ANARCHIE DE DEUX ANS
quelques jours après la bataille, à Brixellum (15 avril). Cette mort expia et tit oublier en partie les crimes de sa vie.
Vitellius prit alors le chemin de Rome , où lé sénat et le peuple l'avaient reconnu , accompagné de ses légions , qui marquaient leur route par les plus sauvages excès. Sans talents, sans énergie, irrésolu, timide, il ne s'était encore fait remarquer que par une brutale voracité. Prodigue de son bien comme de celui des autres, il permit tout aux soldats et ne s'inqniéla guère des affaires de l'empire. Son principal soin fut de faire venir des pays et des mers les plus éloignés des mets inconnus et bizarres. Dans les huit mois
de francs. L'acte le plus solennel de son principal fut la con» sécration d'un plat monstrueux qu'il appela le bouclier de Minerve. Hors aes festins, il était sans cesse entouré d'acteurs, de conducteurs de chars et d'autres gens de bas étage. Aussi les révoltes éclatèrent- elles de toutes parts dans la Mœsie, la Pannonie et la Syrie. Ce fut de cette dernière province que le mouvement partit.
L'Orient voulait avoir son empereur, puisque l'Occident venait d'en donner deux coup sur coup. Vespasien , qui s'était illustré dans la guerre de Bretagne, commandait alors des forces considérables chargées de réduire les Juifs révoltés. Quoique sévère pour la discipline, il avait su gagner l'affection des troupes; et Mticien, gouverneur de Syrie, Alexandre, préfet d'Égypte, jaloux de l'influence qu'avait value à Virginius et à Othon l'élévation de Galba, et à Cécina et Valens celle de Vitellius, voulaient devenir à leur tour les ministres nécessaires d« l'empereur qu'ils auraient fait. Alexandre proclama Vespasien dans la capitale des Plolémées, et peu de jours après, les légions de Judée et Mucien saluèrent le nouvel empereur. Vespasien laissa à son fils Titus le soin d'assiég<T la forte place de Jérusalem , et lui-même il alla prendre possession de l'Égypfe, afin d'intercepter les convois qui partaient de là pour approvisionner Rome. Pendant ce temps, Mucien devait marcher sur Pitalie, en ramassant sur sa roule les légions des provinces du Danube , qu'on savait mal disposées pour
Un tribun légionnaire le prévint. Antônius Primus en-
Vltclllo* («S).
dura son règne, il dé
ès de deux cents millions
Vitellius.
traînant avec lui les troupes de la Mœsie et de la Dalmatie, envahit l'Italie, et battit près de Crémone les troupes de Yitellius. Crémone, livrée aux soldats, fut pour eux la première récompense de la guerre civile. Après le pillage, ils l'incendièrent et en vendirent les habitants. Abandonné de toutes les provinces, de toutes les villes, de sa flotte, et de sa dernière armée qui, à Narnia fit défection, Yitellius restait à Rome, où le frère de Vespasien, le préfet de la ville, Flavius Sabinus, occupait le Capitole. Vitellius lui livra les ornements impériaux et implora, en habits de deuil, la
Ï protection des soldats et du peuple. Mais ceux-ci ne vouurent pas de son abdication , et un combat suivi d'un affreux carnage eut lieu dans la ville même. Le Capitole fut brûlé et Sabinus massacré par les vitelliens, qui s'étaient emparés de la forteresse. Do m i lien, le plus jeune fils de Vespasien, n'échappa qu'à la faveur d'un déguisement.
Mais, lorsque le jour des saturnales, Anlonius prit Rome après un sanglant combat dans le champ de Mars, Vitellius, arraché du palais impérial, fut promené par la ville, les mains liées derrière le dos et une épée sous le menton, pour être contraint de voir abattre ses statues. Après mille outrages, on l'acheva; son cadavre fut traîné par les rues avec des crocs et précipité dans le Tibre (20 déc. 69). « Vitellius s'assit à l'empire qu'il avait pris pour un banquet : ses convives le forcèrent a achever le festin aux gémonies. »
TIUCLIMl'M.
ORIGINE DE VESPASIEN ; SON SÉJOUR EN ÉGYPTE (69). — RÉVOLTE DES BA- TATES ; CIV1LIS. — DESTRUCTION DE JÉRUSALEM (70); HABILE ADMINISTRA- TION DE VESPASIEN. — SUCCÈS D'AGRICOLA EN BRETAGNE ; MORT DE VES- PASIEN (79). — TITUS (79-81).— DOMIT1EN (81-96 ).
Origine de Vespasien * «on séjour en Egypte («»).
Avec Vespasien , la famille flavienne monta sur le trône qui , après de tels ébranlements , avait besoin d'un homme actif, habile, et de mœurs simples, comme Tétait le nouvel Auguste. L'aristocratie avait été si bien décimée que le premier personnage de l'empire se trouvait être maintenant un bourgeois de Réate, le petit-fils d'un centurion de Pompée, le tils d'un percepteur de l'impôt du quarantième. Au reste, Vespasien pouvait avouer son père avec orgueil ; car les villes d'Asie lui avaient élevé des statues avec celte inscription : « Au publicain honnête homme. » Lui-même il commença comme les républicains d'autrefois, par la guerre. Il fit ses premières armes en Bretagne, où il servit longtemps et avec distinction. Son administration de l'Afrique fut intègre; car il revint pauvre de celte province et fut obligé, pour soutenir son rang, d'engager tous ses biens à son frère et de faire un commerce qui lui valut le surnom de Muletier. Ces difficultés de la vie privée étaient une excellente école pour un futur empereur. Elles le préparaient à une économie sévère et à une bonne gestion des affaires publiques. Envoyé en Syrie où le voisinage des Parthes et les mouvements désordonnés des Juifs avaient fait concentrer des forces considérables, il sut, tout en maintenant la discipline, gagner l'affection des trpupes. C'est par elles qu'il avait été proclamé.
Comme il quittait la Syrie, pour s'assurer avant tout de la province qu'on avait appelée le grenier de Rome , il apprit en route la victoire de Crémone , peu de temps après la défection des troupes vitelliennes, la mort de son rival , et les décrets du sénat qui se hâtait de décerner tous les pouvoirs impériaux (lex regia) à celui que la victoire venait de couronner. Aussi fut-il reçu par les Égyptiens avec d'unanimes acclamations. Son premier soin fut d'effacer, autant qu'il était en lui, le souvenir des derniers événements î il cassa les sentences portées par ses quatre pré-
décesseurs dans les accusations de majesté ; puis , afin de mettre un terme aux ambitieuses espérances que nourrissait la crédulité, il chassa les astrologues. Mais depuis plusieurs années qu'il était dans cet Orient si plein de superstitions , il s'était laissé gagner lui-même a la faiblesse générale. Apollonius de Tyane, demi-philosophe et demivisionnaire, était alors à Alexandrie j il voulut le voir : bien mieux, il fil comme lui des miracles, il guérit un aveugle et un paralytique ; Tacite et Suétone n'en doutent pas. Sérapis, le grand dieu des Alexandrins, consacra par des présages la fortune de ce parvenu ; et l'empereur plébéien retourna à Rome, rapportant avec lui des oracles, l'assentiment des dieux et celui des peuples, qui regardaient son avènement comme la réalisation de l'antique prophétie qui annonçait que vers ce temps-là un roi sortirait de l'Orient pour régner sur le monde.
Révolte de» Batavea; €1*111».
Cependant si les vitelliens étaient vaincus , deux guerres duraient encore ; Tune acharnée , mais sans danger pour l'empire; Titus s'en était chargé. L'autre, qui eût pu l'ébranler jusque dans ses fondements, la révolte du Balave Civilis. Ce persounage, de race royale chez les siens, avait résolu d'affranchir son peuple, et de s'aider pour cela des Germains et des Gaulois. Comme la querelle entre Vespasien et Vitellius n'était pas encore terminée, il prit naturellement parti pour celui des deux rivaux qui se trouvait le plus loin. Après la bataille de Crémone, surtout après la mort de Vitellius, il jeta le masque, encouragé par les dispositions des soldats du Rhin, qui refusaient d'obéir à l'empereur des légions syriennes et par les espérances que l'incendie du Capitole , le spectacle de tous les troubles de l'empire, avaient fait concevoir aux nations transalpines. Le Capitole tombé, il leur semblait que la domination romaine ne devait pas lui survivre. Les druides le disaient partout.
Bientôt le complot se forme : deux Trévires, Classicus et Tutor, un Lingon, Sabinus, qui prétendait descendre du premier César, proclament l'indépendance de la Gaule. Les légions, qui auraient dû comprimer aussitôt le mouvement, au contraire se mutinent, massacrent leurs chefs et laissent leurs auxiliaires germains passer du côté de Civilis. Les eo* bortes bataves avaient conquis dans la guerre de Bretagne
LES FUVIENS (69-96). 399
et * Crémone une réputation méritée. Civilis provoque leur défection et entraîne encore les Caninéfates et les Frisons.
Il avait d'abord vaincu les Romains qui tenaient garnison sur la frontière de l'île des Bataves. Deux légions qui marchèrent contre lui furent réduites à fuir dans un fort appelé le Vieux-Camp, où il vint aussitôt les assiéger. A ces nouvelles , les Bructères , les Tenctères accoururent de la Germanie : d'autres peuples se préparaient à les suivre ; car une . de leurs prophétesses , Velléda, avait promis aux Bataves la défaite des Romains. L'armée du haut Rhin eût pu dé^ gager les légions de Vetera Castra; mais en proie à la discorde, elle fut forcée de traiter avec Civilis, vainqueur des troupes qu'il avait assiégées dans Vétéra. Alors , pour la première fois, on vit des soldats romains prêter serment à une puissance ennemie ; ils jurèrent sur les drapeaux de Civilis fidélité à l'empire gaulois.
Cependant, dans l'intérieur du pays, la révolte ne parvenait pas à s'organiser et à s'étendre. Les cités gauloises se trouvèrent plus ennemies encore les unes des autres qu'elles ne l'étaient de l'empire. Les Lingons soulevés par Sabinus fui ent battus par les Séquanes , et leur chef , qui s'était fait proclamer César, tant les vieux souvenirs gaulois étaient effacés, forcé de fuir, se réfugia dans une de ses maisons, et y mit le feu; on le crut mort. 11 s'était caché dans des souterrains où il vécut neuf ans avec sa femme Éponine : découvert alors, il ne put obtenir de la politique sans pitié de Vespasieu , l'oubli que le temps avait déjà répandu sur lui. Éponine voulut encore partager son sort.
L'assemblée des peuples belges, tenue à Reims, montra mieux les jalousies de toutes ces cités. Langres et Trêves persévérèrent seules dans leur révolte, que des forces considérables envoyées par Mucien, sous la conduite de Céréalis, se préparaient à étouffer. Dès que ces troupes parurent, les légions engagées dans le mouvement gaulois s'en retirèrent et vinrent, mornes et tristes, au-devant de Céréalis, qui leur pardonna. Une défaite des Trévires forcés dans une position formidable et l'indulgence du général romain ramenèrent enfin les deux cités rebelles. Civilis crut conjurer le péril en offrant à Céréalis l'empire de la Gaule, pourvu qu'il laissât les Bataves libres : le général renvoya sa leltre à Domitien. Le Batave osa l'assiéger dans son propre camp ; mais Céréalis, vieux soldat, fit triompher la discipline
romaine, et poussa à son tour les Barbares jusqu'à Castra Vetera , où il se livra une bataille de deux jours. Civilis vaincu se retira dans son île, où il organisa une résistance si vive, qu'après de longs efiorts, Céréalis consentit à traiter. La paix fut honorable pour les Bataves. Ils restaient alliés, mais non tributaires, à la condition de fournir des soldats. C'était ne leur demander que l'impôt du sang, celui de tous que payent volontiers des peuples belliqueux.
instruction de Jérusalem ( habile administration de
Vespasien.
Mucien, déjà arrivé à Lyon, retourna à Rome au-devant de Vespasien, dont l'avènement à l'empire était ainsi signalé par des victoires. Une autre guerre s'achevait en même temps à l'extrémité opposée du monde romain. Titus avait mis fin aussi à la révolte des Juifs (65-70). Ce peuple , irrité par les exactions de ses derniers gouverneurs et comme saisi d'un inexplicable esprit de vertige, avait recommencé héroïquement la lutte des Maccabées contre la domination étrangère. Ils croyaient les temps venus pour le messie que les livres saints leur promettaient, et, refusant de le reconnaître dans la sainte victime qu'ils avaient attachée à la crois. du Golgotha, ils pensaient qu'il allait se manifester, glorieux et puissant, au milieu du bruit des armes. Mais l'empire romain était plus fort que la monarchie débile d'Antiocbus , et l'insurrection, qui s'était répandue jusque dans \à Galilée où l'historien Josephe organisa la résistance , avait été peu à peu renfermée par Vespasien et Titus dans la capitale de la Judée. Après un siège mémorable Jérusalem tomba ; le temple fut incendié. La charrue passa sur ses ruines et la dispersion du peuple hébreu commença (70) : elle dure encore.
Onze cent mille Juifs , peut-être même davantage , étaient tombés dans cette guerre. Les chrétiens avaient séparé leur cause de ce patriotisme héroïque mais aveugle, suivant la parole du maître , que son royaume n'était pas de ce monde et qu'il fallait rendre à César ce qui appartient à César. Un des principaux chefs , Simon de Goria, conduit à Rome pour le triomphe de Vespasien et de Titus , y fut longtemps battu de verges puis étranglé1.
• Voy. pour l'histoire des Juifs de- voici la suite des principaux érénepuis Hérodc, et pour cette guerre, mon ments ; Archelaûs, rainé des fils d'Hé- Histoire Sainte, p. 344-350.— Au reste, rode, reçoit d'Auguste avec le titre
Tandis que les généraux de Vespasien faisaient triompher ses armes , Mucien le servait à Rome avec un dévouement habile , en domptant la puissance et l'orgueil des prétoriens. Vespasien lui-même, arrivé enfin dans l'été de Tannée 70, rétablit la discipline parmi les légions qui , en deux ans, avaient fait et défait cinq empereurs; et avant pris le titre de censeur, il dégrada les sénateurs et les chevaliers indignes, pour les remplacer par les hommes les plus considérables de Tltalie et des provinces. Le sénat ainsi renouvelé et presque devenu une représentation sincère de tout l'empire, Vespasien , à l'exemple d'Auguste , prit dans cette assemblée le point d'appui de son administration. Il lui soumit toutes les affaires importantes et assista régulièrement à ses discussions. Il tint la main à ce que bonne et prompte justice fût rendue. Les accusations de majesté furent supprimées, les délateurs découragés et une police sévère partout maintenue.
Les finances, que Néron avait laissées dans un état si déplorable, furent améliorées , en partie, par le rétablissement des provinces qui avaient obtenu de Néron leur liberté, comme la Comagène , la Thrace , l'Achaïe , Rhodes , Samos, la Lycie et la Cilicie ; en partie par l'augmentation des impôts , dont quelques-uns portèrent sur de singuliers objets. Comme l'administration de l'empire exigeait de grandes sommes, on vit souvent la parcimonie de l'empereur dégénérer en avarice, quelquefois même il montra une avidité inconvenante , partageant avec les gens de sa maison le prix des grâces que ceux-ci faisaient accorder. Il savait cependant être généreux lorsque le bien de l'État le réclamait. Il fit d'énormes dépenses pour réédifier le Capitole , pour construire l'immense Colisée et le temple de la Paix , pour l'établissement d'une bibliothèque et pour l'enseignement de la rhétorique par des professeurs que l'État payait, pour réparer enfin dans tout l'empire les désastres causés par dix années d'incurie et deux de guerre civile.
Avec Vespasien commence une réaction contre les mœurs efféminées de la haute société romaine. Pour les combattre ,
d'Ethnarque, la Judée, l'Idumée et Sa- teurs; Ponce Pilate (26-35). — Hérodc
marie. — Révolte des Juifs réprimée par Agrippa, roi des Juifs (37-4 i). — La Ju-
Varus. — Déposition d'Archelaiis (6 de dee est de nouveau réduite en province.
J. C.) et réunion de la Palestine à la — Longs désordres ; les Juifs irrités des
Syrie. — Administration des procura» exactions de Florus se soulèvent (65).
ce prince fit mieux que des lois , il donna l'exemple d'une simplicité antique; il se laissa approcher de tous et parut moins le maître du monde romain que le premier des sénateurs. 11 maria richement la fille de Vitellius , et quelqu'un voulant lui rendre suspect un personnage à qui les astres promettaient l'empire, il le fit consul. « Il s'en souviendra , dit-il , et m'en tiendra compte quand il sera empereur. »
Malgré ce gouvernement habile, Vespasien craignait les libres penseurs : aussi chassa-t-il de Rome les stoïciens dontles sentiments républicains, hautement proclamés, étaient incompatibles avec un gouvernement monarchique, et auraient pu exciter quelques troubles. Ce fut aussi à cause de sa trop grande liberté de langage que le plus respecté des sénateurs, Helvidius Priscus fut exilé, et ensuite mis à mort, mais contre les intentions de l'empereur.
Buccès d'Agrlcola en Bretagne 5 mort de Vespasien (»»).
Le principat de Vespasien finit comme il avait commencé, par des succès militaires. Le repos régnant partout, il avait continué la conquête f entreprise par Claude, de l'île des Bretons. Céréalis y était passé, puis Agricola, le beaupère de Tacite, qui eut la gloire de pacifier la Bretagne; il en fit le tour avec une flotte, mais sans parvenir à dompter les montagnards de la Calédonie. Le sud de l'Écosse seulement fut réuni à la province, et pour la couvrir contre leurs incursions, il éleva une ligne dé postes fortifiés, entre les deux golfes de la Clyde et du Forth.
Un complot se forma cependant contre cet empereur en qui la fortune , dit Pline , n'avait produit d'autre effet que de rendre la puissance de faire le bien égale au désir qu'il avait de l'accomplir; Cécina était le chef de Teutreprise. Titus l'invita à un festin , et le fit poignarder au sortir de table. Vespasien mourut quelque temps après. Esprit sérieux, positif, homme d'affaires et d'ordre, il se riait des flatteries comme de l'apothéose. « Je sens que je deviens dieu, » dit-il, quand il vit approcher sa dernière heure. Mais il voulut se lever, en ajoutant : « Un empereur doit mourir debout. » Ces paroles le peignent tout entier (23 juin 79).
Ce ne fut pas sans crainte que les Romains virent lui succéder son fils, Titus, qu'il s'était déjà associé. Titus s'était
distingué dans les guerres de Germanie et de Bretagne , surtout dans l'expédition de Judée, qu'il avait achevée. Mais on parlait aussi de ses débauches, de ses violences, de son goût pour les spectacles et les mimes : on craignait un nouveau Néron. Tout récemment il avait fait égorger à sa table Cécina accusé de complot. Dès qu'il eut le pouvoir, ce fut un autre homme. Le gouvernement de quatre-vingts millions d'hommos lui parut chose assez sérieuse pour qu'il renonçât à ses plaisirs et ne se donnât plus qu'aux affaires publiques. Sa douceur, sa bonté, ses manières affables lui valurent le surnom de « délicesdu genre humain. » 11 ne voulait pas que quelqu'un pût s'éloigner de lui ^ sans avoir été satisfait. Et il disait le soir qu'il avait perdu sa journée, quand par hasard il n'avait pas fait quelque bien.
Cette bonté ne dégénéra point cependant en faiblesse ou en folles profusious ; il savait être sévère , surtout pour cette race d'hommes que les derniers règnes avaient fait pulluler: les délateurs, battus de verges, furent vendus comme des esclaves ou déportés. 11 aimait la reine Bérénice , sœur du roi juif Agrippa , il eût voulu l'épouser ; il fit à l'État le sacrifice de sa passion. Deux patriciens conspirèrent contre lui; il leur pardonna et voulut qu'ils devinssent ses amis.
D'affreuses calamités désolèrent ce règne trop court : un incendie qui dura trois jours dévasta une partie de Rome, consuma le Capitole, le Panthéon, le théâtre de Pompée et la bibliothèque Palatine ; puis survint une peste qui décima cruellement l'Italie. Un fléau plus terrible épouvanta la Campanie : le 1er novembre 79, le Vésuve s'ouvrit tout à coup au milieu d'horribles tremblements de terre , et de la bouche du nouveau volcan sortirent des masses de cendres et de laves qui ensevelirent Herculanum , Pompéi et Stabies. Pline le naturaliste, alors commandant de la flotte de Misène, voulut voir de près le terrible phénomène, et fut étouffé par les cendres ou écrasé par les pierres que le volcan lançait. Titus soulagea, autant qu'il était en lui, toutes les misères, sans oublier cependant les plaisirs du peuple. Il consacra de grandes sommes à l'achèvement du Colisée, commencé parson père ; auxfêtes qui en célébrèrent pendanteent jours l'inauguration1; enfin, a la construction de thermes,
* Une naumachie, des combats de cinq mille bêles fauves furent lâchées gladiateur* , étc. — En Un seul Jour dans l'arène.
Au*
où se montrèrent toutes les ressources de l'art et du luxe
bine, il mourut dans la villa où son père était né (13 septembre 81) . 11 avait régné vingt-sept mois, espace trop court pour que sa récente conversion eût été mise à une difficile épreuve. Peut-être périssait-il de la main de son frère, dont le règne odieux fit ranger le sien parmi les souvenirs de Tâge d'or.
Domitien avait déjà mauvaise réputation avant son avènement. Sa jeunesse avait été digne des temps de Néron , et il avait fatigué de ses intrigues sou père et sou frère. Cependant il affectait la sobriété, le goût de l'étude et de la poésie, surtout depuis la haute fortune de sa maison. Dans ses premiers actes, il montra une rigidité sévère, rendit et fit rendre une justice rigoureuse, et réprima tous les abus qu'il put connaître. Les provinces durent à son active surveillance un gouvernement presque paternel ; et ses craintes, sa tyrannie, purent croître à Borne, hors de l'Italie le même esprit d'impartialité anima toujours son administration. Suétone lui rend ce témoignage que jamais les agents de l'administration impériale ne furent plus intègres. Un de ses premiers soins fut la reconstruction du Capitole incendié et le rétablissement de la bibliothèque Palatine. Des copistes envoyés à Alexandrie en rapportèrent une partie des richesses qu'on avait perdues.
Mais peu à peu Domitien s'abandonna aux craintes et aux violences. Les délateurs reparurent, et, avec eux, les exécutions. Son cousin Sabinus périt, parce que lecrieurqui devait le nommer consul , l'avait par mégarde appelé empereur. Afin de s'attacher les soldats , il leur prodigua les faveurs et l'or ; et il rassasia le peuple de jeux et de congiaires. Ces dépenses qu'il croyait nécessaires à sa sûreté l'obligèrent de créer des ressources que les impôts ne lui donnaient pas. De là les accusations de lèse-majesté intentées à tous les riches, et que suivait toujours la confiscation des biens. A ce penchant vers la cruauté se joignaient une vanité et un orgueil sans bornes. Après une révolte des Nasamons, peuple d'Afrique qu'il se vanta d'avoir exterminé (85), il voulut qu'on 1 appelât Dieu et Seigneur.
Cepnncipat, qui dura quinze ans, fut mêlé de gloire et de
romain. Pris d'
dans la Sa-
Domitien (Sl-M).
honte militaires; Âgricola avait administré avec honneur la Bretagne, consolidé la domination romaine dans la province , et développé la colonisation dans une telle proportion que la civilisation de cette île ne date que de son commandement. Domitien , jaloux de la gloire ae son général, le rappela en Tannée 85 : Agricola vécut encore huit ans dans une retraite profonde, pour éviter d'attirer sur lui les regards du tyran. Tacite son gendre a immortalisé sa mémoire.
Domitien ambitionna pour lui-même la réputation militaire; il voulut légitimer par des victoires le surnom de Germanicus, qu'il portait depuis son avènement. Une expédition entreprise sans nécessité contre les Quades, et la dévastation facile de leur pays lui permit de célébrer un triomphe et de faire frapper des médailles sur lesquelles on voyait la Germanie enchaînée. Cependant les prisonniers qu'il conduisait derrière son char n'avaient de germain que les vêtements qu'il leur faisait porter. C'étaient des gens achetés ou loués pour la cérémonie. Il put aussi se faire honneur de la visite singulière qu'il reçut à Rome d'un roi des Semnons et d'une prophétesse germanique. Sur le Danube inférieur, les Daces , à qui un long repos et un chef habile et brave avaient rendu leur ancienne puissance, menacèrent les provinces romaines ; ils pénétrèrent en Mœsie (86). Domitien les fit combattre par ses lieutenants, que Décébale, leur roi, vainquit en plusieurs rencontres. L'empereur ordonna aux Quades et aux Marcomans de fournir des auxiliaires à ses généraux. Sur leur refus, il marcha contre eux; mais cette guerre réussit mal , et plutôt que d'en confier la conduite à quelque chef habile, à Agricola, par exemple, il préféra acheter la paix des Daces au prix d'une forte somme d'argent. Il n'en célébra pas moins un triomphe, et prit le titre de Dacicus (89 ou 90). Une paix achetée ne dure guère. Décébale attaqua de nouveau ; mais il perdit une bataille, et n'arrêta les désastreux résultats de cette défaite que par une ruse de guerre, qui fit croire aux Romains qu'une seconde armée allait venger la première. C'était toute une forêt dont les arbres avaient été coupés à hauteur d'homme, et affublés d'armes et d'armures.
Une révolte du gouverneur de la haute Germanie, Lucius Antonius, concertée avec des tribus germaines qui lui promirent des secours, fut comprimée par Maximus, qui profila
de ce que le Rhin avait subitement grossi pour vaincre l'u- «urpaleur, tondis que ses alliés étaient retenus sur la rive droite du fleuve (92). L'année suivante, Agricola mourut. « Au moins n'eut-il pas , dit Tacite, la douleur de voir les meurtres que Do mi tien multiplia avec tant de cruauté dans les trois dernières années de sa vie. » La révolte d'Antonius en avait été le prétexte, bien que Maximus eût pris la précaution de brûler toutes les lettres du vaincu.
Domitien crut se mettre à l'abri d'un danger de cette nature en augmentant la solde d'un quart, et en défendant de réunir deux légions dans le même camp. Comme il se croyait entouré d'assassins, tout le faisait trembler , et il montrait d'autant plus de cruauté qu'il avait plus de peur. Dans les derniers temps la persécution s'étendit à toutes les classes. Son père avait chassé les philosophes; il fit comme lui. Epictète , Dion Chrysostome , s'enfuirent jusque chez les Barbares. Les chrétiens refusaient de payer l'impôt établi pour la réédification du Gapitole, et de lui donner ses surnoms officiels de Dieu et de Seigneur , il les condamna à mourir. Non content d'ordonner les supplices, il voulait encore les voir. Ses amis , ses parents , ceux qui semblaient lui être le plus chers , n'étaient pas à l'abri de ses soupçons. Son cousin Flavius Clémens , sa propre sœur Domitilla, périrent comme chrétiens. A la fin , son épouse Domîtia et plusieurs personnes qu'il destinait au même sort le prévinrent, et lefirent tuer(18 septembre 96) .
Le sénat condamna sa mémoire , renversa ses statues et fit effacer son nom sur les monuments publics. Les soldats, au contraire, voulaient qu'on le proclamât dieu, et l'auraient vengé s'ils avaient trouvé un chef. Heureusement, dans cet attentat, tout le monde était presque complice, même les deux préfets du prétoire.