II. MOEURS ET CONSTITUTION DES ROMAINS
FRUGALITÉ ET DÉSINTÉRESSEMENT ; tMON DES ORDRES. — ÉGALITÉ POLI- TIQUE ; ÉQUILIBRE DES DIVERS POUVOIRS j CENSURE. — ORGANISATION MILITAIRE.
Frugalité et désintéressement $ union des ordres.
Mais ce qui valait mieux que les murailles de toutes ces forteresses, c'étaient les mœurs des nouveaux maîtres de l'Italie. Ces vainqueurs des Étrusques et de Tarente honoraient toujours la pauvreté, la discipline, le dévouement ; et leur patriotisme avait la force d'un sentiment religieux. Trois Décius ont donné leur vie pour l'armée romaine, et Manlius a immolé son fils à la discipline. Le censeur Kutilus, réélu au sortir de charge (266), convoque le peuple et le censure tout entier pour avoir conféré deux fois de suite au môme citoyen ces importantes fonctions. Si Corn. Rufînus, malgré deux consulats , une dictature et un triomphe , s'est fait chasser du sénat pour ses qui nze*marcs de vaisselle d'argent, quand la loi n'en permettait que huit onces; si le consul Posthumiusa forcé deux mille légionnaires à couper ses blés ou à défricher ses bois , Atilius Serranus recevait , à la charrue, la pourpre consulaire ; Régulus , malgré deux
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consulats, ne possédait qu'un petit champ dans le territoire stérile de Pupinies; et Curius, de ses mains triomphales, comme Fabricius , comme yEmilius Papus, préparait, dans des vases de bois , ses grossiers aliments. Le même Curius a refusé l'or des Samniles ; Fabricius, celui de Pyrrhus ; et Cincas, introduit dans le sénat, a cru voir une assemblée de rois.
Kgallté politique ; équilibre de» divers pouvoirs; censure.
Par leurs fortes vertus , par leurs mœurs austères, les Romains d'alors méritaient l'empire ; par leur discipline et leur courage, ils l'avaient obtenu; par leur union, ils le conservaient. Les dangers de la guerre du Samnium avaient en effet ramené la paix entre les deux ordres. Il y avait union parce qu'il y avait égalité, parce que l'on ne connaissait plus l'aristocratie du sang, et que l'on n'honorait pas encore celle de la fortune. À celle époque la constitution romaine présentait celte sage combinaison de royauté, d'aristocratie et de démocratie qu'ont admirée Polybe, Machiavel et Montesquieu. Par le consulat , il y avait unité dans le commandement ; par le sénat, expérience dans le conseil ; par le peuple, force dans l'action. Ces trois pouvoirs se contenant mutuellement dans de justes limites, toutes les forces de l'État, autrefois tournées les unes contre les autres, avaient enfin trouvé, après une lutte de plus de deux siècles, cet heureux équilibre qui les faisait toutes concourir, avec une irrésistible puissance, vers un but commun, la grandeur de la république.
Une puissance morale, la censure, elle-même irresponsable et illimitée dans ses droits , veillait au maintien de cet équilibre. Ces délits qu'aucune loi ne peut frapper, ces dangereuses innovations qui ébranlent sourdement les républiques en détruisant l'égalité, les censeurs surent les atteindre et les punir. Ils chassaient du sénat et de l'ordre équestre , ils privaient de leurs droits politiques les plus riches, les plus puissants citoyens, et, dans la répartition des classes, « ils exerçaient la législation sur le corps même qui avait la puissance législative. » Par leur autorité sans contrôle, ils contenaient le peuple et la noblesse, frappaient tout ce qui s'élevait au-dessus des lois, tout ce qui pouvait altérer les mœurs , et ainsi venaient en aide au pouvoir exécutif , toujours si faible dans les démocraties.
organisation militaire.
Au dehors, ce gouvernement était défendu par les meilleures armées qui eussent encore paru. Nul adversaire, nulle entreprise ne pouvaient plus effrayer les vainqueurs des Samnites et de Pyrrhus. Ils avaient triomphe de tous les ennemis et de tous les obstacles : de la tactique grecque comme de la fougue gauloise et de rachamement samnite. Pyrrhus leur avait appris à camper, et ses éléphants ne les avaient étonnés qu'une fois. Entourés d'ennemis, les Romains n'avaient, pendant trois quarts de siècle, connu d'autre art que la guerre, d'autre exercice que les armes. Ils n'étaient pas seulement les soldats les plus braves, les mieux disciplinés de l'Italie, mais les plus agiles et les plus forts. Le pas militaire était de vingt-quatre milles en cinq heures; et, durant ces marches , ils portaient leurs armes , pour cinq jours de vivres, des pieux pour camper; en tout, au moins soixante livres. Dans l'intervalle des campagnes, les exercices des camps continuaient au champ de Mars. Us lançaient des javelots et des flèches, combattaient à l'épée , couraient et sautaient tout armés, ou traversaient le Tibre à la nage, se servant, pour ces exercices, d'armes d'un poids double de celui des arrçes ordinaires. Les plus grands citoyens prenaient part à ces jeux : des consuls, des triomphateurs rivalisaient de force, d'adresse et d'agilité, montrant à ce peuple de soldats que les généraux avaient aussi les qualités du légionnaire.