S H. CALIGULA ET CLAUDE
HEUREUX COMMENCEMENTS, PUIS FOLIES ET CRUAUTÉS DE CALIGULA ; CHÉ- RÉAS (37-41) — CLAUDE; LOIS UTILES; CONCESSIONS AUX PROVINCIAUX.— CONQUÊTE DE LA BRETAGNE ; RÉDUCTION EN PROVINCE DE LA THRACE , DE LA LYCIE ET DE LA JUDÉE. — MESSAL1NE ET AGR1PPINE.
Heureux commencement* ^ put* folies et cruautés de Caligula;
Chéréa* (S 9-41 ).
Né le 31 août de Tan 12, Caligula allait achever sa vingtcinquième année. Le vieil empereur lui préférait Tibérius Gémellus tils de Drusus, et de son propre sang; mais Gémellus n'avait que dix-sept ans. Tibère se contenta de lui assurer une partie des prérogatives impériales. Le sénat cassa ce testament et conféra au seul Caligula tous les pouvoirs.
Rome salua de ses acclamations l'avènement du fils de Germanicus; et le nouvel empereur justifia d'abord toutes les espérances. 11 délivra les prisonniers , brûla tous les papiers de Tibère , défendit les accusations de lèse-majesté, etrappela les bannis. 11 nomma son oncle Claude consul, et adopta Gémellus, qui reçut le titre de prince de la jeunesse; le peuple eut des largesses, les soldats des gratifications. En même temps les impôts étaient diminués et les comices d'élections rétablies. La liberté semblait renaître.
Mais une maladie que fil Caligula le huitième mois de son principal sembla avoir altéré sa raison. Dès lors ce ne fut plus un empereur, mais un fou furieux, en guerre avec les dieux qu'il insultait , avec la nature dont il voulait violer les lois, comme ce jour où il jeta un pont sur la mer entre Baies et Pouzzoles; avec la noblesse de Rome qu'il décima, avec les provinces qu'il épuisa par ses exactions. En moins de deux ans il dépensa l'épargne de Tibère , trois cents millions, en profusions insensées. Pour remplir son trésor, ou, comme il disait, pour apurer ses comptes, il prit la fortune
des riches, le plus souvent avec leur vie. Un jour, en Gaule, il jouait aux dés et perdait» il se fait apporter les registres de la province et marque pour la mort les citoyens les plus imposés. « Vous jouez pour quelques misérables drachmes, dit-il ensuite à ses courtisans, mui je viens, d'un coup d'en gagner cent cinquante millions. » Il faisailargent de tout, même des choses que la piété filiale eût dû lui faire garder* Il vendit lui-même aux enchères, à Lyon, les meubles du palais impérial et des objets que ses aïeux avaient ou aimés ou portés.
Ce fou fit deux expéditions, Tune contre les Germains, l'autre contre les Bretons. Dans la première il fit cacher, au delà du Rhin, quelques soldats de sa garde germaine, puis alla les faire prisonniers. Dans l'autre , arrivé au bord de l'Océan il fil sonner la charge, puis commanda à ses soldats étonnés de ramasser les coquilles du rivage.
Le monde supporta quatre années cette folie furieuse sans qu'une sédition protestât contre ces saturnales du pouvoir* « Combien je souhaiterais, disait ce monstre , que le peuple romain n'eût qu'une tête pour l'abattre d'un coup ! » Le sénat cependant se lassa de lui fournir des victimes, et le 24 janvier 41 , un tribun des prétoriens, Chéréas l'égorgea.
Chéréas était républicain, lui el ses amis pensaient qu'après un tel prince, l'expérience d'un gouvernement monarchique devait être jugée. L'occasion semblait donc favorable pour le sénat de ressaisir son pouvoir, il l'essaya, et pendant trois jours on put se croire en république. Mais ce n'était le compte ni du |>euple ni des soldats. Au moment du meurtre de Caligula, Claude, son oncle, qui se trouvait avec lui, s'était caché en un coin obscur. Un soldat l'y découvrit et le montra à ses camarades. Claude leur demandait grâce de la vie. « Sois notre emj>ereur, » répondirent-ils. Et comme il tremblait à ne pouvoir marcher, ils l'emportèrent à leur camp. 11 y reprit assez de courage pour haranguer les troupes auxquelles il promit de l'argent (donativum). C'était le prix de l'empire qu'il leur payait, innovation malheureuse que les empereurs érigèrent en loi.
Les sénateurs avaient pour eux quelques prétoriens et les cohortes urbaines, mais peu à peu ils se virent abandonnés et eux-mêmes bientôt ils coururent au-devant de leur nouveau maître. Chéréas fut envoyé au supplice. « Saistu tuer? demanda-t-il au soldat chargé de l'exécution. Ton
épée n'est peut-être pas bien affilée , celle dont je me suit servi pour Caligula valait mieux. »
Claudé (41»&J); lois utiles; éoncéMlon* au* provinciaux.
Claude , frère de Germanicus et petit-fils de Livie par le premier Drusus son père, avait alors cinquante ans. H avait été presque toujours malade dans sajeunesse; et dans la mai* son impériale lout le monde avait délaissé le pauvre enfant qu'on n'osait montrer au peuple ni aux soldats. On avait fini par l'oublier; à quarante-six ans il n'était môme pas sénateur. 11 s'en consola par l'étude des lettres et écrivit l'histoire des Étrusques et des Carthaginois. Caïus,qui le nomma consul, le mit un peu plus eu évidence; le caprice des soldats lit le reste. Us lui donnèrent l'empire , mais sans lui ôter ce qu'il garda toujours de son éducation, une timidité, une irrésolution et une habitude de se laisser conduire qui eurent les plus déplorables effets, de sorte qu'avec des intentions souvent bonnes, il fit souvent le ma). Sous lui les véritables maîtres de l'empire furent sa femme Messaline, dont le nom est resté celui de la débauche même et de Fimpudicité, et ses affranchis Polybe, Narcisse et l'allas.
Claude commença bien, il cassa les actes de Caligula, fit jurer l'observation des lois d'Auguste et rappela les bannis. Naturellement débonnaire il prit sans trop de peine ces façons qui avaient tant servi à la popularité du premier empereur, visitant ses amis malades, sollicitant les consuls, le sénat, comme s'il n'eût compté que sur leur faveur. Il aimait à juger, et souvent il jugeait bien. Par malheur, sa tenue sans dignité, sa tête branlante, son bégayement et
Earlois des sentences ridicules, le déconsidéraient. 11 rétalit la censure et l'exerça lui-même, mais plutôt avec les goûts d'un antiquaire amoureux des vieux usages qu'avec la conscience des besoins réels de l'empire.
Malgré ses travers et sa faiblesse, ce prince, sans les exemples d'infamie et de crimes donnés par son entourage, n'eût pas compté parmi les plus mauvais empereurs. Les affranchis, qu'un long pouvoir n'avait pas encore gâtés, cherchèrent à justifier, par des services, leur influence ; et Ton vit , ce que l'on n'attendait guère, à l'intérieur quelques sages mesures en faveur des esclaves1, ou contre les avocats
1 Le maître qui tuait son esclave fut d'abandonner ses esclaves malades dans déclaré homicide. Défense fut faite l'île (TEsculape.
trop avides, les usuriers et les bannis des provinces qui accouraient à Rome , etc., et d'utiles travaux (un aqueduc, un port à Ostie , le dessèchement du lac Fucin1, etc. ) ; dans les provinces une administration libérale; au dehors une politique ferme et que le succès récompensa.
Auguste avait voulu constituer au milieu des nations soumises une minorité romaine qui fût le point d'appui de son gouvernement. Mais c'était gouverner encore dans l'intérêt de Rome. Effort inutile! car il ne prétendait à rien moins qu'à arrêter le mouvement du monde, comme si les empereurs eussent pu continuer l'aristocratie contre laquelle ils achevaient par les supplices les batailles de Pharsale, de Thapsus et de Philippes. Dans son testament, Auguste avait conseillé d'être avare des privilèges de la cité, et dans le court espace de trente-quatre ans le nombre des citoyens avait presque doublé. Tibère avait aidé beaucoup à cet accroissement; Claude , surtout , y contribua, car il érigea en règle du gouvernement impérial cette loi d'extension continue et d'assimilation progressive qui avait fait la fortune de la république. Lui-même, il sollicita pour les nobles de la Gaule Chevelue , depuis longtemps citoyens, le droit de posséder aussi les dignités romaines et de siéger au sénat.
Une seule religion provinciale fut persécutée sous Claude , celle des druides , parce que ces prêtres refusaient la paix a u' Auguste leur avait offerte à la condition de mêler leurs dieux aux divinités de l'Olympe. Claude s'efforça d'abolir leur culte et les punit de mort eux et leurs adhérents.
Conquête de la Bretane (4S) f réduction en province* de la Thraee, de la Lycle et de la Judée.
Cette lutte en amena une autre. Pour vaincre le druidisme en Gaule, il fallait l'enchaîner dans la Bretagne. Les légions y passèrent sous la conduite de Plautius qui soumit rapidement toute l'île jusqu'à la Severn et la Tamise (43). Derrière ce fleuve, Caractac avait réuni une armée. Claude vint lui-même assister à sa défaite, puis laissa Plautius organiser la nouvelle province. Le successeur de ce général, Ostorius Scapula, se vit menacé par un soulèvement presque général des insulaires (50), mais il fît rentrer dans l'ordre les Icènes et les Brigantes au nord, et écrasa, à l'ouest, les
1 Cette dernière entreprise ne réussit pas.
Ordovices ; le calme fut rétabli et maintenu jusqu'à la mort de Claude.
Sur le Rhin une expédition heureuse (51) avait fait retrouver aux Romains la dernière des aigles de Varus. Mais Claude pratiquant, de ce côté, la politique de Tibère, s'occupa surtout de fortifier sa position sur le Rhin et de placer les chefs barbares dans 1 intérêt de Rome. Il y réussit si bien qu'en l'an 47 les Chérusques vinrent lui demander un roi. Corbulon, le plus grand général de ce temps , aurait voulu reprendre contre les Germains les desseins du premier Drusus ; il soumit les Frisons, et attaqua les Cbauques. Claude l'arrêta. « Heureux autrefois les généraux romains ! » dit Corbulon en obéissant. Pour occuper au moins ses soldats, il leur fit creuser un canal de la Meuse au Rhin ; un autre général fit ouvrir des mines par ses soldats; partout on demandait aux légions d'utiles travaux.
Sur le Danube la tranquillité ne fut point troublée. En Thrace, des troubles amenèrent l'intervention de Claude qui réduisit le pays en province (46). Dans le Bosphore, un roi, déposé par lui, prit les armes, fut vaincu et se livra lui-même. En Orient , l'empereur eut la gloire de reconquérir l'Arménie et de donner un roi aux Parthes. Malheureusement ces succès ne se soutinrent pas, le candidat des Romains au trône des Arsacides fut renversé, et Vologèse plaça pour auelque temps la couronne d'Arménie sur le front de son frère Tiridate.
La Lycie faisait de sa liberté un mauvais usage ; Claude la lui ôta, et le roi des Juifs, Agrippa, étant mort en 44 , il réunit la Palestine au gouvernement de Syrie. Dans l'Afrique, Suétonius Paulinus et Géta soumirent les Maures, dont le pays forma deux provinces : la Mauritanie césarienne et la Mauritanie tingitane.
Mtessallne et Agrlpplne.
Ce principat ne manquait donc pas de gloire militaire et politique. La Mauritanie et la moitié de la Bretagne conduises, les Germains contenus , le Bosphore retenu dans l'obéissance, la Thrace, la Lycie, la Judée réduites en provinces , et les divisions des Parthes longtemps entretenues. A l'intérieur, une prospérité croissante; dans lés armées , la discipline et une activité tournée vers le bien public sous la direction de généraux vieillis dans les commandements ;
certes il y avait dans ces résultats de quoi satisfaire l'orgueil d'un prince. Pourquoi faut-il maintenant rentrer dans Rome pour y voir ces grands qui ne savent autre chose que conspirer ou flatter bassement, et dans ce palais impérial cjuo déshonorent un prince sans caractère et une femme impudique?
Neuf ou dix complots formés contre la vie du prince amenèrent de terribles vengeances. Sous le règne de Claude, trente-cinq sénateurs et trois cents chevaliers périrent. Les plus illustres furent Silanus, Valérius Asiatîcus , Scribonianusquisoulevalarmée de lal)almatie,Paelus,donlla femme Arria montra un stoïque courage. Comme il hésitait à se tuer, elle se frappa elle-même, et, lui tendant le poignard, « Tiens, Paetus, lui dit-elle, cela ne fait pas de mal. » Beau* coup furent victimes de la haine de Messaline, dont la cruauté égalait les vices. Il faudrait toutes les libertés de la langue latine pour redire les débordements de l'impériale courtisane. Un fait montrera, au moins, son audace à braver l'empereur, et les lois, et la pudeur publique. Elle voulut contracter un second hymen avant que la mort eût brisé le premier, et épousa suivant la forme ordinaire le sénateur Silius. Lesaffranchis alarmés pour eux-mêmes, arrachèrent à Claude un ordre de mort (48).
Mais à Messaline ils substituèrent, comme impératrice, la propre nièce de l'empereur, une fille de Germanicus, la fière et impérieuse Agrippine. Elle avait un fils âgé de onze ans, Néron; elle voulut lui assurer l'héritage de Claude, mais ce prince avait deux enfants, Ootavie et Britannicus. Elle maria la première avec Néron, quant au jeune prince , elle lui ôta peu à peu l'affection de son père et accumula sur la tête de son fils tous les litres et toutes les distinctions. Claude, oubliant son sang, laissa tout faire. Agrippine l'avait entouré d'hommes à elle, et avait fait donner à Burrhus, qui lui était dévoué, la préfecture du prétoire. Sénèque, fort célèbre déjà par ses écrits, avait été habilement nommé précepteur de Néron.
Cependant Britannicus grandissait. Un retour de tendresse dans le cœur du vieil empereur était à craindre. Quelques menaces lui étaient échappées dans l'ivresse. Agrippine se résolut à mettre un terme à ses anxiétés. Une empoisonneuse de profession, Locti le, fut chargée de préparer un mets favori de Claude. On cacha quelque temps sa
mort pour donner le temps à Burrhus de présenter Néron aux prétoriens. Il leur promit la môme gratification que Claude leur avait donnée, et les soldats, ratifiant le marché, le proclamèrent empereur. Le sénat, oubliant comme les autres Britannicus, confirma l'élection. Pour Claude, suivant l'usage , on en fit un dieu (14 oct. 54).