ALEXANDRE SÉVÈRE
CaracallA et Oéta (tlf-ttV).
Accompagnés de leur mère, les deux frères, toujours ennemis, se hâtèrent de quitter la Bretagne et de rappor-
1 C'est dans celle guerre qu'on a voulu placer les exploits des héros d'Ossiao.
ter à Rome, où ils furent tous deux à la fois reconnus empereurs, les cendres de leur père. Ils voulaient partager l'enlpire; mais Julia Domnas'y opposa, et leur haine, leurs divisions s'en augmentèrent. Bientôt ils en vinrent à menacer réciproquement leur vie ; Caracaila réussit le premier; il poignarda son frère dans les bras de leur mère. Le meurtrier, tourmenté cependant de quelques remords, essaya de les étoufferdanslesang. Le célèbre jurisconsulte Papinien refusa de faire une publiqueapologie du fratricide. « fl est plus aisé, dit-il courageusement, de commettre un crime que de le justiGer. » Ainsi parlèrent quelquefois nos grands magistrats. Sénèque n'avait pas eu de ces scrupules. Papinien fut mis à mort, et avec lui périrent vingt mille personnes amies de Géta ou ses partisans. Caracaila ne sévit pas seulement à Rome , il porta dans toutes les provinces sa cruauté : c'est à son règne cependant que l'on rattache la constitution antonine de civitate, qui élevait tous les provinciaux au droit de cité, afin de leur imposer à tous l'impôt sur les héritages que les citoyens seuls payaient. Ses folles prodigalités, ses constructions ruineuses, l'augmentation de solde qu'il avait encore accordée , rendaient cette mesure nécessaire.
En 213, Caracaila quitta Rome, et, tantôt sous le costume d'Alexandre, tantôt sous celui d'Achille, il parcourut en les dévastant les provinces du Danube et de l'Asie. Après avoir acheté la paix des Alemans , il arriva à Alexandrie, ou , pour se venger de quelques épigrammes, il fit faire un affreux massacre de tout le peuple désarmé. Il interdit aux savants leurs doctes réunions dans le Muséum, et suspendit dans le Sérapeum l'épée avec laquelle il avait frappé Géta, comme si elle avait été consacrée.
Afin de pouvoir se décorer du nom de Parthicus, il engagea le roi des Parlhes à lui donner sa fille en mariage; il put alors s'avancer avec une armée qui paraissait seulement une suite royale, dans l'intérieur de l'empire. Artaban vint à sa rencontre, et le reçut comme son gendre avec tous les dehors de l'amitié. Tandis que les Parthes, dans une entière sécurité , s'abandonnaient à une joie aveugle , Caracaila donna tout à coup le signal du massacre, et les Romains firent un affreux carnage; Artaban échappa avec peine. Le pays fut ensuite ravagé, et l'armée regagna la Mésopotamie. Caracaila y trouva sa fin. Un jour qu'il visitait, avec une suite peu nombreuse , le temple de la Lune , à Charres , un cen-
turion qui avait une injure à venger, excité d'ailleurs par le préfet des gardes Macnn, qui savait sa propre vie menacée, tua Caracalla (217). Le meurtrier fut aussitôt massacré par les cavaliers germains qui formaient la garde particulière de l'empereur,
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L'armée avait besoin d'un chef pour tenir tête aux Parthes, qui s'apprêtaient à se venger; au bout de trois jours d'altenle, on élut le préfet des gardes Macrin, qui n'était pas même sénateur. Le nouvel empereur conféra aussitôt à son fils Diadumène, encore enfant , le nom d'Antonin , si cher à tout l'empire.
Après une sanglante bataille livrée dans la Mésopotamie, Macrin acheta la paix an prix de cinquante millions de deniers. De retour à Antioche , il écrivit au sénat qu'il y aurait sous son gouvernement liberté et sécurité. Aussi lui conféra-t-on avec joie les ornements impériaux. Les délateurs, en etfet, menacés de la peine capitale quand ils ne prouvaient pas leur accusation , rentrèrent dans l'ombre, mais les mesures sévères prises par Macrin pour le rétablissement de la discipline, lui aliénèrent les esprits. Les soldats, mutinés dans leur camp, proclamèrent le jeune et beau grand prêtre d'Émèse , Bassianus , fils de Soémis et de Marcellus. Ils le revêtirent de la pourpre, et le nommèrent Antonin, car la grand'mère de Bassianus, Julia Mœsa, sœur de l'impératrice Julia Domna, sacrifiant à l'ambition l'honneur de sa tille, alin de le rendre plus cher aux soldats, le faisait passer pour fils de Caracalla, nommé aussi Antonin. Les troupes envoyées contre les rebelles passèrent de son côté , et Macrin , qui , à la tête de toutes ses forces , s'avançait pour assiéger leur camp, fut vaincu sur les frontières de la Syrie et de la Phénicie par le nouvel Antonin (8 juin 218). il s'enfuit à Chalcédoine en Bithynie, où une maladie le contraignit de s'arrêler; ceux qui étaient à sa poursuite l'y rejoignirent bientôt, et le tuèrent avec son fils Diadumène.
Bassianus ou Marc-Aurèle Antonin , plus connu sous le nom du dieu syrien dont il élail le prêtre, Élagabal, allait apporter sur le trône impérial les passions les plus honteuses de l'Orient. 11 y avait eu jusqu'alors bien de mauvais empereurs ; mais leurs vices avaient au moins quelque chose
de romain : cette fois , c'étaient les voluptés les plus impures, le luxe le plus insensé que Rome eût jamais va , et une dépravation à faire rougir Néron. Élagabal amenait avec lui les superstitions de la Syrie et de la Phénicie. Étranger aux mœurs des Romains comme à leurs lois, il imitait ces monarques de l'Orient qui vont chercher leurs ministres aux derniers rangs de la société : il donna les premières charges de l'État à des danseurs et à des barbiers ; il se forma un sénat de femmes, et, comme le grand roi, il voulut être adoré. Son palais était sablé de poudre d'or et d'argent, ses vêtements, toujours chargés ds pierreries, ne servaient pas deux fois, et il remplissait ses viviers d'eau de rose pour s'y baigner; il donnait des naumachies sur des lacs de vin. Les soldats eux-mêmes eurent bientôt horreur de cet empereur monstrueusement efféminé, qui s'habillait en femme, travaillait à des ouvrages de laine, et se faisait appeler Domina ou Imperatrix, l'empereur étant alors tantôt le fils d'un cuisinier, tantôt un cocher du cirque. L'affection des prétoriens se reporta sur son cousin , le jeune Alexandre Sévère , qu'il avait adopté et nommé César. Élagabal, jaloux de son influence, essaya plusieurs fois de le faire périr. La vigilance de sa mère Mammée le sauva. Une sédition des prétoriens fit enfin justice de ce Syrien qui portait la pourpre ; il fut tué le 11 mars 222avec sa mère Soémis. Ils saluèrent aussitôt empereur le jeune Alexandre, alors âgé seulement de quatorze ans, et qui resta sous la direction de son aïeule Mœsa et de sa mère Mammée. Élagabal avait le même âge quand on lui avait déclaré que le monde entier était soumis à ses volontés.
Alexandre Sévère (»9t-99£).
Instruites par la catastrophe qu'elles venaient de voir s'accomplir, les deux impératrices s'appliquèrent à développer dans le jeune prince les vertus que la nature y avait déposées. Mammée l'entoura des conseillers les plus habiles. Les jurisconsultes Paul et Ulpien, l'historien Dion Cassius furent ses ministres. Seize sénateurs formèrent son conseil , et l'empire, sous ce gouvernement honnête, passa plusieurs années paisibles. Malheureusement ni les vertus de ce prince, qui faisait graver au frontispice de son palais ces mots, fondement de la morale sociale: « Fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fit à toi-même, «ni les lumières d'UK pien, ne pouvaient suffire à la rude tâche de maintenir dans
la discipline des soldats qui tant de fois déjà avaient massacré leurs chefs. Leur mécontentement s'augmenta de la haine qu'inspira l'avidité de l'impérieuse Mammée , restée seule maîtresse du pouvoir après la mort de Mœsa. Un jour les gardes égorgèrent, sous les yeux du jeune empereur, leur préfet Ulpien ; et Dion Cassius , qui avait commandé dans la Pannonie avec l'ancienne sévérité, n'échappa qu'à grand' peine àleurs coups. Alexandre n'osa ou ne put punir ces indignes violences, et son règne ne fut qu'une lutte inutile contre les mœurs de son temps. Caractère aimable, intelligence ouverte à toutes les généreuses pensées, il était déplacé sur un trône qui chancelait dans le sang ; mieux lui convenait le lararium où il allait chaque jour passer quelques heures en face des images de ceux qu'il appelait les bienfaiteurs de l'humanité, et parmi lesquelles il avait placé celles d'Orphée, d'Abraham et de Jésus-Christ. Mammée sa mère avait connu le christianisme par les entretiens d'Origène.
La ruine du royaume des Parthes et la fondation d'un nouvel empire persan par le Sassanide Artaxercès , en 226 , occasionna une guerre sur l'Euphrate; car le nouveau monarque, qui rendait aux montagnards de la Perside la domination que les Parthes leur avaient enlevée , se disait de la race des anciens rois, et réclama toutes les provinces qu'avait aulréfois possédées Darius. Alexandre répondit en attaquant les Parthes sur trois points; l'expédition ne paraît pas avoir été très-heureuse; quelques succès partiels et la retraite des Perses permirent de la présenter comme une victoire. La nouvelle a'une invasion des Germains en Gaule et en Illyrie précipita le retour d'Alexandre. 11 courut sur le Rhin, accompagné de sa mère et d'une partie des légions d'Asie. On jeta à Mayence un pont sur le fleuve, mais l'armée ne le franchit pas : 1 empereur préféra acheter la paix. Cette conduite indigna les soldats, dont le mécontentement fut mis à profit par le ThraceMaximin , autrefois pâtre , maintenant un des principaux chefs de l'armée. Sa force extraordinaire et son bouillant courage lui avaient gagné l'affection des troupes levées dans la Pannonie et les contrées voisines. Elles le saluèrent Auguste au milieu du camp , tandis que quelques soldats allaient lui chercher la tête d'Alexandre et celle de sa mère. Le malheureux empereur n'était âgé que de vingt-six ans ; il en avait régné treize (19 mars 235).