S I. GOUVERNEMENT
LIMITES DE L'EMPIRE; VOIES MILITAIRES ; CAMPS ; FORTIFICATIONS DES FRON- TIÈRES ; ATTITUDE HOSTILE DES GERMAINS ET DES PERSES. — AUTORITÉ* ABSOLUE DES EMPEREURS; IMPUISSANCE DU SÉNAT; NULLITÉ DU PEUPLE. — ADMINISTRATION DE LA JUSTICE , DES FINANCES ET DES ARMÉES. — INDUSTRIE ET COMMERCE ; DÉPRAVATION DES MOEURS.
Limite* de l'empire; voles militaires ;cuui|»«; fortification» des frontières; attitude hostile des Caermiitn* et des Perse».
Les diverses provinces qui composaient l'empire, violemment rattachées les unes aux autres par la conquête, manquaient encore de l'union que donnent des institutions générales , et de l'esprit national, du patriotisme qui n'eussent pu que bien difficilement se former au sein d'une si vaste domination. Auguste reconnut cette cause de faiblesse et se garda bien d'accroître son empire par de nouvelles victoires ; ses successeurs l'imitèrent , et , Trajan excepté , aucun empereur ne dépassa les limites que la nature ellemême avait fixées : l'Atlantique, le Rhin, le Danube, l'Euphrate, les cataractes du Nil et les déserts de l'Afrique. L'empire n'acquit réellement depuis Auguste que la Bretagne jusqu'au mur des Pietés et la Dacie 4. La division en provinces de l'empereur et provinces du sénat subsista; mais l'empereur était absolu dans les unes comme dans les autres.
Héritiers des censeurs de la république, les empereurs continuèrent les ouvrages qu'ils avaient commences. Auguste donna une attention particulière à la réparation ou à la continuation des voies romaines. Toutes les routes de l'Italie furent, par ses ordres et souvent à ses dépens, remises en bon état, et tandis qu'il chargeait Agrippa d'en percer de nouvelles à travers la Gaule , lui-même il con-
1 On avait cependant formé plusieurs avec les nouvelles conquêtes. (Voyez provinces nouvelles, soit aux dépens plus loin le tableau des provinces sous des anciennes ou des pays alliés, soit Constantin.)
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duisit jusqu'à Gadès la voie qui traversait les Pyrénées orientales. Ses successeurs rimitèrent, et l'empire se trouva couvert d'un immense réseau de routes militaires , qui rendirent la surveillance plus prompte , la défense plus Facile et qui aidèrent à la rapide propagation de la civilisation romaine dans toutes les provinces.
Ainsi la voie Aurélia traversa l'Étrurie , la Ligurie , Arles , Narbonne, Tarragone, Carthagène, Gadès ; et de l'autre côté du détroit , Tanger reçut l'extrémité de la voie Flaminienne conduite depuis Rome jusqu'à l'océan Atlantique, parRimini, Bologne, Modène, Plaisance, Milan, Vérone et Aquilée en Italie; par Siscia et Sirmium en Pannonie; par Singidunum, Naïssus et Sardica en Mœsie; par Philippopolis, Hadrianopolis, Héraclée et Byzance dans la Thrace ; par Dadastane en Bithynie, Ancyre, les villes de laCappadoce et de la Pindie; puis au delà du Taurus par Issus, Autioche, la Syrie, la Palestine, l'Egypte et toutes les villes maritimes de l'Afrique, Alexandrie, Cyrène, Cartbage et Tanger.
De cette grande voie qui enveloppait la Méditerranée se détachaient d'autres routes qui ralliaient toutes les grandes villes; chacune de celles-ci devenait à son tour le centre d'un nouveau système de chemins qui rayonnaient dans tous les sens jusqu'aux extrémités des plus lointaines provinces. Ce que Rome était pour l'Italie péninsulaire, Milan l'était pour l'Italie du nord et les passages des Alpes; Arles pour la Narbonnaise ; Bordeaux pour l'Aquitaine; Lyon pour l'ancienne Celtique ; Reims pour la Belgique ; Trêves pour la Germanie ; Augsbourg pour la Rhétie et les provinces du Haut-Danube; Sirmium pour la Pannonie; Dyrrachium pour la Grèce; Naïssus pour la Mœsie ; Ancyre, Tavium, Damas pour l'Asie Mineure et la Syrie ; Alexandrie et Carthage pouf l'Egypte et l' Afrique; Mérida, Astorga, Sarragosse, Cordoue, etc., pour 1 Espagne; Londres pour la Bretagne , etc. Ainsi l'Italie avait quarante-huit chemins formant une ligne de trois mille lieues de développement dont le centre était à Rome et les extrémités à Brin des , à Rhégium , à Aquilée, à Vérone, à Como, Aost, Nice, à toutes les portes des Alpes , à toutes les villes maritimes de la Péninsule ; l'Espagne , trente et un chemins de deux mille six cents lieues d'étendue; la Bretagne, quinze routes de huit cent soixantedix lieues; l'Asie a l'occident de l'Euphrate, treute-huit chemins; la Sicile, neuf de quatre cent cinquante lieues; la
Sardaigtie , six ; la Corse , un seul , mais de quarante lieues ; ceux d'Egypte avaient une longueur de cinq cents lieues; ceux d'Afrique de plus de trois mille. Ajoutons que sur ces routes étaient disposées, de distance en distance, des stationes et des mansiones, où les relais et toutes les choses nécessaires à la rapidité et à la sûreté du voyage étaient préparés avec soin ; et qu'à une époque où ce système, tout récent encore , n'avait pas reçu les perfectionnements qui lui furent donnés dans la suite, particulièrement par Trajan, Tibère fit deux cents milles en vingt-quatre heures, de Lyon jusque dans la Germanie, pour aller recevoir les derniers soupirs de son frère Drusus l.
L'empire avait rendu les armées permanentes parce qu'une grande force militaire était l'indispensable appui du despotisme ; mais il les avait utilisées en les envoyant en face des Barbares. S'il ne voulait pas reculer ses frontières , il entendait du moins qu'elles fussent bien défendues. Ses vingt-trois légions furent donc , pour la plupart, rangées le long du Rhin , du Danube et de l'Euphrate , où elles s'établirent dans des camps qui devinrent peu à peu des villes importantes , comme Castra Regina (Ratisbonne), Batava Castra (Passau), etc. , etc.
L'Asie eut aussi dans l'Osrhoène, tout le lonç de l'Euphrate et dans l'Arabie Pétrée , l'Afrique , la Tripolitame , et l'ancien pays des Numides et des Maures, une ligne de postes fortifiés , destinés à surveiller les Barbares et a contenir les nomades. Quelquefois, au lieu de forts, on bâtissait un mur continu, comme celui d'Adrien, qui consistait en deux lignes parallèles de retranchements, munis chacun d'un fossé, et entre lesquels était tracée une voie militaire, le mur septentrional ayant douze pieds de haut, et huit de large. On y comptait quatre-vingt-une tours de soixantecinq pieds de diamètre, et entre elles une foule de bastions; vingt- trois châteaux forts servaient de camps retranchés aux troupes qui gardaient la muraille. Un autre retranchement s'élevait entre le Rhin et le Danube. Cet immense ouvrage , d'une étendue de cent quarante lieues environ, commencé
1 Mais ces postes ne servaient qu'aux des écluses. Cependant on connaît la
agents du gouvernement ou à ceux qui Fona Drusiana, qui faisait communi-
obtenaient une permission spéciale. — quer le Rhin avec le lac Flevo ; la Fassa
Les Romains firent peu de canaux, Corbulonis, canal de vingt-trois millet
car on ne savait pas alors construire d'étendue entre la Meuse et le Rhin.
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par Drusus, s'étendait du nordau sud, depuis Bonn jusqu'à Mayence, le long du Rhin , quittait le fleuve pour remonter au nord, depuis Wiesbaden (Aqux Mattiacœ), jusqu'au delà de Bucinobantes; puis redescendait au sud vers Lauriacum (Lorch), d'où il courait à l'est jusqu'à ce qu'il rencontrât le Danube non loin de l'embouchure du Nablis (Naab). Il était formé, tantôt par une muraille garnie de tours de mille en mille , et dont le pied était défendu par un fossé , tantôt par des palissades élevées sur le revers d'un fossé , et que gardaient des châteaux forts bâtis de distance en distance. Le retranchement dacique, moins important que les précédents, n'était qu'une simple levée de terre palissadée qui courait à travers toute la vallée septentrionale du Danube.
Ces précautions étaient nécessaires , car au ma siècle , la Germanie avait pris une position menaçante. Les anciennes ligues des Chérusques et des Marcomans étaient dissoutes, mais d'autres plus formidables les avaient remplacées. Des Alemans, mélange de diverses tribus suéviques, avaient formé , dans le sud-ouest de la Germanie , un peuple belli-
Sueux et hardi; et au nord des Alemans, entre le Mein , le hin et le Wéser, les Chauces, les Amsibares, les Chérusques , les Chamaves , les Bructères , les Cattes , les Attuariens et les Sicambres avaient donné naissance à la confédération des Francs qui attaqueront sans cesse les postes du bas Rhin , comme les Alemans menaceront ceux du haut Rhin et de la Rhétie. Enfin, au nord-est, se montraient, depuis les frontières des Chérusques , jusqu'à la péninsule cimbrique, les Saxons, qui, séparés de la Gaule par les Francs, iront en piller les côtes sur leurs barques. A l'est, les Goths sont déjà arrivés sur le Danube et remplacent, mais d'une manière plus dangereuse pour Rome, les Daces vaincus par Trajan , comme les Francs et les Alemans ont succédé aux anciennes ligues des Chérusques et des Suèves. Les tribus vandales restent encore sur les rives de l'Oder et sur les bords de la Baltique. Quant aux Suèves, ils subsistent toujours au centre de P Allemagne , mais leur rôle est fini ; s'ils prennent part aux grands mouvements qui se font autour d'eux, ce n'est pas comme nation indépendante, mais en se mêlant aux peuples voisins , en allant, perdus au milieu d'eux, à la conquête de l'empire romain.
Au moment où la Germanie s'organisait ainsi pour l'attaque , l'avènement des Sassanides rendait à la monarchie
CHÀPITBE XXX.
persane sa vieille religion, sa caste sacerdotale des mages et son esprit guerrier et fier. L'Euphrate allait donc se trouver aussi menacé que le Rhin et le Danube.
Autorité absolue de* empereurs; Impuissance du «ématt nullité du peuple.
À ce double danger qui s'élevaiLsur la double frontière de l'empire et qu'ont déjà révélé les luttes de Marc-Aurèle et d'Alexandre Sévère , a répondu dans le gouvernement impérial un mouvement de concentration. Le principe monarchique s'est dégagé des formes républicaines qui l'enveloppaient encore. Plus de délibérations publiques. Le sénat subsiste toujours, mais Adrien a transféré ses pouvoirs à son conseil {consistorium principis), lequel traite en secret toutes les atfaires importantes; et les jurisconsultes ont déjà déclaré aue la volonté du prince était la loi. Ainsi s'était constitue le despotisme le plus absolu dans les affaires civiles, politiques et religieuses, car l'empereur était chef 'de la religion comme il l'était des armées, du sénat et des fonctionnaires de tout ordre. 11 était à la fois pouvoir législatif, pouvoir exécutif et pouvoir judiciaire.
Ce despotisme s'appuyait sur les légions , principalement sur les prétoriens qui , se sachant nécessaires , faisaient payer leur protection par un donativum et des gratifications répétées, souvent môme renversaient un empereur pour les plus légers motifs, et vendaient sa succession. Leur chef, le préfet du prétoire, était devenu la seconde personne de l'empire. Mais depuis Adrien cette charge était partagée entre deux titulaires. Avec les prétoriens, le despotisme se défendait; avec les délateurs et les accusations de majesté , il attaquait. Singulier spectacle que celui d'une tyrannie si complète sortant du milieu d'une république qui longtemps parut vivre encore. L'explication de ce phénomène est simple. L'empire n'avait pas d'institutions générales qui liassent le prince en même temps que les sujets , et , de plus , la société romaine était double , il y avait la société politique et la société civile ; l'une , formée de cinq à six cents familles nobles ou riches , que l'empereur décimait parce qu'il en était sans cesse menacé; l'autre, composée de la masse du peuple et des provinciaux. Sur ceuxci, l'empereur avait, par le droit de la conquête, une autorité absolue qui ne pouvait tarder à s'étendre aussi
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par la seule force des choses, sur la minorité que formait te peuple romain. Quelque temps cette usurpation se cacna sous des formes républicaines ; mais la réalité se trahit bientôt , et alors il ne cessa plus de sortir du sein de l'ancienne bourgeoisie souveraine des conspirations et des assassinats. De là une lutte affreuse et les boucheries de l'amphithéâtre transportées au milieu du sénat. Mais au-dessous de cette région des tempêtes et des révolutions, les provinciaux vivaient calmes et a peu près heureux , et appuyaient un gouvernement qui, en donnant la paix et Tordre à cent millions d'hommes , avait singulièrement favorisé les progrès de la civilisation et du bien être. Tibère, Domitien n'avaient pas été haïs dans les provinces; même sous les plus odieux tyrans , les progrès de la société civile continuaient, grâce aux jurisconsultes, qui s'efforçaient de généraliser les droits et de les fonder de plus en plus sur l'équité.
La succession au trône n'avait d'autre règle que la volonté du prince mort, surtout, que les caprices de la soldatesque dont il fallait acheter d'abord l'assentiment. La confirmation du nouvel élu par le sénat était une vaine formalité. L'hérédité, quoi qu'en dise Tacite, n'était pas odieuse aux Romains; mais, par une fatalité étrange, les familles impériales étaient toutes infécondes. L'adoption suppléa souvent à l'hérédité naturelle qui manquait et donna à l'empire ses meilleurs princes. Mais cette instabilité , qui força d'en appeler sans cesse au bon vouloir des prétoriens , eut pour résultat de remettre entre leurs mains un droit d'élection que les légions trouvèrent bien vite utile de leur disputer; de là tantde révolutions sanglantes, qu'une plus forte organisation du pouvoir civil, soustrait à, la prépondérance écrasante du pouvoir militaire, eût peut-être prévenues.
La situation du sénat était fort incertaine. Sous quelques princes , il semblait être encore le grand conseil représentatif de tout l'empire; sous d'autres, il n'était plus consulté. Ces alternatives de pouvoir et de faiblesse accusent sa trop réelle impuissance.
Quant au peuple romain, il n'en est plus question que pour mémoire : il n'y a plus de comices, et l'on n'entend guère sa voix qu'au cirque ou dans les famines. Réclamations bien rares et toujours bien modestes : Panem et cir censés !
MO
et comme l'empereur sur ce point-là est toujours bon maître, le peuple qui le voit humilier ses an ci eus oppresseurs et flatter ses caprices , l'applaudit et l'aime : il pleura longtemps Néron.
Administration de lu Justice, des finances et de» armées.
Les sénatus - consultes rendus sur la proposition verbale ou écrite de l'empereur et les constitutions des princes (rescripta, décréta, mandata, edicta), avaient remplacé les lois volées jadis dans l'assemblée publique. Les préteurs et les autres magistrats conservaient leur droit de promulguer des édits , mais à la condition qu'ils seraient conformes aux principes des jurisconsultes, dont Tin fluence grandissait tous les jours. L'un d'eux, Salvius Julianus, avait fait une première codification du droit romain, Yedictum perpetuum, auquel les préteurs ne purent déroger que pour les cas non prévus.
L'empereur, juge suprême, recevait les appels en dernière instance, un conseil distinct du consistoire chargé des affaires politiques , l 'auditorium , l'aidait dans le jugement des appels et des procès qu'il avait retenus. Les judicia publica étaient ordinairement vidés dans le sénat, exécuteur des hautes œuvres impériales. Les préteurs et le préfet de la ville, assistés de juges pris parmi les sénateurs , les chevaliers et le peuple , prononçaient en matière civile. Les centumvirs , tribunal indépendant du préteur, avaient été portés par Auguste au nombre de cent ouatre-vingts et divisés en quatre collèges, d'après la nature des affaires sur lesquelles ils avaient à prononcer.
Auguste avait divisé Rome en quatorze quartiers que surveillaient sept cohortes de gardes nocturnes , et créé des inspecteurs des rues , des monuments , des aqueducs , du Tibre , etc. Un préfet des vivres avait la charge de maintenir l'abondance dans la ville. L'intendance des jeux publics était passée des édiles aux préteurs, et les frais en étaient fai ts par le trésor public. Il avait cherché à limiter le luxe des festins, combattu la passion pour les jeux de gladiateurs , pour les astrologues, les devins, et tâché de réformer les mœurs Mais ces lois renouvelées par quelques-uns de ses successeurs furent impuissantes, et Rome, le siège du despotisme vit éclater les désordres et les crimes nés des passions mauvaises que la tyrannie développe autour d'elle.