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II. LITTÉRATURE

CARACTÈRE DE LA LITTÉRATURE SOUS L'EMPIRE. — ÉCLAT DB LA POÉSIE ET DE L'HISTOIRE SOUS AUGUSTE. — INVASION DU MAUVAIS GOUT ET DÉCA- DENCE DES ARTS ET DES LETTRES A PARTIR DES ANTONINS.

Caractère de la littérature mus l'empire.

L'établi ssement d'un gouvernement monarchique, la formation d'une cour, devaient avoir une influence fâcheuse sur la littérature. Celle-ci se sépara du peuple pour vivre au palais du prince et dans les maisons des grands, loin des inspirations fortes et originales qu'elle eût trouvées dans la foule ; mais y avait-il un peuple romain ?

Avec un gouvernement hypocrite, une religion honteuse

d'elle-même , un peuple avili et une société sans une idée généreuse , que pouvait devenir la littérature ? Ce qu'elle fut : ingénieuse , recherchée, surtout déclamatoire. L'idée et la passion manquaient ; tout fut donné à la forme. Que feront Sénèque, Lucain , Tacite, Pline le jeune dans son Panégyrique, tous ils déclameront, un seul avec génie.

Carnéade avait introduit à Rome, un siècle et demi avant ' notre ère, l'étude de la rhétorique. Ses successeurs , chefs de la nouvelle Académie, ne gardèrent de la doctrine de Platon que tout juste assez pour se gagner un peu de respect et de gravité. Leurs tendances réelles furent toutes

1>ratic[ue8, leur école devint une école d'hommes d'État, où a principale occupation fut l'art de bien dire et de bien disputer, afin de saisir cette arme redoutable de la parole qui , dans une république orageuse , gagnait les charges et sauvait la vie. Tant qu'il y eut une tribune , on entendit des orateurs ; mais lorsque Auguste eut pacifié jusqu'à l'éloquence y la rhétorique, c'est-à-dire l'effet étudie, remplaça la passion , et ce qui n'était qu'un travail préparatoire resta l'exercice de la vie entière. De là le ton forcé auquel se monte la littérature de l'empire. Sous Auguste, avec Tite Live, elle est encore oratoire; sous Claude, avec Sénèque , l'habile arrangeur de mots, elle ne tait plus que de la rhétorique ; sous Néron, elle déclame dans la Pharsale^ et volontiers elle ferait comme l'empereur qui en face de Rome en flammes saisit sa lyre et chante la ruine de Troie.

A se tenir si loin de là vie réelle , la littérature romaine ne pouvait vivre longtemps : à peine passe-t-elle l'âge des Antonins. C'est dans la langue que la décadence apparaît d'abord. Les Grecs disaient : « La langue des hommes est comme leur vie.» Le bel idiome deCicéron et de Virgile, en effet, se déforma sous les mêmes influences qui abaissaient le génie romain. Le grec était devenu la langue du beau monde et de la cour. Adrien était si Grec qu'il prononçait ridiculement le latin, et c'était en grec que Plutarque enseignait à Rome, en grec que Marc-Aurèle écrivait ses pensées. Ces étrangers, accourus dans la capitale de tous les coins de l'empire, y apportèrent des expressions, des phrases, des tournures nouvelles. Dès le temps d'Auguste, Asinius Pollion, Mécène, Gallion , avaient pris sous leur patronage ces importations étrangères qui défiguraient le vieil idiome du Latium. Lui-môme, en détendant à toutes les

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provinces occidentales, il dut faire de larges concessions aux habitudes nationales. L'ancienne simplicité, le naturel se perdirent. Le style de la poésie devint celui de la prose; on rechercha les expressions inusitées, singulières, et il en résulta une langue pompeuse qui fit un étrange disparate avec la vulgarité des idées et des sentiments qu'elle avait à rendre , quand ce n'était point Tacite qui la parlait.

Bêlai de la poésie et de l'histoire SOUS Auguste.

Cette décadence se fait sentir après ce qu'on appelle le siècle d'Auguste, lequel sera l'âge d'or de la littérature romaine) si l'on y rattache tous les écrivains qui avaient paru depuis Sylla, c'est-à-dire Lucrèce et Cicéron, Salluste et César. Un genre resta cependant, dans cette période, en arrière des progrès que firent tous les autres. C'est celui précisément qui était arrivé à sa perfection relative dans la période précédente, Yart dramatique. Plaute et Térence demeurèrent sans rivaux. La comédie tomba même jusqu'à la

f)antomime, et cet art dégradé où l'acteur finit par remplacer e poète, et les gestes la parole, obtint une telle vogue, grâce aux Pylades et aux Balbylles , qu'il n'y eut plus place au théâtre pour les pièces sérieuses. Les grands acteurs Roscius et Ésope furent remplacés par des bouffons qui quelquefois étaient des meilleures maisons, comme ce joueur de lyre et ce chanteur qu'on appelait Néron. Sénèque tenta vainement de relever l'art dramatique.

Même dans cette brillante époque , la littérature se ressent trop encore de l'influence de la grande civilisation éclose aux bords de la mer Égée. Généralement le fond est grec; la forme seule est en partie romaine. Auguste cependant favorisa , on l'a vu , les lettres , les arts et les sciences , par ses égards pour les écrivains, et par les établissements qu'il fonda, comme les bibliothèques Palatine et Octavienne, et l'École du palais. Le goût des lettres resta toujours dans sa maison. Lui-même, Germanicus, Tibère, Caligula, Claude, Néron, écrivaient en vers ou en prose.

Quant aux arts, les Romains de l'empire comme ceux de la république les cultivèrent plutôt par mode que par goût, et, l'architecture exceptée, ils en laissèrent presque toujours l'exercice à des Grecs. Les grands travaux exécutés par Auguste, Claude, Néron et les Flaviens, donnèrent occasion aux architectes de montrer leur habileté. Vitruve avait écrit

sous Auguste les règles de leur art. lApeinture, au contraire, déclina : on ne cite guère que le paysagiste Ludius qui substitua la fresque à l'encaustique. La statuaire se soutenait , mais sans génie : plusieurs des belles statues qui nous restent semblent des copies exécutées sous les premiers empereurs d'après d'anciens modèles. Comme on avait fait des collections de livres, on fit, surtout Asinius Pollion, des collections d'objets d'art rares et précieux.

Les arts sont le côté inférieur de cette civilisation. La poésie fournit une plus riche carrière : Virgile, le prince des

Eoëtes latins (mort 19 ans av. J. C.) , fit un poëme didactique îs Géorgiqves, ouvrage d'ordre secondaire, mais le plus parfait qui existe en aucune langue. Son Énéide a la grâce, mais non la grandeu r de Y Iliade : ce poëme, d'une admirable versification, a le défaut capital de manquer d'intérêt, au moins dans les derniers livres. Les Ëglogues rappellent trop Théocrite et partout aussi trop peu la nature. Horace , l'ami d'Auguste et de Mécène (mort 8 av. J. C), écrivit des Satires, des Épitres et des Odes, qui ont été imitées, mais jamais surpassées. Dans le genre lyrique, Catulle approche quelque peu d'Horace, qu'il précède de vingt ans; mais sa langue est plus rude , son vers moins harmonieux , sa coupe moins habile. Les poètes élégiaques furent plus nombreux que les poètes lyriques. L'ode vit d'enthousiasme, l'élégie de plainte : à pareille époque, celle-ci devait être mieux écoutée, car elle avait plus d'écho dans les âmes. Catulle composa quelques élégies; Gallus (mort 26 av. J. C.),Tibulle (mort 19 av. J. C. ) , Properce (mort 18 av. J. C.) en écrivirent un grand nombre. Ovide (mort 17 de J. C), toujours élégant et harmonieux, donna un grand charme aux vieilles légendes qu'il recueillit dans ses Fastes : les Métamorphoses, les Tristes, etc., montrent sa fécondité trop souvent stérile. L'empire ferma la tribune aux harangues : V éloquence tomba du même coup qui frappa la liberté. Les arrangeurs de mots remplacèrent les orateurs.

Les Romains n'ont pas eu de philosophie nationale. Chacun se rangea, suivant son caractère ou ses mœurs, sous la bannière d Épicure ou sous celle de Zénon. Les doctrines relâchées du premier convenaient fort aux contemporains d'Auguste ; celles de Zénon , incompatibles avec le despotisme , nourrirent la fierté républicaine et l'amour de la liberté dans le cœur de quelques vieux Romains, Les stoïciens

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formèrent alors un parti d'opposition politique (Thraséas, Helvidius Priscus , etc.) qui fut souvent décimé. L'affranchi Musa, qui sauva Auguste d'une maladie grave, mit la médecine en grand honneur à Rome: les médecins obtinrent franchise d'impôt, et le droit de porter Vanneau d'or des chevaliers. Jusqu'à Auguste, la jurisprudence fut moins une science qu un ensemble de coutumes. Le républicain Labéon, et Capiton, esprit plus souple , fondèrent les deux grandes écoles de jurisconsultes connus sous les noms de proculéiens et de sabiniens. Tite Live (mort 18 ou 19 de J. C.) écrivit en cent quarante-deux livres une Histoire romaine, qui, par la magnificence du style, l'imposante ordonnance du sujet, l'élévation et l'éloquence des pensées , n'a point d'égale dans la littérature ancienne : il ne nous en reste que trente-cinq livres, à peine le quart de tout l'ouvrage. Les Annales de Fenestella (mort 20 de J. C.) sont entièrement perdues comme Y Histoire universelle de Trogue Pompée (ier siècle), dont nous n'avons que l'abrégé fait par Justin (au ne siècle). Asinius Pollion (sous Auguste) écrivit beaucoup et en divers genres , mais il est plus connu comme protecteur des lettres. Ce fut lui oui ouvrit la première bibliothèque publique, et qui introduisit l'usage des lectures ou récitations faites devant un auditoire choisi , usage tout alexandrin , et qui entraîna la poésie romaine sur la pente où les poètes d'Alexandrie s'étaient perdus, dans la servilité et de fades louanges pour leurs nobles protecteurs. Parmi les autres littérateurs, grammairiens ou savants de ce siècle, il faut nommer encore Verrius Flaccus, Hygin, le médecin Celse, les historiens Diodore et Nicolas de Damas, qui écrivirent en grec, comme Denys d'Halicarnasse ; Strabon, le grand géographe; Denys le Periégète, peutêtre contemporain de Domitien, et même Agrippa, qui fit dresser une carte de l'empire , et en écrivit le commentaire.

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a partir de» An ton In*.

Ce mouvement littéraire, si large sous Auguste, s'arrêta après lui, quoique l'établissement de professeurs salariés par l'État , et la fondation de nouvelles bibliothèques sous Tibère, Vespasien, Domitien et Trajan, témoignent des encouragements donnés par ces princes. Mais la tyrannie

effrayait les muses1 ou leur faisait violence pour en arracher des flatteries vénales qui les dégradaient. Le goût des livres sauvait au moins les trésors des littératures grecque et romaine, et comme il gagna la province, il fut utile à leur

Propagation dans tout l'empire. Il y avait des libraires à yon , à Autun , et nous savons que les Épigrammes de Martial couraient la Gaule et la Bretagne. A l'Académie fondée par Auguste dans le palais, et transférée par Adrien dans YAthenœum, Caligula ajouta celle de Lyon. Trajan, Adrien, les Antonins, à l'exemple de Vespasien qui avait assigné à certains professeurs un traitement de cent mille sesterces2, avec exemption de quelques-unes des charges publiques, établirent des cours publiesdans plusieurs villes, en accordant un traitement de neuf mille drachmes à ceux qui les faisaient. Toutes les grandes cités avaient de plus des écoles qui devenaient autant de foyers d'où la lumière se répandit de proche en proche sur les provinces les plus éloignées. Ainsi fa civilisation , concentrée jadis sur quelques points de l'Asie Mineure , de l'Italie et de la Grèce, se répandit partout, et l'instruction qui avait été le monopole ae quelaues-uns était offerte à tous : autre manière par laquelle l'empire poussait encore, à son insu, à l'égalité; aussi voyonsnous, avant la fin du i,r siècle, des provinciaux devenir non-seulement membres du sénat , mais empereurs.

Sous la sombre tyrannie de Tibère , les arts furent peu encouragés, ce prince n'éleva aucun monument. Néron aimait l'impossible, il prenait le gigantesque pour le grandiose, de la ces efforts de mauvais goût, sa maison d'or et cette statue colossale de Zénodote qui eut tant de vicissitudes , et qui avait inspiré sans doute le colosse de Mercure, sculpté par le même artiste pour les Arvernes. Vespasien forma une galerie de tableaux dans le temple de la Paix , et érigea l'arc de Titùs et le Coiisée que son fils acheva. Sous Adrien, l'art jeta un dernier éclat, mais sans noblesse ni simplicité; cependant, sous les Flaviens et les Antonins , Rome et les grandes villes de l'empire se décorèrent de nombreux monuments et se peuplèrentde ces statues, soit apportées de la Grèce, soit copiées, ou inspirées

1 Saturninus fut précipité de la roche ■ Les musiciens, les acteurs avaient

Tarpéienne.Paconianus étranglé en pri- déjà deux fois, quatre fois autant. Mais

son, Scaurus, Crémutius Cordus , etc., en cela nous faisons beaucoup mieux

envoyés à la mort pour ieura écrits. les choses que les anciens.

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par ses chefs-d'œuvre, et qui , retrouvées plus tard , ont renouvelé l'art moderne. Citons les colonnes de Trajan et d'Antonin, les Thermes de Titus, où Ton a découvert le Laocoon, les arcs de Trajan à AucôneeiàBénévent, lesarènes de Nîmes les ponts du Danube, du Gard, d'Alcantara et de Mérida, le temple de Jupiter Olympien à Athènes, achevé

}>ar Adrien sept siècles après que Pisistrate en eut jeté les ondements ; la grande villa du même prince à Tibur, où il avait voulu retrouver tout ce qu'il avait admiré dans ses voyages. Ajoutons les statues d'Antinous, celles des empereurs, leurs bustes, les camées, les médailles, et mentionnons aussi les habitations particulières , à la décoration desquelles tous les arts étaient appelés. Car il n'y avait plus, parmi les grands, d'autre rivalité que celle du luxe, et leurs richesses s'en allaient en costumes de soie et de pourpre, en meubles précieux, en curiosités coûteuses, en constructions splendides; dépenses inutiles lorsqu'on vivait au forum et au champ de Mars , ou dans une villa rustique.

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