur celles-là ; un mouvement tel que celui-là les surexcitait. On comprend que les démocrates ne se contentassent point de l'adoption complète de leur programme, mais voulussent en poursuivre la réalisation dans leur propre sens : rétablissement de la commémoration de leurs partisans, punition des meurtriers, rappel des bannis, abolition des incapacités prononcées contre leurs enfants, restitution, des biens confisqués par Sylla, compensations prises sur les biens des héritiers et des compagnons du dictateur C'étaient les conséquences logiques qui devaient naître d'un triomphe pur de la démocratie ; mais le triomphe de la coalition de 683 était loin d'être de cette nature. La démocratie donna les noms et le pro-

gramme ; les officiers transfuges, et surtout Pompée, donnèrent la force et l'exécution, et maintenant ou jamais ceux-ci ne pouvaient consentir à une réaction qui non seulement ébranlait l'ordre de choses existant jusque dans ses fondements, mais qui devait bientôt se tourner contre lui : on n'oubliait pas non plus de quels hommes Pompée avait versé le sang, et comment Grassus avait jeté les fondements de son immense fortune. On comprend donc bien, quoique ce soit un signe caractéristique de la faiblesse de la démocratie, que la coalition de 683 (71) n'ait presque rien fait pour assurer la vengeance ou la réhabilitation dos démocrates. On peut à peine citer comme une exception la loi spéciale que Lucullus fît décréter, et qui ordonnait le versement des sommes encore redues ou remises par Sylla aux acheteurs pour la vente dos biens confisqués ; car si plusieurs des partisans de Sylla se trouvaient par là sérieusement lésés dans leurs intérêts personnels, la mesure n'était cependant en elle-même qu'une confirmation des confiscations ordonnées par Sylla.

Mcuncc de la dictature militaire de Positpéc. — L'œ'uvre de Sylla était donc détruite ; mais l'avenir de la république se trouvait d'autant plus mis en question. La coalition, maintenue dans son unité par le but commun de renverser l'oeuvre de la restauration, fut dissoute lorsque ce but fut atteint, sinon quant au nom, au moins en réalité : mais quant à la question de savoir ce qui arriverait ensuite, de quel côté pencherait la balance, on pouvait prévoir une solution aussi rapide que violente. Les armées de Pompée et de Grassus étaient encore devant los portes de la ville. Pompée avait bien promis de dis- .soudre son armée après le triomphe (fin décembre 683(71); mais elle était demeurée, pour compléter,

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avec l'influence que l'armée d'Espagne campée devant la capitale exerçait sur elle et sur le sénat, la révolution de l'État, et l'armée de Crassus avait les mêmes dispositions. Ces prétextes n'existaient plus ; cependant la dissolution de l'armée était encore ajournée. Les choses tournaient à ce que l'un des deux géi)éraux alliés avec la démocratie prît la dictature mili- •aire, et enchaînât des mêmes liens aristocrates et démocrates. Cet homme ne pouvait être que Pompée. Crassus avait, dès le début, joué un rôle secondaire dans la coalition ; il s'était laissé porter et n'avait dû son élection au consulat qu'à l'orgueilleuse condescendance de Pompée. De beaucoup le plus fort, Pompée était évidemment le maître de la situation ; s'il le voulait, il pouvait être ce que l'instinct de la multitude voyait déjà en lui, le chef irresponsable du plus puissant État du monde civilisé. La foule des gens serviles se groupa autour du futur monarque. Les adversaires plus faibles cherchèrent bientôt un appui dans une nouvelle coalition ; Crassus plein de jalousie vieille et nouvelle contre le jeune rival qui le supplantait, se rapprocha du sénat, et chercha par des dépenses énormes, à se concilier la multitude, comme si l'aristocratie brisée par Pompée lui-même e- la multitude éternellement ingrate pouvaient le protéger en aucune façon contre les vétérans de l'armée d'Espagne. Un instant il sembla que les deux armées de Crassus et de Pompée dussent en venir aux mains devant les portes de la capitale. Mais les démocrates détournèrent cette catastrophe par leur prudence et leur longanimité. Tout ce qu'ils demandaient, ainsi que le sénat et Crassus, c'était que Pompée ne prît pas la dictature. Mais avec le sentiment de leur faiblesse et le caractère de leur adversaire, il ne manquait à Pompée aucune condition pour saisir la couronne, si ce n'est la première de toutes, l'orgueil

VdO HISTOIRE ilOMAINE

royal. Nous avons représenlé cet homme lultant entre son désir de rester un loyal républicain et celui de devenir roi, avec son ind-cision e! ses incertitudes avec sa mollesse cachée sous les apparences de la résolution. C'était la première épreuve à laquelle il était soumis, il y avait succombé. Le prétexte sous lequel Pompée refusait de dissoudre son armée était la déûance qu'il avait contre Grassus, ce qui l'empochait de renvoyer le premier ses soldats : les démocrates décidèrent Grassus à faire le premier pas, et de prêter aux yeux de tous, la main à son collègue pour maintenir la paix; ils lui disaient publiquement et en particulier qu'aux deux services qu'il avait déjà rendus, celui de vaincre l'ennemi et de réconcilier les partis, il devait en joindre un troisième et le pJus grand, celui de rendre la paix à la patrie et d'écarter le danger imminent de la guerre civile. Ge qui pouvait agir sur un homme vain, maladroit, peu sûr, tous les artifices de la diplomatie, l'apparat théâtral de l'enthousiasme patriotique avait été mis en œuvre pour arriver au but désiré ; mais, ce qui était le principal, — les choses en étaient venues à ce point, par suite de la déférence opportune de Grassus, — c'est que Pompée n'avait plus à choisir qu'entre se présenter comme le tyran de Rome ou se retirer. Il céda à la fin, et consentit au licenciement de ses troupes. Le commandement dans la guerre de Mithridate qu'il espérait obtenir sans contestation, lorsqu'il s'était fait élire consul de l'année 684(70). il ne pouvait plus le souhaiter maintenant, depuis que Lucullus semblait l'avoir terminée par la campagne de 683 (^71) ; la province qui lui était échue conformément à la loi Sempronienne était sous son obéissance et Grassus suivit son exemple. Pompée en déposant le consulat après le licenciement de ses soldais aux derniers jours de 684 (70), se retira des affaires pubUques, et déclara

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qu'il ne vouloit plus vivre désormais que dans les loisirs d'un simple citoyen, il s'était arrangé de façon à être en état de saisir la couronne, mais s'il ne le voulait pas, il ne lui restait plus d'autre rôle que la nullité d'un candidat au trône évincé.

Sénat. Chevaliers et populares. — La retraite de l'homme, à qui revenait dans la situation le premier rôle, remit celte situation en question, comme nous l'avons \-u à l'époque des Gracques et de Marius. Sylla n'avait que fortifié la puissance du sénat, il ne la lui avait pas donnée : lorsque le boulevard élevé par Sylla fut renversé, le gouvernement n'en demeura pas moins au sénat, quoique la constitution que celui-ci appliquait, et qui était dans ses traits essentiels celle des Gracques, fût pénétrée d'un esprit hostile à l'oligarchie. La démocratie avait obtenu le rétablissement de la constitution des Gracques ; mais sans un nouveau Gracchus, c'était un corps sans tête, et ni Pompée ni Crassus ne pouvaient l'être pour longtemps, cela était évident et la dernière circonstance l'avait bien prouvé. L'opposition démocratique, manquant de chef capable de prendre le gouvernail, dut se contenter de harceler et de gêner le gouvernement pas à pas. Entre l'oligarchie et la démocratie on vit se relever avec un nouvel éclat le parti des capitalistes, qui, dans la dernière crise, avait fait cause commune avec les démocrates, mais que l'oligarchie avait essayé d'attirer à elle pour s'en faire un contre-poids contre la démocratie. Ainsi sollicités des deux côtés, les financiers ne manquèrent pas de tirer parti de leur position et de se faire rendre par décret du peuple le seul de leurs derniers privilèges qu'ils n'eussent pas encore récupéré : les quatorze bancs réservés au théâtre pour les chevaliers, 687 (67). En somme, sans rompre ouvertement avec la démocratie, ils se rappro-

chèrent de plus en plus du gouvernement. Les rapports du sénat avec ses amis et sa clientèle appartinrent h cet ordre de relations ; mais ce qui contribua le plus à rapprocherle sénat de l'aristocratie d'argent, c'est qu'il enleva le gouvernement de la province d'Asie, si importante pour les capitalistes, au plus habile des ofûciers sénatoriaux, Lucius Lucullus, qui leur avait été si hostile.

Araires d*Orîent et leur contre -coup à Ba»ine. — Mais tandis que les passions se livraient à leur haine traditionnelle, sans qu'on arrivât à une véritable solution, les affaires d'Orient poursuivaient leur cours pénible, comme nous l'avons dit plus haut, et ce lurent ces afTaires qui précipitèrent la crise politique dans la capitale. La guerre maritime et la guerre continentale avaient aussi mal réussi que possible. Au commencement de l'année 687 (67) l'armée du Pont était débandée, celle d'Arménie en pleine dissolution, toutes les conquêtes perdues, la mer tombée au pouvoir exclusif des pirates, le prix du blé monté à tel point en Italie qu'on avait à redouter une véritable famine. Les fautes des généraux et en particulier l'incapacité de J'amiral Marcus Antonius et la témérité de Lucullus, du reste si habile ofBcier, avaient bien contribué à cette crise ; mais c'étaient surtout les démocrates qui par leurs insinuations avaient contri bué à la dissolution de l'armée de l'Arménie. Mais nr.iurellement le gouvernement était responsable de tout, de ses fautes et de celles des autres, et les murmures d'une multitude affamée n'attendaient qu'une occasion pour en demander compte au sénat.

Ilelour de Pompée. — C'était une crise décis VI.'. L'ar stocratie, quoique déconsidérée et désarmée, n'était pas encore renversée ; car la conduite des

affaires publiques était encore aux mains du sénat. Mais elle devait tomber si celles-ci et principalement le commandement des armées arrivaient à leurs adversaires, et cela était possible. Si l'on proposait aux consuls des dispositions pour une conduite différente et meilleure des armées et des flottes, le sénat n'était évidemment pas en état, en face de la volonté des citoyens, d'en entraver les conséquences, et une intervention des citoyens dans ces hautes questions de gouvernement équivalait à l'impuissance du sénat et à la transmission du gouvernement de l'État aux chefs de l'opposition. L'enchaînement des circonstances remettait encore la décision entre les mains de Pompée. Depuis plus de deux ans le général triomphant vivait en simple particulier dans la capitale. On entendait rarement sa voix au sénat et au forum : on ne l'y voyait même guère. Il y était sans influence et se tenait en dehors des haines de partis. Mais lorsqu'il se montrait, G était avec une cour complète de grands et de petits clients, et son attitude triomphale imposait à la mu'titude. Lorsque l'homme dont les glorieux succès vivaient encore dans la mémoire de tous demanda à. être envoyé en Orient, il fut de nouveau revêtu par les citoyens de la toute-puissance politique et militaire. Pour l'oligarchie qui voyait dans la dictature militaire sa ruine certaine, et dans Pompée, depuis la coalition de 683, son ennemi le plus détesté, c'était une défaite terrible ; mais elle n'était pas fort encourageante pour le parti populaire. Quelque désirable qu'il fût pour lui de mettre fin au gouvernement du sénat, c'était moins par la nature des circonstances une victoire d-3 leur parti qu'un triomphe personnel de leur allié trop puissant. Le parti démocratique pouvait trouver en lui un adversaire beaucoup plus dangereux que Is sénat. Le danger qu'on avait conjuré quelques années auparavant par la dissolution de l'armée d'Espagne

et la retraite de Pompée se représentait avec une nouvelle intensité, si Pompée reprenait le commandement des armées d'Onent.

Chute de !n dominalion ^éssatoriale. Puissance nouvelle de Pompée. — Pompée l'essaya, ou laissa au moins d'autres l'essayer pour lui. On proposa en 687 deux décrets, dont l'un ordonnait If licenciement, depuis longtemps demandé par la démocratie, des soldats de l'armée d'Orient qui avaient terminé leur temps de service, le rappel de Lucius Lucuilu.s el son remplacement par un des consuls de l'année courante. Caius Plson ou Manius Glabrio, et l'autre reprenait et agrandissait le plan proposé sept ans auparavant pour purger la mer des pirates. Un seul général devait être choisi par le sénat parmi les consulaires pour commander sur mer depuis les Colonnes d'Hercule jusqu'aux côtes de Pont et de Syrie, et surtout dominer toutes les côtes jusqu'à cinq milles dans l'intérieur des terres concurremment avec les gouverneurs locaux. On lui donna le commandement pour trois ans. Il fut entouré d'un état-major tel que Rome n'en avait pas encore vu : vingt-cinq lieutenants de rang sénatorial, tous revêtus des insignes et de la puissance préloriales, et deux maîtres de camp avec les fonctions de questeurs, le tout choisi selon le bon plaisir du général en chef. Il fut autorisé à lever 120.000 fantassins, 4,000 cavaliers, 500 vaisseaux de guerre, et il put disposer sans limites des ressources des provinces et des États clients : on lui donna en outre les vaisseaux de guerre disponibles et un corps as?;ez considérable de troupes. Les caisses de l'Étal à Rome et dans les provinces, ainsi que dans les communautés dépendantes devaient être à ses ordres, et malgré la détresse financière, on lui compta sur le trésor public une somme de 144,000,000 de sesterces (33,250,000).

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On voit que par ces décrets, en particulier par ceux qui concernaient Tf-xpédition contre les pirates, le gouvernement de l'ÉLat tombait aux mains de la multitude. Les magistrats supérieurs ordinaires choisis par les citoyens devaient être, il est vrai, les généraux réguliers de la république, et )es magistrats extraordinaires, pour pouvoir être généraux, recevoir l'investiture des citoyens au moins en droit strict ; mais la république ne de ait conslitutionnellement avoir aucune influence sur la nomination d'un général romain, et ce n'était que sur la proposition du sénat ou d'un magistrat qui pouvait être nommé général que les comices s'étaient mêlés de pareilles questions, et qu'on avait dérogé aux compétences spéciales. En pareilles circonstances, depuis qu'il y avait une république à Rome, c'était au sénat qu'appartenait le dernier mot, et dans la suite du temps cette habitude n'avait fait que se fortifier. La démocratie avait bien ébranlé ce droit ; cependant, même dans les circonstances les plus importantes qui se fussent encore présentéas, lorsqu'on avait confié le gouvernement de l'Afrique à Marins en 647 (107), c'était un magistrat consiitutionnellement en droit d'être nommé général, qui avait reçu par décret du peuple le commandement d'une expédition déterminée, et ainsi s'était trouvé respecté le décret antérieur du sénat. Mais ici les citoyens investissaient, en opposition directe avec le sénat , un particulier favori , non seulement de la magistrature extraordinaire, mais d'une compétence dont les formes étaient réglées par eux. Le sénat avait, il est vrai, à choisir cet homme parmi les consulaires ; c'était un adoucissement dans la forme seulement ; car le choix ne lui était déféré que parce que ce n'était pas un choix, et que les masses exaltées contre le sénat ne lui auraient permis de choisir aucun autre homme que

Pompée. Mais une circonstance plus grave que celte annihilation en principe du sénat, c'était la suppression en pratique de ce corps par l'institution d'une magistrature d'un caraclère illimité au point de vue militaire et financier. Tandis que les fonctions militaires étaient jadis limitées à la durée d'un an, à une province déterminée, et qu'on leur attribuait des ressources militaires et tinancières restreintes, la nouvelle magistrature extraordinaire était assurée d'un pouvoir de trois ans, qui n'excluait pas naturellement une prolongation; on lui soumettait la plus grande partie des provinces etTIlalie elle-même, qui avait été jusque-là libre de toute domination militaire, et on lui donnait soldats, vaisseaux, caisse de l'État, pour en user à son gré et sans restrictions. L'antique fondement du droit constitutionnel de la république romaine, que ses plus hautes dignités militaires et civiques ne pouvaient être données sans la participation des citoyens, fut encore ébranlée en faveur du nouveau général en chef; car parla loi qui lui permettait le choix de vingt -cinq lieutenants qui devaient avoir le rang de préteurs et en accomplir les fonctions, on subordonnait les dignités les plus élevées de la république à une magistrature nouvelle, à qui il était réservé à l'avenir de donner un nom, mais qui en réalité portait en elle-même la monarchie. C'était un renversement complet de l'ordre établi qu'une loi pareille préparait.

Pompée et la loi Gabinia. — Ces mesures d'un homme qui avait donné des preuves si palpables de sa médiocrité et de sa faiblesse étonnent par leur énergie. Cependant on comprend bien que Pompée ait eu alors plus de résolution que pendant son consulat. Il ne s'agissait pas alors de se présenter en monarque, mais de préparer la monarchie pour l'avenir

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par une dérogation aux lois militaires qui, quelque révolutionnaire qu'elle fût par elle-même, avait pu cependant être accomplie dans la forme de la constitution existante, et qui menait Pompée à l'ancien objet de ses désirs, la direction de la guerre contre Mi thridate et Tigrane. Il y a, il y est vrai, des raisons se rieuses à donner pour l'émancipation de la puissance militaire du sénat. Pompée ne pouvait pas avoir ou blié qu'un plan conçu dans toutes les règles pour l'exterminalion des pirates, quelques années auparavant, n'avait pu être mis à exécution par la faute du sénat, que l'issue de la guerre d'Espagne avait été compromise par l'abandon dans lequel le sénat avait laissé les armées et l'organisation inintelligente des finances ; il ne pouvait méconnaître que la grande majorité du sénat était mal disposée pour lui, le transfuge du parti de Sylla, et quel sort l'attendait s'il se laissait envoyer en Orient comme général du gouvernement avec les attributions ordinaires. On comprend donc qu'il désirât comme première condition de l'acceptation de ce commandement une situation indépendante du sénat, et que les citoyens l'eussent aidé à l'obtenir. Il est plus que Vraisemblable, de plus, que Pompée fut poussé à une conduite plus décidée par son entourage, qui avait été exaspéré de ses hésitations deux ans auparavant. Les décrets pour le rappel de Lucullus et l'expédition contre les pirates furent proposés par le tribun du peuple Gains Gabinius, un homme ruiné au point de vue privé et public, mais intermédiaire habile, orateur infatigable et brave soldat. Les protestations de Pompée, qu'il ne désirait pas le commandement de l'expédition contre les pirates et ne songeait qu'au repos et aux loisirs de sa vie privée, étaient peu sérieuses. Mais il est vraisen'.blable que l'habile et actif client qui Vivait eu relation étroite avec Pompée et ses amis les plus

intimes et qui connaissait à fond les eirconstances et les hommes, prit sur lui, à la place de son patron imprévoyant et inactif, la plus grande part de la décision.

■.es Partîmes et la loi Gabinia. i— La démocratie, quelque mécontents que ses chefs pussent être en secret, ne pouvait se déclarer ouvertement contre la loi Gabinia. Elle aurait pu. suivant toute apparence, empêcher de la présenter, elle se ser.il brouillée avec Pompée et l'aurait obligé soit à se rapprocher de l'oligarchie, soit à opposer sa politique personnelle à celle des deux partis. Il ne restait aux démocrates qu'à fortifier leur alliance avec Pompée, quelque creuse qu'elle lut, et à saisir cette occasion pour renverser définitivement le sénat et passer de l'opposition au gouvernement, en comptant pour l'avenir sur la faiblesse de caractère bien connue de Pompée. Aussi la loi Gabinia fut défendue par ses chefs, le préteur Lucius Quinctius, le même qui, sept années auparavant, s'était employé activement pour le rétablissement de la puissance tribunitienne et l'ancien préteur Caius César.

Les classes privilégiées étaient contre la loi, non seulement la noblesse, mais aussi l'aristocratie mercantile, qui voyait ses privilèges menacés par ce chringement fondamental de la constitulion, et qui reconnaissait de nouveau dans I3 sénat son véritable patron. Lorsque le tribun Gabinius se montra dans la curie, après la présentation de la loi, il s'en fallut de peu que les pères de la cité ne le déchirassent de leurs propres mains, sans se préoccuper, dans leur zèle, du tort que cette laçon d'argumenter pourrait faire à leur cause. Le tribun vint au forum et engagea le peuple à assiéger le palais du sénat, au moment où on allait lever la séance. Le consul Pison, le

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chûmpion de l'oligarchie, qui tomba par hasard entre los mains de la multitude, aurait été sacrifié pai le peuple, si Gabinius n'était intervenu pour le sau ver, afin de ne pas exposer le succès assuré de ses plans par des troubles inopportuns. La colère de la multilude demeura vivante, et trouva un nouvel aliment dans le prix élevé du blé et dans les bruits souvent simplement erronés qu'on faisait courir, comme, par exemple, que Lucullus faisait valoir à Rome l'argent qui lui avait été confié pour la guerre, ou bien essayait de détourner en l'achetant, le préteur Quinclius de la cause du peuple, que le sénat préparait au second Romulus, comme on appelait Pompée, le sort du premier, et autres semblables. Le Jour du vote arriva. La multitude se rendit en foule serrée au forum, tous les bâtiments d'où on pouvait voir la tribune aux harangues étaient encombrés jusqu'aux toits. Plusieurs des collègues de Gabinius avaient promis au sénat leur intervention ; mais la voix bruyante des masses couvrit tous les murmures ; Lucius Trébellius seul, qui avait juré au sénat de mourir plutôt que de céder, parvint à se faire entendre. Il intercéda, mais Gabinius, mterrompant le vote sur son projet de loi, déclara devant le peuple assemblé qu'il traiterait son collègue rebelle, comme on avait autrefois traité Octa\'ius sur la proposition de Tibérius Gracchus, c'est à dire qu'il le ferait déposer. On alla aux voix, et la leclure des tableaux d'élection commença ; les dix-sept premiers districts qui répond'rent à l'appel, se déclarèrent pour la proposition à laquelle les voix qui suivirent donnèrent la majorité; alors Trébellius, oubliant son serment, renonça lâchement à son intervention. Ce fut en vain que le tribun Othon essaya au moins de- faire nommer deux généraux au lieu d'un, les anciens duumvirs de la flotte ; ce fut en vain que le vieux Quintus

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Calulus, l'homme le plus respecté du sénat, consacra F (S derniers efforts à empêcher que le lieutenant fût nommé par le général en chef, et non par le peuple. Othon ne put se faire entendre dans ce tumulte , Gabinius fut plein de déférence pour Gatulus, et la foule écouta dans un silence respectueux la voix du vieillard ; mais elle n'en fut pas moins inutile. Non seulement les décrets furent votés avec toutes leurs clauses non modifiées, mais tout ce que Pompée désirait en particulier lui fut accordé sur-le-champ et sans restriction.

Sacccs de Posîipée en Orient. —i= Ce fut avec de grandes espérances qu'on vit les deux généraux Pompée et Glabrion partir pour l'Orient. Le prix du blé était, après le vote de la loi Gabinia, retombé au taux ordinaire; ce qui prouve quelles espérances on attachait à cette expédition grandiose et au général qui la commandait. Elles furent, comme on le racontera, non seulement réalisées, mais dépassées ; en trois mois la mer était purgée des pirates. Depuis la guerre d'Hannibal, jamais le gouvernement romain n'avait déployé une pareille énergie : en face de la conduite molle et incapable de l'oligarchie, l'opposition démocriiiico-miliLaire avait rempli brillamment sou programme du salut de l'État. Les tentatives aussi contraires au patriotisme que malheureuses du consul Pison, d'opposer dans la Gaule narbonaise quelques obsLacles au plan de Pompée pour exterminer ia piraterie, ne firent qr/irriter davantage les citoyens contre l'oligarchie et augmenter l'enthousiasme pour Pompéo son intervention empêcha seule la multitude de déposer le consul.

Pendant ^e temps-là le désordre du continent asiatique n'avait fait que s'accroître. Glabrion, qui devait prendre, à la place de Lucullus, le commandant supé-

rieur contre MlLhridate et Tigrane, était demeuré dans l'Asie supérieure, et par diverses proclamations avait soulevé les soldats contre LucuUus ; mais il n'avait pas pris le commandement, en sorte que Lucullus était obligé de le continuer. On ne faisait rien naturollemenl contre Aluhridate ; les cavaliers du roi de Pont ravageaient sans obstacle et sans châtiment ;a Bithynie etlaCappadoce. Par suite de la guerre contre les pirates. Pompée avait été amené en Asie : il n'y avait plus qu'à lui confier la direction de la guerre de Pont ei de l'Arménie, et il songeait depuis longtemps lui-même à cet emploi de ses forces. Mais le parti démocratique ne partageait évidemment pas le desir de son généi-al, et se gardait bien de prendre sur ce point l'initiative. Il est très vraisemblable qu'il avait demandé è Gabinius de proposer de ne pa's donner à la fois à Pompée la direction de la guerre des pirates et celle de Mithridate, et de confier cette derrière à Glabrion; en aucun cas il n'aurait voulu accroître et perpétuer la situation exceptionnelle d'un général déjà trop puissant. Pompée se plaignait suivant son habitude, et serait même revenu à Rome après l'accompiiss.-ment de sa tâche, s'il n'était pas intervenu un incident qu'aucun parti n'aurait pu prévoir. Un certain Gains Manilius, homme nul et sans impoptauce, avait, comme tribun du peuple, par des propositions intempestives, gâté également les affaires de la démocratie et de l'aristocratie. Dans l'espérance de se réfugier sous l'aile du puissant général, s'il lui donnait ce qu'il désirait, comme chacun le savait, et qu'il n'osait se donner, il proposa dans l'assemblée du peuple de rappeler le gouverneur Glabrion de la Bithynie et du Pont, Marcius Rex delà Cilicie, et de confier ses fonctions ainsi que la direction de la guerre en Orient sans conditions et sans limites, parait-il, et avec le pouvoir de faire la paix et les al-

liances, au proconsul de la mer et des côtes, qui cumulerait ainsi toutes ces charges. Commencement de 688 (66). On vit alors clairement à quel point la machine constitutionnelle des Romains était vermoulue, puisque le pouvoir législatif donnait l'initiative au plus misérable démagogue, et la décision à une multitude muette, dont la puissance s'étendait aussi aux questions les plus graves de gouvernement. La proposition Manilia n'était agréable à aucun des partis politiques; cependant elle ne trouva nulle part une sérieuse résistance. Les chefs de la démocratie, par les mêmes raisons qui les avaient obligés à se contenter de la loi (îabinia, ne pouvaient guère s'opposer à la loi Manilia ; ils cachèrent leur répugnance et leurs inquiétudes, et parlèrent publiquement pour le rhef de la démocratie. Les aristocrates les plus modérés se déclarèrent pour la proposition Manilia, depuis que la loi Gabinia avait rendu toute résistance inutile, et que les hommes qui voyaient plus loin reconnaissaient que la vraie politique pour le sénat étaii de se rapprocher le plus possible de Pompée et de le î appeler à eux lorsqu'il se brouillerait, comme on pouvait le prévoir, avec les démocrates. Les hommes du système de temporisation bénissaient enûn le jour ou ils semblaient avoir une idée et pouvoir se décider sans se brouiller avec l'un des deux partis : il est significatif de voir que ce fut pour défendre la loi Manilia que Marcus Gicéron monta pour la première fois à la tribune. Seuls, les aristocrates énergiques, ayant à leur tête Quintus Gatulus, montrèrent au moins leur couleur et parlèrent contre la proposition. Naturellement celle-ci passa avec une majorité qui se rapprochait de l'unanimité. Pompée joignit par là à sa puissance déjà si étendue le gouvernt'raent des plus importantes parmi les provinces d'Asie Mineure, en sorte que dans toute l'étendue du

territoire romain il n'y avait pas un pouce de terre qui ne lui fût soumis, et la conduite d'une guerre dont on pouvait dire comme de celle d'Alexandre qu'on savait bien oîi elle commençait, mais qu'on ne ne savait pas oii elle finirait. Jamais depuis que Rome existait, on n'avait concentré une telle puissance entre les mains d'un seul homme.

La révolution déniocralico- militaire. «>

La proposition Gabinia-Manilia termina entre le sénat et le parti populaire la lutte que les lois Semproniennes avaient commencée soixante-sept ans auparavant. De même que les lois Semproniennes avaient pour la première fois constitué le parti révolutionnaire en opposition politique, les lois Gabinia-Manilia firent passer ce parti de l'opposition au gouvernement, et de même que ce fut un moment solennel que celui oii la vaine intercession d'Octavius ne put empêcher de faire la première brèche à la constitution d'alors, ce ne fut pas une circonstance moins grave que celle où la retraite de Tt ébellius emporta le dernier boulevard du gouvernement sénatorial. Des deux parts on le comprit bien, et les âmes amollies des sénateurs s'exaltèrent dans cette lutte à mort ; mais cette lutte termina les dissensions constitutionnelles d'une façon bien différente et bien plus stricte qu'elle n'avait commencé. C'était une jeunesse noble dans tous ses sentiments qui avait ouvert la révolution ; elle était terminée par de misérables intrigants et par des démagogues du plus bas étage. Si d'au're parties aristocrates avaient commencé par une résistance raisonnable, et en abandonnant les positions perdues, ils la termmèrent par l'initiative du droit de la violence avec une faiblesse pompeuse en paroles et avec une perfidie déplorable. On voyait maintenant ce qui avait été considéré autrefois comme un vain rêve : le sénat avait cessé de gou-

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