S I. LE CONSULAT (510); LE TR1BUNAT
CARACTÈRE ARISTOCRATIQUE DE LA RÉVOLUTION DE L'AN 510 ; CONCESSIONS AU PEUPLE ; LOIS DES CONSULS BRUTUS ET VALÉR1US. — GUERRES ROYALES ; CRUAUTÉ DES CRÉANCIERS. — LA DICTATURE. — RETRAITE DU PEUPLE SUR LE MONT SACRÉ ; LE TRIBUNAT (493).
Caractère aristocratique de la révolution de l'an 510; concessions au peuple ? lois des consuls Brutus et Yalérlus.
Sous les rois , l'aristocratie avait un chef qui pouvait , comme Servius, élever à la vie politique la fouie sujette des plébéiens, ou, comme Tarquin, abattre les plus hautes létes. L'abolition de la royauté délivra les patriciens de ce double danger, et pour en prévenir le retour, ils substituèrent au roi deux consuls ou préteurs , choisis dans leur sein et investis de tous les droits et de tous les insignes de la royauté, moins la couronne et le manteau de pourpre broché d'or. A la fois ministres et présidents du sénat, administrateurs, juges et généraux, les consuls avaient le souverain pouvoir, regium imperium , mais seulement pour une année. Dans l'intérieur même de la ville, ils n'avaient que tour à tour pendant un mois les douze licteurs et le pouvoir. Au sortir de charge , ils pouvaient être appelés à rendre compte et être mis en accusation.
Ce gouvernement nouveau était tout entier aux mains des patriciens. Maîtres du sénat, par lequel devaient préalablement passer toutes les propositions faites dans les comices, ils dominaient, par leurs richesses et leurs clients, dans l'assemblée cenluriate qu'on venait de rétablir. Même ils pouvaient, comme augures, rompre cette assemblée ou annuler ses décisions; et s'ils manquaient de mauvais présages, il leur restait le droit de refuser dans le sénat et dans leur assemblée curiate, d'où les plébéiens étaient exclus, la sanction nécessaire à tous les actes des comices cenluriates. C'étaient donc eux, en réalité, qui faisaient les lois, décidaient de la paix et de la guerre, et nommaient à toutes les charges, qu'ils remplissaient toutes. Ils étaient prêtres, augures, juges, et ils cachaient avec soin aux yeux du peuple les formules mystérieuses du culte et du droit. Seuls enfin ils avaient le droit d'images qui nourrissait l'orgueil héréditaire des familles ; et l'interdiction des mariages entre les deux ordres semblait devoir repousser à jamais le peuple des positions occupées par l'aristocratie.
Mais les plébéiens ont pour eux leur nombre, et les patriciens seront forcés de les armer pour résister à Tarquin, aux Eques, aux Volsques , aux Étrusques. Ce concours, il faudra le payer. C'est, en effet, aux centuries militaires qu'on a demandé, comme le voulait Servius, la nomination des deux consuls; c'est rassemblée centuriate qui fera désormais les lois que le sénat propose et que les curies confirment; c'est elle qui nommera à toutes les charges, qui décidera de la paix ou de la guerre ; une autre mesure acheva d'attacher le peuple à la cause de la révolution.
Pour compléter le sénat privé d'une partie de ses membres par la cruauté de Tarcjuin et l'exil de ses partisans , Brutus y appela cent chevaliers (conscripti) qui furent quelques années après remplacés dans les centuries équestres par quatre cents des plus riches plébéiens. En même temps, il distribuait au peuple les terres du domaine royal, abolissait les douanes et diminuait le prix du sel.
On rapporte encore à la première année de la république les lois au consul Valérius , qui rendit libre la candidature au consulat, prononça la peine de mort contre celui qui aspirerait à la royauté , fit baisser les faisceaux consulaires devant rassemblée générale, et reconnut sa juridiction souveraine, en portant la loi de X appel au peuple. En signe du
droit de vie et de mort enlevé aux consuls , on ôta les haches des faisceaux dans l'intérieur de la ville, et jusqu'à un mille de ses murs. Au delà, les haches étaient rendues aux licteurs. Car les consuls, en passant le premier mille, recouvraient ce pouvoir illimité qui leur était aussi nécessaire à l'armée qu'il eût été dangereux dans la cité.
Ci uer re* royale» $ cruauté de» créancier*.
Ces concessions étaient commandées par la position difficile où se trouvait l'aristocratie , qui voyait les Tarquins susciter contre elle une guerre qui ne finissait plus. Réfugié d'abord à Tarquinies , le roi exilé avait entraîné , dit-on , cette ville et Veies à défendre ses droits, puis Porsenna qui prit Rome et ne perdit sa conquête, qu'après une expédition malheureuse dans le Latium1; puis encore les Sabins qui soutinrent une lutte de cinq années , pendant laquelle Appius Claudius, chef d'une famille puissante et d'une clientèle nombreuse, vint s'établir à Rome; enfin, au bout do quatorze ans, les Latins qui livrèrent la sanglante bataille du lac Régille (496).
Tarquin mourut quelque temps après cette mêlée sanglante et indécise; mais les Volsques continuèrent les hostilités , el le peuple se trouva à la fin épuisé, ruiné par tant d'efforts. C'était à leurs frais que les plébéiens combattaient; mais pendant qu'ils défendaient sous les drapeaux la liberté et les droits des patriciens, leurs champs restaient en friche el leurs familles dans la misère. Pour les nourrir, il fallait emprunter à un taux énorme : aussi , la plupart des plébéiens étaient-ils devenus, quelques années après l'expulsion des rois , débiteurs des riches , auxquels la loi donnait en gage leur liberté et leur vie. Si le débiteur ne satisfaisait pas à ses obligations dans le délai légal , d'après la sentence du préteur, il était adjugé comme esclave à son créancier, qui pouvait lui imposer des travaux serviles ou le tenir en prison.
La dictature.
La misère des plébéiens croissant sous une loi si dure , une révolte était inévitable. D'abord ils demandèrent paisi-
1 Les assertions formelles de Tacite la tradition ordinaire sur la générosité et de Pline ne permettent pas d'accepter de Porsenna , etc.
CIIAI'ITUK IV.
blement l'abolition des dettes; puis ils se refusèrent à l'enrôlement contre les Latins. La situation parut assez critique au sénat pour qu'il cherchât à apaiser le tumulte par aes moyens légaux. 11 créa la dictature, magistrature sans appel, et dont le pouvoir fut plus illimité que ne Pavait été celui des rois. Élu, sur l'invitation du sénat, par l'un des consuls, et choisi parmi les consulaires, le dictateur (magister populi) s'entourait, en signe de son pouvoir absolu , même dans Rome, de vingt-quatre licteurs, portant les haches sur les faisceaux. 11 était nommé pour six mois , comme son lieutenant , le magister equitum; mais nul ne conserva aussi longtemps ces redoutables fonctions. Dès que le danger qui avait fait suspendre les libertés publiques et établir légalement cette tyrannie provisoire était passé , le dictateur abdiquait.
Effrayés de cette puissance sans limites, les plébéiens cédèrent, et les créanciers redoublèrent de violence. Le plus impitoyable était Appius Claudius, dont l'orgueil et l'inflexible sévérité s'irritaient même des plaintes. Nommé consul avec Servilius en 495 , il excita encore par son exemple la cruauté des riches. Déjà les murmures éclataient au sein de la foule, lorsqu'un homme parut tout à coup sur le forum, pâle, effrayant de maigreur. C'était un des plus braves centurions de l'armée romaine ; il avait assisté à vingt-huit batailles. 11 raconta que dans la guerre sabine l'ennemi avait brûlé sa maison , sa récolte , et pris son troupeau. Pour vivre , il avait emprunté ; et l'usure , comme une plaie honteuse, dévorant son patrimoine, avait atteint jusau'à son corps; son créancier l'avait emmené, lui et son fils , chargé de fer, déchiré de coups ; et il montrait son corps tout saignant encore. A cette vue, l'exaspération fut au comble, et un messager étant venu annoncer une incursion de Volsques , les plébéiens refusèrent de s'armer. Us ne cédèrent que quand le consul Servilius eut promis qu'après la guerre on examinerait leurs plaintes , et que tout le temps qu'elle durerait les débiteurs seraient libres. Sur cette assurance , le peuple s'arma et l'ennemi fut battu. Mais le sénat refusa d'accomplir les promesses du consul. En vain le peuple réclamaà grands cris; Appius était inflexible, et, pour effrayer la multitude , il fit nommer un dictateur. Le choix tomba sur un homme d'une famille populaire, Manius Valérius , qui renouvela les engagements de Servi-
lius, et , avec une armée de quarante mille plébéiens, battit les Volsques , les Eques et les Sabins.
Retraite du peuple mur le mont Sacré ; le tribunal (4M).
Le peuple croyait avoir conquis , cette fois , l'exécution des promesses consulaires, on le trompa encore; quelques pauvres seulement furent, dit-on, envoyés comme colons à Vélitres. Valérius , indigné , abdiaua , et pour prévenir une révolte au forum , les consuls de l'an 493 , s'autorisant du serment militaire prêté à leurs prédécesseurs, forcèrent l'armée à sortir de la ville. Mais , hors des portes , les plébéiens abandonnèrent les consuls, et allèrent camper au delà de l'Anio, sur le mont Sacré; ceux de Rome se retiraient dans le même temps, avec leurs familles, sur l'Aventin, après le Capitole, la plus forte position de la ville.
Quelque temps se passa en négociations infructueuses. A la fin, les patriciens, effrayés de la position menaçante des légions , députèrent aux soldats dix consulaires. Parmi eux était le plébéien Ménénius Agrippa , le plus éloquent et le plus populaire des sénateurs. H leur conta l'apologue des Membres et de l'Estomac , et rapporta au sénat leurs demandes. Elles ont un remarquable caractère de modération : « Tous les esclaves pour dettes seront affranchis, et les dettes elles-mêmes , celles du moins des débiteurs insolvables , seront abolies. »
Mais avant de rentrer dans la ville, le peuple voulut une garantie que ces concessions seraient fidèlement exécutées; et les comices centuriates nommèrentdeux tribuns, Sicinnius et Brutus, qui eurent le droit de venir en aide au débiteur maltraité et d'arrêter par leur veto l'effet des sentences consulaires. Ces représentants des pauvres n'avaient aucun signe extérieur qui les distinguât de la foule, et ils n'étaient précédés que d'un simple appariteur. Mais leur personne était inviolable. Nul patricien ne pouvait devenir tribun (493).
Par cette création de deux chefs du peuple (bientôt après cinq, plus tard dix), la révolte , purement civile, si je puis dire, dans son principe, se changeait presque en révolution , et devenait le plus grand événement de l'histoire intérieure de Rome. « Ce f\it% dit Cicéron, une première diminution de la puissance consulaire , que l'existence d'un magistrat qui n'en dépendait pas. La seconde fut le secours qu'il prêta aux autres magistrats et aux citoyens qui refusaient d'obéir
aux consuls. » Aussi les riches plébéiens adoptèrent ces chefs des pauvres comme ceux de Tordre entier; et, par leur influence dans les assemblées cenluriates, ils empêchèrent les patriciens de remplir le tribunat de leurs créatures, en attendant qûe le peuple arrachât, par une nouvelle victoire, le droit de les nommer lui-même dans des assemblées par tribus.