L'EMPIRE DANS LES DEUX PKEM1KRS SIECLES. VA
L'établissement de la monarchie avait amené de grands changements dans l'administration financière. La nécessité de solder une armée permanente , des gardes , des flottes , et les fonctionnaires auxquels Auguste assigna un traitement pour les rendre plus dépendants ; la construction de grandes routes à travers l'empire , l'érection de monuments et d'édifices publics; des fondations utiles, comme celles de bibliothèques , de cours faits par des professeurs que l'État salariait ; les mesures de charité prises pour les malades , pour les nécessiteux , pour les enfants pauvres1, etc. Enfin, les gratifications au peuple, aux soldats', aux courtisans, et le luxe de la cour impériale employèrent des sommes énormes, qui sortaient soit du fiscus, trésor particulier du prince, soit de Vœrarium ou trésor public, dont le sénat avait conservé l'administration , sauf à l'ouvrir à l'empereur toutes les fois que celui-ci l'exigeait. Il est impossible de dresser un tableau exact des revenus et des dépenses de l'empire, car nous avons perdu celui qu'Auguste avait composé {rationarium imperii) , et nous n avons pas la statistique qu'Appien nous promet dans sa préface. Peut-être les recettes s'élevaient-elles à quatre cents millions, saus y comprendre les ressources extraordinaires fournies par les legs et les confiscations. Ressources importantes, car presque tous les Romains léguaient en mourant quelque chose à l'empereur, et il y avait plus de trente délits qui entraînaient la confiscation. En mourant, Tibère et Antonin laissèrent un trésor de plus de trois cents millions.
Comme la fortune des Romains n'était pas mieux garantie que leur liberté et leurs droits politiques, les empereurs multiplièrent et accrurent peu à peu les impôts. Les tribu ts payés par les provinces, la capitation en argent et en nature ( le blé , le vin, l'huile et les vivres fournis aux armées ou aux fonctionnaires , qui se rendaient avec une nombreuse cohorte dans leur gouvernement), furent augmentés ou diminués selon le prince qui régnait. Quelles sommes n'étaient pas nécessaires pour satisfaire
1 Trajan consacra une somme impor- devaient avoir le même usage. D'autres taute, augmentée par Adrien et An- particuliers imitèrent cet exemple, tonin, à l'entretien de ciuq mille enfants ' Le donativum accordé par Marcpauvres. Pline lejeuno donnaàComo, Aurèle lui coûta pour chaque soldat sa patrie, un domaine don* les revenus plus de trois mille cinq cents francs.
aux folles prodigalités des Néron, des Vitellius et des Élagabal ! Un impôt très-productif était celui du vingtième des héritages. Il ne frappait que les citoyens; pour lui faire rendre davantage, Càracalla donna le droit de cité à tous les provinciaux et exigea jusqu'au dixième des successions.
L'organisation militaire qui, depuis la fondation de Rome, avait toujours été liée étroitement à son organisation politique , fut profondément modi6ée par rétablissement de la monarchie. L'appui qu'Auguste ne voulut pas chercher dans des institutions nouvelles , il le demanda aux soldats , et institua une armée permanente qui forma un peuple à
Î>art dans l'empire. Outre les dix cohortes prétoriennes et es soldats germains qui formaient sa garde particulière, Auguste avait eu vingt-trois ou vingt-cinq légions ; il y en eut trente sous Trajan, trente-deux sous Sévère. Chaque légion avait dix cohortes, la première de onze cent cinq fantassins et de cent trente-deux cavaliers, les neuf autres decinq cent cinquante-cinq fantassins et de soixanze-six cavaliers, en tout six mille cent fantassins et sept cent vingt-six cavaliers. Chaque légion traînait avec elle dix grosses machines de guerre (onagri) et cinquante-cinq petites (carrobalùtœ) qui lançaient des flèches et des pierres. De Trajan à Constantin , la cohorte fut divisée en six centuries de quatrevingts nommes chacune, toute la légion n'eut donc plus que quatre mille huit cents fantassins. La cavalerie (a/a?) complaît mille hommes divisés en vingt-quatre escadrons {turm&) ou cinq cents qui n'en formaient que douze.
La décadence de l'art militaire amena une réduction dans l'infanterie et une augmentation dans la cavalerie et les machines. L'armée régulière est portée par Gibbon à trois cent soixante-quinze mille hommes. L'ordre de bataille s'approchait beaucoup de celui de la phalange macédonienne. Les auxiliaires étaient au moins aussi nombreux que les légionnaires , car plusieurs peuples barbares fournissaient des corps entiers , comme les Bataves , dont la cavalerie était renommée. Ces auxiliaires conservaient leur costume national et leurs armes; ils servaient de troupes légères.
L'Italie et les anciennes provinces se refusant au service militaire, l'armée était à peine romaine. C'étaient l'illyrie, la Thrace , les provinces frontières et à demi barbares qui recrutaient les légions. Les Germains y servaient en grand nombre , et les généraux , dont les noms barbares attestent
l'empire dans les deux premiers siècles. Utâ
l'origine étrangère , deviennent de jour en jour plus nombreux. Bientôt , sous Constantin et Théodose , chefs et soldats seront tous barbares. A de pareilles armées on ne pouvait demander ni le patriotisme, ni les sentiments d'honneur et d'obéissance qui animaient les vieilles légions. Elles servaient pour de l'argent et du butin que souvent elles prenaient sur l'empire même plutôt que sur l'ennemi. La décadence des institutions militaires fut une des principales causes de la chute de l'empire.
Industrie et commerce ; dépravation des mœurs.
Dépeuplée par les guerres civiles , la concentration des propriétés , la fondation des colonies militaires et la ruine de l'agriculture , l'Italie en était venue à ne pouvoir se suffire à elle-même, et Romedevait compter ppur sa subsistance sur les blés de l'Afrique. L'industrie n'occupait guère, à Rome, les bras que l'agriculture laissait libres, car les empereurs s'étaient chargés de nourrir l'oisiveté de la populace par leurs distributions de blé , de vin , d'huile et de viande à plus de deux cent mille pauvres. Tous les profits du commerce et de l'exercice des métiers revenaient surtout aux affranchis et aux étrangers. Mais ils avaient à lutter contre la concurrence des esclaves des grands, qui formaient des ateliers où se fabriquaient toutes les choses nécessaires à la vie et une partie même des objets de luxe. La médecine, les arts, étaient communément exercés par eux; même ils fournissaient à leurs patrons des précepteurs et des savants.
Mais Rome n'était pas tout l'empire. Les besoins mêmes de l'immense capitale donnaient lieu à un commerce très-considérable. Quel mouvement d'affaire devait aussi s'établir de l'Océan à TEuphrate, entre ces mille cités que la paix enrichissait, au sein desquelles l'industrie s'était éveillée et qui se trouvaient réunies sous la même domination î Malheureusement nous n'avons presque aucune donnée sur l'industrie des provinces et sur ce commerce intérieur que les voies militaires facilitaient. La prospérité de l'empire sous les Antonins en annonce seule 1 étendue. Tout au plus saiton quelque chose sur les échanges faits avec les pays étrangers et sur les principales places de commerce. Ainsi des caravanes apportaient de 1 Asie centrale , par l'Assyrie , la Mésopotamie et l'Arménie, les tapis de Babylone aux mille couleurs ; les vases murrhins de la Partbiène ou de la Cara-
manie, dont un seul valait quelquefois trois cents talents; l'acier, les fourrures, les soieries de la Perse et de la Sérique et la soie grége qu'on travaillait dans les fabriques d'Alexandrie et des villes grecques où elle s'achetait pour un poids égal d'or. Des vaisseaux marchands s'aventuraient sur l'océan Atlantique , mais des flottes entières allaient chercher sur les côtes d'Afrique , de l'Arabie et aux Indes des pierres précieuses, des écailles de tortue, de l'ivoire, des toiles, de Tébène , de l'encens , des aromates , des épices , des bois précieux, des perles de la Taprobane et du golfe Persique , trois fois plus chères que Por, etc. Myos-Orraos était le principal entrepôt de ce commerce. Dioscurias nommée plus tard Sébastopole, sur les côtes de la Colchide, faisait un grand trafic d'esclaves et servait de marché aux peuples établis entre la Caspienne et la mer Noire. Alexandrie, Marseille, Cadix, Byzance, Antioche, Palmyre, Séleucie et les îles de Naxos, de Cos et de Rhodes, étaient les places principales d'où les Romains tiraient tout ce qui était nécessaire à leurs besoins ou à leur luxe. Délos était le plus grand marché d'esclaves de tout l'empire. Le nord de l'Afrique (grains, fruits et bêtes fauves) ; l'Espagne (laines fines , miel , cire, salaisons) ; la Bretagne (de l'étain) ; la Gaule (draps, bétail, huile, ouvrages de fer, de plomb et d'étain), prenaient part à cet immense mouvement d'affaires, par les produits de leur agriculture et de leur industrie. Par les provinces du Danube venait l'ambre de la Baltique dont un seul morceau , taillé en figurine et porté comme talisman , coûtait plus cher qu'un homme vivant. Le Pont donnait des cuirs et du poisson salé; l'Égypte du papyrus, du verre, des poteries et du lin ; la Grèce des objets d'art et de fins tissus, etc., etc.; Tyr sa pourpre toujours si chère qu'où la payait jusqu'à mille drachmes la livre. Chaque année, dit Pline, il sort de l'empire mille millions de sesterces (près de cent quatre-vingts millions de francs).
La paix a ses dangers comme la guerre a ses périls ; trop de quiétude, de bien-être et de richesse amollissent les âmes et amènent la corruption. La Rome des empereurs n'est pas pire, sous ce rapport, que celle de la république , mais les désordres dont les bords du Tibre étaient le théâtre avaient gagné de proche en proche et atteint toutes les grandes villes oui prenaient à tâche de copier la capitale. Auguste et quelques autres empereurs avaient vainement
l'empire dans les deux premiers siècles. M5
combattu le mal par des lois; d'autres, Caligula, Néron, Vitellius, Commode, Élagabal, et les impératrices Messaline, Agrippine, Sabine, qui prêchaient, par leur exemple, l'immoralité et la plus scandaleuse dépravation, étaient mieux écoutés. Satisfaire une sensualité , quelquefois hideuse à force d'être raffinée, semblait être le seul but de la vie ; Apicius gagnait sous Auguste la célébrité en trouvant le moyen de faire manger toujours. Pétrone dans son Festin de Trimalcion a peint ce luxe de la table , seul art dans lequel les Romains d'alors fussent passés maîtres.
Mais ces mœurs n'étaient pas seulement infâmes , elles étaient encore cruelles. Les grandes fêtes pour le peuple étaient celles où l'amphithéâtre ruisselait de sang. Titus luimême donnait de long combats dans le cirque , et le plus grand des empereurs romains, Trajan, après son second triomphe dacique fit paraître dix mille gladiateurs. Hommes ou bêtes fauves, on égorgea pendant cent trois jours. Ces jeux sanglants terminés, on courait au théâtre voir les danseurs et les mimes. Des spectacles impurs après des spectacles de mort; et, pour les plus austères, des écoles de rhéteurs qui retentissaient de vaines et creuses déclamations ; voila les enseignements que recevait le peuple romain. Quelques exemples de courage , de fidélité , d héroïsme , donnés par les enfants , les femmes et les esclaves des proscrits , comme Épicharis et Ârria , quelques belles morts stoïques, comme celle de Thraséas, montraient heureusement qu'il n'y avait pas prescription pour la vertu et la dignité humaine.