I. LES FILS ET LE NEVEU DE CONSTANTIN
MASSACRE D'UNE PARTIE DE LA FAMILLE IMPÉRIALE ; TROIS EMPEREURS , CONSTANTIN II, CONSTANT ET CONSTANCE. MORT DE CONSTANTIN II (340) ET DE CONSTANT (350); USURPATION ET CHUTE DE MAGNENCE (353). — CONSTANCE SEUL EMPEREUR^ MORT DE GALLUS (354); ÉLÉVATION (355) ET RÉVOLTE DE JULIEN (361).— JULIEN (361-363 ).
yiasnmere d'une partie de la famille Impériale; trois empereurs, Constantin II, Constant et Constance.
La tétrarebie établie par Dioclétien n'avait pu être qu'une forme de gouvernement transitoire, bonne, si l'un des quatre princes était assez respecté et assez fort pour que les autres restassent ses lieutenants, mauvaise, s'il y avait entre eux rivalité. Constantin eut le grand tort de revenir, en ses dernières années, à ce système et de partager l'empire entre ses enfants el ses neveux. Lui vivant, ce partage
1 Moins cependant qu'on ne le dit, Magnence, deVétranion, de Népotiapuisqu'clle n'empêcha pas les réroltesde pus, de Sylrauus, de Gallus etde Julien .
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était sans danger, mais après sa mort qui saurait maintenir l'équilibre entre ces ambitions jalouses? Cette faute fut chèrement expiée par ceux qu'elle semblait favoriser. Les soldats, excités sous main, massacrèrent les deux frères et sept neveux de Constantin , parmi lesquels Dalmace et Annibalien. Gallus et Julien , les plus jeunes fils de Julius Constantius, furent seuls sauvés de la fureur de la solda* tesque.
Les trois fils de Constantin , proclamés Augustes , firent alors un nouveau partage qui amena des guerres civiles et de sanglantes catastrophes. Constance eut l'Orient , Constant la préfecture d'Italie ; Constantin II celle des Gaules.
Mort de Constantin n (IM) et de Constant (S&O); usurpa, tlon et chute de Itlagnence (SftS).
Constantin II, mécontent de son partage , voulut enlever l'Italie à son frère Constant et périt dans une bataille près d'Aquilée (340). Le vainqueur passa aussitôt dans la Gaule que les Francs avaient envahie. Deux années de guerre ne purent leur arracher la Belgique , le pays des Bataves et le nord de la Gaule où ils restèrent établis. De son côté, Constance luttait contre les Perses oui , enhardis par la mort de Constantin , avaient rétabli leur suprématie sur l'Arménie et assiégeaient Nisibe. Il les battit près de Singare en Mésopotamie (348).;Mais une poursuite imprudente amena une défaite quirendit sa victoire inutile. Heureusement l'ignorance des Perses dans l'art des sièges et les précautions prises par Dioclétien d'entourer de fortes murailles toutes les villes de ces régions, empêcherait les Perses de faire des progrès durables. Sapor fut d'ailleurs rappelé en arrière par une .invasion des Massage tes; mais en même temps Constance dut aller combattre deux usurpateurs en Occident.
Constant, sur qui pesait la honte de laisser une partie de la Gaule aux Barbares , vivait dans la mollesse et les débauches , quand les gardes se soulevant en 350 proclamèrent, à Autun, Magnence, Franc d'origine , mais qui était monté de grade en grade jusqu'au commandement des joviens et des hercuhens. Le nouvel empereur eut bientôt de nombreux partisans, Surtout Marcellinus, comte des largesses , et laissant la Gaule à son frère Décentius , qu'il avait nommé César, il marcha vers l'Italie. Un second
usurpateur, Népotianus , neveu de Constantin , voulut la défendre et se nt déclarer empereur dans Rome, mais Marcellinus le renversa et poursuivit cruellement ses partisans. Pour Constant, atteint dans sa fuite vers l'Espagne, il fut tué dans la ville d'Héléna1, au pied des Pyrénées. Les légions d'Illyrie, profitant du chaos qui recommençait, proclamèrent aussi leur vieux générai Vétranion. Telle était déjà la grossièreté des moeurs que cet homme, élevé aux plus grands emplois, ne savait ni lire ni écrire. Elu malgré lui , il ne pouvait être un dangereux adversaire. Quand , le 25 décembre 350 , Constance arriva avec une nombreuse armée, il trompa Vétranion par de fausses négociations, lui débaucha ses troupes , puis lui donna Tordre de déposer la pourpre et de licencier sa cour, lui promettant en échange une pension annuelle dont il alla vivre dans le repos et l'obscurité.
La nécessité de contenir, en Orient, les Perses et de combattre, en Occident, l'ennemi acharné de la maison Flavienne , força Constance de tirer de la retraite où il le faisait élever son cousin Gallus. Il le nomma César, et lui confia le soin de continuer la guerre malheureuse qu'il avait jusqu'alors soutenue contre Sapor. Tranquille un moment de ce côté, il marcha avec ses troupes réunies aux légions illyriennes de Vétranion contre Magnence, lui offrit de partager l'empire, et sur son refus dédaigneux, lui livra la bataille de Mursa , en Pannonie , que la défection du Franc Sylvanus lui fit gagner (351). Cinquante mille des meilleurs soldats de l'empire succombèrent dans cette action meurtrière. MagnencS se retira en Italie , et battit , près de Pavie , une armée impériale. Trop faible toutefois pour s'enfermer dans la Péninsule d'où il pouvait être coupé des régions transalpines, il recula jusqu'en Gaule, où abandonné de tout le monde, il n'eut d'autre ressource que de se jeter sur son épée. Son frère, Décentius, l'imita (353). La Gaule , l'Espagne , la Bretagne même furent soumises à une inquisition cruelle, les confiscations et les supplices prononcés contre tous ceux qu'on crut avoir soutenu l'usurpateur, épouvantèrent les trois provinces et rendirent une nouvelle révolte inévitable. Julien profitera de ces disposition s.
» Elne , dans te Roussi lion.
Constance «ouï empereur; mort de Ciallus (S*4L)$ élévation (Sftft) et révolte de Julien (SSf ).
L'empire se retrouvait encore une fois sous un seul maître , mais le timide et soupçonneux Constance se laissait gouverner par les femmes , les eunuques et les flatteurs. Livré tout entier aux querelles religieuses oue soulevait l'arianisme, sans avoir lui-même une foi ni Bien certaine ni bien vive ; absorbé par les graves préoccupations que lui donnait le maintien de l'étiquette dans la cour impériale *, Constance ne vit pas se préparer en Orient une nouvelle révolte. Animé par sa femme, l'ambitieuse Constantine, Galius voulait le titre d'Auguste , mais sa cruauté et ses vices ne lui avaient laissé qu'un petit nombre de partisans. Pour ne pas lui donner le temps de devenir dangereux, Constance le rappela de l'Asie par de flatteuses promesses ; Gallus se mit en route à regret. Arrivé dans le Noricum , à Pétobia sur la Drave , il rat tout d'un coup chargé de chaînes par ceux-là môme qui raccompagnaient, conduit à Pola en Istrie et décapité après un court interrogatoire.
Un pareil sort était réservé à son frère Julien , mais l'impératrice Eusébia obtint qu'il fût épargné. Après être quelque temps resté sous une surveillance sévère il fut envoyé à Athènes, où il put s'abandonner librement à son goût pour l'étude, et se taire initier aux doctrines platoniciennes, parles nombreux philosophes qui vivaient dans cette capitale de l'ancienne civilisation. Au bout de quatorze mois il fut rappelé à la cour. La cause de cette fortune qui lui revenait, était encore les embarras de Constance. L'habile général Sylvanus qui résidait à Cologne, où ses liaisons avec les Francs l'avaient rendu suspect, craignant les vengeances impériales, n'avait eu d'autre parti pour sauver sa tête , que de se faire lui-même proclamer empereur (355). Ursinus, secrètement envoyé par Constance, vint à Cologne accompagné de l'historien Ammien Marcellin , et prépara par de sourdes intrigues la chute de Sylvanus, qui , arraché d'une chapelle chrétienne où il s'était réfugié, fut massacré
1 Àmm. Marcellin (xvi, 10) a ra- statue, sans remuer la tète ou les mains,
conté l'entrée de Constance à Rome. Il sans tourner les yeux à droite ou à gau-
ctait sur un char ou l'on ne voyait qu'or che. Cette immobilité divine était une
et pierres précieuses; et durant toute des mille règles introduites par les
la marche il resta immobile comme une eunuques , elle fait juger des autre».
par des soldats payés pour ce meurtre. L'usurpateur était renversé, mais Constance se sentit encore une fois incapable de gouverner seul l'empire. 11 crut crue la présence en Gaule d un prince de la maison impériale pourrait seule , mettre un terme aux continuelles révoltes qui y éclataient, et qu'il resterait libre ainsi de tourner son attention vers l'Orient où les Perses redevenaient menaçants. Constance rappela donc Julien d'Athènes à Milan , lui fit épouser sa sœur Hélène, et le chargea de délivrer la Gaule des ravages des Germains qui l'avaient envahie après la mort de Sylvanus.
Les Francs avaient pris Cologne; les Àlemans détruit Strasbourg et Mayence; quarante-cinq villes florissantes étaient saccagées et des troupes innombrables de captifs gallo-romains avaient été emmenées sur la rive droite du Rhin dont ils défrichaient les terres, tandis que leurs champs sur la rive gauche restaient désolés et incultes. Bien que jeté sans expérience au milieu de ces guerres, Julien, guidé par le prélet Salluste , s'y conduisit comme un vieux général. Deux peuples occupaient une partie de la Belgique, les Alemans et les Francs ; il vainquit les premiers en plusieurs rencontres , notamment dans la grande bataille de Strasbourg (août 357), laquelle délivra de Barbares tout le pays compris entre Bâle et Cologne. Le roi des Alemans Chnodomar fut fait prisonnier. A la suite des fugitifs Julien franchit le Rhin, rétablit les fortifications du Taunus et ramena un grand nombre de captifs gaulois et de légionnaires prisonniers. Les Francs étaient trop fortement établis sur le Rhin inférieur pour qu'il songeât à les chasser ; du moins il leur enleva Cologne, sut leur inspirer le respect de l'empire en battant plusieurs de leurs bandes , et prit un grand nombre de ces Barbares à sa solde. En même temps son administration habile lui gagna l'amour des Gallo-Romains.
Les courtisans ne laissèrent pas échapper cette occasion d'exciter contre Julien la jalousie de Constance , qui dans le même temps dirigeait de Sirmium une autre guerre contre les Germains du Danube , et ne recevait que de fâcheuses nouvelles de l'Orient où ses généraux se faisaient battre par les Perses. De ce côté semblaient venir les plus sérieux dangers , bien qu'en réalité , grâce à la nature du gouvernement persan et aux mœurs de ses peuples, le péril
fût bien plutôt sur le Rhin et le Danube. Constance après quelques succès sur les Quades et les Daces, voulut se mettre lui-même à la tête de l'armée de Syrie et pour cette expédition il demanda à Julien une partie de ses troupes. Ce service lointain effraya les légions gauloises , qui plutôt que d'obéir proclamèrent à Paris leur général Auguste.
Par sa modération, sa justice et son habileté, Julien méritait certainement le rang suprême. Il est fâcheux qu'il Tait obtenu par une révolte ; mais rien ne prouve que cette révolte il l'ait provoquée lui-même. Pendant toute une nuit il résista aux clameurs des soldats; il lui eût été difficile de repousser toujours leurs vœux , et l'eût-il fait qu'il eût été perdu. Constance ne lui aurait jamais pardonné une popularité si dangereuse. Quand il eut enfin accepté, il distribua aux soldats le donativum ordinaire, mais tout en maintenant sévèrement la discipline , sans lâches complaisances Dour ceux qui lui donnaient l'empire, sans persécution non jlus contre ceux qui restaient fidèles à Constance. Il voulut d'abord négocier, Constance, qui n'avait point d'héritier eût sans doute accepté ses offres, mais ses courtisans redoutèrent les vengeances de Julien ; ses propositions furent rejetées, et l'on se prépara à la guerre. Julien prit l'offensive, après avoir, avant son départ, frappé encore un coup sur les Barbares pour les empêcher de profiter de son absence. Une marche rapide et nardie l'avait conduit dfcjà au milieu de rillyrie , lorsque Constance mourut, le 3 octobre 361, dans la Cilicie , en appelant à lui succéder, son rival qui était \e dernier membre de la famille de Constantin.
Julien (301-363).
Julien surnommé l'Apostat n'avait que six ans lors du massacre de tous les siens. Élevé dans la religion chrétienne il en suivit d'abord tous les rites. Mais les maîtres ciu'on lui donna, les sophistes, les rhéteurs païens dont il s entoura dans Athènes, lui inspirèrent pour la littérature de la Grèce, un enthousiasme qui fit tort à sa foi.
L'Église était alors déchirée par le schisme d'Arius. Constance protégeait les sectaires, et la persécution recommençait contre les évêques restés fidèles au symbole de Nicée. Cette manie de discuter sur les problèmes les plus ardus avait saisi la cour et le peuple. Toutes les Églises étaient troublées et les partisans de l'ancien culte triomphaient en
voyant la religion nouvelle en lutte contre elle-même. Ce spectacle frappa Julien sans doute ; mais ce <jui exerça l'influence la plus sérieuse sur son imagination vive et ardente, ce furent les doctrines néoplatoniciennes, mélange de subtilités métaphysiques et de rêveries religieuses, qui lâchaient de se vieillir en se cachant dans les poëmes d Homère ou d'Hésiode. Cette philosophie s'était proposé de réunir tous les systèmes antérieurs dans une vaste synthèse et, ne voulant pas rester enfermée dans l'école , mais agir sur le monde et devenir une religion, elle s'était empreinte, selon l'esprit du temps, de mysticisme et aboutissait à l'extase, à des communications directes avec les dieux , à des évocations d'âmes ; c'est-à-dire à des superstitions théurgiques et à des opérations de magie.
Cette union de l'esprit philosophique et du mysticisme, cette doctrine qui ne rompait pas avec le passé, mais divinisait les chefs-d'œuvre de la Grèce et sauvait par des explications morales et jusqu'à un certain point rationnelles les dieux du vieil Olympe, si longtemps protecteurs de l'empire, séduisit Julien qui n'avait jamais pratiqué bien ardemment une religion imposée par le meurtrier de son frère et dé toute sa famille. Dès qu'il laissa percer ses secrètes tendances , les sophistes accoururent , surpris et heureux de trouver un des leurs dans un prince de cette famille Flavienne si fatale au paganisme. Julien était encore à Athènes que saint Basile, son condisciple, prévoyait que le christianisme aurait en lui un dangereux ennemi. Sitôt en effet qu'il fut monté sur le trône, il professa publiquement l'ancien culte et rouvrit les temples. C'était singulièrement méconnaître la société qu'il était appelé à régir que d'essayer de rendre une vie nouvelle à ce que la mort avait si légitimement frappé; et s'il eût vécu plus longtemps il eût sans doute cruellement expié ce retour inintelligent vers le passé. Au moins n'essaya-t-ii point de faire triompher la réaction en s'aidant de la violence : « Je ne veux pas, écrivait-il, qu'on fasse mourir les Galiléens, ni qu'on les frappe injustement, ni qu'on les maltraite en quelque manière que ce soit; mais je veux absolument qu\m leur préfère les adorateurs des dieux. » En conséquence il promulgua un édit de tolérance qui permit les sacrifices défendus par Constance et rappela les exilés de tous les partis religieux. m Égalité et justice pour tous, » telle était sa devise. Il
laissa en effet aux Galiléens, comme il les appelait, la même liberté de conscience que Constantin avait laissée aux païens. Cependant on peut lui reprocher une ordonnance perfide, celle qui défendit aux chrétiens d'enseigner la rhétorique et les belles-lettres, sous prétexte qu'ils n'avaient rien a faire avec une littérature pleine d'idées et de croyances contre lesquelles ils prononçaient tous les jours l'anatbème.
En même temps il essayait de purifier le service des dieux, forçait leurs prêtres à ne montrer que des mœurs sévères et fondait quelques institutions charitables. Pour que sa tolérance parût s'étendre sur tous, il permit aux Juifs de rebâtir le temple de Jérusalem. Sa mort et un tremblement de terre accompagné d'éruptions volcaniques, ou plutôt d'explosions de gaz inflammables, interrompirent les travaux. Lui-même il afficha une simplicité antique et toutes les vertus , quelquefois le cynisme d'un stoïcien rigide. En entrant dans le palais, il trouva mille officiers de bouche, autant de barbiers, d'échansons, etc., il chassa cette domesticité inutile et ruineuse. Les économies qu'il fit dans la maison impériale , lui permirent de diminuer les impôts d'un cinquième. Peut-être les sophistes et les hiérophantes remplacèrent-ils trop vite les échansons? Cependant il ne perdit pas ses moments en d'inutiles questions. Ses lettres , ses ouvrages (le Misopogon, les Césars) prouvent une activité d'esprit sérieuse et tournée au bien.
Sévère pour lui-même , il le fut quelquefois aussi pour les autres. Le tribunal qu'il établit à Chalcédoine, après son avènement, pour juger tous les fonctionnaires prévaricateurs , les ministres et les favoris de Constance , fut accusé d'avoir rendu des sentences iniques et frappé des innocents. Cependant, dans une occasion où la sévérité lui eût été permise, il montra une patience qui l'honore. Il ambitionnait l'honneur de venger enfin sur les Perses les longues injures de l'empire, et il gagna avec son armée la Syrie, A Antioche les habitants, zélés chrétiens, le raillèrent bien haut de sa barbe inculte et de sa simplicité , ils allèrent
se contenta de répondre par une satire de leurs mœurs efféminées.
A la tête de trente-cinq mille hommes, il pénétra jusqu'à Ctésiphon , franchit le Tigre et brûla sa flotte. Mais bientôt, égaré par des traîtres ; manquant de vivres dans
jusqu'à l'insulte. V
pouvait punir ; le philosophe
un pays que Sapor lui-même faisait dévaster, et ne recevant pas les secours que devaient lui amener le roi d'Arménie et ses généraux Procope et Sébastien , il dut songer à se replier sur la Gordyène ; une victoire lui en ouvrit la route. Dans un second combat, il tomba mortellement blessé. 11 mourut en s'entretenant avec ses amis de l'immortalité promise à l'âme du juste. Il avait trente-deux ans et était resté moins de vingt et un mois sur le trône , temps trop court pour que son règne ait justifié les craintes et les espérances qu il avait fait concevoir (26 juin 363).