PRÉFACE. XV
siècles ne sont pas une vie de peuple! L'empire pouvait durer plus longtemps. Quel État fut jamais mieux préparé pour une longue existence ? Des frontières faciles à défendre contre des ennemis peu dangereux dans l'attaque , et derrière ce rempart de grands fleuves , de déserts et de mon* tagnes , des populations qui heureuses de leur obéissance , parce qu'elles y trouvaient le repos et la richesse, ne savaient désigner le pouvoir placé au-dessus d'elles que par le beau nom de la Paix Romaine.
On a assigné bien des causes à une chute si prompte.
Ceux-ci accusent le peuple parce qu'ils s'obstinent à ne voir que la plèbe de Rome ; ceux-là, les soldats qui mirent à profit, mais ne firent pas la position qu'on leur donna, et qui expièrent par plus de courage et de services qu'on ne veut le dire le rôle malheureux qu'on leur laissa prendre. Ne firent-ils pas reculer une première fois l'invasion sous Claude, Aurélien et Probus ? Et est-ce bien à eux qu'est la faute si leurs chefs ruinèrent à plaisir les institutions militaires de la république et de l'empire ; si Gratien les désarma , si Constantin les avilit, si le camp devint un bagne 1 et le légionnaire une sorte de forçat public ?
Les uns trouvent l'empire trop vaste, comme s'il ne lui eût pas été possible de mesurer ses ressources à l'étendue de ses frontières , et ils n'entendent que les coups répétés des Barbares, comme si le bélier qui bat la muraille, comme si les flèches qui rebondissent sur l'armure, décidaient seuls la victoire. Mais un centurion de César montrait d'une main à son général cent vingt traits reçus dans son bouclier, et de l'autre l'ennemi fuyant au loin.
1 Le soldat était marqué au bras ou à la jambe, puncturii in cute punctt». V*fet ., dêRe mttil.f I,8;IT, f.
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D'ailleurs, ces ennemis des derniers jours sont-ils donc innombrables et invincibles? Les Goths étaient , il est vrai, deux cent mille, mais c'est après une défaite et en suppliants qu'ils furent reçus dans l'empire ; Attila les réclamera comme ses esclaves fugitifs. Treize mille hommes suffirent à Julieu pour vaincre sept rois et délivrer la Gaule; Clovis aura cinq ou six mille guerriers à peine pour la conquérir. Depuis longtemps, MM. Augustin Thierry et Guizot ont fait justice des innombrables essaims des Barbares.
D'autres touchant de plus près au mal , s'en prennent à l'esclavage qui mine , à la fiscalité qui épuise , aux mœurs qui dépravent ce monde énervé. Ce ne sont plus là des causes extérieures mais intimes, par conséquent sérieuses. Cependant l'esclavage n'est pas un mal exclusivement romain. Il a été la loi de tout le monde ancien, et il est bien longtemps resté la loi du monde moderne. Au dernier siècle de la république, les esclaves étaient probablement plus nombreux et certainement plus misérables qu'à la fin de l'empire , où les progrès de la raison publique et surtout les doctrines chrétiennes avaient déjà adouci leur sort. Grâce à la même influence , les mœurs aussi valaient mieux. Ce n'est donc pas là qu'est l'élément destructeur. Le fisc le serait-il? Sans doute les Romains, consommant beaucoup et produisant peu, furent contraints de faire peserde lourdes charges sur les contribuables. Cependant ne jugeons pas le fisc sur les déclamations éloquentes et passionnées de Lactance et de Salvien. Il n'a pas plus ruiné l'empire que le mauvais budget et les dettes de l'ancienne royauté n'ont renversé la monarchie de Louis XIV.
On est plus près encore quand on parle de la ruine de l'agriculture et de la concentration des propriétés, c'est-à-
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dire de la misère et de la dépopulation des campagnes. Il faudrait montrer aussi la prépondérance écrasante du capital par suite de la rareté du numéraire1 et de son absorption aux mains de quelques propriétaires ou banquiers prêtant à dix, à vingt, à trente pour cent1. De là ces immenses fortunes d'Hérode Atlicus qui faisait une pension annuelle à tous les citoyens d'Athènes, du marchand Firmus à qui Ton vendit la pourpre dans Alexandrie , de Didius Julianus qui Tacheta dans Rome sur enchères publiques , enfin du sénateur Tacite, maître d'un patrimoine valant soixantequinze, peut-être même trois à quatre cent millions, et qui pouvait avec ses seuls revenus payer la solde de toutes les armées8. Pline l'ancien répétait le mot profond et juste de Tibère : « La grande propriété a perdu l'Italie, » ajoutant, car il voyait le mal s'étendre tous les jours : u Et maintenant elle perd les provinces. » La moitié de l'Afrique, en effet, appartenait, sous Néron, Pline nous l'apprend encore, à six propriétaires seulement. C'était donc la. situation de l'Irlande, avec ses immenses domaines, quelques riches seigneurs et une population famélique.
La petite propriété disparaissant, le désert se faisait dans
1 Par les exportations pour le commerce extérieur et les dons aux Barbares, par l'épuisement des mines, les enfouissements si nombreux qu'on trouve partout des médailles, par les naufrages et le frai, que M. Jacob (Prêtions Metait. . . 1 1 , 225) éval ue à une perte an ouelle de 1/360*. Les Romains consommaient beaucoup en métaux précieux et en produisaient peu. Aussi Montesquieu va-t-il jusqu'à dire : «< Toutes les nations qui entouraient l'empire, en Europe eten Asie, absorbèrent peu à peu les richesses des Romains , et comme ils s'étaient agrandis parce que l'or et l'argent de tous le* peuples était porté chez eux, ils s'affaibli-
rent parce que leur or et leur argent fut porté chez les autres. » (Grand, et Dec, ch. xviii.) Dès le premier stècle de l'empire, Tibère se plaignait (Tac, Ann., III, 52) de la sortie du numéraire. Pline évalue à vingt millions l'exportation annuelle pour le commerce avec l'Inde, l'Arabie et l'Afrique.
* Bru tus prêtait à 48 et Pompée * 50 p. 100, Cic. à Ad.., liv. V, 21 ; VI, I.
! Même à l'époque des plus grandes misères, sous Honorius, plusieurs familles de Rome possédaient encore des revenus de deux millions. Giraud, Hist.
du droit de Prop., p. 66.