IS-9I
Pour Tannée 215, le sénat avait fait revenir Fabius au consulat. Il tint en campagne neuf armées et quatre flottes, ou environ deux cent vingt mille hommes, dont quatrevingt-dix mille devaient cerner Capoue et Annibal.
Ce général trouvait dans ses alliés italiens peu d'empressement à se ranger sous ses drapeaux ; et l'heureuso diversion des Scipions, la mauvaise politique du sénat carthaginois, qui détournait sur la Sardaigne et l'Espagne un secours puissant préparé par Magon pour son frère, laissaient celui-ci seul encore en face de Rome. Mais durant cet hiver passé à Capoue et si fatal à ses troupes, au dire de T. Live, de secrets émissaires étaient partis de son camp, et tout à
coup Rome avait appris que la Sardaigne était attaquée, que
la Sicile menaçait d'un soulèvement, et que Philippe de Macédoine promettait à Annibal de passer en Italie avec deux cents vaisseaux. Heureusement le préteur Manlius détruisit l'armée carthaginoise débarquée en Sardaigne ; Hiéron resta fidèle, et Philippe mit une telle lenteur dans ses préparatifs, que le sénat eut le temps de le prévenir en Grèco sans affaiblir les forces dont il enveloppait Annibal dans la Campanie.
Pour élargir et briser ce cercle de fer qui se fermait peu à peu sur lui, le Carthaginois fut contraint de faire une guerre de siége3 où il perdait toute la supériorité do son génie. Il échoua devant Cumes, et Marcellus le repoussa deux fois devant Noie. En même temps, Fabius, avançant pas à pas, mais sûrement, prenait trois villes autour de Ca* poue; Sempronius Longus battait Hannon à Grumentum et Valérius enlevait les villes des Hirpins.
Annibal était vaincu sans combat par ce plan si habilement conçu et exécuté. Déjà des murmures éclataient dans ses troupes. Devant Noie, douze cent soixante-deux cavaliers numides et espagnols avaient fait défection ; il se hâta d'échapper avant que toute issue lui fût fermée, et il s'enfuit jusqu'à Arpi, vers la mer Supérieure; il croyait aller à la rencontre de Philippe. Les Romains commencèrent aussitôt le siège de Capoue.
De l'Espagne aussi il n'arrivait que de bonnes nouvelles. Mais Syracuse avait fait défection; Philippe allait attaquer, et le trésor était vide. Le sénat fit appel au patriotisme, et tous les ordres rivalisèrent d'une noble émulation. Afin de réserver l'or et l'argent pour les besoins de l'État, la loi Op* pia défendit aux femmes de porter dans leur parure plus d'une demi-once d'or. Rome ne donnait alors, en tout, que de grands exemples. Pour l'année 214, le peuple voulait porter au consulat deux citoyens obscurs : l'un était le neveu môme du Temporiseur. Fabius, président des comices, arrête aussi tôt l'élection, harangue le peuple, lui montre quels consuls veulent les circonstances, et le renvoie aux suffrages. Toutes les centuries proclamèrent Fabius et Marcellus : Yuxiy comme on disait, le bouclier; l'autre, l'épée de Rome.
Cependant Annibal, appelé par Capoue, que pressaient deux armées consulaires, rentre audacieusement dans la Campanie, se joue des généraux romains, court le pays en-
nemi, attaque Pouzzole, Naples, Noie, où Marcellus le bat encore dans une escarmouche ; puis, fatigué de se heurter contre ces immobiles légions, contre ces remparts où il laisse toujours quelques-uns des siens, il fuit à tire d'aile jusqu'à Tarente, dans l'espérance d'entraîner au moins après lui le bouillant Marcellus. Mais personne ne le suit, et Tarente, où il entretenait des intelligences, lui échappe encore. Derrière lui, Hannon se fait battre à Bénévent par Gracchus, qui commande une armée d'esclaves enrôlés, et Fabius reprend Tune après l'autre toutes les villes des Samnites.
Cette campagne se terminait mal encore pour Ànnibal. Mais en forçant le sénat à garder en Italie , contre lui seul, quatorze légions , il donnait à ses alliés et à Carthage le temps de faire d'importantes diversions. En avaient-ils profité?
Défaite de Philippe ( «14 ) 5 prise de Syracuse (tf t).
Avant de passer en Italie , Philippe voulut détruire dans rillyrie l'influence romaine. Avec cent vingt galères, il prit Oricum, et, remontant l'Aoùs, assiégea Apollonie. Cette attaque, mal conduite, donna le temps a Yalérius d'accourir de Brindes avec une légion. Il rentra aisément dans Oricum , et Philippe s'étant laissé surprendre une nuit dans sou camp, n'échappa qu'en fuyant, demi-nu, sur ses vaisseaux. Mais Valérius, embossé à l'entrée du fleuve, fermait le passage ; le roi brûla ses galères, et reprit par terre la route de la Macédoine. Depuis ce jour jusqu'en 205, les Romains le combattirent, moins par leurs propres forces que par celles de leurs alliés. Ses troupes furent successivement chassées de Zante, de TAcarnanie, de la Locride et de l'Élide, malgré un succès sur Sulpicius , près de Corinthe , et la mort de Machanidas, tué par Philopœmen. La prise d'Orée dans l'Eubée, par Sulpicius et Attale, celle d'Opunte, au sud des Thermopyles , et les continuelles attaques des Dardaniens l'obligèrent à solliciter la paix; et cette diversion, qui pouvait décider du sort de la lutte entre Rome et Annibal, resta sans influence sérieuse.
La défection de Syracuse amena pour quelque temps une situation plus grave. Après la mort du sage Hiéron , suivie de près par celle de Hiéronyme, tué à quinze ans, la liberté avait été proclamée à Syracuse , et la nouvelle république
était entrée dans l'alliance de Cartbage; Marcellus, aussitôt accouru, l'assiégea. Syracuse semblait inexpugnable par la force de ses murailles, et elle avait encore Archimèdfe! Ce grand géomètre couvrit les murs de machines nouvelles, qui lançaient au loin d'énormes quartiers de rocs. Si les vaisseaux romains approchaient du rempart, une main de fer les saisissait, les enlevait, et les laissait retomber au fond de la mer où ils se brisaient. S'ils se tenaient au large, des miroirs habilement disposés y portaient l'incendie. Le proconsul attendit avec une patience digne de Fabius qu'une trahison ou une surprise lui livrassent la place. L'occasion ne se présenta qu'en 212. Durant une tête de Diane, les murs furent escaladés. Archimède , malgré l'ordre de Marcellus, fut tué par un soldat.
Carthage n'avait pas abandonné Syracuse , mais la peste avait détruit une armée qui devait attaquer Marcellus dans ses lignes. Après la prise de cette ville , ses généraux essayèrent du moins de défendre Agrigente. Grâce à Mutine, élève d'Annibal , ils vainquirent deux fois Marcellus sur les bords de l'Himère; mais Mutine était un Libyphénicien ; Hannon Péloigna, et se fit battre. Aigri par de nouvelles injustices, Mutine livra Agrigente, et les Carthaginois , qui n'avaient plus que quelques mauvaises places, quittèrent l'île pour la dernière fois (210).
En Sicile comme en Grèce , les plans d'Annibal avaient échoué. En Sardaigne , les Carthaginois n'osaient plus reparaître; en Espagne, Asdrubal et Magon ne pouvaient arriver jusqu'aux Pyrénées. En Italie, les Gaulois oubliaient la guerre punique , et Annibal n'espérait plus rien que de la lassitude de Rome. Mais Rome était un prodige de constance et d'habileté ; à l'alliance de Philippe et de Syracuse, elle avait opposé celle des Celtibériens, ae Syphax, roi de Numidie, de Ptolémée et d'une partie des Grecs; et en 213, elle tint vingt légions sous les drapeaux; en 212 et 211, elle en eut vingt-trois. La prise d'Arpi , où mille hommes de cette précieuse cavalerie numide qui faisait la force d'Annibal passèrent aux Romains, celle de quelques places de la Lucanie et du Brutium, resserrèrent encore Annibal , et le sénat se hasarda à rappeler les deux armées consulaires qui n'avaient cessé, depuis quatre ans, de suivre tous ses mouvements. Elles furent envoyées contre Capoue dont Rome voulait tirer une éclatante vengeance (212).
Siège de Capoue t marche il'Annlbftl sur Borne; reprUe
de Tarente (tl »-*•»>
Annibal semblait abatlu ; tout à coup il se relève plus menaçant, plus terrible. Il surprend Tarente , et si un de ses lieutenants perd treize mille hommes en voulant ravi** tailler Capoue, Gracchus, attiré dans une embuscade, y périt, et son armée se disperse; lui-même il bat les deux consuls, tue quinze mille hommes imprudemment confiés au centurion Pœnula, et défait le préteur Fulvius, près d'Herdonée. Lamême année, les Scipions étaient tuésen Espagne. La prise de Syracuse ne compensait pas tant do désastres.
Mais les Romains se hâtèrent de revenir à la prudente temporisation de Fabius; le siège de Capoue fut repris par Àppius; et lorsque Annibal reparut danslaCampanie (211), il trouva les retranchements si forts , les généraux si réservés, que, pour délivrer la ville, il conçut l'audacieuse pensée d'enlever Rome elle-même par surprise. Il parvint en vue de ses murs; mais Rome était sur ses gardes ; ce coup hardi manqua, et il rebroussa chemin jusque dans le Brutium , abandonnant Capoue. Cette malheureuse ville ouvrit ses portes. Le châtiment fut terrible : soixante-dix sénateurs périrent sous les verges et la hache; trois cents nobles furent condamnés aux fers ; tout le peuple fut vendu. La ville et son territoire furent déclarés propriété romaine.
L'année suivante (210), les lovées furent difficiles ; on ne put réunir que vingt et une légions; et pour équiper la flotte de Laevinus, destinée à la Sicile , les sénateurs portèrent au trésor tout ce qu'ils possédaient d'or, d'argent et d'airain. L'un des nouveaux consuls était Marcellus. 11 prit Salapie et Maronée, puis livra près de Numistro une bataille indécise à Annibal, qui venait de tuer encore treize mille légionnaires près d'Herdonée. L'année 209 ramena au consulat le Temporiseur qui couronna dignement, par la reprise de Tarente , sa glorieuse vie militaire. Son collègue Fulvius recevait en môme temps la soumission des Hirpins, des Lucaniens et des Volscentes qui livrèrent les garnisons car* thaginoises de leurs villes.
mort de Marcelin* (IM) $ bataille du Jlétanre (»•*).
Les consuls de l'an 20S , Marcellus et Crispinus, se décidèrent à attaquer Annibal même. Mais il leur tendit un
piège , où Marcellus périt avec ses principaux officiers. Cet échec était fâcheux, car les alliés de Rome se fatiguaient de cette guerre, qui ne finissait pas. Douze colonies venaient de se refuser aux levées. Cependant les plus grands efforts étaient nécessaires, car P. Scipion, vainqueur en Espagne, avait laissé échapper Àsdrubal , et celui-ci passait les Alpes avec une nombreuse armée. En épuisant toutes ses ressources, le sénat parvint à donner cent mille légionnaires à Livius et à Néron pour empêcher la jonction des deux frères. Annibai s'avança jusqu'à Canusium. Mais Asdrubal le laissant sans nouvelles, il attendit dans un camp retranché les messagers de son frère qui tombèrent dans les avantpostes de Néron. Celui-ci prit la résolution la plus hardie de celte guerre. Il choisit sept mille hommes d'élite, traverse toute l'Italie, et en six jours rejoint son collègue sur les bords du Métaure. Il entre de nuit dans son camp. Mais/au réveil des troupes, les trompettes sonnent deux fois; Asdrubal reconnaît à ce signe que les deux consuls sont réunis; il croit son frère vaincu, peut-être tué, et toutes les forces de Rome réunies contre lui; il fuit, mais ses guides régarent; les consuls l'atteignent; et il est obligé de combattre dans un poste désavantageux. Cinquante- six mille hommes avec leur général restèrent sur le champ de bataille. La nuit même qui suivit le combat, Néron partit; le treizième jour il rentrait dans ses lignes (207). Le succès l'avait justifie. La tête d'Asdrubal , jetée dans le camp de son frère, apprit à celui-ci la ruine do ses dernières espérances. Réfugié dans le Brulium, il y tint cinq années encore, jusqu'à ce que Scipion l'arrachât enfin d'Italie en assiégeant Carthage.