III. NÉRON
AMBITION D'AGRIPPEE ; EMPOISONNEMENT DE BRITANNICCS (55). — DESORDRES DE NÉRON; MEURTRE D'aCRIPPINE (59). — INCENDIE DK ROME (64); PER- SECUTION CONTRE IES CHRETIENS. — MORT DE SÉNÈQl'E ET DE LLCAIN ; ÇORBUI-ON} VOYAGE DE NÉRON EN GRÈCE (GG). — RÉVOLTE DE VINDEXj MORT DE NÉRON (G8).
ambition dMgrlppine | empoisonnement de Brltannlcu» (54.)
Élevé dans une cour corrompue, au milieu des coupables intrigues de sa mère, par un maître indulgent qui ne songeait qu'à augmenter son crédit et ses richesses, Néron se vil bientôt entouré de flatteurs qui surent trouver des éloges pour toutes ses folies et des excuses pour tous ses crimes. Il ne manquait pas d'esprit et avait le sentiment de ce qui est bien ; mais on n'avait pris aucun soin de combattre son penchant à ia débauche et sa vanité de chanteur et de musicien. Cependant on loua longtemps encore après sa mort les cina premières années de son règne (quinqvennium Neronis), comme l'époque la plus heureuse de l'empire. IL diminua en effet les impôts des provinces, combattit le luxe, secourut de son argent les sénateurs pauvres et promit de prendre Auguste pour modèle. * Que jo voudrais ne pas savoir écrire! » di>ait-il un jour qu'on lui présentait une sentence capitale à signer. Et une autre fois que le sénat lui adressait des actions de grâces, il l'arrêta par ces mois : « Attendez que je les mérite.»» Sénèque et Burrhus s'efforcèrent aussi de concert à contenir les fougueuses passions de leur élève , mais l'ambition d'Agrippine amena l'explosion.
Cette femme impérieuse croyait qu'elle allait régner sous le nom de son (ils : elle voulait assister aux délibérations du sénat et ce n'avait pas été sans peine qu'elle s'était contentée de tout entendre derrière un voile. Un jour que Néron donnait audience aux ambassadeurs arméniens, elle s'avança our prendre place à côté de lui et recevoir aussi leurs ommages : mais le prince alla à sa rencontre et prévint ce que les Romains, même de ce temps, eussent regardé comme
une honte : Ja publique intervention d'une femme dans les affaires de l'État. Liguée avec l'affranchi Pallas, elle espérait que dans le palais rien ne se ferait sans elle; mais Sénèque et Burrhus, quoique ses créatures , résolurent de prévenir cette domination qui avait avili Claude. Malheureusement les deux ministres, malgré l'austérité de leur vie ou de leurs doctrines, ne trouvèrent d'autre expédient pour combattre l'influence d'Agrippine que de favoriser les passions du prince. Ils laissèrent se former autour de lui une société de jeunes femmes et de débauchés, dans laquelle l'impératrice trouva bientôt une rivale, l'affranchie Acté. Elle changea alors et de ton et de conduite : mais les caresses ne réussirent pas mieux que la colère, et les deux ministres, pour lui bien montrer que son crédit était perdu, firent disgracier l'affranchi Pallas.
Agri opine éclate alors en menaces : elle veut tout révéler : elle conduira Britannicus aux prétoriens et rendra à celui qui devait l'avoir le trône qu'elle a donné à un fils ingrat. Néron la prévint : au premier jour de son règne , il avait fait mourir un membre de la famille impériale, Silanus. Le meurtre de son frère d'adoption ne lui coûta pas plus. Britannicus, âgé de quatorze ans, fut empoisonné dans un festin. Àgrippine effrayée de cette cruauté précoce, chercha elle-même des défenseurs; elle sonda les soldats, et se montra pleine de prévenances pour leurs chefs. Néron, ne gardant plus de mesure, lui assigna une demeure hors du palais et évita presque de la voir ; il accueillit même une accusation contre elle et l'obligea de répondre aux questions de Sénèque et de Burrhus. Elle le fit, mais avec hauteur, et parla durement à son fils, ce qui ne lui fit pas regagner l'autorité qu'elle avait perdue.
Désordre* de Néron; meurtre d'Agrippine (*•.)
Débarrassée d'Agrippine, les deux ministres gouvernèrent pendant quelques années avec modération et justice. Des condamnations apprirent aux gouverneurs de province que leur conduite était surveillée : quelques impôts furent abolis ou diminués. Néron demandait a les supprimer tous. Malheureusement le plaisir l'avait déjà saisi : des amis débauchés, des liaisons vulgaires, un goût malheureux pour le théâtre, le corrompirent chaque jour davantage. Sénèque pratiquait lui-même trop mal ses belles maximes, pour que ses leçons
pussent agir efficacement sur le jeune empereur. Rome apprenait avec étonnement que son prince courait la nuit les rues de la ville sous un déguisement d'esclave, entrant dans les tavernes et ballant les gens attardés, au risque de trou^ ver plus fort que soi. Un sénateur lui rendit ainsi les coupa gu'il avait reçus et eut l'imprudence le lendemain de lui en faire ses excuses. Néron, se souvenant alors de son inviola-» bilité tribunitienne, le fit mourir. Le jour il était au théâtre, troublant lui-même la police de la salle , encourageant les applaudissements ou les huées, excitant le tumulte et pre-\ nant plaisir à voir le peuple roi briser les bancs et se livrer des combats auxquels il se mêlait lui-même, en lançant d'un poste élevé des projectiles au hasard.
La vertueuse sœur de Brilannicus ne pouvait être la digne épouse de ce royal débauché; il enleva à Othon sa femme PoppeaSabina. Octavie était un obstacle à l'ambition de Poppée, bien plus encore Agrippine qui s'inquiétait peu de voir son fils coupable, mais beaucoup de le sentir sous une in-> fluence cjui n'était pas la sienne. Irrité de ses reproches, Néron en vint au point de pouvoir ordonner sa mort. Anicétus t commandant de la flotte de Misène, dressa le plan d'assassinat de l'impératrice. Sous prétexte d'une réconciliation avec son fils, Agrippine fut invitée à se rendre à Baies ; on la fit monter sur un vaisseau préparé de manière à s'entr'ouvrir en pleine mer. Agrippine s'étant sauvée à la nage sur une côte voisine et réfugiée dans sa villa du lac Lucria, Néron la fit poignarder et publia qu'elle s'était tuée ellemême, après qu'on eut surpris un affranchi envoyé par elle vers son fils pour l'assassiner. Tel fut le sort d'une femme, petite-fille dyAuguste, sœur, femme et mère de trois empereurs. Maisles furies vengeresses poursuivirent le parricide, malgré les félicitations que Burrhus vint lâchement lui offrir de la part des soldats , et les actions de grâces rendues aux dieux dans tous les temples de la ville, sur la proposition de Sénèque. Il chercha à étouffer ses remords en se plongeant dans des débauches grossières et insensées. De ce moment datent ses plus indignes folies. Les Romains le virent , en rougissant , conduire des chars dans l'arène et monter sur le théâtre pour y chanter et y jouer de la lyre. Croyons qu'il put s'étourdir, mais qu'il ne trouva jamais le repos. En Grèce, il n'osa entrer dans le temple d'Éleusis d'où la voix du héraut écartait les impies et les parricides*
incendie de Rome freraéeatlon
Après la mort de Burrhus, qui mourut peut-être empoU sonne, et la retraite de Sénèque, qui était allé jouir, loiq delà cour, de ses immenses richesses, l'influence de Poppée devint telle que Néron , pour l'épouser, fit tuer sa femme Octavie, reléguée à Pandataria. Tigellinus obtint alors le commandement des gardes et toute la confiance du prince. L'incendie de Rome, Tan 64, ne peut être, avec certitude, imputé à Néron. Mais ce fut pour fui un prétexte de persécuter les chrétiens. Les supplices furent atroces. On les enveloppait de peaux de bêles pour les faire déchirer par des chiens; on les mettait en croix, ou l'on enduisait leur corps de résine, et Néron s'en servit la nuit, comme de flambeaux, pourécla'irer ses jardins, pendant une fêle qu'il donnait au peuple. Afin de satisfaire ses prodigalités dans les jeux et les speelacles, de couvrir les frais de ses constructions insensées, surtout de sa maison d'or, de ses festins, dont un seul, rien que pour les parfums, lui coûta quatre millions de sesterces, de son luxe en meubles , en vêtements qu il renouvelait chaque jour, de ses distributions au peuple de pain, de viandes, de gibier, d'habits, d'argent, même de pierres précieuses , en retour d'applaudissements pour ses vers et pour ses chants; afin, dis-je, de suffire à toutes ces folles dépenses, il multiplia les exils, les condamnations inévitablement suivies de la confiscation des biens ; les emplois devinrent même une source de revenus : il ne les donnait qu'à condition qu'on en partagerait avec lui les profits. L*'S provinces se trouvèrent donc encore une fois mises au pillage : ce n'était pas pour cela qu'elles avaient si vivement salué l'établissement de l'empire : aussi peu s'en fallut qu'on n'en vît la dissolution dans les dernières années de ce principal.
nort de Sénèque et «CMMgJ*»* «ortmlo-M *Pya*e de Béroo
Les premières victimes après los meurtres d'Agripnine et d'Oclavie furent Sylla, dernier rejeton d'une illustre famille,
rautus du sang des Césars et l'affranchi Pallas. Mais ce fut partir de Tau 65 que les supplices se multiplièrent. A cette époque une conspiration formidable fut découverte. On voulut donner l'empire à Calpurnius Pison. Nombre de sénateurs, de chevaliers, de soldats même, étaient impliqués dans le complot. Sénèque, son neveu, le poêle Lucain qui
poursuivait de ses sarcasmes la manie malheureuse de l'empereur de faire des vers, y étaient aussi entrés , et furent contraints de se faire ouvrir les veines. Puis ce fut le tour de Silanus, du consulaire Antistius et du vertueux Thraséas qui mourut noblement comme il avait vécu. Dès lors, Néron crut n'avoir plus de mesure à garder : il osa monter, à Rome même, sur le ihéâlrc, et Vespasien faillit périr pour s'être
Cependant au milieu de ces débauches et de ces cruautés, le génie de Rome semblait veiller, malgré lantde fautes, sur la fortune de l'empire. Les Germains, livrés à des dissensions intestines, ne connaissaient plus la route du Rhin et de la Gaule. En Bretagne, une insurrection générale, excitée parla reineBoadicée, avait coûté la vie à soixante et dix mille Romains ou provinciaux : mais Suétonius Paulinus avait comprimérinsurrection,etlaBretagneavaitperdurespoirde s'affranchir (61). En Orient, Lorbulon avait fait reculer les Parlhes, qui envahissaient l'Arménie, et donné la couronne de ce royaume à un prince dévoué à l'empire (60). Vologèse, il est vrai, le chassa et mit à sa place son frère Tiridale, mais Corbulon menaça de franchir l'Euphrate, et Tiridale, pour mettre fin à celte rivalité, vint lui-même jusqu'à Rome solliciter humblement que Néron le confirmât dans la possession de l'Arménie.
Les succès de ses lieutenants mirent l'empereur en goût lui-même de conquêtes. Il fit, en l'an 66, de grands préparatifs, surtout de grands projets, et débarqua en Grèce. Mais il y oublia bientôt la guerre au milieu des fêles : il voulut paraître dans les jeux et disputer la couronne aux courses olympiques; on ne la lui refusa pas. bien qu'il fût tombé au milieu du stade. Les Grecs, flattés de cet honneur rendu à leurs vieilles coutumes, lui prodiguaient des flatteries. Il paya royalement leurs applaudissements en proclamant luimême à Corinthe, dans les jeux isthmiques, que la Grèce serait libre. 11 songeait à faire plus pour elle : il avait dessein de couper risthme.de Corinthe; mais un tel ouvrage demandait plus de constance que n'en avait le frivole empereur pour les travaux utiles : il crut d'ailleurs avoir assez lait pour la gloire. 11 ne s'était occupé de l'Orient que pour en rappeler Corbulon, qui trouva à Corinthe l'ordre de se tuer : « Je l'ai bien mérité, » dit le grand général ; et pour envoyer Vespasien contre les Juifs révoltés (67). Quant à lui,
il regagna l'Italie et Rome, rapportant les dix-huit cents couronnes qu'il avait gagnées dans les jeux.
Révolte de Vindex; mort de Néron (M).
Cependant l'empire commençait à se lasser d'obéir à un mauvais chanteur, comme l'appelait Vindex. Ce général , alors propréteur en Gaule , fut le premier qui se révolta. Il offrit l'empire au proconsul de la Tarraconaise , Galba, qui ne prit que le titre de lieutenant du sénat et du peuple (68). Néron put croire un instant qu'il n'aurait pas même besoin de quitter Rome. Virginius, commandant des légions du Rhin , marchait en effet contre Vindex ; mais près d'en venir aux mains, les deux chefs s'entendirent. Malheureusement leurs troupes, qui ignoraient leur bonne intelligence, s'attaquèrent, et Vindex, désespéré, se tua. Les légions de Virginius voulaient à leur tour faire un empereur , ainsi qu'en avaient déjà tant failles prétoriens; elles proclamèrent leur général. Celui-ci, républicain comme il s'en trouvait encore quelques-uns dans les camps, refusa, et se montra même peu disposé à accepter la candidature de Galba.
Heureusement les événements se précipitaient à Rome. Tout le monde abandonnait Néron. Nymphidius, son préfet du prétoire , songea même à profiter de la confusion qui régnait pour saisir l'empire. Il fallait d'abord se défaire de Néron, sauf à renverser plus tard Galba, alors éloigné. H fit proclamer celui-ci par les prétoriens , en leur promettant en son nom un riche donativum. Néron, réduit à fuir puisqu'il ne trouvait pas même un gladiateur pour le tuer, se réfugia dans la métairie d'un de ses affranchis ; mais on trouva sa trace, des cavaliers s'approchaient; il s'enfonça un glaive dans la gorge en s'écriant : «Quel artiste le monde va perdre! » Avec lui s'éteignitiarace des Césars, qui depuisle grand Jules ne s'était d'ailleurs continuée que par l'adoption (juin 68).
Comme s'il se faisait alors un vide immense dans le monde, l'empire fut ébranlé par la chute de cette maison, et il s'éleva pour la possession du trône impérial de sanglantes rivalités et des guerres civiles. Les provinces ne se mêlèrent pas encore à la lutte. Ce ne furent guère que les légions des frontières qui se levèrent contre les prétoriens , et qui se disputèrent entre elles à qui ferait asseoir son gé-r néral sur le trône du monde. Cette anarchie dura deux ans, et ne s'arrêta que sous la main énergique de Vespasien,