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S I. OPÉRATIONS EN SICILE (264-261) ET EN AFRIQUE

CARTHAGE, SON GOUVERNEMENT. — CAUSES DE LA GUERRE; TRAITÉ AVEC HIÉRON. OPÉRATIONS MARITIMES; BATAILLE D'ECNOME (256). — SUCCES ET REVERS DE RÉCULUS EN AFRIQUE (256-255).

Carthagc . son gouvernement.

Tandis que Rome s'avançait du fond du Latium jusqu'au détroit de Messine , sur l'autre rive de la Méditerranée , à

moins de trente lieues de la Sicile, grandissait par l'industrie et le commerce la puissance carthaginoise. Colonie de Tyr, Carthage avait forcé les autres établissements phéniciens sur la côte d'Afrique à reconnaître au moins sa suprématie, organisé dans l'intérieur de ce continent un immense commerce de caravanes et saisi l'empire de la Méditerranée occidentale, que ne lui disputaient plus ni les Étrusques ni les Grecs. Dans l'antiauité le commerce se faisait à main armée; Carthage était donc devenue conquérante et elle avait étendu sa domination depuis la Numidie jusqu'aux frontières de Cyrène. Mais à la différence de Rome, elle conquérait pour exploiter, et les vaincus restaient ses ennemis. Rien ne rappelait dans l'Afrique carthaginoise la forte organisation donnée par le sénat à l'Italie; toutes les places étaient démantelées de peur qu'elles ne devinssent des points d'appui pour une révolte , de sorte que si les sujets de Carthage ne pouvaient rien contre elle, ils étaient sans défense aussi contre ses ennemis. Deux cents villes s'étaient données à Agalhocles dès qu'il avait mis le pied en Afrique.

Les Carthaginois ne faisaient pas non plus la guerre par eux-mêmes, mais avec des mercenaires qu'ils allaient acheter partout, et qui, se battant pour une cause étrangère, se battaient avec mollesse, montraient parfois de dangereuses exigences ou une indiscipline qui compromettait toute une guerre.

Le gouvernement, au moins, valai t-il mieux que lesarmées? C'était une constitution mêlée d'éléments divers : royauté, aristocratie, démocratie, mais sans qu'il y eût entre ces pouvoirs l'équilibre qui fait seul l'excellence de ces sortes de gouvernements. Deux sulïètes choisis dans des familles privilégiées étaient les premiers magistrats de la république. Après eux venait le sénat , où toutes les grandes familles avaient des représentants. Mais pour faciliter l'action du gouvernement en la concentrant , on avait tiré du sénat le conseil des centumvirs. Ceux-ci usurpèrent peu à peu le pouvoir ; et les suffètes, autrefois nommés à vie, maintenant annuels et privés du commandement des armées, ne furent plus que les présidents de ce conseil. Les centumvirs pouvaient appeler les généraux à leur rendre compte ; ils se servirent de ce droit pour mettre dans leur dépendance toutes les forces militaires de la république. Avec le temps, les autres magistrats et le sénat lui-môme se trouvèrent soumis à

leur contrôle. Mais la populace, si nombreuse dans les grandes villes marchandes, ne devait pas toujours consentir à cette usurpation. Les guerres contre Rome développèrent l'élément démocratique. Chez les Carthaginois, dit Polybe, avant la seconde guerre punique, c'était le peuple qui dominait dans les délibérations : a Rome , c'était le sénat.

Vuuhvm île la guerre (t«4)ç traité avec Hiéron.

En quittant la Sicile , Pyrrhus s'était écrié : « Quel beau champ de bataille nous laissons là aux Romains et aux Carthaginois! » Ni Rome ni Carthage ne pouvaient en effet abandonner à une puissance rivale cette grande île située au centre de la Méditerranée, qui touche à l'Italie et d'où l'on aperçoit l'Afrique.

Trois puissances se partageaient l'île: Hiéron, tyran de Syracuse depuis Tan 270; les Carthaginois et les Mamertins. Ceux-ci, anciens mercenaires d'Agathocles, s'étaient emparés par trahison de Messine ; et , de ce poste, ils infestaient l'île entière. Hiéron voulut en débarrasser la Sicile; il les battit , les rejeta sur Messine , et allait recevoir leur soumission, quand le gouverneur carthaginois de Lipari, Hannon, vint lui disputer cette conquête. Les Mamertins se souvinrent alors qu'ils étaient Italiens et envoyèrent une ambassade à Rome. Le sénat hésitait à prendre leur défense. Les consuls portèrent l'affaire devant le peuple, qui décida que des secours leur seraient envoyés. Un tribun légionnaire, C. Claudius, fut dépêché à Messine. Hannon y était déjà établi dans la citadelle qu'un parti lui avait livrée ; mais il l'en lira par une ruse, se saisit de lui et se fit livrer la forteresse. Hiéron et les Carthaginois s'unirent aussitôt pour assiéger Messine.

Le consul Appius Caudex, profitant d'une nuit obscure, passa le détroit avec vingt mille hommes sur des barques et des esquifs empruntés à toutes les villes de la côte, battit l'une après l'autre les deux armées assiégeantes et poursuivit Hiéron jusque sous les murs de Syracuse (264). Ces heureux commencements engagèrent le sénat à pousser vigoureusement la guerre. Deux consuls et trente-cinq mille légionnaires passèrent l'année suivante en Sicile, où soixante-sept villes syracusaines et carthaginoises tombèrent en leur pouvoir. Hiéron, effrayé, se hâta de traiter, paya cent talents et resta pendant cinquante années le fidèle allié de Rome.

LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE. 103 Opération* maritime» t bataille d'Ernome ( IM),

Un siège de sept mois livra Agrigente aux Romains (262), et, des la troisième année de la guerre, Carlhage ne possédait plus que quelques places maritimes. Mais ses flottes ravageaient les côtes de l'Italie, fermaient le détroit et rendaient toute conquête précaire. Le sénat comprit qu'il fallait aller chercher l'ennemi sur son propre élément (261). Il ordonna la construction d'une flotte de ligne, c'est-à-dire de vaisseaux à cinq bancs de rameurs. Une quinquérème carthaginoise, échouée sur les côtes d'Italie, servit de modèle. Telle était l'imperfection de cet art, devenu depuis si difficile , que deux mois suffirent pour abattre le bois, construire et lancer cent vingt navires, former et exercer les équipages. Le consul Cornélius Scipion fut pris , il est vrai , avec dix-sept vaisseaux , dans une tentative mal conduite contre les îles Lipari ; mais son collègue Duilius battit près de Myles la flotte carthaginoise (260). Il avait adapté à l'avant clés navires un pont qui, s'abaltant sur la galère ennemie, la saisissait avec des crampons de fer, la tenait immobile et livrait passage aux soldats. Ce n'avait plus été, en quelque sorte, qu'un combat de terre ferme où le légionnaire avait retrouvé tous ses avantages. Des honneurs inusités récompensèrent Duilius. Outre le triomphe, il eut une colonne au forum et le droit de se faire reconduire le soir chez lui à la lueur des flambeaux et au son des flûtes.

Après la victoire de Myles, les Romains partagèrent leurs forces; le consul Scipion, avec la flotte, poursuivit jusqu'en Sardaigne les vaisseaux fugitifs, les détruisit, et commença la conquête de cette île et de la Corse, qu'acheva son successeur Sulpicius. En Sicile, les légions se laissèrent enfermer par Amilcar dans un délilé, d'où les lira le dévouementdu tribun CalpurniusFlamma. Avec troiscenls hommes, il couvrit la retraite et arrêta l'ennemi. Retrouvé vivant sous un monceau de cadavres, il reçut du consul une couronne de gazon. « Alors, dit Pline, c'était la plus noble récompense. »

Cependant la guerre languissait; Amilcar avait concentré ses principales forces à Drépane et à Lilybée. Pour lui arracher ces deux places inexpugnables , il fallait un long siège; le sénat , encouragé par une nouvelle victoire navale près de Lipari, se décida à l'entreprise la plus hardie. Trois cent trente vaisseaux furent armés, cent mille matelots,

iOU CHAPITRE X.

quarante mille légionnaires et les deux consuls Manlius Vulso et Atilius Regulus les montèrent. Carthage mit aussitôt en mer trois cent cinquante vaisseaux. Les deux flottes se rencontrèrent à la hauteur d'Eenpme. C'était le plus grand spectacle qu'eût encore vu la Méditerranée; trois cent mille hommes allaient combattre sur ses flots. L'armée romainevainquit encore (256).

Succè* et rêver* de Régula* en Afrique ( 95tt-*£S ).

La route de l'Afrique était ouverte ; les légions et les deux consuls débarquèrent près de Clypéa. Cette ville prise , et aucune place, aucune armée ne couvrant le pays, les Romains se répandirent à travers ces riches campagnes , qui, depuis Agathocles, n'avaient pas vu l'ennemi ; en peu de jours ils firent vingt mille prisonniers et un immense butin.

Le sénat, trompé par ces premiers succès, rappela Manlius et ses légions. Régulus, dit-on, avait demandé lui-même son rappel. Le fermier qu'il avait laissé pour cultiver son champ de sept arpents, son unique patrimoine, s'était enfui avec sa charrue et ses bœufs ; mais le sénat répondit que tout cela serait racheté, son champ cultivé, sa femme et ses enfants nourris aux dépens du trésor, et il resta en Afrique avec quinze mille hommes et cinq cents chevaux. Ces forces lui suffirent pour battre partout l'ennemi, prendre trois cents villes et s'emparer de Tunis, à deux lieues de Carthage. La ville était aux abois. On se décida à traiter. Régulus fit de telles conditions, que la guerre continua. Parmi les mercenaires accourus à Carthage, se trouva le Lacédémonien Xantippe. 11 prouva qu'on avait encore trop de ressources pour déposer les armes, et, mis à la tôle des troupes, il battit l'armée romaine. Régulus et cinq cents des plus nraves furent faits prisonniers ; le reste avait péri. Xantippe, richement récompensé, quitta la ville avant que l'envie eût fait place à la reconnaissance.

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