‹ Histoire romaineChapitre 120 sur 136 · DOMINATION DES ARMÉES (235-284) § I. LES TRENTE TYRANS · texte numérisé non relu

DOMINATION DES ARMÉES (235-284) § I. LES TRENTE TYRANS

LE GOTH MAXIMIN (235); PUPIEN ET BALBIN, GORDIEN III ( 238). — L'ABABË PHILIPPE (244); DÉCIUS (249) ET GALLUS (251 ); RAVAGES DES GOTHS. — VALÊRIEN (253); GALL1EN (260); LES TRENTE TYRANS.

lie Cioth tiaxlmln (tU)j Puplen et nalblu. Cordlen ni (ta»).

Maxirain était un Thrace, Goth d'origine, qui dans sa jeunesse avait gardé les troupeaux; espèce de géant haut de sept pieds, Tort à proportion , qui mangeait, par jour, quarante livres de viande , et buvait une amphore de vin. Un jour il avait terrassé, sous les yeux de Septime Sévère, seize légionnaires l'un après l'autre. L'empereur l'enrôla dans ses troupes; il monta vite en gracie et s'acquit dans l'armée une grande réputation. La fortune inouïe qui lui arrivait ne lui ôta pas le sen liment de son indignité. Plein de défiance, il ne vit que des ennemis dans les sénateurs, et deux révoltes lui fournirent une occasion de les persécuter. Un d'eux fut mis à mort avec quatre mille personnes qu'on lui donna pour complices. Ce Barbare, qui n'osa point venir une seule fois à Rome, et qui croyait la cruauté nécessaire pour arracher les Romains à leur mollesse , traita l'empire en pays conquis, pillant les temples et les villes, battant monnaie avec leurs dieux, confisquant les revenus municipaux et les sommes destinées aux fêtes et aux spectacles.

Après quelques succès sur les Alemans il était passé en Pannonie pour attaquer les Sarmates , quand le proconsul d'Afrique, Gordien Ier, riche sénateur, âgé de quatre-vingts ans, et son fils, Gordien II , descendant des Gracques et de Trajan furent, malgré leurs prières, proclamés empe-

Hérodex Atticus, Aristide , Adrien de les Flaviens), Marc-Aurèle, Sextux

Tyr et Favorinus (sous Adrien), Ion- Empiricus (au i\* sièele), Plotin et

gin (sous Aurélien); les philosophes Porphyre (m, sièle), etc., etc. Philon (sous Caligula), Ëpictète (sous

reurs dans cette province. Le sénat les reconnut et déclara Maximin ennemi public. 11 se hâta d'accourir en Italie, où le sénat organisa la résistance. Le jeune Gordien, attaqué par le gouverneur de la Mauritanie , avait péri dans le combat, et son vieux père s'était tué de désespoir. Sans se laisser décourager le sénat choisit deux empereurs dans son sein, un ancien soldat, Maxime Pupien, et le jurisconsulte Claudius Balbin. Le peuple exigea qu'un fils du jeune Gordien fût déclaré César. Mais les soldats qui se trouvaient dans la ville ne voulaient d'aucun d'eux ; ils se ruèrent sur le peuple , le chassèrent de maison en maison , et après les avoir pillées y mirent le feu. Une grande partie de Rome fut détruite. Cependant Maximin, après de longs délais qui laissèrent le temps aux provinces de se prononcer coutre lui, vint assiéger Aquilée. La courageuse résistance de cette place, les ennuis du siège et la disette, dont souffrirent bientôt ses soldats , amenèrent une sédition , dans laquelle il fut égorgé avec son fils (avril 238). Maxime, accouru à cette nouvelle , renvoya les légions dans leurs camps.

L'empire était délivré. Le retour de Maxime fut comme un triomphe ; tous comptaient sur une domination douce et heureuse, mais les prétoriens voyaient avec colère ces élus du sénat et les gardes germaines dont ils s'entouraient. A la fête des jeux capitolins (juillet 238) une révolte éclata, et les deux empereurs furent égorgés dans leur palais. Les prétoriens déclarèrent alors Gordien 111 seul chef de l'empire. 11 n'avait que treize ans; Misithée, son précepteur et son beau-père, gouverna sous son nom avec sagesse. Les Francs furent vaincus, près de Mayence, par le tribun Aurélien (241). Les soldats chantaient après ce succès :

Mille Francos, mille Sarmatas seroel occidimus Mille, mille, mille Persas quommus.

« Ainsi le nom deno^pèresse trouve pour la première fois dans une chanson de soldats qui exprime à la fois leur valeur et la frayeur des Romains.» (Chateaubriand , Études historiques.) Le jeune empereur chassa lui-même les Goths de la Mœsie et les Perses de la Syrie. Mais la mort de Misithée le gardien de la république, fit arriver au grade de préfet du prétoire l'Arabe Philippe qui tua l'empereur et prit sa place (févr. 244).

L'Arabe Philippe («44) $ Déclwi (t4S et «al lu a (tftl)? R«v»«e*

de» Ooth*.

Le premier soin de l'usurpateur fut de conclure la paix avec Sapor. Il revint dans la capitale où il célébra avec une grande pompe , en Tan 248 , le millième anniversaire de la fondation de Rome. Au bout de cinq ans les soldats trouvèrent que son règne avait assez duré, et de toutes parts les révoltes éclatèrent. Dans le même temps les Barbares franchirent le Danube , et le sénateur Décius, qu'il envoya pour chasser les Goths de laPannonie, fut proclamé par les troupes. Une bataille se livra près de Vérone ( sept. 249 ), Philippe y fut tué ; on égorgea son fils à Rome. La tranquillité dont jouit l'Église, sous son règne, a fait croire à tort qu'il était chrétien.

Décius , originaire de la Pannonie , demanda aux vieilles institutions un remède aux maux de l'empire : il nomma un censeur, et pour regagner la faveur de ses dieux il ordonna une cruelle persécution contre les chrétiens. Plus la dissolution de l'empire semblait imminente sous le coup de tant de désordres et de révolutions, plus les tribus germaniques au contraire se rapprochaient , s'organisaient et devenaient menaçantes. Les Goths, jadis relégués aux bords delaVistule, et plus loin encore dans la Scandinavie, sous leur chef ou dieuOdin, campaient main tenant, unisàd'autres peuples, sur les frontières de l'empire. Soumisàun gouvernement monarchique, ils suivaient dans leurs attaques un plan régulier. Ils envahirent d'abord la Dacie, puis la Mœsie, et eu 250 leur roi Cniva pénétra avec soixante-dix mille guerriers jusqu'à Philippopolis en Thrace. Décius marcha contre eux, et après quelques succès , périt dans une grande bataille livrée en Mœsie (oct. 251 ).

L'armée reconnut un de ses chefs, Gallus, qui conclut avec les Goths une paix honteuse , leur laissa repasser le Danube avec tout leur butin et promit encore un tribut annuel. L'orgueil romain fut blessé de cette lâcheté qui encourageait les attaques des Barbares. Cependant le sénat accepta le nouvel empereur, mais en lui imposant pour collègue le fils de Décius, Hostilianus. Gallus, nomma en même temps César, son fils Volusianus. Une peste qui sévit avec fureur dans tout l'empire , ou peut-être un crime de Gallus, emportèrent Hostilianus en 252 ; les Perses

envahirent de nouveau la Syrie, et les Gotha pénétrèrent en Asie Mineure jusqu'à Éphèse, en Illyrie, jusqu'aux rives de l'Adriatique. Gallus s'en émut peu et demeura à Rome. Un de ses généraux, le Maure jEmilianus repoussa les Barbares; et, fier de sa victoire sur des ennemis dont son prince s'était rendu tributaire, prit la pourpre que l'armée lui offrait. Gallus marchait contre lui , quand il fut tué avec son fils Volusianus à Interamna, en Ombrie, par ses soldats mutinés (mai 253); ^Emilianus ne lui survécut que quatre mois et eut le même sort. Valérien qui arrivait pour venger Gallus, avec les légions du Rhin , fut salué empereur et reçu avec acclamations dans Rome , où le sénat nomma Gésar son fils Gallien.

Valérien (tftS); «al lien (tM); le* trente tyran».

L'empire était dans un affreux désordre. Les Alemans avaient franchi le Rhin , les Goths le Danube, les Perses l'Euphrate; la famine et la peste désolaient sans relâche les provinces , et les persécutions contre les chrétiens montraient dans toutes les villes l'appareil des tortures et des supplices. De tous ces ennemis les Francs étaient les plus audacieux, ils étaient allés jusqu'aux Pyrénées, jusqu'en Espagne , et arrivés au détroit d'Hercule, ils l'avaienl passé. Les Maures virent avec effroi cette race nouvelle, avantgarde des Vandales. Valérien s'efforça d'arrêter cette dissolution imminente. Il envoya son fils avec le gaulois Postumus , qui vainqueur des Francs , reçut en récompense le commandement supérieur de toute la Gaule , et lui-même il marcha en 258 contre les Perses, reprit Antiocbe, où ils étaient entrés , renversa l'usurpateur Cyriades , qu'ils soutenaient , et pénétra en Mésopotamie. Mais , près d'Édesse , il fut battu. Égaré par un traître et attiré à une conférence, il fut retenu prisonnier (260). Cette captivité dura pour lui jusqu'à la mort , avec d'indignes outrages. Sapor, dit-on, se servait de l'empereur romain comme d'un marchepied pour monter à cheval ; et après sa mort, sa peau tannée, empaillée et teinte en rouge, fut suspendue à la voûte du principal temple des Perses ; elle y resta plusieurs siècles. Grâce à ce succès, Sapor rentra dans Antioche et ravagea une partie de l'Asie Mineure. Balista, préfet du prétoire , le força enfinde repasser l'Euphrate, aidé du chef arabe Odenath,qui se trouva assez puissant pour se faire reconnaître comme Au-

guste par Gallien lui-même, en 264. Palmyre, sa capitale, située dans une oasis à trois journées del'Euphrate, était devenue riche et puissante, à la faveur d'un immense commerce. La littérature et les arts de la Grèce, importés au milieu du désert , y avaient jeté un vif éclat. Des ruines imposantes témoignent encore de sa grandeur passée.

Depuis la captivité de son père, Gallien gouverna seul

{rendant huit années , qui ne furent qu'une lutte sans reâche contre les usurpateurs, les Barbares et les calamités de toutes sortes oui vinrent fondre sur l'empire. Gallien ne mérite pas toute la mauvaise réputation qu on lui a faite. Zosime le représente comme travaillant à force de courage et de prudence à conjurer les malheurs publics et à empêcher la ruine de l'État. Ce qui lui fit tort , ce fut son goût même pour l'éloquence, la poésie et les arts, et l'éclat , les plaisirs d'une cour qui , en de pareils temps, eût dû être plus sévère. Mais c'est à tort qu'on lui reproche de n'avoir rien fait pour délivrer son père. 11 ne put en Tan 260 rien tenter contre les Perses, car il n'était même pas à cette époque maître de la Syrie , où Macrianus , par la trahison duquel vraisemblablement Valérien avait été pris, s'était proclamé Auguste. Le préfet Balista, continua cependant la guerre contre Sapor, avec quelque succès , et Odenath pénétra jusque sous les murs de Ctésiphon (261) , sans toutefois obtenir que Valérien fût relâché. Ce qui neutralisait les efforts de Gallien en Orient, c'est que dans toutes les provinces, dans toutes les armées, il s'élevait alors un empereur. C'est le temps qu'on nomme, par un souvenir de l'histoire d'Athènes, la période des trente tyrans. 11 n'y en eut, en réalité que dix-neuf ou vingt, la plupart remarquables, car ces hommes « nés des événements qui forcent les talents à reprendre leur souveraineté naturelle, » défendirent l'empire tout en le déchirant.

Postumus s'était déclaré en Gaule (261) et avait égorgé le jeune Saloninus , fils aîné de Gallien. Le malheureux père , pour le venger, attaqua l'usurpateur et se fit blesser en combattant contre lui. Postumus , protégé par les révoltes qui éclalaient ailleurs, resta en possession de la Gaule ; mais ayant refusé à ses soldats le pillage de Mayence, ceux-ci le tuèrent (267). Son meurtrier, Lollianus, prit sa place et fut à son tour renversé par Victorinus, qu'une sédition priva peu de temps après , à Cologne , du trône et de la vie.

umpitrë xxxi.

Sa mère Victoria, qui exerçait un grand empire sur les soldats et avait reçu de leur affection le titre de mère des camps, fit nommer empereur un ancien armurier, Marius, à qui uu soldat, au bout de deux ou trois mois , plongea une épée dans le sein en lui disant : « C'est toi qui Tas forgée.» Le sénateur Tétricus, que Victoria fit ensuile élire, se tint prudemment à Bordeaux, loin des légions, et dut sans doute a cette réserve la vie et un règne de six années. Aurélien le renversa en 274.

Ce qui se passait en Gaule avait lieu partout où il y avait des armées. Ingénuus fut proclamé par les légions de Mœsie , mais Gallien le battit près de Mursa et il se tua luimême. Memor , Celsus , en Afrique , un ancien cbef de pirates , Trébellianus , en Isaurie ; le proconsul Valens , en Achaïe ; Pison , en Thessalie , revêtirent la pourpre , et furent pour la plupart, au bout de quelques jours, massacrés. Saturninus , quand les soldats lui attachèrent le manteau impérial sur les épaules, leur dit: «Camarades, vous perdez un bon général et vous faites uu^ misérable empereur.» Ilsle tuèrent eux-mêmes à cause de sa sévérité. ^Emilianus, proclamé à Alexandrie , fut vaincu par Tbéodote , général de Gallien , et étranglé en prison. Balista, le vainqueur des Perses , paraît aussi s'être révolté en Syrie ; du moins Odenatb le fit égorger comme traître. Ce valeureux prince, oui délivra tour à tour l'Orient des Perses et des Goths , débarqués dans l'Asie Mineure, où ils brûlèrent Nicée etNicomédie, fut lui-même assassiné en 267 par son neveu. Zénobie , sa femme fit égorger le meurtrier et succéda à la puissance de son époux.

Après la mort d'Ingénuus , Gallien avait décimé ses légions et durement traité la Mœsie ; aussitôt après son départ, les soldats proclamèrent, puis tuèrent Régillianus. L'armée d'Illyrie avait en même temps salué du nom d'Auguste son général Auréolus , qui venait de défaire l'usurpateur Macrianus. C'était au plus fort des embarras de Gallien, et Auréolus disait avoir été contraint. Gallien accepta l'excuse , lui conféra des pouvoirs extraordinaires et „ se servit de ses talents pour repousser un déluge de Barbares , surtout Alemans , qui venaient de fondre sur TUalie ; puis il l'emmena en Gaule contre Postume (262) et l'y laissa continuer cette guerre. En 265 , après une expédition contre Byzance révoltée , Gallien reparut en Gaule,

où Auréolus, le trahissant à moitié, poussait mollement les hostilités. Une blessure grave qu'il reçut au siège d'une place le fit retourner en Italie ; Auréolus l'y suivit , et , replacé à la tête des légions d'IUyrie , y reprit, en 268 , ses anciens projets. Gallien courut à sa rencontre, le battit, l'enferma dans Milan , et allait l'y forcer quand il fut assassiné par ses officiers. Les meurtriers ne purent apaiser la colère du soldat qu'en lui prodiguant des sommes considérables. Gallien avait , du vivant même de l'impératrice Salonina, disciple de Plotin , épousé , mais suivant les rites barbares, la fille d'un roi des Marcomans , auquel il avait accordé une partie de la Dacie ou de la Pannonie.

« Représentez-vous l'État en proie aux diverses usurpations, les tyrans se battant entre eux, se défendant contre les troupes du prince légitime, repoussant les Barbares ou les appelant à leur secours : Ingénu us avait un corps de Roxolans à sa solde, Posthume, un corps de Franks. On ne savait plus où était l'empire : Romains et Barbares, tout était divisé ; les aigles romaines, contre les aigles romaines ; les enseignes des Goths opposées aux enseignes des Goths. Chaque province reconnaissait le tyran le plus voisin.... Un lambeau de pourpre faisait le matin un empereur, le soir une victime , l'ornement d'un trône ou d'un cercueil.... Et à travers tout cela , des jeux publics , des martyrs , des sectes parmi les chrétiens, des écoles chez les philosophes, où l'on s'occupait de systèmes métaphysiques au milieu des cris des Barbares. >> (Chateaubriand.)

Auxaffreux désordres intérieurs de ce règne étaient venues en effet se joindre lesinvasions des Barbares. Les plus terribles étaient alors les Goths, établis le long de la mer Noire et sur le bas du Danube, d'où ils pénétraientdans l'Asie Mineure, la Thrace ou la Grèce; et les Hérules, qui partaient de la mer d'Azoff montés sur cinq cents navires , et allaient piller , les rivages et toutes les îles de la mer Égée. Les villes, sur Tordre de l'empereur, s'entourèrent de murailles. Byzance leur échappa ainsi; mais Athènes, Corinthe, Sparte et Argos furent dévastées. Un Goth voulait brûler à Athènes les bibliothèques, un autre l'arrête : « Laissons, dit-il, à nos ennemis ces livres qui leur ôtent l'amour des armes. » Les Athéniens cependant, sous la conduite de l'historien Dexippe, eurent l'honneur de battre ces brigands, qui se vengèrent sur la Béotie, l'Épire, la Thrace et l'Illyrie. Gallien ne mit

en terme à ces ravages qu'en concluant la paix avec eux et en prenant à sa solde un corps d'Hérules. L'invasion , un instant arrêtée , reprit son cours sous Claude II.

Page 1