II. LA LOI AGRAIRE ET LES EMPIÉTEMENTS DES TRIBUNS
PROPOSITION DE SPURIUS CABSIUS ( 486 ). — LES FABIUS ; DROIT POUR LES TRIBUNS D'ACCUSER LES CONSULS (485-475). — VOLÉRO ; DROIT POUR LE PEUPLE DE NOMMER SES TRIBUNS ET DE FAIRE DES PLÉBISCITES (471).
Proposition de 8purlu« CmmIum (4M).
Les commencements du tribunat furent humbles et obscurs comme ceux de toutes les magistratures plébéiennes. Mais un patricien trois fois consul et triomphateur, Spurius Cassius, révéla aux tribuns le secret de leur puissance, « l'agitation populaire. >> Le premier il jeta dans la foule ce grand mot loi agraire; et les tribuns, après lui, n'eurent qu'à le prononcer pour soulever au forum les plus furieuses tempêtes.
Durant la monarchie , les lois agraires avaient été fréquentes, parce qu'il était de l'intérêt des rois, entourés d'une aristocratie jalouse , de se ménager des partisans dans le peuple ; mais depuis l'exil de Tarquin , il n'y avait eu d'autres assignations que celles de Brutus. Que de misères cependant les plébéiens n'avaient-ils pas supportées durant ces vingt-quatre années , par la guerre et 1 usure ! Aussi le plus illustre des patriciens , le seul de cette époque avec Valérius qui eût été trois fois décoré de la pourpre consulaire, Spurius Cassius , voulut-il rendre à l'Etat ses revenus et ses terres , et aux pauvres les moyens de devenir des citoyens utiles. L'année même de l'établissement du tribunat , Cassius avait conclu avec les Latins un traité d'alliance que, sept ans après , les Herniques acceptèrent. Rome pouvait maintenant opposer ces deux peuples à ses éternels ennemis , les Eques et les Volsques. Ce fut après ces négociations habiles que Cassius proposa de partager entre les plus nécessiteux une partie des terres publiques , de contraindre
les fermiers de l'État à payer régulièrement leurs dîmes , et d'employer ce revenu à solder les troupes.
Mais ces demandes populaires et patriotiques soulevèrent l'indignation du sénat; car cette usurpation de Vager publiais, contre laquelle Cassius réclamait, était la principale source des fortunes patriciennes. Cependant il eût été dangereux, dans un moment où le peuple voyait un consul à sa tête, de rejeter la loi; le sénat l'accepta, sauf à ne la point exécuter; mais la multitude une fois apaisée , de sourdes rumeurs se répandirent dans la ville; Cassius, disait-on, n'était au'un faux ami du peuple. Pour se faire des alliés, il avait déjà sacrifié les intérêts de Rome aux Latins et aux Herniques , maintenant il voulait ameuter les pauvres contre les grands et profiter de leurs querelles pour se faire proclamer roi. Les tribuns , jaloux ae sa popularité , et le peuple même, (ju'ilestsi facile d'effrayer, l'abandonnèrent, quand , au sortir du consulat , les patriciens l'accusèrent de trahison et le firent condamner à être battu de verges et dé* capité (486).
JLe»* Fabius $ droit pour le» tribu ni d'accuser les consuls
Délivrés de Cassius, les grands songèrent à se débarrasser de sa loi. La puissante maison des Fabius s'était signalée par son zèle pour les. intérêts du sénat, les grands ne voulurent pas d'autres consuls; et durant sept années (484-478) on vit toujours un Fabius au consulat. Aussi les tribuns réclamèrent-ils en vain l'exécution de la loi agraire. C. Mœnius ayant voulu , en 482 , opposer son veto à la levée des troupes , les consuls portèrent leur tribunal hors de la ville, où ne s'étendait pas la protection tribunitienne , et appelèrent les citoyens à s'enrôler, faisant par leurs licteurs brûler les fermes de ceux qui ne donnaient pas leurs noms. Ces violences pouvaient devenir dangereuses; le sénat aima mieux gagner quelques tribuns, dont l'opposition arrêta le veto de leurs collègues. Mais les soldats se chargèrent de venger le tribunat impuissant ; et , en 480, les légions refusèrent d'achever une victoire sur les Véiens pour ne pas assurer à Ca38o Fabius les honneurs d'un triomphe.
Ici l'histoire s'obscurcit. Chefs du sénat, les Fabius pas sent au peuple, puis sont forcés de sortir de Rome. On ne peut méconnaître dans ce changement une de ces révolu-
tions fréquentes dans les républiques aristocratiques. Sans doute les patriciens s'alarmèrent de voir le consulat devenu l'héritage d'une famille , et les Fabius durent chercher dans le peuple, pour leur ambition, l'appui que le sénat allait leur retirer. Gagnés par les paroles et la conduite populaires de M. Fabius (479), les soldats lui promirent cette fois la défaite des Véien$. La bataille fut sanglante; le frère du consul y périt; mais les soldats tinrent parole; les Étrusques furent écrasés. Au retour, les Fabius recueillirent dans leurs maisons les plébéiens blessés , et depuis lors nulle famille ne fut plus populaire. L'année suivante, Caeso Fabius voulut arracher aux patriciens l'exécution de la loi agraire, mais il échoua, et toute la maison des Fabius se vit contrainte de quitter la ville. Pour être encore utile à Rome dans son exil volontaire, elle alla s'établir en face do l'ennemi , sur les bords du Crémère. L'orgueil de la gens Fabia ne voulut voir plus tard dans cet exil que le dévouement de trois cent six Fabius, qui seuls, avec leurs quatre mille clients, soutinrent , pour Rome épuisée , la guerre contre les Véiens. Un seul Fabius, laissé a Rome à cause de son bas âge, empêcha , disait-on , l'extinction de toute la race. Vainqueurs en
Elusieurs rencontres, ils oublièrent la prudence qui avait fait îurs premiers succès , et se laissèrent attirer dans une embuscade où tous périrent, sans que le consul Ménénius, qui se trouvait dans le voisinage avec une armée , fît rien pour les sauver.
Les tribuns accusèrent le consul de trahison (476); et de honte et de douleur il se laissa mourir de faim. Ce succès était important, car les tribuns venaient de se saisir du droit de citer des consuls; et désormais les accusations tribunitiennes attendront, au sortir de leur charge, les magistrats qui se seront opposés à la loi agraire.
IToléro; droit pour le peuple de nommer hcm tribuns et de faire de» plébiscite» ( «VI ).
En 475 Servilius , et en 473 L. Furius et C. Manlius furent accusés par les tribuns, le premier pour une attaque mal conduite dans la guerre contre les Véiens , les autres pour n'avoir pas exécuté la loi agraire. Servilius échappa ; mais Manlius et Furius avaient pour adversaires le tribun Génucius , qui avait juré devant le peuple de ne se laisser
arrêter par aucun obstacle. Le jour du jugement il fut trouvé mort dans son lit (473).
Cet assassinat jeta dans la terreur le peuple et ses chefs ; et quand les consuls procédèrent à l'enrôlement , un seul homme osa résister, Publilius Voléro, brave centurion qui refusait de servir comme simple soldat. Les licteurs s'ap-
Î)rochant pour le saisir, il les repousse, se réfugie au miieu de la foule, l'excite, la soulève, et chasse du forum les consuls et les licteurs avec leurs faisceaux brisés. L'année suivante il fut nommé tribun (472). Aussitôt il demanda qu'à l'avenir les tribuns fussent élus, non dans les assemblées centuriates , où les patriciens obtenaient toujours quelques places pour leurs créatures, mais dans les assemblées par tribus, où les suffrages, comptés par tête et directement donnés, assuraient la majorité au petit peuple et à ses candidats. Cette loi devait rendre au tribunat toute sa séve démocratique. Les patriciens le comprirent, et pendant une année ils surent l'empêcher de passer. Mais les plébéiens furent assez forts, même dans les centuries, pour réélire Voléro et lui adjoindre Laetorius, qui ajouta à la proposition Publilia : u Les édiles seront nommés par les tribus , et les tribus pourront connaître des affaires générales de l'État ; » c'est-à-dire l'assemblée plébéienne aura le droit de faire des plébiscites. De son côté, le sénat fit arriver au consulat Appius Claudius, le plus violent défenseur des privilèges patriciens. Le jour du vote la lutte fut vive, le sang coula. Laetorius fut blessé; mais il fallut, pour sauver Appius, que les consulaires l'entraînassent dans la curie. Le peuple, resté maître du forum , y vota la loi Publilia et força le sénat à l'accepter en s'em parant du Capitole(471). La défaite de l'aristocratie est maintenant certaine pour un avenir plus ou moins rapproché. Car le peuple trouvera dans le tribunat, désormais soustrait à l'influence des grands, une protection sérieuse; dans ses assemblées, qui ont le droit de faire des plébiscites, un moyen d'action ; dans son nombre enfin et dans sa discipline une force toujours croissante.
Parmi les tribuns nommés après l'adoption de la loi Publilia, se trouvait Sp. Icilius, qui, pour prévenir le retour de pareilles violences , se servit du droit de faire des plébiscites, qui venait d'être reconnu à la commune populaire , et fit passer cette loi : « Que personne n'interrompe un
tribun parlant devant le peuple. Si quelqu'un enfreint cette défense, qu'il donne caution de se représenter; s'il y manque, qu'il soit puni de mort et ses biens confisqués. «
Appius avait été vaincu ; mais une invasion des Eques et des Volsques mit les plébéiens à sa merci , en les forçant de sortir de Rome sous sa conduite. Jamais commandement ne fut plus impérieux. « Mes soldats sont autant de Voléros », disait-il , et il semblait chercher, à force d'injustes rigueurs, à les pousser à la révolte. Soit trahison , terreur panique , ou vengeance des soldats qui voulurent déshonorer leur général, à la première rencontre ils jetèrent leurs armes et s'enfuirent jusque sur le territoire romain. Là ils retrouvèrent Appius et ses vengeances. Les centurions, les duplicaires , qui avaient abandouné les enseignes , furent livrés au supplice , et les soldats décimés.
Appius rentra dans Rome certain du sort qui l'attendait, mais content d'avoir, au prix de sa vie , une fois au moins, dompté ce peuple. Cité par deux tribuns au sortir du consulat, il comparut, non en suppliant, mais en maître; invectiva contre les tribuns , contre l'assemblée , et les fit reculer à force de fierté et d'audace. Le jour du jugement fut prorogé ; mais il ne l'attendit pas ; une mort volontaire prévint sa condamnation; et le peuple, admirant malgré lui cet indomptable courage , honora ses funérailles par un immense concours ( 470).