ECLAT LITTÉRAIRE DE SON PRINCIPAL
Question de la «neeeMlon à l>mplre.
Comme Loui9 XIV, Auguste finit son règne dans le deuil et l'isolement. Il avait vu mourir l'un après l'autre tous ceux qui lui étaient chers : sa sœur Octavie , son neveu Marcellus, Virgile, Agrippa, Drusus, Mécène, Horace. Huit ans avant notre ère il ne lui restait plus que les enfants de sa fille Julie, le fils de l'impératrice Livie, Tibère, et les enfants de Drusus, l'autre fils mort maintenant de Livie. Il ne pouvait, puisque la république semblait encore debout, parler de léguer son pouvoir , mais il avait adopté les deux fils ainés de Julie , Caïus et Julius César ; et il commençait pour eux le système qui lui avait si bien réussi , l'occupation des magistratures républicaines. Dès l'âge de quinze ans , il les fit désigner consuls pour entrer en charge cinq ans après. Malgré sa dissimulation , Tibère n'avait pu voir cette adoption sans dépit. Il montra son mécontentement en se retirant à Rhodes, où il vécut sept années en simple particulier; mais les circonstances l'en rappelèrent. Auguste fut contraint par les désordres honteux de Julie de l'exiler à Pandataria. Puis un de ses petits-fils, Lucius, fut enlevé à Marseille, dans un voyage, par une maladie soudaine ; l'autre, Caîus, que le prince avait envoyé en grande pompe en Orient, fut blessé par un Arménien dans une conférence, et après avoir quelque tempé langui, mourut en Cilicie (4 de J. C).
Cette double mort rendait Tibère nécessaire, car le troisième fils de Julie, Agrippa Posthume, n'avait aue quatorze ans. Auguste, pressé par Livie qui, à mesure qu'il avança en âge, exerça sur lui un plus grand ascendant, se décida à les adopter l'un et l'autre ; mais en obligeant Tibère à adopter lui-même son neveu Germanicus.
Cette succession était donc réglée, car tout le monde acceptait d'avance l'hérédité. Une conspiration faillit tout renverser. Un petit-fils de Pompée, Cinna, voulut poignarder Auguste ; Livie conseilla la clémence, et l'empereur accabla le coupable d'un magnifique pardon. Plus tard, il lui donna te consulat.
AUGUSTE
Des deux héritiers, l'un disparut encore. Agrippa se rendit si odieux par ses débaucnes que son aïeul le relégua dans l'île de Planasia. L'année d'après , la seconde Julie , accusée des mêmes crimes que sa mère, fut aussi exilée, et le vieil empereur, juge impitoyable de tous les siens, se trouva, à soixante-dix ans, seul dans sa maison désolée.
Les services que Tibère rendit dans ces années terribles, où l'on vit Marbod menaçant, les Pannoniens rebelles et trois légions égorgées, effacèrent peu à peu les préventions du prince. Auguste partagea avec lui les plus importantes prérogatives, et le prit en l'an 13 pour collègue.
Mort d'Auguste (f 4 de €.} ; éclat littéraire de «on principal.
11 touchait au terme de sa longue vie; le 19 août, 14 de J. C. , il mourut durant un voyage en Campanie, à l'âge de soixante-seize ans moins trente-cinq jours. Son corps rapporté à Rome fut enseveli dans le tombeau qu'il s'était élevé.
11 avait écrit un état des forces et des ressources de l'empire que nous avons perdu , et un précis de sa vie que nous avons encore presque entier. Nous pouvons y lire les titres qu'il croyait avoir à la reconnaissance de ses contemporains. Cette reconnaissance, il la méritait, car cela seul était déjà une grande chose que d'avoir fait vivre pendant quarante-quatre ans le monde en paix et d'avoir fondé un gouvernement qui dura trois siècles.
Il a une autre gloire encore, celle d'avoir donné son nom à un des grands siècles littéraires. La postérité, en effet, le voit entouré de Tite Live, d'Horace et de Virgile, glorieux triumvirat de l'histoire , de l'ode et de l'épopée. Puis c'est Varius, muse tragique, Tibulle, Gallus et Properce, l'élégie triste ou déjà trop savante; Ovide, l'abondance harmonieuse; Manilius, le chantre des astres; Varron , Hygin , Flaccus, l'érudition profonde cl variée; Celse, l'Hippocrate romain; Strabon, le grand géographe; Vitruve, le guide de ces artistes inconnus qui changèrent la face de Rome; et le Gaulois Trogue -Pompée, Diodore de Sicile, le juif Nicolas de Damas, qui écrivent des histoires générales pour cet empire universel4. Enfin le grave et libre Labéon et son rival Atéius Capiton qui règlent la jurisprudence, l'un
1 Dec y s d'Halicarnasse écrivit en cola6 de D ara as un ouvrage sur les angrec comme Strabon, Diodore et Ni- tiqnitéa romainet.
au nom des vieux principes de la cité, l'autre au nom dç l'équité et de la loi naturelle.
Assurément ces hommes n'ont pas demandé leur inspiration à Auguste, mais il aima les choses de l'esprit et H eut pour ces maîtres de la parole ou de la science les récompenses et surtout les égards dont le génie môme a besoin. Cela suffit pour justilier ses droits à faire appeler 4e son nom le plus bel âge de la littérature romaine.
g I, TIBÈRE (14-37 de J. C.)
SERVICES DE TIBÈRE SOUS AUGUSTE; DANGERS QUI L* ENTOURENT ; SOU- LÈVEMENT DES LÉGIONS — EXPÉDITIONS DE GERMANICUS ; VICTOIRE D'iDIS- TAVISUS (10)' — GOUVERNEMENT HABILE DE TIBÈRE; SUCCÈS POLITI- QUES DE DRUSUS SUR LE DANUBE, DE GERMANICUS EN ORIENT (18-/9). — MORT DE GERMANICUS (19). — SÉJAN ; MORT DE DRUSUS (123); DES- TRUCTION DE LA FAMILLE DE GERMANICUS (123-128), — CHUTE DE SÉJAN (33), DERNIÈRES ANNÉES DE TIBÈRE
Services de Tibère sons Auguste; dangers qui l'entourent;
soulèvement des légions.
Tibère était de cette ambitieuse famille des Claudequi avait eu vingt-huit consulats, cinq dictatures, sept censures et autant de triomphes. Le mariage desamère, Livie, avec Octave, et son adoption par Auguste, l'avaient fait entrer dans la maison des Césars Toutes les missions dont son père adoptif le chargea furent remplies avec activité et intelligence, et au moment de la guerre avec Marbod , il sauva l'empire d'une crise dangereuse. Depuis la mort d'Agrippa, nul général ne pouvait invoquer d'aussi éclatants services. Il avait combattu en Espagne et dans les Alpes , gouverné la Gaule, donné un roi à l'Arménie, dompté les Pannoniens, vaincu los Germains, transporté quarante mille Barbares dans la Belgique, et rassuré l'empire après la défaite de Varus.
Voilà l'homme à qui la mort d'Auguste livrait, à près de cinquante-six ans, le pouvoir; ajoutons que ses mœurs étaient dépravées, son humeur chagrine, «on uaraqtère
LES EMPEREURS I)K Là MAISON D'AUGUSTE. 371
vindicatif, et qu'il n'avait aucune répugnance à verser le sang.
Le moment de crise pour un gouvernement est ia mort de son fondateur. Le respect pour Auguste avait imposé silenca à tomes les ambitions; mais Tibère se trouva environné de républicains et de candidats à l'empire. Us étaient assez connus pour qu'Auguste , dans ses derniers moments , les lui nommât, et un d'eux osa proposer au sénat de faire au nouvel empereur sa part. Ces prétentions commandaient au prince la prudence; dans les premiers jours de son règne, ce fut à peine s'il agit en empereur , à Rome , du moins , car aux légions il se hâta de se faire reconnaître. Mais les soldats avaient déjà compris que sur eux reposait la sécurité de l'empereur autant que celle de l'empire, et puisqu'il n'y avait plus de guerres civiles pour les enrichir, les succès* sions au trône devaient leur en tenir lieu. Trois légions de Pannonie se soulevèrent, demandant pour solde un denier par jour, le congé après seize ans, et une somme fixe, payée au camp môme, le jour de lavélérance. Tibère leur envoya Drusus, son fils, avee Scjan, son préfet du prétoire, qui conduisait une partie des forces restées en Italie. Une éclipse de lune aida à faire rentrer les séditieux dans le devoir.
Sur le Rhin la révolte fut plus dangereuse. Il y avait là sept légions partagées en deux camps : les demandes furent les mêmes. Les quatre légions du camp inférieur tuèrent tous les centurions. Leur commandant, Germanicus, neveu de Tibère, accourut; les rebelles lui offrirent l'empire: il refusa, et dans sa douleur il avait tiré son épée comme pour s'en frapper lui-même : « Frappe donc, » lui crièrent les soldats; ses amis lui arrachèrent le glaive. Pour apaiser cette sédition dangereuse, il supposa une lettre de Tibère qui accordait tout et doublait le legs d'Auguste : les sommes du tribut des Gaules , tout l'argent du général et de ses amis y suffirent à peine.
Expédition* de Germanicus, victoire d'Ici lata visu» (te).
11 fallait occuper ces esprits remuants : leur général les" conduisit à l'ennemi. Chez lesMarses, un espace de cinquante milles fut mis à feu et àsang. Au printemps suivant (15 de J. C.), Germanicus passa encore le Rhin, espérant profiter des querelles d'Hermaun et de Ségesle, du parti national et du parti romain. 11 ne put que délivrer Ségeste
assiégé par son rival. La femme du vainqueur de Varus fut emmenée captive.
Les derniers ravages des Romains et les plaintes d'Hermann avaient exaspéré les Chérusques; une ligue nouvelle se forma. Germanicus pénétra , pour la combattre, jusqu'à la forêt Teuteberg : des ossements blanchis indiquaient les lieux où les trois légions avaient péri. Les soldats rendirent à la terre ces restes mutilés qui depuis six années attendaient de l'empire ce dernier honneur. Cependant les Germains ne tenaient nulle part. Fatigué de poursuivre un ennemi insaisissable, Germanicus s'arrêta. H regagna l'Ems et remonta sur la flotte qui Pavait amené, tandis que Gécina regagnait le Rhin par la route des Longs-Ponts. Hermann l'y précéda, et le désastre de Yarus fut sur le point de se renouveler ; heureusement Cécina était un vieux capitaine : il gagna une position forte d'assiette, où les Romains campaient, et parvint à se rouvrir la route du Rhin. Germanicus, surpris par les tempêtes de l'équinoxe, avait lui-même été en danger : nombre de vaisseaux avaient péri.
La confiance des Barbares était singulièrement accrue : une nouvelle expédition devenait nécessaire. Mille navires portèrent huit légions sur les bords du Wéser. Les Germains osèrent attendre l'armée romaine dans la plaine d'Idistavisu8. La discipline l'emporta : une seconde action fut un second massacre. Varus était vengé. On reprit le chemin de la Gaule, moitié de l'armée par terre, le reste sur la flotte : une tempête brisa encore ou dispersa au loin une partiedes vaisseaux. A ces nouvelles, la Germanie frémit et s'agita; mais Germanicus frappa des coups répétés, et les Barbares, surpris, laissèrent les légions regagner en paix leurs quartiers d'hiver (16 de J. C.).
Germanicus y trouva des lettres de Tibère qui l'appelaient à Rome pour un second consulat et le triomphe ; les légions étaient sans doute, aux yeux de l'empereur, trop dévouées à leur chef : il obéit.
Gouvernement habile de Tibère ; «uecès politique* de Drmui sur le Danube, de Germanicus en Orient (*»-••).
A Rome, Tibère gouvernait avec sagesse et sans violence, refusant les honneurs , les temples qu'on lui offrait, et repoussant les basses flatteries du sénat , en homme qui savait bien leur prix. Sa vie était celle d'un riche particulier ;
ses manières, sinon affables, du moins polies. Il se levait devant les consuls, en toute question consultait le sénat, et acceptait les leçons qu'osait parfois lui donner la liberté mourante. Il aimait à assister aux jugements du préleur, et il ne reculait jamais « devant une libéralité qui avait un motif honorable ; » mais il mit une stricte économie dans les finances, et s'il s'occupa moins qu'Auguste de plaire au peuple en lui donnant sans cesse des jeux, il veilla avec sollicitude à prévenir la disette. Une année que le blé était cher, il fil ce que nous faisons aujourd'hui, il maintint le pain à bas prix pour le peuple, en dédommageant les marchands. Il futaussi sans faiblesse pour les soldats, qu'il tint dans une discipline austère, aune époque pourtant où il avait besoin de compter sur eux.
Quant aux provinces, il continua la politique d'Auguste. S'il n'osait comme lui, pour les visiter, s'éloigner de Rome, où il n'avait ni un Mécène, ni un Agrippa sur qui compter en son absence, il leur envoyai tau moins les gouverneurs les
f)lus habiles, évitait d'augmenter les tributs, et y soulageait es trop grandes misères. Douze villes de l'Asie ruinées par un tremblement de terre furent exemptées pour cinq ans de tout impôt; Sardes, plus maltraitée, reçut de lui dix millions de sesterces. On le voit, Tibère pratiquait ce qu'il recommandait à ses gouverneurs de province : « Un bon pasteur tond ses brebis ei ne les écorche pas. »
Ainsi l'empire était sagement gouverne, mais en voyant ces allures débonnaires, les grands s'enhardirent. Un complot se forma, découvert à temps il fut déjoué et Libon son auteur se tua. Plus près de lui, Tibère trouva des ennuis domestiques. Livie habituée aux égards de son époux voulait être écoutée ; Agrippine, femme de Germanicus, et petite-fille d'Auguste, bravait avec emportement la mère de Tibère, et ne souffrait pas que l'épouse de Drusus marchât son égale. Ces rivalités de femmes divisaient la cour, et faisaient naître des haines que les courtisans envenimaient.
Tibère avait rappelé Germanicus des bords du Rhin, autant pour l'enlever à ses légions que pour rester libre de suivre sur cette frontière la prudente polilique d'Auguste, celle qu'il y avait pratiquée lui-même. 11 lui permit d'entrer à Rome en triomphe , et partagea avec lui le consulat pour l'année suivante. A ce moment les Parthes redevenaient hostiles. Ils avaient chassé Vonon , le roi que Rome leur avait
donné, et mis à sa place Y\rz&c\deArtaban ; les deux rivaux menaçaient d'en venir aux mains. En outre la Co mage ne et la Cilicie depuis quelque temps sans rois, étaient pleines de troubles. La Syrie et la Judéo réclamaient une diminution d'impôt : « Germanicus peut seul, disait Tibère, calmer par sa sagesse les mouvements de l'Orient. » Un décret du sénat défera au jeune prince les pouvoirs qu'avaient eus autrefois Agrippa et Caïus César , c'est-à-dire le gouvernement des provinces au delà de la mer avec une autorité supérieure à celle de tous les gouverneurs. Quant à Drusus, le fils de Tibère, il partit pour la Pannonie, afin de veiller sur les mouvements des Suèves.
La tâche de ce dernier était la plus simple, il n'avait qu'à assister aux déchirements intérieurs de la Germanie, ou à les faire naître. Deux ligues puissantes s'étaient formées, au nord, celle des Chérusques sous Hermann cl son oncle Inguiomer; au midi, celle des Marcomans sous Marbod; elles en vinrent aux mains. L'action fut sanglante ; Marbod vaincu implora un asile sur les terres de l'empire. On lui assigna Ravenne pour résidence. La puissance des Marcomans était détruite , celle des Chérusques ne survécut pas à Hermann, qui tomba sous les coups des siens, au moment où il songeait, dit-on , à se faire proclamer roi. Les sourdes intrigues des Romains n'avaient certainement pas été étrangères à ces résultats, qui les délivraient de deux ennemis redoutables.
En Orient, Germanicus réussissait aussi bien. 11 avait porté partout le mot d'ordre du nouveau gouvernement, la justice et la paix. En Arménie, il donna la couronne au fils du roi de Pont, Polémon, fidèle vassal de l'empire; ce prince avait depuis longtemps adopté les usages des Arménien». C'était un choix habile auquel la nation entière applaudit. La Cappadoce, dont le vieux roi venait de mourir à Rome, fut ainsi que laComagène réduite en province. En Syrie, Germanicus conclut alliance avec Artaban, qui ne demandait que l'éloignemenl de son compétiteur. Dans la Thrace, un des deux rois du pays avait tué l'autre ; Rhescupolis était l'assassin, il fut relégué à Alexandrie, et plus tard mis à mort.
Une plus sérieuse affaire avait commencé l'année précédente en Afrique (17 de J. C ). Un Numide , déserteur dea légions, Tacfarinas, réunit une troupe qu'il disciplina à la romaine et souleva les Musulans ei les Maures. Le proeon-
sul Camille le battit et reçut les insignes du triomphe en récompense de cet aele de vigueur, qui rendait la sécurité à une province frumentaire.
Mort 4eÇerm«nlcv»(i9).
C'est au milieu de cette prospérité qu'on place l'action la plus infâme de Tibère, l'empoisonnement de Germanicus. Un homme tel que lui, sérieux, réfléchi, calculant tout, ne commettait pas de crime inutile. La mort de sou fils adoptif ne lui ôtait pas un rival dangereux, il le savait incapable d'une trahison odieuse, et elle le privait d'un appui nécessaire. L'artisan du crime, était, disait-on, Pison, patricien d'un caractère violent et fier, qui avait obtenu le gouvernement de la Syrie, dans le tcmiw où Germanicus était envoyé en Orient. Ce fut au retour d'un voyage en Egypte, entrepris sans l'aveu de Tibère et malgré les défenses d'Auguste, que Germanicus trouva les dispositions qu'il avait prises changées par Pison. De vives altercations éclatèrent entre eux; et l'indocile gouverneur, plutôt que de céder, préféra uitler sa province. La nouvelle d'une grave indisposition e Germanicus l'arrêta à Antioche; le prince s'étant rétabli, il s'opposa aux fêtes célébrées pour sa convalescence, et gagna Séleucie, où le bruit d'une rechute plus alarmante, le retint encore. Autour d'Agrippine on parlait d'empoisonnement, et les émissaires de Pison qui venaient épier les progrès du mal, montraient, disait-on, de quelle main le coup était parti.
Germanicus succomba. On brûla son corps dans le forum d' Antioche, et Agrippine, ayant recueilli pieusement ses cendres, débarqua à Brindes, portant elle-même l'urne sépulcrale, au milieu d'u/i immense concours de peuple plongé dans une morne douleur.
Pison avait reçu avec une joie inconvenante la nouvelle de la mort de Germanicus, et repris aussitôt la roule de son gouvernement. Les légats et les sénateurs répandus en Syrie avaient déféré le commandement à l'un d'eux ; Pison ne recula pas devant une guerre civile; Tibère ne devait pas le lui pardonner. Embarqué de force, il revint en Italie : des accusateurs l'y attendaient. Ils voulaient que l'empereur fût seul juge dans cette cause; s'il avait craint quelque révélation il eût accepté ; il renvoya tout au sénat. H siégea lui-même ; et l'accusé, dit Tacite, le vit avee épouvante , sans
pitié, sans colère, impassible, impénétrable. C'est le plus fidèle portrait de Tibère que Tacite ait laissé.
Pison se tua lui-même dans sa maison. L'empereur récompensa les trois amis de Germanicus aui s'étaient portes accusateurs, demanda pour Néron, l'aine de ses enfants, la permission de briguer la questure cinq ans avant l'âge, et le maria avec la fille de Drusus ; il sollicita plus tard la même faveur pour le second fils de Germanicus. (20 de J.C.)
Ce long drame accompli , Tibère retourna aux soins du gouvernement. On se plaignait de la trop grande sévérité de la loi Pappia-Poppéa ; il nomma quinze commissaires pour adoucir ses exigences. On voulait étendre ses droits pour le choix des gouverneurs , il refusa. Il limita le droit d'asile , cause de beaucoup de désordres dans les villes de province et n'encouragea point encore les délateurs. Un d'entre eux, dénonçant le sénateur Lentulus, Tibère se leva et dit qu'il ne se croirait plus digne de voir le jour, si Lentulus lui était ennemi. Dans les provinces il maintenait la bonne administration par l'habileté de ses choix, et par sa sévérité contre les officiers prévaricateurs. En Gaule il y eut un commencement de révolte. Un certain Florus essaya de soulever les Belges; battu et cerné dans les Ardennes, il se tua lui-même. Le prétexte à cette levée de boucliers était le poids des tributs. L'Éduen Sacrovir causa plus d'alarmes; il entraînait après lui quarante mille hommes, et s'était emparé d'Autun. Deux légions du Rhin se rabattirent sur la province et firent de cette troupe mal armée un horrible massacre.
Tacfarinas aussi avait reparu en Afrique. Encouragé par un premier succès , il osa attaquer Thula; mais il fut repoussé avec perte. Il changea alors de tactique, divisa son armée en petites troupes, attaqua et recula dès qu'il était pressé. Pour anéantir cet ennemi infatigable, l'empereur envoya contre lui Blésus, oncle de Séjan ; grâce à son activité, Tacfarinas fut obligé de s'enfuir encore, laissant son frère aux mains de l'ennemi (23).
Depuis neuf ans Tibère avait le pouvoir, et son administration avait été heureuse pour l'État. Tacite lui-même en trace le plus brillant tableau : « Les affaires publiques, dit-il, et les intérêts les plus graves des particuliers, se traitaient au sénat. Dans la distribution des honneurs il consultait la
naissance, les services militaires et le talent civil; de sorte qu'il eût été difficile de faire de meilleurs choix. Quant aux lois, si Ton excepte celle de majesté, on en faisait bon usage. Pour ses affaires particulières, le prince choisissait les hommes les plus considérés, quelques-uns sans les connaître et sur leur réputation, et la plupart vieillirent dans leur charge.... Il veillait à ceque les provinces ne fussent pas chargées d'impôts... Les domaines du prince en Italie étaient peu étendus; ses esclaves sans insolence, ses affranchis peu nombreux; avait-il des contestations avec des particuliers , les tribunaux et les lois décidaient. »
ftéjan; mort de Drosu» (ItS); destruction de la famille de
Cternianlcua (118-1*9).
Gomme Louis XI , comme tous les princes placés en face d'une aristocratie puissante , Tibère aimait à gouverner avec de petites gens; ainsi, le seul favori qu'il ait eu, fut un simple chevalier, jElius Séjan. Ce personnage avait su gagner son affection par un dévouement absolu , une activité infatigable et d'habiles conseils. Tibère lui devait la vie , que Séjan lui avait sauvée un jour qu'uue voûte s'écroulait sur lui ; il lui accorda toute sa confiance et toutes les dignités. Séjan se laissa éblouir par cette grandeur, et crut qu'il lui serait possible de franchir le dernier degré en renversant ce vieillard et ses enfants.
Sa première victime fut le fils même de l'empereur. Drusus , dans une querelle avait levé la main sur lui ; pour se venger, Séjan corrompit la femme du prince , et la décida à empoisonner son époux. Cette mort frappa douloureusement Tibère, qui, privé déjà de son fils d'adoption, allait se trouver seul exposé aux coups; et, comme cette double mort augmentait les espérances des partis, elle accrut aussi ses soupçons. De ce jour, il se crut menacé , et, comme il avait dans ses mains une arme terrible, l'ancienne loi de majesté , faite pour le peuple, et maintenant au service de celui à qui le peuple s'étaitdonné, la facilité de se débarrasser de ceux qu'il craignait l'habitua à ne connaître bien tôt d'autre justice que celle du bourreau. Les ambitieux , il est vrai, n'osaient point encore agir pour leur compte, mais ils se groupaient autour d'Agrippine et formaient déjà un parti nombreux. Séjan le montrait prêt pour la guerre civile; Tibère lui permit de le frapper. Silius, le vainqueur de Sacrovir , se vaiw
378 CHAPITKK XXVi.
tait trop haut d'avoir conservé l'empire à Tibère ; c'était un des partisans les plus animés d'Agrippine, il fut accusé de concussion el de lèse-majesté, et se tua. Sa femme, qui partageait ses affections, fut exilée. Une Claudia, amie et cousine d'Agrippine, fut aussi condamnée comme adultère.
L'autre parti, celui des républicains, eut son tour. Crémulius Cordus, accusé pour son histoire des guerres civiles, se défendit avec courage, puis se laissa mourir de faim. Ce fut le premier crime de Tibère. Vers ce temps, il quitta Rome pour n'y plus rentrer (26 de J. C); et se retira dans la délicieuse île de Caprée, à l'entrée du golfe de Naplcs. 11 avait alors soixante-neuf ans. Son petit-HIs Tibère n'avait encore que huit ans, tandis que deux des fils de Gcrmanicus étaient arrivés déjà à l'âge d homme. Autour d'eux les espérances grandissaient ; Séjan parlait encore de complots que semblaient déceler quelques paroles imprudentes, et Tibère frappa un secoua coup sur ce parti, qui lui semblait trop vivement convoiter son héritage.
Le premier jour de janvier 28 de J. C, Sabinus, le partisan le plus zélé d'Agrippine, fut traîné en prison. Cette triste affaire montra clairement ce qu'étaient devenus les magistrats et les sénateurs de Rome. Quatre anciens préteurs furent les instruments de sa perte. L'un d'eux, l'amenant un jour dans sa maison, lui arracha les plus imprudentes paroles. Les trois autres, cachés entre la voûte et le plafond, écoutaient à travers les fentes. Ils rendirent compte aussitôt à Tibère, qui demanda au sénat la tête du coupable. Ceque tirent ces quatre préteurs, d'autres tous les jours l'essayeront ; car ce métier d'espion était productif; la loi accordait au délateur un quart des biens du condapnné , sans compter que le prince faisait souvent abandon du tout. Aussi, ces nobles qui ne pouvaient plus s'enrichir en pillant les provinces, iront à la fortune en se faisant délateurs. Chacun voudra trouver une victime, tout leur servira, une parole, un geste. La terreur, dit Tacite, planait sur la ville. Les parents se redoutaient; inconnu ou non, on s'évitait; tout était suspect jusqu'aux murs, jusqu'aux voûtes inanimées et muettes.
Dans cette voie de sang, on ne s'arrôle guère, Tibère crut bientôt devoir se débarrasser d'Agrippine, dont les malheurs et les vertus excusent le caractère ; elle fut enfermée dan s l'île de Panda taria, où quatre ans plus tard elle
LES EMPEREURS DE Lk MAISON D'AUGUSTE. 379
se laissa mourir de faim. De ses trois fils, Néron fut mis à mort, ou se tua. Drusus fut emprisonné; la jeunesse de Caïus le protégea contre les soupçons et les craintes du bourreau de tous les siens.
Chute de Béjan (33) i dernières années de Tibère.
Toute la famille de Germanicus était comme détruite. Séjan se crut rapproché du but. Il osa demander la main de la veuve de Drusus, c'était presque demander à être l'héritier de l'empereur; elle lui fut refusée. Le sénat dédommagea le favori en le comblant d'honneurs, et en faisant dresser sa statue auprèsde celle de l'empereur. Celui-ci en fut blessé. Une lettre d'Antonia, sa belle-sœur, lui eu apprit davaniage. Séjan conspirait et avait des complice* jusque dans le palais. Par une conduite pleine d'artifices Tibère isola son préfet du prétoire , puis le frappa brusquement , et le fit arrêter en plein sénat : le peuple mu en pièces son cadavre. De nombreuses exécutions suivirent sa mort.
L'oncle de Séjan, Blésus, ses trois enfants, ses amis et il en avait beaucoup, car il avait été longtemps puissant, périrent. La cruauté de Tibère, dit Suétone, ne connut surtout plus de frein quand il apprit que son fils Drusus était mort par le poison. On montre encore à Caprée le lieu dos exécutious ; c'est un rocher d'où les condamnés, sur un signe de lui , étaient précipités dans la mer. A côlé s'élevaient ces palais , théâtre , assure Tacite, d'infâmes voluptés. Heureusement ici l'on peut douter. On oublie, en effet, que Tibère avait soixante-neuf ans lorsqu'il quitta Rome, qu'il en avait plus de soixante-treize après la mort de Séjan, époque à laquelle Tacite place 'les abominations de Caprée. Au resle , c'est moins l'homme que le prince que nous avons à suivre. Laissons dans Suétone ces honteux détails, sortons même de Home, où Tibère vient de laisser Drusus mourir de faim , et retournons à l'empire.
L'administration de Tibère, dans les dernières années, porta le même caractère de fermeté et de bon sens qu'auparavant. La discipline fut maintenue avec sévérité , même parmi les prétoriens. Les licences du peuple furent énergiquement réprimées, bien qu'il sût à propos se montrer envers lui libéral; un incendie ayant désolé tout l'Aventin, il renouvela les largesses qu'il avait déjà faites dans deux
occasions semblables , et paya le prix des maisons brûlées. Cette munificence lui coûta dix millions de sesterces.
Hors de l'Italie, l'aristocratie provinciale fut quelquefois traitée comme celle de Rome, mais sauf quelques exécutions dont furent victimes des personnages trop riches ou qui s'étaient trop mis en évidence, le repos des provinces netut pas troublé ; les provocations qui venaient de loin en loin rappeler à l'indépendance les peuples vaincus restaient même sans effet. ïacfarinas, en Afrique, n'avait ramassé que les vagabonds et les bandits ; Florus ne put soulever les Belges ni Sacrovir la Lugdunaise.
Aux frontières, la paix ne fut un instant troublée que par la révolte des Frisons (en Tan 28 de J. G.), le tribut en était la cause ; Tibère les en laissa libres , il ne voulait poiut d'une guerre au delà du Rhin, qui pouvait remettre encore la Germanie en mouvement. Sur I'Euphrate , on eut à combattre contre Artaban , roi des Parthes, qui, à la mort du roi d'Arménie, avait fait reconnaître dans ce pays son fils Arsace. Tibère confia cette guerre à l'habile et prudent Vitellius, et l'investit d'une autorité supérieure dans toutes les provinces de Test. Un prince d'ibérie, Mithridate, fut encouragé et aidé à faire la conquête de l'Arménie ; et une conspiration nouée avec les seigneurs parthes mécontents , fit monter sur le trône d'Artaban un Tiridate élevé à Rome. Artaban vaincu s'enfuit chez les Scythes, tandis que Vitetlius passait I'Euphrate et couronnait Tiridate. Tibère pouvait se vanter d'avoir, à ses derniers jours , montré les aigles romaines au milieu de l'empire des Parthes. Il est vrai que, peu de temps après, l'incapable Tiridate fut réduit à se réfugier sur les terres de l'empire.
Mais Tibère eut à peine le temps d'apprendre ces nouvelles, il avait atteint sa soixante-dix-huitième année, et, depuis quelque temps, les forces et la vie l'abandonnaient. Il mourut le 16 mars (37 de J. G.)
Nous avons montré Tibère tel qu'il fut, n'aimant ni la pompe, ni le bruit, ni le faste; méprisant l'adulation au point de trouver son sénat trop lâche; bravant la haine ; n'estimant le bien , le mal qu'à la mesure de l'utile. Esprit actif et ferme , mais triste et dur, soupçonneux , parce qu'il rencontra toujours la bassesse et la trahison ; à la fin , cruel, parce qu'il se sentit menacé. Lorsqu'on lui eut empoisonné son fils unique , lorsque , dans son palais même et parmi
ses favoris , ses ministres, on eut conspiré contre lui , il se vengea sans pitié , et , une fois sur cette route , il ne s'arrêta plus. Personne assurément n'aimera cet homme, et nul ne voudra justifier la tyrannie de ses dernières années ; mais reconnaissons que Tibère provoqué, accepta la lutte qui devait nécessairement éclater dans une société où manquaient à la fois les institutions et les mœurs , et dont la vie ne sera par conséquent qu'une révolution perpétuelle.