‹ Histoire romaineChapitre 39 sur 136 · III. GUERRES CONTRE LES VOLSQUES, LES EQUES ET LES VËIENS · texte numérisé non relu

III. GUERRES CONTRE LES VOLSQUES, LES EQUES ET LES VËIENS

COMOLAN. — QUINCTIOS CAPITOLINIÎS ET CINCINNATUS.

Corlolan.

Ces luttes au forum avaient été mêlées de guerres continuellès avec les peuples du voisinage. Au nord, Rome touchait au territoire de Véies, grande cité étrusque dont les forces égalaient presque les siennes. A l'est les Sabins qui s'aventuraient rarement au delà de l'Anio, et les Eques, montagnards avides et pauvres, qui presque chaque année descendaient par l'Algide dans le Latium. Depuis les traités conclus par Cassius avec les Latins et les Herniques, les Volsques ne pouvaient plus entraîner ces deux peuples contre les Romains ; mais ils faisaient la guerre à leurs dépens,

et favorisés par les querelles intérieures de Rome , ils voyaient les villes latines tomber l'une après l'autre en leur pouvoir; au temps où nous sommes arrivés, ils avaient

Eorté leurs avant-postes jusqu'à dix milles de Rome. La plus eureuse de leurs invasions, celle à laquelle on a rattaché toutes leurs conquêtes, fut conduite par un illustre banni romain, de la gens Marcia. C'était, dit la légende , un patricien distingué par son courage , sa piété et sa justice. A la bataille du lac Régille , il avait mérité une couronne civique et gagné , à la prise de Corioles , le surnom de Coriolan. Un jour que les plébéiens se refusaient aux levées , il avait armé ses clients et soutenu seul la guerre contre les Antiates. Cependant le peuple, qu'il blessait par sa hauteur, lui refusa le consulat, et Coriolanen conçut une haine qu'il laissa percer par d'imprudentes paroles. Pendant la retraite sur le mont Sacré, les terres étaient restées sans culture; pour combattre la famine, on acheta du blé en Étrurie et en Sicile, où Gélon refusa d'en recevoir le prix. Le sénat voulait le distribuer gratuitement au peuple : « Point de blé ou plus de tribuns, » dit Coriolan. Cette parole fut entendue des tribuns, qui le citèrent aussitôt par-devant le peuple. Ni les menaces, ni les prières des patriciens ne purent les fléchir, et Coriolan , condamné à l'exil , se retira chez les Volsques d'Antium. Tullius, leur chef, oublia sa jalousie et sa haine, pour exciter dans le cœur de l'exilé le désir de la vengeance ; il consentit à n'être que son lieutenant , et Coriolan marcha sur Rome à la tête aes légions volsques. Aucune armée , aucune place ne l'arrêta: Corioles, Longula, Politises, Satricum, Lavinium , Bovillœ , lui ouvrirent leurs portes , et il vint jusqu'à cinq milles de la ville camper sur le fossé de Cluilius, ravageant les terres des plébéiens, mais épargnant, à dessein, celles des grands. En vain Rome essaya de le fléchir. Les plus vénérables des consulaires et les prêtres des dieux n'obtinrent qu'une dure réponse ; il ne céda qu'aux larmes de sa mère Veturia. Les Volsques regagnèrent leurs villes chargés de butin ; mais ils ne pardonnèrent pas à Coriolan de s'être arrêté au milieu de sa vengeance , et ils le condamnèrent à mort. Suivant d'autres , il aurait vécu jusqu'à un âge avancé, en répétant : « L'exil est bien dur pour un vieillard. »

Tandis que les Volsques envahissaient le midi du Latium ,

les Eques enlevaient ses villes orientales , Corbio , Yiteliia, Bola et Labicum. Suivant le traité de Cassius , Rome aurait dû envoyer toutes ses forces au secours du Latium. Mais ses dissensions intérieures et les dangers qu elle courait du côté de Véies retenaient les légions dans la ville ou au delà du Tibre. Yéies en effet, depuis 482 , avait recommencé la guerre, et le désastre des Fabius sur les bords du Crémère venait de jeter l'effroi dans Rome. Après cette victoire (477), les Yéiens avaient pénétré jusqu'au Janicule, d'où un consul essaya vainement de les déloger. Un autre, plus heureux , Virgiuius, les en chassa, dégagea les approches de Rome et reporta enfin la guerre sur le territoire véien. Pendant ce temps les ennemis, du côté du Latium , avaient pris, eux aussi , une position formidable. Les Ëques sur 1 Algide et les Yolsques sur le mont Albain , séparant les Latins des Herniques et menaçant à la fois ces deux peuples. Mais une trêve de quarante ans, que signèrent les Véiens, en 474, lorsque Manlius Yulso commença le siège de leur ville , et l'adoption de la loi Publilia, en 471, mirent fin pour un temps à la guerre étrusque comme aux troubles du forum, et le sénat put écouter les plaintes des alliés.

Quinctius Capitolinus et Clnctnnatu*

Deux membres de la gens Quinctia, Capitolinus et Cincinnatus, eurent l'honneur de cette guerre. T. Quinctius Capitolinus, patricien populaire, était en 471 le collègue d'Appius. Tandis que les Voléros d'Appius se faisaient battre par les Yolsques, Quinctius enlevait aux Eques leur butin et rentrait à Rome avec le surnom de Père des soldats. Une seconde fois consul , en 467 , il vainquit les Yolsques , s'empara delà riche cité maritime d'Antium , et célébra, au retour de cette campagne , un si brillant triomphe qu'il en garda le surnom de Capitolinus. Mais les Eques restaient en armes avec une partie des Yolsques , et quatre fois leurs bandes agiles se jetèrent audacieusement entre les camps consulaires sur la campagne de Rome. En 468 , le consul Furius s'engagea à leur poursuite dans une gorge étroite , et quand il voulut reculer, les Eques, subitement ralliés , avaient fermé toutes les issues. L armée était perdue , Capitolinus la sauva. A la nouvelle du danger de Furius , le sénat avait investi son collègue Posthumius de la puissance dictatoriale pa» la formule ; Caveat consul ne quid de tri-

menti respublica capiat, et Posthumius ne s'en était servi que pour charger Capitolinus du soin difficile de délivrer 1 armée consulaire.

Jamais Rome, depuis Porsenna, n'avait été aussi sérieusement menacée; les troubles intérieurs avaient recommencé au sujet de la proposition Terentilla; la peste sévissait avec violence, et une armée d'Eques et de Volsques campait à trois milles de la porte Esquiline (462). Les désastres se multiplièrent encore les années suivantes. La citadelle des fidèles Tusculans fut pendant plusieurs mois occupée par les Eques, et un audacieux coup de main livra, une nuit, le Capitoie au Sabin Herdonius (voy. p. 55) et à une troupe de bannis , (459). Le Capitoie fut repris; mais , Tannée d'après, Antium fit défection, et l'armée du consul Minucius se laissa encore une fois enfermer par les Eques dans un défilé. Un consulaire, Cincinnatus parut seul capable de sauver la république. On le nomma dictateur. Les sénateurs oui vinrent le saluer Maître du peuple le trouvèrent à sa charrue, labourant de ses mains victorieuses son modeste héritage. Le même jour, il marcha aux Eques, les enferma dans ses lignes, et les fit passer sous le joug avec leur général Gracchus Cluilius. Rentré à Rome en triomphe, suivi du consul et de l'armée qu'il avait sauvés, il déposa, le seizième jour, la dictature, pour retourner à ses champs (457). Malgré ce succès que la vanité a embelli, comme tant d'autres points de l'histoire militaire de Rome, la guerre n'était pas terminée, et les Eques restaient toujours en possession de PAlgide, comme les Volsques du mont Albain. Quelques bandes deSabins, qui s'étaient mêlées aux courses des Véiens et des Eques avaient aussi été battues.

Depuis un demi-siècle que les rois avaient été chassés, la décadence de la puissance de Rome ne s'était pas un seul instant arrêtée; en 493, son territoire était au moins couvert par les Latins. Mais des trentes villes latines qui avaient signé le traité de Cassius, treize étaient maintenant ou détruites ou occupées par l'ennemi. L'ager romanus, il est vrai, n'était pas encore entamé, mais la barrière qui devait le protéger avait été en partie détruite. Heureusement la population s'était aguerrie dans ces luttes, au fond peu dangereuses, mais continuelles; et les soldats qu'Appius décime sans résistance, que Cincinnatus charge de douze

pieux, de leurs armes et de leurs vivres pour une marche de vingt milles en quatre heures, sont déjà les légionnaires de Véséris, de Bénévent, de Cynoscéphales et de Zama.

LES DËCEMVIRS; EGALITE CIVILE

S i. PROPOSITION TERENTiLLA (461-461).

CASOK KT LE SA UN HERDONICS (400-459)* — CONCESSION AUX PLÉ- BÉIENS DES TERRES PUBLIQUES RE L'AVEN™ ET LOI SUR LES AMENDES

Cœ»oaet le Sabln lierdonlus (4«#-4SO).

Jusqu'à Voléro et Laetorius, le peuple n'a conquis que des armes pour le combat; mais ce combat, malgré les violences que nous avons déjà vues, n'a pas encore été sérieusement engagé. En 461, les plébéiens passent de la résistance à l'attaque ; ils demandent la révision de l'ancienne constitution et une législation nouvelle. C'était trop vouloir à la fois, car ils n'étaient pas assez forts pour triompher d'un coup. Aussi leur victoire se fractionnera, si je puis dire, et ne s'achèvera qu'en plus d'un siècle. En 450, ils arracheront l'égalité civile: en 367, l'égalité politique; en 339 et en 306, l'égalité judiciaire; en 302, l'égalité religieuse.— Le décemvirat fut la conquête de l'égalité devant la loi civile.

Les consuls et les juges patriciens avaient jusqu'alors rendu la justice, non d'après des lois écrites et connues de tous, mais en suivant d'anciennes et obscures coutumes qu'ils interprétaient arbitrairement, et qui livraient à leur pouvoir discrétionnaire le plaideur plébéien. Dans la constitution rien n'était fixe, déterminé; nul ne savait où s'arrêtait la juridiction des magistrats, où cessaient les pouvoirs du sénat. Ce fut pour détruire cet arbitraire et ces incertitudes que le tribun Térentillus Arsa, abandonnant la loi agraire qui s'usait, demanda, en 461, que dix hommes fussent nomméB pour rédiger et publier un code de lois. Le

LES DÊCEMVIHS; ÉGALITÉ CIVILE

sénat repoussa avec violence cette proposition, et, pour gagner du temps, il chercha à arrêter le tribun par le veto d'un de ses collègues. Mais ils avaient juré tous de rester inébranlablementunis, et ni ruses, ni menaces, ni présages sinistres ne purent les détourner du but. Le chef de toutes les violences patriciennes était le fils de Cincinnatus, Quinctius Caeson, jeune homme fier de sa force, de ses exploits, de sa noblesse. A la tôle de jeunes patriciens, il troublait les délibérations, se jetait sur la foule et chassa plus d'une fois les tribuns du forum. Cet homme semblait porter en lui toutes les dictatures et tous les consulats ; et son audace rendait l'autorité tribunitienne impuissante. Un tribun osa cependant se servir de la loi Icilia. Virginius accusa Caeson d'avoir frappé un tribun malgré son caractère inviolable, et un plébéien attesta au* il avait renversé sur la voie Suburrane un vieillard, son frère, mort quelques jours après de ses blessures. Le peuple s'émut à ce récit de meurtre, et Caeson, laissé libre sous caution, eût été condamné à mort aux prochains comices, s'il ne se fût exilé de lui-même en Étrurie. Pour payer l'amende de son fils, Cincinnatus vendit presque tous ses biens ; il ne lui resta que quatre arpents au delà du Tibre (460).

Ainsi que Coriolan, Caeson voulut se venger, et les tri* buns vinrent un jour dénoncer au sénat une conspiration dont il était 1 ame. Le Capitole devait être surpris, les tribuns et les chefs du peuple massacrés, et les lois sacrées abolies. Le Capitole fut, en effet, l'année suivante, occupé durant la nuit par le Sabin Herdonius, à la tête de quatre mille esclaves ou bannis, parmi lesquels se trouvait peut-être Caeson (459). Cet audacieux coup de main n'effraya pas moins le sénat que le peuple, auquel le consul Valérius promit l'acceptation de la loi Térentilla pour prix de son concours. Le Capitole fut repris, et de tous ceux qui l'occupaient, pas un n'échappa: mais Valérius, le consul populaire, avait péri durant l'attaque, et il fut remplacé par Cincinnatus, qui crut le sénat délié par cette mort de ses promesses. m Tant que je serai consul, dit-il aux tribuns, votre loi ne passera pas, et avant de sortir de charge je nommerai un dictateur. Demain j'emmène l'armée contre les Eques. » Ils annonçaient leur opposition à l'enrôlement. « Je n'ai pas besoin de nouveaux soldats, les légionnaires de Valérius n'ont pas été licenciés; ils me suivront àTAlgide. » Il vou-

lait amener là les augures, leur faire consacrer un lieu pour délibérer et contraindre l'armée, comme représentant le peuple, à révoquer toutes les lois tribunitiennes. Le sénat n'osa suivre son consul dans cette réaction violente ; il se contenta de repousser la loi ; mais les mêmes tribuns furent pour la troisième fois réélus (458) ; ils le furent encore les années suivantes, jusqu'à cinq fois, et avec eux se représenta toujours l'odieuse proposition, malgré une nouvelle diclaturc de Cincinnatus, qui profita de son autorité sans appel pour exiler l'accusateur de son fils.

Cet état de choses entretenait les esprits dans une telle fermentation, que le sénat crut prudent de consentir à ce qu'on nommât désormais dix tribuns, deux pour chaque classe. Le peuple, surtout celui des classes inférieures, attendait de cette augmentation une protection plus efficace et plus prompte, les patriciens une facilité plus grande pour acheter quelques membres du collège. D'autres concessions suivirent.

Concession aux plébéiens des terres publiques de l'Aventin et loi sur les amendes (464-aft S).

En 454, le tribun Icilius demanda que les terres du domaine public sur l'Aventin fussent distribuées au peuple; et malgré les violences de la jeunesse patricienne, ils firent accepter la loi par les tribus, forcèrent les consuls à la porter au sénat, et Icilius obtint même d'entrer dans la curie pour défendre son plébiscite. De cette innovation sortit le droit, pour les tribuns, de convoquer le sénat et de parler dans cette assemblée. La loi passa, et l'Aventin se couvrit de maisons plébéiennes. L'année suivante, le consul Aternius fit cesser l'arbitraire des consuls dans la fixation des amendes. Il en détermina le minimum à un mouton, et le maximum, auquel on n'arrivait qu'en augmentant d'une tête pour chaque jour de refus, à deux moutons et trente bœufs.

Le sénat espérait éloigner, par ces concessions, la loi agraire et la loi Térentilla. Mais les deux propositions furent aussitôt reprises, etSicinius Dentatus, vieux centurion qui avait assisté à cent vingt batailles, suivi neuf triomphes, tué neuf ennemis en combat singulier, reçu quarante-cinq blessures, dont pas une par derrière, mérité quatre-vingttrois colliers et soixante bracelets d'or, dix-huit lances, vingt-cinq harnais, s'étant fait nommer tribun, fit condam-

LES DÉCEMVIRS; ÉGALITÉ CIVILE

ner deux consuls à l'amende. Le sénat comprit qu'il fallait renoncer encore à la force, sauf à recourir à l'adresse pour détourner la révolution de ses voies. 11 accepta la proposition Térentilla, et trois commissaires furent désignés, Sp. Posthumius, A. Manlius et P. Sulpicius, pour aller jusqu'à Athènes peut-être , plus certainement dans les villes grecques de l'Italie, recueillir les meilleures lois.

Page 1