CHAPITRE XI
Caractère de César. — Le nouveau monarque de Rome, le premier chef de la civilisation romanohellénique tout entière, Gaius Julius César, avait cinquante-six ans (étant né le 12 juillet 652 (102), lorsque la bataille de Thapsus, le dernier anneau d'une longue chaîne d'importantes victoire?, mit entre ses mains la destinée du monde. Peu d'hommes ont vu la souplesse de leur génie mise à plus d'épreuves que César, le seul génie créateur qu'ait produit Rome et le dernier qu'ait produit l'ancien monde, qui, naturellement, marcha dans le sillon qu'il avait ouvert jusqu'à ce que cet astre lumineux eût disparu Sorti d'une des plus anciennes familles du Latium qui la.sait remonter son origine jusqu'aux héros de l'Iliade et aux rois de Rome, et même à Vénus-Aphrodite commune aux deux nations, il passa les années de son enfance çt de son adolescence comme la jeunesse noble de cette époque avait l'habitude de le faire. Il avait goûté la douceur et l'amertume de la vie élégante, récité et déclamé, pratiqué la littérature et fait des vers dans ses moments perdus, s'élaitjeté dans des intrigues amoureuses de toutes sortes et avait été initié à tous les mystères de la toilette du temps, ainsi qu'à l'art plus mystérieux encore d'emprunter toujours et de ne jamais payer. Mais l'acier flexible de cette nature
était à l'épreuve de ces pratiques dissipées et corrompues ; César garda sa vigueur corporelle et son élasticité d'esprit et de cœur. Pour les armes et l'équitation, il était l'égal de tous se's soldats, et son habileté à la natation lui sauva la vie à Alexandrie ; l'incroyable rapidité de ses voyages, qu'il faisait le plus souvent de nuit pour gagner du temps, contraste frappant avec la lenteur solennelle avec laquelle Pompée se transportait d'un endroit dans un autre, faisait l'étonnemeot de ses contemporains, et.ne fut pas l'une des moindres causes de ses succès. L'esprit était comme le corps. Sa remarquable puissance d'intuition se révélait dans la précision et la forme pratique de ses combinaisons ; il donnait ses ordres, même sans avoir vu de ses propres yeux. Sa mémoire était incomparable, et il lui était aisé de mener de front plusieurs occupations en même temps, en restant toujours maître de lui-même. Quoiqu'il fût un homme bien élevé, un homme de génie, et presque un monarque, il avait un cœur. Tant qu'il vécut, il entoura de la plus pure vénération sa digne mère Aurélia (son père était mort jeune) ; il eut pour ses femmes et pour sa fille Julia ime affection qui lui fit honneur, et qui ne fut pas sans influence sur sa conduite politique. Il conserva des relations avec les plus capables et l(iS plus excellents hommes de son temps, qu'ils fussent de rang élevé ou humble, et leur garda une inviolable fidélité, les traitant chacun suivant leur caractère. Contrairement à Pompée, qui abandonna lâchement ses partisans. César, par un sentiment pur de toute coterie, resta fidèle à ses amis, dont un grand nombre d'entre eux, tels qu'Aulus Hirtius et Caius Matins, mèiïie après sa mort, donnèrent des preuves sensibles de leur attachement à sa personne. Si dans une naiure organisée avec une telle harmonie, on peut signa- ^^r un trai), dominait, c'est qu'il avait horreur de
toute idéologie et de toute fantaisie. Par sa nature, César était un homme passionné, car il n"y a pas de génie sans passion ; mais sa passion n'était jamais trop forte pour être dominée. Il avait eu son temps de jeunesse, et l'amour, les chansons et le vin, avaient tenu luur place dans son esprit ; mais ces habitudes n'avaient pu pénétrer dans sa nature intime. La littérature l'occupa longtemps et sérieusement ; mais tandis qu'Alexandre ne pouvait dormir en songeant à l'Achille d'Homère, César, dans ses insomnies, réfléchissait aux déclinaisons et aux conjugaisons latines. Il faisait des vers, comme tout le monde en faisait alors, mais ils étaient faibles ; d'autre part, il s'intéressait aux questions d'astronomie et d'histoire naturelle. Tandis que le vin demeurait pour Alexandre la consolation des soucis, le Romain sobre, lorsque les orgies de la jeunesse furent passées, y renonça complètement. Autour de lui, comme autour de ceux dont la jeunesse a été aveuglée par l'amour des femmes, il resta des traces de cette passion ; même dans un âge avancé, il eut des aventures d'amour et de succès auprès des femmes, etil conserva une certaine nonchalance dans sa démarche, ou, pour mieux dire, le sentiment flatteur de sa mâle beauté. Il cachait avec soin la calvitie dont il était affligé avec une couronne de laurier qu'il portait en public, dans les dernières années, et il aurait donné plus d'une de ses victoires pour ravoir les belles boucles de sa jeunesse. Mais quelque plaisir qu'il trouvât, même étant monarque, dans la société des femmes, il ne cherchait avec elles que la distraction,et ne leur laissait prendre aucune influence sur lui: son intfigue tant blâmée avec Cléopâlre n'avait eu d'autre but que de marquer un point faible de sa situation politique. César était avant tout un homme pratique et un homme de sens : et quoi qu'il entreprît ou exécutât, il le faisait avec une froide présence d'es-
prit que ne troublaient ni le souvenir ni l'attente ; c'est à cela qu'il dut la capacité d'agir avec toutes ses forzes et d'appliquer tout son génie aux plus minimes et aux moins importantes circonstances : c'est à ceia qu'il dut cette puissance multiple, qui lui donnait de maîtriser tout ce que l'intelligence peut comprendre, et la volonté entraîner : c'est à cela qu'il dut cette aisance et cette possession de lui-même, qui lui permettait de balancer les périodes aratoires et de projeter les campagnes; enfin, il dut cette sérénité merveilleuse qu'il conserva dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, et cette complète indépendance, qui n'admettait le contrôle ni d'un favori ni d'une maîtresse, pas même d'un ami. De plus, cette netteté de jugement l'empêchait de se faire des illusions sur la puissance de la destinée et l'habileté de l'homme ; il ne connaissait point ce voile qui cache à l'homme l'inanité de ses efforts. Avec quelque prudence qu'il combinât ses plans, il en prévoyait toutes les éventualités, et il n'oublia jamais qu'en toutes choses la fortune, c'està-dire le hasard, doit assurer le succès : c'est ce qui fit qu'il joua si souvent des parties si désespérées avec la destinée, et qu'en particulier il hasarda mille fois sa personne avec une audacieuse indifi'érence. Des hommes d'une sagacité supérieure se livrent quelquefois à un pur jeu de hasard ; mais il y avait dans le rationalisme de César un point où il confinait au mysticisme.
César hoimue d'État. — Des dons pareils devaient produire un homme d'État. Aussi César le fut-il dès sa jeunesse dans le sens le plus profond du mot, et son but fut le plus élevé qu'un homme puisse se proposer : la régénération politique, militaire, intellectuelle et morale d'une nation en décadence, et du peuple hellénique, parent du sien, et
encore plus en déclin. La rude école d'une expérience de trente ans changea ses vues quant aux moyens qui pouvaient l'aider à atteindre ce but ; mais ce but lui-même ne varia jamais, dans des temps d'humiliation sans espoir comme dans ceux de puissance illimilée>- dans les temps où, conspirateur et démagogue, il y marchait par des sentiers ténébreux et dans ceux où, maître du souverain pouvoir et véritable monarque, il travaillait à son œuvre à la pleine lumière du jour, devant les yeux du monde. Toutes les mesures d'un caractère permanent qui vinrent de lui en divers temps prirent leur place dans ce vaste édifice. Nous ne pouvons donc parler d'actes isolés de César : il ne fit rien d'isolé. On loue avec justice en César l'orateur dont l'éloquence mâle, dédaignant tous les artifices de l'avocat, illuminait et réchauffait comme la flamme. On admire avec justice en César auteur l'immuable simplicité de composition, la pureté parfaite et la beauté du langage. C'est avec justice que les plus grands maîtres dans l'art de la guerre ont loué en César le général qui, dédaigneux à un suprême degré de la routine et de la tradition, savait trouver toujours le système de guerre qui, dans une circonstance donnée, assurait le triomphe de l'ennemi, et par conséquent était bon, et qui, avec la sûreté de la divination, trouvait le moyen approprié à chaque but, et, comme Guillaume d'Orange, se relevait après chaque défaite et finissait la campagne invariablement avec la victoire. César ménageait les ressources militaires, ce qui distingue le génie militaire du simple talent d'officier, et faisait mouvoir les masses avec une* perfection supérieure, et trouvait la garantie de la victoire, non dans la masse de ses forces, mais dans la rapidité de leurs mouvements, non par de longs préparatifs, mais dans une action rapide, même quand les moyens étaient insufiisaûts.
Mais c'étaient là en César des qualités secondaires. Sans doute il était grand orateur, auteur, général, mais il devint tel parce qu'il était homme d'État consommé. Le soldat ne jouait avec lui qu'un rôle accessoire ; et l'une des principales parlicularités qui le distinguait d'Alexandre, d'Hannibal et de Napoléon, c'est qu'il entra dans l'activité politique;^ non comme officier, mais comme démagogue. Suivant son plan primitif, il se proposait d'atteindre son but comme Périclès et Caius Gracchus, sans la force des armes, et pendant dix-huit ans, comme chef du parti du peuple, il avait vécu exclusivement dans les plans politiques et les intrigues, jusqu'au moment oîi, corlvaincu, à la longue, de la nécessité d'un appui militaire, il se mit, à quarante ans, à la tête d'une armée. Il était naturel qu'il demeurât plus homme d'État que général, comme Cromwel qui, de chef d'opposition, devint un chef militaire et un roi démocratique, et qui, en général, quelque différence qu'il y ait^ entre le héros puritain et le Romain dissolu, est de tous les hommes d'État, celui qui, par le but qu'il poursuivait comme par les résultats qu'il obtint, ressemble le plus à César,
Même dans son système militaire, on reconnaît un chef improvisé ; les entreprises de Napoléon contre l'Egypte et contre l'Angleterre monirent clairement le lieutenant d'artillerie qui s'était élevé des rangs subalternes au commandement, comme les entreprises semblables de César montrent le démagogue métamorphosé en généraL Un officier formé dans les rangs aurait difficilement imaginé, pour des considérations politiques qui n'étaient pa's de première importance, de soumettre les préjugés militaires les mieux fondés,commeCésarlefiten différentes occasions, comme par exemple pour le débarquement en Épire. Plusieurs de ces actes méritent d'être blâmés au point de
vue militaire; mais ce que perd le général est regagné par l'homme d'État. La tâche de l'homme d'État est universelle de sa nature, commele génie de César; s'il entreprenait les choses les plus variées et les plus étrangèresles unes aux autres, elles avaient toutes quelque rapport au grand objet qu'avec une fidélité et uneconstance merveilleuses, il poursuivit sans relâche, et il ne laissa jamais dominer l'un par l'autre les aspects variés de sa grande autorité. Quoique maître en l'art de la guerre, il faisait de son mieu.K, par des considérations politiques, pour éloigner la lutte civile, et lorsqu'elle commença néanmoins, il tâcha de préserver ses lauriers du sang. Quoique fondateur d'une monarchie militaire, il persista, avec une énergie dont il y a peu d'e.xemples dans l'histoire, à ne vouloir ni hiérarchie de maréchaux, ni gouvernement de prétoriens. S'il avait une préférence pour quelque forme de service rendu à l'État, c'était pour les sciences et les arts de la paix plutôt que pour ceux de la guerre. La particularité la plus remarquable de son action comme homme d'État était la parfaite harmonie. En réalité toutes les conditions de cette fonction la plus difficile d'ici-bas étaient réunies en César. Profondément pratique, il ne se laissait jamais troubler par les images du passé ni par aucune tradition vénérable ; pour lui, rien n'avait de valeur en politique que le présent vivant et la loi de la raison, de même qu'en grammaire il méprisait toute recherche historique et antiquitaire, et ne reconnaissait d'une part que Vusage habituel, et d'autre part la règle de symétrie. Né maître, il gouvernait les esprits des hommes comme le vent dirige les nuages, et obligeait les natures les plus hétérogènes à se mettre à son service, le citoyen poli et le rude subalterne, les nobles matrones de Rome et les belles princesses d'Egypte et de Mauritanie, le brillant officier de ca-
166 HISTOIRE ROMAINL
Valérie et le banquier calculateur. Son talent pour l'organisation était merveilleux ; aucun homme d'État n'a jamais forcé les alliances, aucun général formé une armée avec les éléments les plus rebelles et les plus réfractaires, avec une décision et une fer^meté comparables à celles de César, lorsqu'il organisait les coalitions et les légions : jamais gouvernant ne jugea ses instruments et ne sut mieux les approprier à leur véritable place avec un œil plus perçant. Il était monarque, mais il ne jouait jamais au roi. Même lorsqu'il devint maître absolu de Rome, il garda les dehors d'un chef de parti ; parfaitement souple et flexible, aisé et doux dans la conversation, complaisant pour tous, il semblait ne vouloir être que le premier parmi ses pairs. César évita enti«';rementrécueil de tant d'hommes qui sont, sous d'autres rapports, ses égaux, et qui ont apporté dans la politique le ton de commandement militaire ; bien que ses relations différentes avec le sénat lui en donnassent souvent l'occasion, il n'eut jamais à accomplir des violences telles que le 18 brumaire. César était monarque ; mais il n'eut jamais le vertige de la tyrannie. Il est peutêtre le seul parmi les puissants de la terre qui, dans les grandes comme dans les petites circonstances, n'ait jamais agi suivant son inclination ou son caprice, mais toujours, sans exception, conformément à son devoir comme cbef, et qui, en repassant sa vie, tout en ayant à regretter plus d'un faux calcul, n'eut ja^ mais à regretter un emportement déplacé de passion. Il n'y a rien dans l'histoire de la vie de César qui puisse être comparé, même sur une petite échelle, aux ébullitions poético-sensuelles, telles que le meurtre de Glitus ou l'incendie de Persépolis, qu'on trouve dans l'histoire de son grand prédécesseur en Orient. Il est, en somme, peut-être le seul de ces hommes puissants qui ait gardé jusqu'à la an de sa
carrière le tact politique avec lequel on navigue entre le possible et l'impossible, et qui n'ait pas succombé devant la tâche la plus difficile pour les natures richement douées, celle de reconnaître, au comble du suc ces, la limite naturelle des choses. Il fit ce qui était possible, et ne laissa jamais une chose utile non faite pour en poursuivre une nouvelle impossible, il ne dédaigna jamais du moins de mitiger par des palliatifs les maux incurables. Mais là oh il reconnaissait que la destinée avait parlé, il obéissait toujours. Alexandre sur l'Hyphase, Napoléon à Moscou, ont résisté parce qu'ils ne pouvaient faire autrement, et s'indignaient contre la destinée de ce qu'elle ne donnait à ses favoris que des succès limités ; César recula volontairement sur la Tamise et sur le Rhin ; sur le Danube et l'Euphrate, il ne rêva pas des plans de conquête illimités, mais simplement un règlement raisonnable de frontières.
Tel était cet homme unique qu'il semble si facile et qu'il est cependant si difficile de dépeindre. Sa nature tout entière est d'une clarté transparente, et la tradition nous a conservé sur lui des détails plus abondants et plus vivants que sur aucun des héros de l'ancien monde. L'idée que nous pouvons nous faire d'un pareil homme peut varier, peut être plus ou moins creuse ou profonde, mais elle ne peut subir de différence sensible : pour tout homme dont l'esprit n'est pas absolument perverti, sa grande figure se présente avec les mêmes traits essentiels, et cependant personne n'a réussi à la rendre vivante. Le secret est précisément dans cette perfection. Par son caractère en tant qu'homme, ainsi que par sa place dans l'histoire, César occupe une position où les grands contrastes de l'existence se rencontrent et se balancent. Il avait en même temps la puissance créatrice la plus extraordinaire et le jugement le plus
pénétrant ; il n'était plus un jeune homme, et il n'était pas encore un vieillard; doué de la plus grande énergie de volonté et de la plus haute capacité d'exécution, plein de l'idéal républicain et en même temps né pour être roi, Romain dans l'essence la plus profonde de sa nature, et cependant appelé à réconcilier et à combiner en lui ainsi que dans le monde extérieur les types romain et grec de civilisation, César est l'homme entier et parfait. En conséquence, nous rencontrons en lui, moins qu'en tout autre personnage historique, ce qu'on appelle des traits caraoiéristiques, qui ne sont en réalité autre chose que des déviations du cours ordinaire du développement humain. Ce qui passe pour tel dans César, au premier coup d'œil, devient, après un examen plus attentif, la particularité non de l'individu, mais de l'époque de culture et de la nation. Ses aventures ju\éniles, par exemple, lui étaient communes avec ses contemporains d'une position semblable, son tempérament peu poétique mais puissamment logique était le tempérament des Romains en général. C'était aussi un des caractères du génie profondément humain de César, qu'il subissait singulièrement l'influence des lieux et des circonstances ; car il n'y a pas d'humanité abstraite ; l'homme vivant ne peut pas ne pas occuper une place dans une nationalité donnée et dans un ordre défini de civilisation. César était l'homme parfait, précisément parce que, plus qu'un autre, il se plaçait au milieu des courants de son temps, et parce que, plus que tout autre, il possédait le caractère le plus particulier de la nation romaine, l'aptitude pratique du citoyen, car son hellénisme était en fait un hellénisme qui avait été longtemps fondu avec la nationalité italique. Mais, dans cette circonstance même se trouve la difficulté, je dirais même l'impossibilité de f^ire un portrait d'après nature de César. Comme
l'artiste peut peindre toute chose sauf la beauté consommée, l'historien, quand il rencontre une fois sur mille la perfection, ne peut que se taire devant elle. La régularité peut se peindre ; mais elle ne donne que l'idée négative de l'absence du défaut : le secret de la nature, qui, dans ses manifestations les plus accomplies, combine la régularité et l'individualité, passe toute expression Nous n'avons qu'à envier le sort de ceux qui ont contemplé cette perfection, et de nous en faire une idée affaiblie par l'éclat réfléchi qui demeure aux œuvres créées par cette grande nature. Ces œuvres portent aussi, il est vrai, le sceau du temps. Le héros romain est non seulement l'égal de son prédécesseur grec, mais son supérieur ; mais le monde avait vieilli, et il avait perdu le charme de la jeunesse. L'action de César n'était plus, comme celle d'Alexandre, une marche joyeuse en avant vers un but indéfiniment éloigné. Il avait à bâtir sur des ruines et avec des ruines, et se contentait de s'établir aussi sûrement et aussi favorablement que possible dans les vastes mais infranchissables limites qui lui étaient assignées. C'est avec raison, par conséquent, que le tact délicat et poétique des nations ne s'est pas épris du Romain peu poétique, et n'a rattaché qu'au front du fils de Philippe cette auréole politique qui réfléchit toutes les nuances de la légende. Mais c'est avec autant de raison que la vie politique des nations s'est agitée pendant des siècles dans l'orbite tracée par César. Les peuples auxquels appartient l'empire du monde désignent encore par son nom les plus élevés de leurs monarques, et c'est là un symptôme assez significatif, et malheureusement peu à leur honneur.
mise h l'écart des anciens partis. — Si l'ancien état de choses, qui, sous tous les rapports,
était vicieux, devait être anéanti et la république refaite à neuf, il fallait d'abord que le pays fût pacifié et que le sol fût débarrassé des débris qui, depuis la dernière catastrophe, y étaient encore amoncelés. Dans cette œuvre, César partit du principe de la réconciliation des partis qui avaient subsisté jusque-là, ou, pour parler plus correctement, car on ne peut parler de réconciliation entre des principes irréconciliables, du principe que l'arène sur laquelle la noblesse etla populace avaient lutté jusque-là devait être abandonnée des deux partis, qui devaient désormais se rencontrer sur le terrain de la nouvelle constitution monarchique. D'abord toutes les vieilles querelles du passé républicain furent regardées comme terminées pour toujours et irrévocablement. Tandis que César donnait des ordres pour que les statues de Sylla qui avaient été renversées par la populace de la capitale à la nouvelle de la bataille de Pharsale, fussent relevées, et reconnaissait ainsi le fait qu'à l'histoire seule il convenait de juger ce grand homme, il annulait en même temps les derniers effets de ses lois exceptionnelles, rappelant de l'exil ceux qui avaient été bannis dans les temps des troubles de Ginna et de Sertorius, et rendait aux fils de ceux qui avaient été exilés par Sylla le droit à l'éligibilité qu'ils avaient perdu. De même, il rétablit tous ceux qui, au début de la récente catastrophe, avaient perdu leur siège au sénat et leurs droit civiques par sentence des censeurs ou procès politique, particulièrement par suite des poursuites exercées en vertu des lois exceptionnelles de 702. Ceux-là seuls qui avaient fait périr les proscrits pour de l'argent restèrent, ainsi que cela était raisonnable, sous le coup de la loi de trahison, et Milon, le condottiere le plus hardi du parti sénatorial, fut excln du pardon général.
Méconleutcnicnt des démoerateS' — Une
chos3 plus difficile de beaucoup que le règlement de ces questions, qui appartiennent déjà, quant à leur objet, au passé, ce fut la conduite envers les partis qui existaient encore à ce moment : d'une part, les propres adhérents démocratiques de César, de l'autre, l'aristocratie détruite. Les premiers devaient être, si cela est possible, encore moins satisfaits que la dernière de la conduite de César après la victoire et de l'intimation qu'il avait faite aux partis de changer de terrain d'attaque. César lui-même désirait sans doute en somme le même objet qu'avait poursuivi Caius Gracchus ; mais les desseins des partisans de César n'étaient plus les mêmes que ceux des partisans des Gracques. Le parti populaire romain avait été graduellement amené de la réforme à la révolution, de la résolution à l'anarchie, de l'anarchie à une guerre contre la propriété ; ils célébraient entre eux le souvenir du règne de la terreur, et ornaient aujourd'hui la tombe de Catilina, comme autrefois celle des Gracques, de fleurs et de guirlandes ; ils s'étaient mis sous la bannière de César, parce qu'ils espéraient que celui-ci ferait pour eux ce que Catilina n'avait pu accomplir. Mais lorsqu'il devint évident que César était fort éloigné de devenir l'exécuteur testamentaire de GatiUna, et que le plus que les débiteurs pouvaient attendre de lui était quelque allégement de paiement et des ^-modifications de procédure, l'indignation se manifesta par cette question : Pour qui donc le parti populaire a-t-il vaincu, si ce n'est pas pour le peuple? Et la racaille de cette espèce, haute et basse, en voyant échouer ses saturnales politico-économiques, se mit à coqueter avec les pompéiens, et même pondant l'absence de deux ans que fit César hors de l'Italie, à pousser à une seconde guerre civile dans le sens de la première.
172 HISTOIRE RO^fATNE
Ccelins et Milon. — Le prêteur Marcus Caelius Rufus, bon aristocrate et mauvais payeur, ayant quelque talent et beaucoup d'instruction, et qui, orateur véhément et disert, avait été Jusque-là, au sénat et dans le forum, un des champions les plus zélés de Cé-ar, proposa au peuple, sans avoir reçu d'instruction parli<;ulière pour le faire, une loi qui accordait aux débiteurs un répit de six années sans intérêts. Ayant trou . é de l'opposition à je dessein, il proDOsa une seconde loi qui annulait toutes les réclamations venant d'emprunts et de loyers courants de maison : le sénat césarien le destitua alors de ses fonctions. C'était juste à la veille de la bataille de Pharsale, et la balance, dans ce grand duel, semblait pencher du côté des pompéiens ; Rufus entra en communication avec le vieux chef d.; bande Milon, et tous deux machinèrent une contre-révolution, qui inscrivit sur sa bannière la constitution républicaine, et dti plus l'abolition des réclamations des créanciers, et la manumission des esclaves. Milon quitta Massalia, son lieu d'exil, et appela les pompéiens et les gjirdiens d'esclaves aux armes dans la région des Thurii , Rufus prit des arrangements pour faire saisir la ville de Capoue par des esclaves armés ; mais ce plan fut découvert avant son exécution et pénétré par la milice de cette ville ; Quintus Pédius, qui s'avança avec une légion dans le territoire des Thurii, dispersa la bande après un grand carnage, et la chute des deux chefs Termina ce scandale, 706 (48). Néanmoins on trouva l'année suivante un second fou, le tribun du peuple Publius Dolabella qui, également insolvable, mais loin d'être aussi bien doué que son prédécesseur, présenta de nouveau sa loi relative aux réclamations de créanciers et au loyer des maisons, et avec son collègue Lucius Trébellius, recommença sur ce point (ce fut la dernière fois) la guerre démagogique ; il y eut des enga-
gements sérieux entre les bandes armées des deux partis et plus d'un combat de rues, jusqu'au moment 011 le commandant de l'Italie, Marcus Antonius, ût intervenir l'armée, et peu de temps après le retour de César de l'Orient, mit complètement fin à ces événements absurdes. César fit si peu d'attention à ces tristes tentatives de faire revivre les projets de Catilina, qu'il permit à Dolabella de rester en Italie, et peu de temps aprè-^ lui rendit sa faveur. Contre la canaille de celte espèce, qui n'avait aucune idée politique, mais qui ne faisait la guerre qu'à la propriété, la simple existence d'un gouvernement vigoureux est, comme contre les bandes de brigands, sulfisanle, et César était trop grand et trop réfléchi pour se troubler des appréhensions que les alarmistes d'Italie ressentaient à l'égard des communistes de cette époque, et de procurer par là une fausse popularité à la monarchie.
Mesures contre les pompéiens et les réa publioaius. — Tandis que César pouvait ainsi laisser et laissait en elTet le parti démocratique marcner de plus en plus vers sa décomposition, qui était déjà parvenue presque à sa dernière limite, il avait, à l'égard de l'ancien parti aristocratique, qui possédait une bien plus grande vitalité, à préparer et à commencer sa dissolution, ce que le temps seul pouvait accomplir, par une habile combinaison de répression et de conciliation. Comme mesure de peu d'importance, Cé"<ar, par un sentiment naturel des convenances, évita d'exaspérer le parti vaincu par des sarcasmes inutiles. Il ne triompha pas après avoir vaincu ses concitoyens, il ne parla de Pompée qu'avec respect, et ût rétablir au sénat, à la place d'honneur qu'ell*^ occupait antérieurement, sa statue qui avait été renversée par le peuple. La persécution politique qui suivit la
victoire fut renfermée par César dans les plus étroites limites. On ne fit aucune investigation sur les différentes communications que le^ parti constitutionnel avait eues avec des césariens de nom : César fit jeter au feu, sans li3S lire, les papiers trouvés au quartier général de l'ennemi à Pharsale et à Thapsus, et s'épargna à lui-même et au pays les procès politiques de haute trahison. De plus, tous les simples soldats qui avaient suivi leurs officiers romains ou provinciaux dans la lutte contre César jouirent de l'impunité. La seule exception qui fut faite s'appliqua à ces citoyens romains qui avaient pris du service dans l'armée du roi de Numidie, Juba; leurs propriétés furent confisquées pour la peine de leur trahison. Aux officiers! mêmes du parti vaincu. César avait accordé un pardonj illimité, jusqu'à la campagne d'Espagne de 705 (49) ; mais il dut se convaincre qu'en cela il avait été trop loin, et qu'il fallait éloigner au moins les chefs de cette dernière guerre. La règle qui le guida dans la suite fut que toute personne qui, après la capitulation d'Ilerda, avait servi comme officier dans l'armée de l'ennemi, ou avait siégé dans le sénat d'opposition, s'il avait survécu à la fin de la lutte, perdait ses propriétés et ses droits de citoyen, et devait être banni de l'Italie à perpétuité; s'il n'avait pas survécu à la fin de la guerre, l'État confisquait ses propriétés ; mais ceux qui avaient reçu autrefois le pardon de César et qui avaient été retrouvés dans les rangs ennemis devaient perdre la vie. Ces règles furent cependant modifiées dans l'exécution. La sentence de mort ne fut appliquée que contre un petit nombre de coupables. Dans la confiscation de la propriété, non seulement les dettes qui frappaient certaines portions de la propriété, et les droits des veuves pour leur douaire furent payés, ce qui était raisonnable, mais on rendit même aux enfants de ceux qui étaient morts une
portion des propriétés paternelles. Enfin un assez grand nombre de ceux qui, par suite de ces règlements, étaient passibles de châtiment et de la confiscation de leurs propriétés, reçurent leur pardon et 3'en tirèrent avec une amende, comme les capitalistes africains, qui avaient été membres du sénat d'Utique. Les autres même, presque sans exception, conservèrent leur liberté et leurs biens, quand ils purent ■irendre sur eux-mêmes de les demander à César : pour dfaulres qui avaient refusé de le faire, tfls que le consulaire Marcus Marcellus,le pardon fut accordé même sans être demandé, et enfin en 710, une amnisje générale fut publiée pour tous ceux qui n'avaient pas encore été rappelés.
Amnistie. — L'opposition républicaine se soumit, pour obtenir le pardon ; mais elle ne fut pas réconciliée. Mécontente du nouvel ordre de choses, elle était exaspérée contre ce chef intrus, il n'y avait pas de place pour une résistance politique ouverte^ car on ne peut donner ce nom aux tentatives que firent quelques tribuns pour une question de titre : ils acquirent la couronne du martyre pour une intervention contre ceux qui avaient appelé César roi. Mais le républicanisme ne trouva que mieux son expression dans l'opposition d'opinions, dans de secrètes agitations et dans des complots. Pas une main ne se leva, quand l'imperator parut en public. Il ne manqua pas de placards et de vers sarcastisques pleins d'une satire amère et populaire contre la nouvelle monarchie. Quand un comédien faisait une allusion républicaine, il était salué des plus vifs applaudissements. Le courage de Caton forma le thi'me élégant des pamphlétaires d'opposition, et leurs écrits trouvèrent un public d'autant plus reconnaissant cjue la littérature n'était plus Ubre. César combattit» il est
vrai, les républicains sur leur propre terrain; luimême et ses confidents les plus 'habiles répondirent à la littérature catonienne par des anti-Gaton, et les scribes républicains et césanens luttèrent autour du héros d'Utique comme les Troyens et les Grecs autour du corps de Patrocle ; ^ais naturellement dans ce conflit, oh le public profondément républicain dans ses sentiments était le juge, les césariens avaient le désavantage. Il ne restait donc plus qu'à terroriser les auteurs ; c'est pour cela que des hommes bien connus et dangereux au point de vue littéraire, tels que Publius Nigidius Figulus et Aulus GfiBcina, eurent plus de difficulté à obtenir leur rentrée en Italie que d'autres exilés, et que les écrivains d'opposition tolérés en Italie, furent soumis aune censure de fait, dont les restrictions étaient d'autant plus désagréables que la mesure du châtiment à redouter était tout à fait arbitraire. Les machinations souterraines des partis renversés contre la nouvelle monarchie seront mieux exposées dans une autre section de cet ouvrage. Il suffit de dire ici que l'empire romain était plein de prétendants naissants et de républicains ; que les flammes de la guerre civile, allumées tantôt par les pompéiens, tantôt par les républicains, renaissaient violemment dans différents endroits, et que dans la capitale il y avait une conspiration perpétuelle contre la vie du monarque. Mais César ne pouvait, même en présence de ces complots, prendre sur lui de se faire entourer par une garde du corps permanente, et se contentait de faire dénoncer ces conspirations par des placards. Quoiqu'il eût l'habitude de traiter tout ce qui concernait sa personne avec une audacieuse indifférence, il ne pouvait se dissimuler le danger très sérieux dont le menaçait cette masse de mécontents, danger qui menaçait également ses créations. Si, néanmoins.
dédaignant tous les avertissements et les supplications de ses amis, il persévéra, sans se faire illusion sur l'implacabililé des adversaires même auxquels il pardonnait, dans son système de pardonner au plus grand nombre d'entre eux, il n'était mû ni parla magnanimité chevaleresque d'une nature orgueilleuse, ni par la clémence sentimentale d'une nature efféminée, mais par un calcul d'homme d'État, qui pense qu'on se débarrasse plus vite, et avec moins de danger pour le public, des partis vaincus en les absorbant qu'en essayant de les extirper par la proscription, ou. en les rejetant hors de la république par le bannissement. César ne pouvait, pour le but élevé qu'il poursuivait, se passer du parti constitutionnel lui-même, qui embrassait en fait, non seulement l'aristocratie, mais tout ce qu'il y avait d'esprits lettrés et nationaux parmi les citoyens italiens ; car ses plans qui regardaient la rénovation de l'État vermoulu exigeaient la masse entière des talents, de la culture, de la distinction héréditaire ou personnelle que renfermait ce parti, et, en ce sens, il pouvait considérer le pardon accordé à ses adversaires comme la plus belle récompense de la victoire. En conséquence, les chefs les plus distingués des partis vaincus furent, il est vrai, éloignés ; mais on n'épargna pas le pardon aux hommes de second et de troisième ordre, et particulièrement de la jeune génération : on ne leur permit pas, cependant, de s'user dans une opposition passive, mais on les obligea, avec plus ou moins de caresses, à prendre une part active dans la nouvelle administration, et d'accepter d'elle des honneurs ou des fonctions. Gomme pour Henri IV et Guillaume d'Orange, les plus grandes difficultés naquirent pour Gésar après la victoire.
Tout conquérant révolutionnaire apprend par expérience que s'il ne veut pas, après avoir vaincu ses
adversaires, rester un simple chef de parti, mais comme Henri IV et Guillaume d'Orange, substituer le bien de la république au programme nécessairement étroit de sa faction, tous les partis, le sien comme celui des vaincus, s'unissent contre le nouveau chef avec d'autant plus d'ardeur que le nouveau chef a une idée plus pure et plus haute de sa création. Les amis de la constitution et les pompéiens, quoique rendant hommage des lèvres à César, gardaient au fond du cœur rancune à la monarchie ou au moins à la dynastie ; la démocratie dégénérée était en rébellion ouverte contre César, depuis le moment oii elle s'était aperçue que le but de César n'était nullement le sien: les adhérents personnels de César murmuraient euxmêmes, quand ils voyaient que le chef établissait, au lieu d'un État de condottieri, une monarchie équiîable et juste pour tous, et que le gain qui leur en pouvait revenir à eux-mêmes était diminué par l'accession des vaincus. Ce règlement de la république n'était bien vu d'aucun parti, et dut être imposé à ses associés non moins qu'à ses adversaires. La position même de César était en un certain sens plus périlleuse qu'avant la victoire ; mais ce qu'il perdait l'Etat le gagnait. En annihilant les partis et en épargnant les partisans, et même en permettant à tout homme dr». talent ou même de bonne famille d'arriver aux affaires, sans tenir compte de son passé politique, il réunissait pour sa grande entreprise toutes les forces vives de l'État, et non seulement cela était vrai, mais la participation volontaire ou imposée d'hommes de tous les partis à la même œuvre conduisait impérieusement la nation aux nouvelles institutions. Les partis n'étaient réconciliés qu'en apparence, et plutôt par leur haine commune contre César que par adhésion au nouvel ordre de choses. César le savait bien ; mais il n'ignorait pas que l'antagonisme perd une partie de sa lorc^ dans
son union extérieure, et que c'est ainsi seulemeni qu'un homme d'État peut devancer l'œuvre du temps, qui seul peut, à la longue, guérir ces maux, en faisant descendre l'ancienne génération au tombeau. H s'informait encore moins de savoir qui le haïssait ou méditait de l'assassiner. Gomme tout homme d'État réel, il n'attendait pas de récompense de ses services, il n'attendait même pas l'amour du peuple, mais il sacrifiait la faveur même de ses contemporains pour faire le bonheur de la postérité, et demandait la permission de sauver et de renouveler sa nation.
li'œuvrc de César. — En essayant de donner un compte rendu détaillé du mode suivant lequel s'effectua la transition qui fais'ait passer la république de l'ancien au nouvel ordre de choses, il faut se rappeler d'abord que César vint, non pour commencer, mais pour compléter. Le plan de la nouvelle organisation adapté aux temps, depuis longtemps projeté par Gains Gracchus, avait été maintenu par ses adhérents et ses successeurs avec plus ou moins d'ardeur ou de science ; mais sans hésiter. César, dès le début et comme par droit héréditaire, chef du parti populaire, avait pendant trente années porté sa bannière sans changer et même sans cacher ses couleurs-; il resta démocrate même étant monarque. En acceptant sans réserve, à part bien entendu les projets insensés de Catilina et de Clodius, l'héritage de son parti, en montrant la haine la plus amère, lapins personnelle à l'aristocratie et aux vrais aristocrates, en gardant, sans les modifier essentiellement, les idées de la démocratie romaine, c'est-à-dire l'allégement des dettes, la colonisation au delà des mers, le nivellement graduel des droits entre les classes diverses de l'État, l'émancipation du pouvoir poli-
tique à l'égard du sénat, sa monarchie différait si pea de la démocratie, que la démocratie au contraire n'atteignit son but qu'au moyen de cette monarchie. Cette monarchie, en effet, n'était pas le despotisme oriental de droit divin, mais une monarchie telle que Gains Gracchus désirait la ibrmor, telle que Périclès et Gromvvell la fondèrent, la représentation de la nation par l'homme en qui elle met sa confiance suprême et illimitée. Les idées qui étaient à la racine de l'œuvre de César n'étaient pas, par conséquent, entièrement neuves ; mais c'est à lui qu'en appartient la réalisation qui était, après tout, le principal ; c'est à lui qu'appartient la grandeur de l'exécution, qui aurait probablement surpris celui-là même qui l'avait préparée, s'il avait pu la voir, et qui laissera toujours à tout homme qui l'a vue dans sa réalité vivante ou dans le miroir de l'histoire, quelles que soient l'époque et l'opinion politique auxquelles il appartient, et suivant sa capacité de comprendre la grandeur humaine et historique, une expression de plus en plus profonde d'admiration.
Arrivés à ce point cependant, il est nécessaire que nous exigions ce que l'historien suppose paiHout comme accordé tacitement, et que nous protestions contre la coutume également commune à la simplicité et à la perfidie de distribuer la louange ou la cen^jure historique, en l'isolant des circonstances, comme des phrases d'une application générale, et de prendre en cette circonstance notre jugement sur César pour un jugement sur ce qu'on appelle le césarianisme. Il est vrai que l'histoire des siècles passés devait être l'institutrice du présent, mais non dans le sens vulgaire du mot, comme s'il su fusait d'en tourner les pages pour trouver les circonstances actuelles dans les annales du passé, et pour recueillir dans ces symptômes un diagnostic politique et les spécifiques à appli-
quer suivant les cas; l'histoire n'est instructive qu'en tant que l'observation des formes antérieures de civilisation révèle les constilulions organiques de civilisation en général, forces fondamentales identiques en tous lieux, mais dont les combinaisons varient à l'infini, et elle encourage les hommes, non à une imitation irréfléchie, mais à une reproduction indépendante. En ce sens, l'hisLoire de César et de l'impérialisme romain, avec toute la grandeur incomparable de son fondateur, avec touLe la nécessité historique de son œuvre, est une censure plus amère de l'aristocratie moderne que ne pourrait l'écrire la main des hommes. Conformément à la même loi de nature en vertu de laquelle le plus faible organisme surpasse infiniment la machine la plus artistique, toute constitution, quelque défectueuse qu'elle soit, qui donne libre jeu à la libre action de la majorité des citoyens, surpasse infiniment l'absolutisme le plus brillant et le plus humain ; car le premier est susceptible de développement, et, par conséquent, vivant, le second est ce qu'il est, et, par conséquent, mort. Cette loi de nature s'est vérifiée dans la monarchie absolue de Rome, et d'autant plus empiétement que sous l'impulsion du génie de son créateur, et en l'absence de toute complication matérielle extérieure, cette monarchie s'est développée a\ec une régularité et une liberté exceptionnelles. Depuis le temps de César, comme le montreront les événements suivants, et comme Gibbon l'a montré dt^puis longtemps, le système romain n'eut qu'une cohésion extérieure, et ne reçut qu'une extension mécaniqu-, tandis qu'intérieurement il devint, même soi s César, aride, flétri et caauc Si dans les premier? temps de l'aristocratie, et surtout dans l'âme de César, vivait encore l'espérance trompeuse d'une combinaison du libre développement dans la règle absolue, le gouvernement des remarquables einpe-
reurs de la maison Julia montra bientôt aux hommes combien il est impossible de faire tenir le feu et l'eau dans le même vase. L'œuvre de César était nécessaire et salutaire, non par ses bienfaits, mais parce que, avec l'organisation nationale de l'antiquité, qui était basée sur l'esclavage, et complètement étrangère à la représentation républicaine et constitutionnelle, et en présence de la constitution légitime qui, dans un fonctionnement de cinq siècles, avait abouti à un absolutisme oligarchique, la monarchie militaire absolue était la conséquence logique et le mal le moins grave. Lorsqu'une fois l'aristocratie esclavagiste de la Virginie et des Carolines aura poussé les choses aussi loin que ses congénères de la RoHie de Sylla, le césarisme y sera également légitimé, au point de vue de l'histoire ; mais là où il apparaît dans d'autres conditions de développement, il est à la fois une caricature et une usurpation. Mais la véritable histoire ne peut priver le vrai César de l'honneur qui lui appartient, parce que son verdict peut égarer les âmes simples en présence de mauvais Césars, et justifier ainsi la scélératesse et la fraude. Elle aussi elle est une bible, et si comme la Bible elle ne peut empêcher l'insensé de la mal comprendre et le diable de la citer, elle est assez forte pour le supporter et pour les en punir.
Forme de la noiiTelle tasonarcliie. — La
position du nouveau chef de l'État prit une forme en apparence singulière. César avait été investi de la dictature, temporairement d'abord après son retour d'Espagne, en 705 (49), puis après la bataille de Pharsale, de l'automne de 706 (48), pour un temps indéfini, enfin après la bataille de Thapsus, depuis le 1" janvier 709, comme charge annuelle à laquelle il fut d'abord élevé pour dix ans, et enfin en 710 pour la
vie : il reçut également la censure sous le nouveau titre de prœfectus morum, en 708, pour trois ans, et en 710 pour la vie ; puis le consulat, d'abord en 706, suivant les formes ordinaires (ce fut là la cause immédiate de la guerre civile), et successivement pour cinq ans et pour dix ans, et une fois aussi sans collègue ; de plus, non le tribunat du peuple, il est vrai, mais la puissance tribunitienneen706 (48),pourlavie; on lui donna également la première place au sénat avec le droit de diriger le vote ; enfin, en 708 (46), il reçut le titre d'imperator à vie. César n'avait pas besoin qu'on lui confiât la surveillance du culte, attendu qu'il avait déjà la dignité de souverain pontife ; il devint néanmoins membre du second grand collège sacerdotal des augures. A ce mélange hétéroclite de fonctions civiles et religieuses s'ajoute une quantité encore plus mélangée de lois et de décrets du sénat qui confiaient à César le droit de décider de la paix et de la guerre, sans consulter le sénat ou le peuple, la libre disposition des armées et des caisses, la nomination des gouverneurs de province, un droit obligatoire de proposition en ce qui concernait une portion des magistrats de la cité de Rome, la conduite des élections dans les comices par centuries, le droit de nommer des patriciens, et d'autres prérogatives extraordinaires du même genre, sans parler des vains honneurs et des décorations, du titre de père do la patrie, de la désignation du mois dans lequel il était né par le nom de Julius qu'il porte encore, et d'autres manifestations de la tendance ridicule à la flatterie, qui se transforma bientôt en stupide adoration. Évidemment, on essayait par là, par voie de compromis entre la nouvelle flatterie de cour et l'aversion des républicains pour appeler la monarchie par son vrai nom, de dissoudre l'autorité absolue du monarque dans ses diff'érents éléments individuels.
ce qui était, en fait, aussi superflu qu'illogique ; car le pouvoir absolu échappe, par sa nature, à toute spécification. César lui-même voulait-il construire sa puissance royale sur cet échafaudage de nouvelles et de vieilles charges, et de commissions extraordinaires ; ce serait là une conjecture plus naïve que spécieuse. Des hommes de jugement ne demanderont pas de preuve pour croire, soit que César voulût greffer sur la république son nouveau pouvoir, non seulement pour quelques années et comme un pouvoir personnel pour une période indéfinie de sa vie, comme la Régence de Sylla, mais comme un organe essentiel et permanent, en d'autres termes comme pouvoir héréditaire, ou qu'il choisît pour la nouvelle institution une désignation appropriée et simple; car c'est une faute politique de créer des noms sans signification substantielle, et c'est à peine une erreur moindre d'établir la substance du pouvoir absolu sans lui en donner le nom.
Seulement, il n'est pas aisé de déterminer quelle fut la forme choisie par César, soit parce que, dans cette période de transition, les édifices éphémres ne se distinguent pas facilement de ceux qui doivent durer, soit parce que l'attachement de ses clients, qui devançaient la volonté du maître, le chargea d'une multitude, nuisible à lui-même, de décrets de confiance et de lois qui lui conféraient des honneurs, La puissance tribunitienne fournissait moins que toute autre une expression convenable pour désigner les fonctions du nouveau chef de l'État; car, constitutionnellement, le tribun du peuple ne pouvait pas commander, mais seulement empêcher les autres de commander. La nouvelle monarchie ne pouvait pas même se rattacher au consulat, à cause du caractère collégial qui en était inséparable ; César lui-même essaya évidemment de réduire cette magistrature.
jusque-là suprême, à ua vain titre et même quand il l'accepta, il ne la garda pas une année entière, mais la résigna bientôt entre les mains de personnages su bordonnés. La dictature fut en pratique la principale, au point de vue de la durée et des attributions, des charges revêtues par César, évidemment parce que César lui donna le sens qu'elle avait dans l'organisme constitutionnel, celui d'une présidence extraordinaire pour surmonter les crises extraordinaires. D'autre part, elle était loin de se recommander comme expression de la nouvelle monarchie ; car c'était une magistrature revêtue d'un caractère exceptionnel et impopulaire, et elle était beaucoup trop étroite pour définir la nouvelle monarchie, si César était investi, comme il semble l'avoir été, et par une conséquence nécessaire de son ancienne situation, non de la dictature bizarre de Sylla, mais de la dictature républicaine ordinaire, sauf la limite de temps.
César iinperator. — Le nouveau nom d'imperator, d'autre part, apparaît sous tous les rapports la véritable expression qui convient à cette nouvelle monarchie, précisément parce qu'il est nouveau, et on ne voit pas qu'il ait été motivé par aucune circonstance extérieure. Le nouveau vin devait n'être pas placé dans de vieilles outres ; il y a un nom nouveau pour une chose nouvelle, et ce nom résume ce que le parti démocratique avait déjà exprimé dans la loi Gabinia, quoique avec moins de précision, comme la fonction de son chef, la concentration du pouvoir officiel [imperium) dans les mains d'un chef populaire indépendant du sénat. Nous trouvons sur les monnaies de César, particulièrement dans celles de la dernière période, avec le titre de dictateur, celui d'imperator, et dans les lois de César sur les crimes politiques, le monarque semble avoir été désigné sous ce nom ; et ce qui est tout à
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fait décisif, l'auloriLé d'iraperator fut donnée à César aon seulement pour lui-même, mais pour sa postérité naturelle ou adoptive. C'est par suite de cela que les temps suivants associèrent à la nouvelle monarchie le titre d'imperator. Pour donner à cette nouvelle charge une sanction à la fois démocratique et religieuse, César tenta probablement d'y associer, d'une part, le pouvoir tribunitien, d'autre partie pontificat suprême, comme héréditaires, quoiqu'il n'ait témoigné expressément cette intention que pour la souveraine pontificature. Au point de vue du droit public, la nouvelle charge d'impera^or était basée sur la position que les consuls et les proconsuls occupaient hors du pomaenum, de sorte que non seulement le commandement militaire, mais le pouvoir suprême judiciaire et par conséquent administratif y était renfermé. L'imperator était au consul ce que celui-ci était au préteur, en ce sens que leur autorité était semblable de nature ; mais, en cas de collision, comme le préteur cédait le pas au consul, le consul le cédait h l'imperator. Cette distinction était aussi extérieurement signalée par le siège impérial, plus éle^é, placé entre les deux sièges officiels des aonsuls. L'autorité de l'imperator était, au point de vue de la qualité, supérieure à celle des consuls et des proconsuls, en ce sens qu'elle n'était pas limitée q;uant au temps ou à l'espace, mais était à vie, héréditaire, et s'exerçait même dans la capitale , que l'imperator ne pouvait, comme le consul, être tenu en éciiec par ses collègues de pouvoir égal ; et que toutes les restrictions imposées dans la suite des temps au pouvoir suprême originel, particulièrement îe droit de provocation et l'obligation de demander Vavis du sénat, ne s'appliquaient pas à Vimperator.
Bétablisscmciit du pouvoir royal. — En un
mol, cette nouvelle charge d'imperator n'était autre chose que le rétablissement du pouvoir royal primitif; car c'étaient ces restrictions mêmes, c'est-à-dire ce qui concernait la limitation du pouvoir quant au lieu et au temps, la collégation, la coopération du sénat ou du peuple, nécessaire en certains cas, qui distinguaiept les consuls des rois. Il y a peu de traits de la nouvelle monarchie qui ne se trouvent pas dans l'ancienne, Funion du pouvoir militaire suprême, judiciaire et administratif dans les mains du prince, une présidence religieuse de la république, le droit d'édicler des ordonnances ayant force de loi. la réduction du sénat au rôle d'un conseil d'État, le rétablissement du patriciat et de la préfecture de la cité, le caractère particulier et quasi-héréditaire ; car la constitution de César, comme celle de Cromwell et de Napoléon, permettait au monarque de nommer son successeur sous la forme de l'adoption. Mais une circonstance encore plus frappante que ces analogies, c'est la ressemblance interne de la monarchie de Servius Tullius et de celle de César ; si ces vieuxrois de Rome, avec la plénitude de leur puissance, ^.valent été cependant les souverains d'un État libre, et eux-mêmes les protecteurs de la population contre la noblesse, César aussi était venu, non pour détruire la liberté, mais pour l'accomplir, et avant tout pour briser le joug intolérable de l'aristocratie. Nous ne devons plus nous étonner que César, qui n'était rien moins qu'un antiquaire politique, ait reculé de cinq siècles pour trouver le modèle d'un nouvel État ; car, voyant que la magistrature suprême de la république romaine était toujours demeurée une royauté restreinte par une quantité de lois spéciales, il comprenait que l'idée du pouvoir royal lui-même ne s'était pas oblitérée. A des périodes très diverses et de côtés très divers, sous la dictature républicaine, le pouvoir
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décemviral, la régence de Sylla, il y avait eu, même pendant la république, un retour effectif vers cette institution; c'était là une sorte de nécessité logique, toutes les fois qu'un pouvoir exceptionnel semblait indispensable, qu'un imperium illimité, qui n'était, en fait, autre chose que le pouvoir royal, vînt s'élever en face de ïimperi'um ordinaire limité. Enfin, des considérations intérieures recommandaient également le retour à l'ancienne royauté. L'humanité a une difficulté infinie à atteindre de nouvelles créations, et elle chérit celles qui se sont développées comme un héritage sacré. En conséquence. César se rattacha très judicieusement à Servius Tullius, de même que plus tard Gharlemagne se rattacha à ' ésar, et Napoléon tenta pour le moins de se rattacher à Ciarlemagne. Il le fit, non par des détours et secrètement, mais, comme ses successeurs, de la façon la plus déclarée. Ce tut même l'objet de ce rapprochement, que de trouver une expression claire, nationale et populaire pour le nouvel Etat. Dès les temps anciens, on voyait au Capitole les statues des sept rois, que l'histoire conventionnelle de Rome aimait à mettre en scène ; César fit élever la sienne à côté comme la huitième. Il parut publiquement dans le costume des anciens rois de Rome. Dans sa nouvelle loi relative aux ofi'enses politiques, la principale différence qui la distinguât de celle de Sylla était qu'ony voyait, avec l'État national et au même niveau, l'imperator comme expression vivante et personnelle du peuple. Dans la formule employée pour les serments politiques, on ajouta au Jupiter et aux pénates du peuple romain le Génie de l'imperator. Le type extérieur de la royauté était, selon la notion universellement acceptée dans l'antiquité, l'image du monarque sur les médailles; depuis l'nnnée 710 (44), la tête de César paraît sur celles de l'État romain. On ne pouvait, par conséquent, se
plaindre que, sous ce rapport, Oésar laissât planer des doutes sur l'opinion qu'il se faisait de sa situation; avec une netteté et une rigueur parfaites, il se présenta non seulement comme un monarque, mais comme l'c roi de Rome. Il est possible même, quoiqu'on ne puisse prouver ce fait d'une moindre importance, qu'il avait en vue de désigner son pouvoir officiel, non par le nom nouveau d'imperator, mais par l'ancien nom de roi. Même pendant le cours de sa vie, un grand nombre de ses ennemis aussi bien que de ses amis étaient d'avis qu'il voulait se faire nommer expressément roi de Rome ; plus d'un de ses véhéments adhérents lui conseillèrent de différentes manières et à différentes époques de prendre la couronne, et plus particulièrement Marc-Antoine, quand il lui offrit comme consul le diadème devant tout le peuple. Mais César rejeta toutes ces propositions sans exception. Si en même temps il prit des mesures contre ceux qui profilaient de ces incidents pour soulever l'opposition républicaine, il ne s'ensuit nullement qu'il ne fût pas sérieux en faisant ce refus, et l'on n'a non plus aucune preuve que ces investigations aient été suscitées par lui poar préparer la multitude au spectacle inaccoutumé du diadème romain. Ce fut peut-être le zèle maladroit de ses ardents partisans qui occasionna seul ces incidents ; il se peut aussi que César ait simplement permis ou même arrangé la scène avec Antoine, pour mettre fin, d'une manière aussi nette que possible, aux bruits malveillants, en déclinant l'honneur qu'on voulait lui faire en présence des citoyens et en faisant expressément mentionner ce refus dans le calendrier du peuple. La probabilité est que César, qui appréciait également l'utilité d'une appellation normale et les antipathies de la multitude, qui s'attache plus au nom qu'à l'essence des choses, résolut