‹ Histoire romaineChapitre 21 sur 136 · PRÉFACE. XXV · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XXV

premier exemple, dans notre Occident , de cent millions d'hommes vivant deux siècles en paix ; et , plus tard , d'une administration compliquée et savante, qui, par une vaste hiérarchie, descendait du trône jusqu'à la bourgade. Par malheur, cette administration, qui, comme nous, soldait ses agents et séparait les fonctions civiles des fonctions militaires, l'État de l'Église, oublia trop le peuple pour le prince ; de sorte que le dernier mot de la civilisation romaine fut Tordre, mais Tordre matériel, même sans bienêtre. Quinze siècles n'ont ajouté à ce mot qu'une parole, la liberté. Le problème de l'avenir est la conciliation du principe romain et de Tidée moderne.

Les jurisconsultes avaient cependant déjà trouvé Tidée intermédiaire, celle de Tégalité. Avant eux, tout reposait sur la force ; malgré la cruauté des Césars, ils dégagèrent peu à peu Tidée du droit ; et , préparant d'avance les armes dont leurs successeurs du moyen âge se servirent pour battre en brèche la féodalité, ils rendirent ce droit égal pour tous les habitants libres de l'empire. Ils ne maintenaient donc , dominés par le fait et l'histoire , que la grande inégalité de l'esclavage1; même ils laissèrent se former une condition nouvelle, le colonat, qui fut peut-être fatale d'abord aux paysans libres, mais qui facilite la première transformation de l'ancienne servitude.

Le christianisme aurait voulu élargir encore cette base et donner pour lien aux sociétés humaines la fraternité , l'amour. Nous avons ramené sur la terre Tégalité que le christianisme n'osait et ne pouvait, à son origine, placer qu'au ciel et sous l'œil de Dieu. Mais, sous bien des rap-

1 Ils n'admettent même la servitude Dig. I, 5, 4, jure nalurali otnnet liqne cornue un état contra naturam , beri naecerentur. Inatit. I,5,inproœm.

XXVI PllfcrACK.

ports , nous sommes encore dans l'âge romain , nous n'avons pas dépassé l'idée du droit , et nos légistes répètent toujours la belle définition de Gelsus : Jus est ars boni et <equi , ou les trois préceptes d'Ulpien : Honeste vivere , alterum non Ixdere, suum cuique tribuere.

La domination universelle qui avait ainsi brisé l'étroite enceinte de la cité , pour répandre sur le monde l'égalité des droits, brisa aussi l'enveloppe étroite des systèmes. Les idées s'agrandirent comme l'État. La métaphysique y gagna peu; qu'importe? ce n'est pas par là que les peuples vivent. Détournés par les tendances pratiques de leur génie, des arguties où se perdit si souvent l'esprit subtil des Grecs, les Romains laissèrent de côté les discussions théoriques pour aller droit aux conséquences sociales, et leurs philosophes ne furent que des moralistes. Mais peu à peu leur morale, d'exclusive et d'égoïste qu'elle était encore avec Caton, Brutus et Thraséas, s'étendit comme la cité et avec elle. « L'Athénien disait, s'écrie Marc-Aurèle, 0 cité bien-aimée de Cécrops! Et toi ne peux- tu dire : 0 cité bien-aimée de Jupiter î »

Ainsi les barrières tombent, les conditions s'effacent, tout se nivelle, tout s'unit; et aux yeux du philosophe impérial qui regarde le monde du haut du Capitole, il n'y a plus de citoyens, ni d'étrangers, mais des hommes. La sympathie, la charité1, l'amour remplacent la haine. Le cœur et les bras s'ouvrent; tous les hommes sont nobles, même l'esclave; tous sont frères, car ils sont tous fils de Dieu2.

Avant même que le christianisme eût triomphé, il était

•Sous les Antonins eurent lieu les ' Onxnu... a dits sunt. Sén. ep. 44.

premièred fondations charitables pour Platon aussi l'avait dit :« Nous sommes

ics enfante, les orphelins et les veuves, tous frères. » Cf. Victor, Epit., Spartien,yl<fn>n, 7,

Dion, umii, p. tti.

PRÉFACF. nvn

donc passé à travers la société païenne comme un souffle de l'esprit chrétien. Donnez à Marc-Antonio une plus ferme croyance en la vie à venir, et ses Pensées seront le livre de quelque pieux et saint personnage. « Mon âme , disait un cardinal , devient plus rouge que ma pourpre au spectacle des vertus de ce Gentil1. »

Ce que Marc-Aurèle, Épictète et Sénèque , dans ses bons jours, disaient à quelques sages, les missionnaires de l'Évangile vinrent le dire à tous, mais avec une bien autre puissance. Car, au lieu de ces doctrines qui devaient rester individuelles, parce qu'elles ne se rattachaient pas à une croyance religieuse, le christianisme apportait la morale la plus pure, fondée sur le dogme le plus rationnel qui eût encore été proposé aux hommes. Aussi à la place d'une philosophie stérile, parce qu'elle ne pouvait descendre dans la foule, il s'élevait une religion active, énergique, animée de l'esprit de prosélytisme et qui remonta bientôt des humbles et [des pauvres, aux riches et aux puissants.

Quand elle se fut assise avec Constantin sur le trône impérial , les Barbares purent venir. Avec sa langue , ses lois, ses trésors accumulés d'art , de savoir, d'éloquence et de poésie ; avec ses traditions d'ordre public et d'administration régulière; avec le souvenir de l'unité de l'État et celui de l'égalité de tous sous l'omnipotence du monarque*, Rome

1 Le cardinal Fr. Barberin , neveu du pape Urbain VIII. Il traduisit les pensées de Marc-Aurèle, pour les répandre parmi les fidèles et dédia cette traduction à son àme. Voyez la traduction des œuvres de M. Aurèle par M. Alexis Pierron, avec une préface sur l'histoire du stoïcisme et des notes pleines d'intérêt et de savoir.

» Tout dans ce legs n'est pas d'é-

gale valeur. Les charges, les titres,

les formules de cour, la divinité du monarque, la science fiscale t bien des hérésies, et le reste, nous sont venus de Constantinople. Quant a l'égalité sous le despotisme, il va sans dire que nous ne la regardons comme un bien , qu'autant qu'elle conduit, comme il est arrivé en France , aux liberté»

publiques.

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mourante allait léguer au monde nouveau une religion au sein de laquelle l'homme des classes inférieures, pour qui l'ancienne société n'avait rien fait, devait retrouver sa dignité morale, et qui, montrant la terre comme un lieu d'épreuves, demandait à tous un cœur charitable, humble et pur.

Aujourd'hui, que reste-t-il de Rome? Pour celui qui ne la regarde que des yeux du corps, les siècles en passant ont comblé les vallées et nivelé les sept collines. Ça et là un fût de colonne antique perce le sol , et sous le lierre qui les cache on reconnaît à peine quelques restes de monuments mutilés : le Panthéon d'Agrippa et l'amphithéâtre à demi écroulé de Titus , la colonne de Trajan , les arcs de Sévère et de Constantin, les thermes de Caracalla. Mais ce ne sont là que les débris glorieux du sépulcre et les ruines sous lesquelles le moyen âge avait scellé le génie de Rome. Un jour il s'en est échappé, et ce jour-là le monde renaissant se remit en marche. II plane encore sur nos têtes : Siamo Romani1.

Ah! puisse-t-il au moins faire revivre en nous ce qu'il eut de meilleur, l'amour et le dévouement pour la patrie! Sous l'influence de doctrines énervantes et de mœurs plus douces, cette vertu des anciens jours s'est affaiblie. Qu'elle se ranime au spectacle des grandes choses autrefois accomplies par elle : nous en avons besoin ; car le rôle de notre France , Dieu merci , n'est pas encore terminé.

1 C'est le mot que répètent arec orgueil lea TrasteYerini.

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