XII PRÉFACE
ne savait réprimer ni ses magistrats avides ni ses nobles insolents. »
Mais, depuis le Cantabre farouche et libre dans ses montagnes jusqu'au Grec d'Antioche ou d'Éphèse, servile et efféminé , il y avait dans ces populations tous les degrés par lesquels on passe de la barbarie la plus grossière à la civilisation la plus raffinée, toutes les diversités de langue, de coutumes et de caractère qui dérivaient de la variété de tant de races, entre lesquelles il n'y avait encore d'autre lien que celui d'une commune dépendance.
Cependant il fallait au plus vite se rapprocher et s'unir, il fallait de tous ces peuples faire une masse compacte et presque homogène, qui résistât assez longtemps à la pression exercée sur elle par les tribus du Nord , pour que la civilisation antique et la religion chrétienne déposées dans son sein , n'en pussent être arrachées. Derrière le Rhin et le Danube grondaient déjà des hordes menaçantes à qui les Cimbres et les Suèves avaient appris le chemin des pays du vin, de la joie et de l'or. D'une main l'empire les arrêta et de l'autre il essaya d'organiser les nations loin desquelles il rejetait la guerre. 11 couvrit leur sol de routes, d'aqueducs et de cités florissantes ; il tit pénétrer partout sa langue, ses lois et son culte ; et quand la digue céda devant le flot envahisseur, il était heureusement assez tard pour qu'il ne pût tout emporter. La civilisation antique, c'est-à-dire la nôtre, après avoir régné sur cent millions d'hommes, après s'être enracinée durant quatre cents ans par ses croyances et par ses monuments, au cœur des populations , comme au sol qui les portait, a mis pourtant dix siècles à sortir de dessous les ruines. Qu'eût-ce donc été si l'invasion n'avait trouvé devant elle que la barbarie, excepté dans Athènes, Rome el
PRfFACE. XIII
Alexandrie? Ces trois foyers éteints, quelle sombre nuit sur le monde !
C'est là qu'est la légitimité de l'empire. Aussi dans cette majestueuse unité qui succédait à l'infinie division du monde païen , Bossuet voyait l'accomplissement d'un décret de la Providence ; dans l'unité politique, la préparation à l'unité religieuse ; dans l'universalité de la cité matérielle , le prochain avènement de la cité divine.
Je sais que l'empire a produit des monstres. Mais heureusement il était trop vaste pour que les folies et les cruautés d'un seul homme, si grandes fussent-elles, pussent le troubler beaucoup. Pour les empereurs, je ne parle pas des fous comme Caligula, Néron et Élagabal, mais des politiques comme Tibère et Domitien, il y a deux histoires. Comme leur dieu Janus, ils ont double visage. Si on les voit à Rome , au milieu de la noblesse , qui est contre eux, dit Suétone, en conspiration permanente, ce sont d'exécrables tyrans; si on ne voit que l'empire, ils peuvent passer pour des princes fermes et vigilants. 11 faut les regarder sous ce double aspect. D'ordinaire on n'en montre qu'un; ne cachons pas celui-ci, mais aussi n'oublions pas l'autre. Que le prince du sénat reste donc avec ses délateurs et ses bourreaux, les mains teintes de sang; et que l'empereur apparaisse avec les traditions de paix publique et d'ordre commencées par Auguste , continuées par Tibère, Claude, Vespasien, cet infatigable travailleur qui voulut mourir debout, par ses deux fils, par les Antoninset Septime Sévère qui, chargé d'ans et de gloire, donnait encore pour dernier mot d'ordre à ses soldats : « travaillons. »
Ces soins réussirent et assurèrent deux siècles de bonheur
au monde. Alors on eut ce singulier spectacle d'un empire