II. LES TROIS DERNIERS ROIS
TARQUIN L'ANCIEN ( 616-678) ; EMBELLISSEMENTS DE ROME ; INTRODUCTION DES COUTUMES ÉTRUSQUES. — SERVIUS TULLIUS (678-634); RÉFORMES POPULAIRES. — TARQUIN LE SUPERBE (634-610); SA PUISSANCE; LES LI- VRES SIBYLLINS ; LUCRECE ET BRUTUS. — - EXIL DE TARQUIN (610); CUER- , RES ROYALES (610-496).
Tarquln l'Ancien (OtO-598); enibelllusementu de Rome; Introduction des coutumes étrusque*.
Sous le règne d'Ancus, un étranger était venu s'établir à Rome. C'était le fils du Corinthien Démarate, riche marchand de la famille des Bacchiades, qui , fuyant la tyrannie de Cypsélus, s'était retiré à Tarquinics , et de là à Rome. Il sut gagner la confiance d'Ancus, qui lui laissa la tutelle de * ses Sis, et l'affection du peuple qui le proclama roi.
Sous ce prince, Rome s'embellit et accrut son territoire. Le forum , desséché et entouré de portiques , servit aux réunions et aux plaisirs du peuple. La ville fut ceinte d'une muraille en pierres , le Capitole commencé , et le cirque aplani pour les spectacles et les jeux apportés do l'Étrurie. Mais les plus considérables de ces travaux furent les égouts souterrains qui portent Rome encore aujourd'hui. Pour de tels ouvrages, qui n'ont pas du moins la grandiose inutilité des constructions égyptiennes, il fallut, sans doute , soumettre le peuple à de pénibles corvées et le trésor à d'énor-
mes dépenses. Mais le roi y pourvut avec le butin enlevé aux Sabins et aux Latins dans des guerres heureuses, qui lui valurent les terres comprises entre le Tibre, l'Anio et la Sabine des montagnes. La soumission des Étrusques, qui lui auraient envoyé, en signe de leur défaite, les faisceaux , la couronne , le sceptre , la chaise curule et la robe de pourpre, n'est qu'une tradition incertaine et improbable.
Tarquin célébra , le premier, un triomphe avec toute la pompe étrusque , la robe semée de fleurs d'or, et le char traîné par quatre chevaux blancs. De son règne, sans doute, date l'introduction dans Rome des costumes étrusques, les robes royales , les manteaux de guerre , la prétexte , la tunique palmée; celle des chaises curules, des faisceaux, des licteurs, etc. Ce qui est plus grave, c'est l'admission de cent plébéiens dans le sénat et la formation de trois nouvelles centuries de chevaliers. Les patriciens , par la bouche de l'augure Attus Navius, s'y opposèrent vainement. Celui-ci , cependant, avait appuvé son opposition d'un miracle. «Augure, avait dit le roi, fa chose à laquelle je pense se peutelle? — Oui , répondit Navius après avoir observé le ciel. — Coupe donc ce caillou avec un rasoir. >» L'augure le prit et le coupa. Pour rappeler sans cesse au peuple ce souvenir, près d'un autel où furent déposés la pierre et le rasoir, on dressa la statue de Navius, la tête voilée, comme au moment où l'augure attendait les révélations des dieux. Dès lors personne n'osa plus douter de la science auguiale.
Tarquin régnait déjà depuis trente ou quarante ans, lorsqu'un jour deux pâtres , apostés par les fils d'Ancus , se prirent de querelle dans le voisinage de la demeure royale ; appelés devant le roi , l'un d'eux profita du moment où le prince écoutait l'autre, pour lui fendre la tête d'un coup de hache. Tanaquil fit aussitôt fermer les portes du palais, et déclara au peuple que le roi , seulement blessé , chargeait son gendre Servius de gouverner à sa place. Pendant plusieurs jours, elle cacha sa mort, et lorsqu'on la connut, Servius resta roi , sans avoir été accepté par l'assemblée des curies , mais du consentement du sénat (578).
Servius Tulllu» (B9MS4) $ réformes populaires.
Dans la tradition romaine , Servius était le fils d'une esclave ou du prince de Corniculum , tué dans une guerre
contre les Romains : son origine incertaine était entourée de mystères , et il avait grandi dans le palais du roi au milieu des prodiges et des signes manifestes de la faveur des dieux. Mais les écrivains toscans faisaient de Servius le fidèle compagnon de Cœlès Vibenna , chef d'une armée de mercenaires étrusques. Après avoir, disaient-ils, longtemps partagé sa fortune , Servius, avec les restes de son armée , était venu s'établir à Rome, sur le mont Cœlius ; il avait alors changé son nom étrusque de Mastarna contre le nom romain de Servius, et obtenu la dignité royale.
Servius donna à Rome rétendue qu'elle eut sous la république, en réunissant à la ville, par une muraille, leViminal, l'Esquilin et le Quirinal ; puis il la partagea en quatre quartiers ou tribus urbaines, Palatine, Suburrane , Colline et Esquiline; chaque quartier ayant son tribun, qui dressait les listes pour les contributions et le service militaire. Le territoire fut divisé en vingt-six cantons nommés aussi tribus, et tout le peuple , d'après le cens , en six classes et en cent quatre-vingt-treize centuries. Au dehors , Servius conclut une alliance avec les trente villes latines, et pour mieux en serrer les nœuds , on éleva, à frais communs, un temple à Diane sur le mont Aventin , où quelques peuples sabins vinrent aussi sacrifier. Une guerre contre les Veiens et les Étrusques se termina par un accroissement de territoire ; mais la distribution de ces terres qu'il fit aux pauvres augmenta encore la haine des patriciens, dont il avait, par ses lois, considérablement diminué la puissance. Aussi favorisèrent-ils la conspiration qui se forma contre le roi populaire.
Les deux filles de Servius avaient épousé les deux fils de Tanjuin l'Ancien , Lucius et Aruns. Mais l'ambitieuse Tullie avait été fiancée à Aruns, le plus doux des deux frères, et sa sœur à Lucius, qui mérita, par son orgueil et sa cruauté, le surnom de Superbe. Tullie et Lucius ne tardèrent pas à se comprendre, et à unir leurs criminelles espérances. Tullie se débarrassa par le poison de son mari et de sa sœur, pour épouser Lucius. Accablé de douleur, Servius voulut déposer la couronne et établir le gouvernement consulaire. Ce fut le prétexte qu'offrit Lucius aux patriciens pour le renverser. Un jour, tandis que le peuple était aux champs pour la moisson , il parut dans le sénat revêtu des insignes de la royauté, précipita le vieux roi du haut des degrés en pierre
qui conduisaient à la curie, et le fit tuer par ses aftidés; Tullie, accourant pour saluer roi son époux , fit rouler son char sur le corps sanglant de son père. La rue en garda le nom de via scelerata. Mais le peuple n'oublia pas celui qui avait voulu fonder les libertés plébéiennes , et chaque jour de Nones il fêtait la naissance du bon roi Servius (534).
Tarquin le ftuperbe ( 431-51© ); Ha puissance; le» livre* Alhylllna; Lucrèce et Brut us.
Au roi succéda le tyran. Entouré d'une garde de mercenaires, et secondé par une partie des sénateurs qu'il avait gagnés, Tarquin gouverna sans souci des lois : dépouillant les uns de leurs biens, bannissant les autres, et punissant de mort tous ceux qui lui inspiraient des craintes. Pour affermir son pouvoir , il s'allia avec des étrangers, et donna sa tille à Octavius Mamilïus, dictateur de Tusculum. Rome avait sa voix aux fériés latines , où les chefs de quarante-sept villes, réunis dans le temple de Jupiter Latiaris, sur le mont Albain , offraient un sacrifice commun , et célébraient leur alliance par des fêtes. Tarquin changea ces rapports d'égalité en une domination réelle , et devenu le chef de la confédération latine, à laquelle appartenaient aussi les Herniques et les villes volsques d'Ecetra et d'Antium , il assiégea et prit la riche cité de Suessa Pométia, qui sans doute refusait d'entrer dans la ligue. Gabies dans le Latium eut le même sort. Sur les terres enlevées aux Volsques, Tarquin fonda les colonies de Signia et de Circeii.
Comme son père, Tarquin aimait la pompe et la magnificence. 11 appela d'habiles ouvriers étrusques, et avec le butin fait sur les Volsques il acheva les égouts et le Capitole. En creusant dans le sol pour jeter les fondements de cet édifice, on trouva une tête qui semblait fraîchement coupée, signe , dirent les augures , que ce temple serait la tête du monde. Au-dessous du Capitole, on renferma dans un coffre de pierre les livres sibyllins. C'était une prophétesse, la sibylle de Cumes, qui était venue, sous les traits d'une vieille femme , offrir au roi de lui vendre neuf livres. Sur son refus, elle en brûla trois et revint demander la même somme pour les six autres. Un second refus lui en fit brûler trois encore. Tarquin , étonné , acheta ceux qui restaient , et les confia à la garde de deux patriciens.
CHAMTBE If.
Cependant des signes menaçants effrayèrent la famille royale. Afin de connaître les moyens d'apaiser les dieux , Tarquin envoya ses deux fils et son neveu Brutus qui contrefaisait l'insensé , pour échapper à ses craintes soupçonneuses, consulter l'oracle de Delphes, dont la réputation avait pénétré jusqu'en Italie. Quand le dieu eut repondu , les jeunes gens demandèrent lequel des fils du roi le remplacerait sur le trône : « Celui-là, dit la pythie, qui embrassera le premier sa mere. » Brutus comprit le sens caché de l'oracle : il se laissa tomber et baisa la terre, notre mère commune.
A leur retour, ils trouvèrent Tarquin sous les murs d'Ardée, capitale des Rutulea. Les opérations traînaient en longueur , et les jeunes princes cherchaient à tromper par des fêtes et des jeux les ennuis du siège , lorsqu'un jour s'éleva entre eux cette fatale dispute sur le mérite de leurs femmes. Celle de Tarauin Collatin , Lucrèce, trouvée au milieu de ses servantes, filant et veillant aux soins domestiques, fut proclamée la plus sage. Mais l'attentat de Sextus, et la mort de Lucrèce, qui se tua pour ne point survivre à ce déshonneur involontaire , appelèrent sur la tête des Tarquins la malédiction des dieux. De Collatie, Brutus vint à Rome avec une troupe armée , montrant le corps sanglant de la victime et appelant à la vengeance le sénat que Tarquin avait décimé, le peuple qu'il avait accablé , pour ses constructions, d'odieuses corvées. Un sénatus-consulte, confirmé par les curies , proclama la déchéance du roi , son exil et celui de tous les siens. Puis Brutus courut au camp qu'il souleva , tandis que Tarquin , revenu à Rome en toute n&te, en trouvait les "portes fermées , et était réduit à se réfugier, avec ses fils Titus et Aruns , dans la ville étrusque de Cœré. Cette même année, Athènes se délivrait de la tyrannie des Pisistratides (510).
Exil de Tarquin (»!•)< guerre* r*T»lc« (&IV-4M).
Pour prix de son concours , le peuple réclamait les lois du bon roi Servius et rétablissement du gouvernement consulaire ; le sénat y consentit, et les comices centuriates proclamèrent consuls Junius Brutus et Tarquin Collatin , puis Valerius quand Collatin , devenu suspect i cause de son nom , se fut exilé à Lavinium.
Cependant Cœré n'offrit à Tarquin qu'un asile. Mais Tarquinie et Véies envoyèrent à Rome demander le rétablissement du roi , ou du moins la restitution des biens de sa maison et de ceux qui Pavaient suivi. Pendant les négociations, les députés ourdirent une conspiration avec déjeunes patriciens qui préféraient le service brillant d'un prince au règne des lois, de Tordre et de la liberté ; l'esclave Vindex découvrit le complot; les coupables furent saisis , et parmi eux les fils et des parents de Brutus, qui ordonna et vit froidement leur supplice. Vingt jours furent accordés aux émigrés pour rentrer dans la ville. Afin de gagner le peuple à la cause de la révolution , on lui abandonna le pillage aes biens de Tarquin , et chaque plébéien reçut sept arpents des terres royales. Les champs qui s'étendaient entre la ville et le fleuve furent consacrés à Mars.
Cependant une armée de Véiens et de Tarquiniens marchait sur Rome ; les légions sortirent à sa rencontre , et dans un combat singulier Brutus et Aruns tombèrent mortellement blessés. La nuit sépara les combattants sans qu'on pût dire quels étaient les vainqueurs. Mais à minuit on entendit comme une grande voix sortir de la forêt Arsia, et prononcer ces mots : « Rome a perdu un guerrier de moins que l'armée étrusque; » celle-ci épouvantée s'enfuit. Valenug rentra à Rome en triomphe et prononça l'éloge funèbre de Brutus ; les matrones honorèrent par un deuil d'Une année le vengeur de la pudeur outragée, et le peuple mit sa statue le glaive en main , au Capitole , près de celles des rois que protégeait encore une crainte superstitieuse.
Le dévouement pour la chose publique , la piété envers les dieux, et des exploits héroïques, honorèrent aussi cette jeune liberté. C'est Valerius qui , soupçonné pour sa maison en pierre bâtie sur la Vélia, au-dessus du forum, la fait démolir en une nuit, et mérite, par ses lois populaires, le surnom de Popiicola ; c'est Horatius auauel on annonce , durant la dédicace du Capitole , la mort ae son fils, et qui semble ne rien entendre de ce malheur domestique , parce qu'il prie les dieux pour Rome ; c'est enfin, quand Tarquin arme Porsenna contre son ancien peuple , Horatius Coclès qui défend seul un pont contre une armée ; Mutius Scœvola qui , devant Porsenna frappé d'effroi et d'admiration , met sa main sur un brasier pour la punir de s'être trompée , en tuant, au lieu du roi, un de ses officiers; et Clelie qui,
donnée en otage au prince étrusque , s'échappe de son camp et traverse le Tibre a la nage. Puis vient le chant de guerre de la bataille du lac Régille , le dernier effort de Tarquin qui , abandonné de Porsenna, avait encore soulevé le Latium. Tous les chefs s'y rencontrèrent en combat singulier et périrent ou furent blessés. Les dieux mêmes, comme aux temps homériques, prirent part à cette lutte dernière. Durant Faction , deux jeunes guerriers d'une haute stature,, montés sur des chevaux blancs, combattirent à la tête des légions , et , les premiers , franchirent les retranchements ennemis. Quand le dictateur Aulus Posthumius voulut leur donner la couronne obsidionale, les colliers d'or et les riches
J présents promis à ceux qui seraient entrés les premiers dans e camp royal , ils avaient disparu ; mais le soir même , on vit à Rome deux héros, couverts de sang et de poussière, qui lavèrent leurs armes à la fontaine de Juturne et annoncèrent au peuple la victoire : c'étaient les Dioscures. Pendant des siècles , on vit l'empreinte gigantesque d'un pied de cheval sur le roc du champ de bataille.
La victoire fut sanglante. Du côté des Romains, trois Valérius, Herminius, le compagnon de Coclès, uEbutius, le maître de la cavalerie, restèrent sur le champ de bataille ou en sortirent blessés. Du côté des Latins, Octavius Mamilius, le dictateur d'Albe et le dernier fils de Tarquin, Titus, succombèrent. Le vieux roi lui-même , frappé d'un coup de lance , ne survécut à toute sa race et à ses espérances que pour achever sa vieillesse misérable auprès du tyran de Cumes, Aristodème (496) K
1 Sur ces guerres , voy. p. 42.