‹ Histoire romaineChapitre 72 sur 136 · DU MONDE · texte numérisé non relu

DU MONDE

RUINE DES MOEURS ET DE LA RELIGION. — DESTRUCTION DE LA CLASSE MOYENNE ET DE L'ÉGALITÉ. — DEUX CLASSES DANS LA RÉPUBLIQUE t LES RICHES ET LES PAUVRES; VÉNALITÉ DES UNS , ORGUEIL ET RAPINES DES AUTRES.

Ruine de* mœnr* et de la religion.

Rome avait déjà conquis ce qui devait faire la meilleure part de l'héritage des Césars. Mais à ces conquêtes qu'avaitelle gagné? Au dehors une grande gloire, au dedans de grandes misères. Au contact de cet Orient si dépravé les Romains avaient perdu leurs vieilles mœurs ; et les richesses gagnées dans tant de victoires avaient renversé l'ancien équilibre de la sociélé romaine. De 201 à 189, les contributions frappées sur les vaincus s'élevèrent à près de cent cinquante millions, et les sommes versées par les généraux dans le trésor, après leur triomphe, à une somme égale. En une fois Paul Émile rapporta quaranle-cinq millions. Si on ajoute le butin et les gratifications des officiers et des soldats, on arrivera à un chiflre énorme et l'on comprendra la perturbation causée par tant d'or jeté tout d'un coup au milieu d'une société sans industrie ni commerce. Les mœurs ne purent y résister. « Tu demandes, dit Juvénal, d'où viennent ces désordres? Une humble fortune maintenait jadis l'innocence des femmes latines. De longues veilles, des mains endurcies au travail , Annibat aux portes de Rome, et les citoyens en armes sur les murailles, défendaient du vice tes modestes demeures de nos pères. Maintenant la luxure a fondu sur nous, et le monde vaincu s'est vengé en nous donnant ses vices. »

La censure était bien indulgente. Cependant, en 204, sept membres du sénat furent dégrades; sept aussi par Caton; neuf en 174 ; et un plus grand nombre encore en

164. Ce n'étaient pas les jeunes nobles seulement, mais les plus graves personnages qui se déshonoraient avec une scandaleuse impudeur. En 181, le censeur Lépidus, prince du sénat et grand pontife, employa l'argent du trésor à construire une digue a Terracine , pour préserver ses terres de l'inondation. Un autre censeur, Fulvius , enlevait les tuiles de marbre du sanctuaire vénéré de Junon Lacinienne pour couvrir un temple qu'il faisait bâtir à Rome. Un commissaire du sénat, en lllyrie, se laissa acheter par le roi , pour faire un rapport favorable. En 141, un Métellus fut rappelé d'Espagne ; la guerre y promettait gloire et butin ; furieux , le général désorganise l'armée, détruit les vivres , lue les éléphants. D autres, au contraire, refusent leurs provinces, parce qu'ils n'espèrent rien v gagner. Licinius, en Grèce, faisant argent de tout , vend jusqu'à des congés à ses soldats, c'est-à-dire l'honneur du drapeau et la sûreté de la province. Un Fulvius Nobilior licencia ainsi toute une légion. Plus tard , nous lirons dans le mime Labérius : « Qu'est-ce qu'un serment? Un emplâtre à guérir les dettes. »

Le pillage du monde détruisait les mœurs ; une philosophie sceptique ruinait la religion. Carnéade vint, en l'an 155, enseigner le mépris des dieux, et l'oubli des préceptes moraux. Caton s'alarma et le fit chasser de Rome ; mais l'incrédulitéy resta. Enniusl'y avait déjà enseignée, et l'éducation grecque , substituée à l'éducation étrusque , répandit dans toutes les familles et au cœur des générations naissantes, le mépris des anciennes coutumes, de la religion et du sacerdoce. Le peuple lui-même fut gagné et, désertant ses vieux temples, courut à des dieux nouveaux. Les bacchanales, mélange de crimes et de débauches, comptaient un grand nombre d'iniiiés lorsque le sénat prescrivit des recherches. On trouva sept mille coupables. Plus de la moitié périrent sous la hache ; une foule de femmes furent exécutées par leurs proches dans l'intérieur des maisons. L'enquête fut étendue à toute l'Italie ; et dans les années suivantes , on condamnajusqu'àdcnxmilleempoisonneurs. Un sénatusconsulte défendit de célébrer à l'avenir ces fêtes infâmes.

La même influence se retrouve partout. Dans les lettres, dans les arts, Rome copie la Grèce. On traduit, on imite, on prend le rhvthme même. Le genre qui réussit le mieux, la comédie, n a rien de romain. On copie Ménandre, Philémon et Diphile. Aussi, dans les pièces de Plaute et de

ÉTAT DE ROME AVANT LES GRACQUf S. 169

Tdrence, se croirait-on volontiers à Athènes. Au lieu du tableau des mœurs nationales, ce n'est plus, sauf quelques rares allusions, que la peinture affaiblie des vices et des ridicules de l'homme. L'art y perd en force et en vérité; et le théâtre n'est plus une leçon. Cependant, çà et là, Plaute au moins se souvient qu'il est à Rome; et le sénateur qui court à la curie parce qu'on y partage les commandements, le pauvre diable qui va recevoir sa part d'un congiarium] le jeune élégant qui ne se fait pas scrupule de voler une courtisane en attendant (pj'il pille une province, ces matrones dont le luxe irrite Mégadore autant que Caton , ce vieux célibataire enfin qui développe si complaisamment son sensuel égoïsme, et ce précoce débauché qui menace du fouet son précepteur de condition servile, ce sont bien là des personnages romains. Deux autres poètes, l'un qui précéda, l'autre qui suivit Plaute, Naevius et Lucilius , eurent sinon plus de talent , du moins plus de courage et d'originalité. Naevius attaqua Scipion et les Métellus, Lucilius, noble lui-même, presque toute la noblesse1.

* Élèves des Étrusques, puis des Grecs , les Romains rotèrent jusqu'aux guerres puniques sans littérature véritable. Quelques farces gros*ières, quel-

3ues hymnes religieux lurent, pendant es siècles, les seuls produits littéraires du génie romain.

Littérature dramatique. — Le plus ancien des poètes romains, qui nous soit connu , est Livius Andronicus, Tait esclave à la prise de ïarente, puis affranchi. En 240, il écrivit et représenta lui-même le premier drame régulier; il traduisit ensuite VOdyssée en vers saturnins et composa encore quelques pièces copiées des Grecs. Le Campa nien Cn. Nœvius emprunta au même modèle des tragédies et des comédies, et écrivit, en vers saturnins, un poème épique sur la première guerre punique, mais il voulut imiter jusuu'à la liberté des comiques grecs, en s*attaquant à l'ombrageuse aristocratie romaine, et il en fut puni par la prison. Quintu* Enmus , né à ltudiae, près de Tarente, en 239, composa des tragédies, des comédies , des annales écrites en hexamètres que Virgile copia quelquefois, un poéinc sur Scipion et d'assez nombreuses traductions d'ouvrages grecs. M. Accius Plawus, né à Sarsina en ombrie, en 227, fut à la fois, comme Molière, auteur et acteur. Les

vingt pièces qui nous restent de lui sont de libres imitations des comédies grecques, mais pleines d'une verve originale, de situations et de caractères bien traces. L'Insubrien Cècthus Statius, de Milan , esclave affranchi , se distingua aussi comme poète comique; Horace ne craint pas de l'égaler à Térence; il mourut en 168. PubUus Térenttus A fer, esclave carthaginois, affranchi par son n.aitre et devenu l'ami de Lœlius et de Scipion Èmilien , imita, avec plus d'élégance, mais moins de force que Plaute, les pièces de Menandre et de quelques autres comiques grecs de la deuxième époque. La littérature dramatique compte encore Afranius, qui composa des comédies romaines (comediœ toga(œ), Lucius Atticus (des comédies, des tragédies et des poésies ). Mm eus Pacucius , neveu d'Ennius, ne à Tarente, en 221, fut à la fois peintre et poète. Lucius Pumponius de Bologne mit en vers des atellaues que l'on peut regarder comme les seules pièces vraiment nationales. Comment, en effet, la littérature dramatique aurait-elle pu fleurir chez un peuple oui n'aimait que les tours d'adresse des bateleurs ou les jeux sanglants de l'amphithéâtre? (Introduction des combats de gladiateurs, cn 264, par Jun. Brunis, aux funérailles de son père.)

La tendance générale de cette littérature est aussi celle de la Grèce d'alors , l'impiété. Ennius, traduisait Évhémère, et Lucilius représentait les douze grands dieux assis en conseil et 6e riant des gens qui leur donnaient le titre de pères ; ou bien, Neptune s'embarrassaut dans une discussion d'où il ne peut sortir, et disant pour s'excuser queCarnéade luimême ne s'en tirerait pas. Plaute va plus loin : ses dieux sont bien peu vénérables, et son Jupiter a des mœurs passablement scandaleuses. Un poète de l'âge suivant, Lu-

satires. — L'ingénieux Caïut Lucilius, chevalier romain , ami de Scipion Ëmilien, critiqua sans ménagement, môme pour les plus grands personnages, les vices et les ridicules des mœurs romaines à la manière des anciens poètes de la démocratique Athènes. Dans ses trente livres de poésie, où dominait cependant le vers épique, il avait mêlé tous les genres et tous les mèires. De là le nom de satura mu satira (mélange), sous lequel on désigna ce genre nouveau qui , cette fois , ne devait rien à la Grèce.

Histoire. — Les historiens de cette époque ne sont encore que des annalistes, comme le préteur Cinrius Alimentât, qui fut prisonnier d'Annibal, Casai us I h mina, Numérius Fabius Pictor. Un peu plus tard l'histoire prend plus d'importance et s'inquiète davantage des temps anciens. Ainsi, Caton rechercha dans son livre des Origines, malheureusement perdu, l'histoire primitive des peuples italiens. On a sauvé son de Be rustica.

Éloquence et pniLOSOPniE. — Dans une république, la tribune est un champ do bataille où le vainqueur peut tout obtenir, pouvoir, richesses et renommée. L'éloquence politique fut donc cultivée de bonne heure à Home. Malheureusement pour celle époque, tous les monuments en s<>nt perdus. Les rhéteurs grecs commençaient aussi à s'introduiro dans la ville en même temps que les philosophes; et ils y firent de rapides progrès, malgré les senamscousultcs obtenus par Caton, en 155, contre Carneade, Criloiaus et Diogène, ambassadeurs d'Athènes , qui, pendant leur séjour à Rome, a* aient ouvert des écoles de rhétorique et de philosophie.

De toutes les sectes grecques, celles qui firent le plus de progrès dans la ville, furent celles de Zénon et d'Êpîcure, l'une convenant par sa gravité à ce qui restait encore de Romains austères,

l'autre légitimant le plaisir elles mœurs nouvelles aux yeux de ceux qui voulaient rivaliser avec les Grecs d'élégance et de mollesse.

Jciu&rr.cDENCE. — La brièveté des douze tables, la confusion introduite dans la législation par la diversité des lex anima, la difficulté de connaître les formules et les pantomimes (acta légitima) de la procédure romaine, avaient amené déjà la formation d'une classe d'hommes qui se vouaient à l'explication des lois, ce sont les jurisconsultes, dont les responsa deviendront une nouvelle source, la plus abondante peut-être pour le droit romain. Mais cette science, faite au jour le jour, suivant les besoins, manque encore de principes; elle n'en trouvera guère que sous Auguste.

MkdKCINR, ASTRONOMIE, ARTS. — Dans

cette période la médecine reste encore entre les mains des prêtres d'Esculape.

Cependant, en 219. le médecin grec Archagaihus vint professer publiquement son art. L'astronomie, qui . pour le vulgaire, devenait l'astrologie, était déjà cultivée. Sulpœius GaÙus prédit, la veille de la bataille de Pydna, une éclipse de lune. Quant aux ans, ils restaient entre les mains des étrangers, bien qu'on puisse citer comme peintre et poète Pacuvius. Mais Rome n'avait pas besoin d'artistes; ses généraux admirant sur parole les chefs-d'oeuvre de la statuaire et de la peinture, voulaient donner à leur capitale ce luxe des villes grecques; et les statues, les tableaux, les vases ciselés, formaient toujours, dans le butin , une des paru réservées au peuple romain. En une seule fois on enleva d'une ville étrusque deux mille statues, et Mummius, faisant -transporter de Corinthe à Rome les chefs-d œuvre que renfermait cette rirhe cité, menaçait les entrepreneurs, s'ils perdaient quelque statue ou quelque tableau de Praxitèle ou de Zeuxis . de les obliger I les refaire!

crèce développera avec une audacieuse éloquence les doctrines athées et matérialistes d'Épicure.

Quand une religion s'en va, la société change. On vient de voir les poètes détruire toute sanction morale en bafouant les dieux; bientôt on verra les citoyens renoncer môme au patriotisme, de toutes les vertus des anciennes cités, la dernière cependant à périr. Ainsi s'altérera le caractère national, ainsi tomberont l'un après l'autre , sous l'influence des mœurs et des idées de la Grèce, les plus fermes appuis de la société romaine ; et à cette révolution dans les idées et les mœurs répondra une révolution dans l'organisation politique.

nestruettou de la claetae moyenne et de l'égalité.

Au second siècle avant notre ère , le temps des grandes luttes politiques était passé ; l'union et la paix régnaient dans la ville. Vainement Flaminius et Varron , au commencement de la seconde guerre punique , avaient essayé de ranimer les vieilles querelles. Les tribuns , autrefois chefs de parti , maintenant membres du gouvernement et respectés jusu'au milieu du sénat , n'usaient plus de leur force que ans l'intérêt de Tordre , de la justice et des mœurs. En 198 , Porcius Lecca forçait un préteur de renoncer à l'ovation qu'il avait injustement obtenue du sénat. Flamininus briguait le consulat au sortir de la questure; les tribuns s'y opposèrent au nom des lois, et quand il eut justifié la confiance du peuple par ses services , ils le tirent continuer , malgré les consuls , dans son commandement. Deux généraux étaient depuis longtemps oubliés en Espagne , ils provoquèrent un plébiscite qui les rappela. Un consul voulut dès lo lendemain de Cynoscéphales recommencer la guerre contre Philippe , ils opposèrent leur veto; maintes fois , ils humilièrent l'autorité consulaire, et ils osèrent un jour, en 153, menacer de la prison les deux censeurs en charge.

Leur pouvoir était immense, parce qu'ils pouvaient, par les plébiscites et par leur veto, tout faire comme tout arrêter. Il était incontesté , parce qu'ils n'étaient plus seulement les chefs de la plèbe, mais ceux du peuple entier. Aussi voit-on passer par le tribunal , les nobles les plus illustres; Marcellus, Fulvius Nobilior , Calpurnius Pison , oui fut ensuite deux fois consul, Sempr. Gracchus, censeur, deux fois consul et triomphateur ; Métellus le Numidique,

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£)lius Paelus et le grand jurisconsulte Scsevola. Honoré par de tels hommes , le tribunal devint une haute magistrature de laquelle sortirent les meilleures lois de ce temps, Villia, Voconia, Orchia, l'institution des tribunaux permanents , l'établissement du scrutin secret, et de continuelles accusations contre les prévaricateurs. Fidèles à leur origine et à la politique qui avait rendu Rome si forte, ils demandèrent, en 188 , le droit de suffrage pour Fundi , Formies et Arpinura, où devaient naître Marius et Cicéron. Aux soldats de Scipion et aux vétérans de la seconde guerre punique , ils faisaient donner des terres; aux pauvres , du blé à bas prix ; et dans l'espace de vingt ans, ils provoquèrent la fondation de vingt-trois colonies. A leur instigation , les édiles poursuivaient activement les fermiers des pâturages publics, les usuriers et leurs prêle-noms italiens. Enfin , la loi Valérienne était encore solennellement renouvelée. En 198, le tribun Porcius Lecca fit décréter qu'un citoyen ne pourrait être battu de verges.

Le sénat montrait lui-même pour les droits du peuple un religieux respect , malgré l'espèce de dictature dont les dangers de la seconde guerre punique l'avaient investi. Il se contentait de la direction des affaires extérieures, et il s'inclinait devant l'autorité souveraine de l'assemblée générale ; en toute affaire celle-ci décidait. Deux consuls voulaient se faire donner par le sénat le commandement de l'Afrique avant Zama, les Pères renvoyèrent la question au peuple. Un plébéien sollicitait pour la première fois , en 209 , la charge de grand curion ; repoussé par les patriciens, il fit appel aux tribuns, qui, loin de le soutenir, remirent l'affaire au sénat. Les sénateurs refusèrent , et vaincus dans celte lutte d'un genre nouveau, les tribuns furent contraints de laisser le peuple décider. Le peuple, de son côté , avait porté , dans l'affaire des Campaniens , le décret suivant : « Ce que le sénat aura arrêté à la majorité des voix , nous voulons et nous ordonnons aue cela soit. » Enfin, dans l'élection de Flamininus, le sénat étendant, malgré les tribuns, les droits du peuple au forum, soutint que celui qui faisait les lois pouvait aussi dispenser de l'observation des lois. Quelques années plus tard, après la conquête de la Macédoine, il déclarait que le trésor n'avait plus besoin de l'impôt des citoyens.

Loin donc que le peuple fût dépouillé de ses préroga-

tives , il conservait, comme par le passé , le droit de condamner à l'exil ou à l'amende , de nommer aux charges, de faire les lois, de décider de la paix, de la guerre et des alliances. Ainsi la république durait , et cependant la liberté se mourait. Le peuple n'était pas opprimé, et cependant il était dans la plus affreuse misère ; le cens marquait uu plus grand nombre de citoyens qu'il n'en avait jamais indiqué, et cependant on manquait de 6oldat. C'est que les mœurs, sinon les lois , avaient changé , et que le peuple romain était déjà ce que disait Catilina , « un corps sans tôte , et une tête sans corps : » une foule immense de pauvres , et au-dessus d'el[e, bien loin, quelques nobles plus riches et plus fiers quedes rois. Un siècle de guerres, de pillages et de corruption avait dévoré celte classe moyenne à qui Rome avait dû sa force et sa liberté. Voilà le grand fait de cette période et la cause de tous les bouleversements oui vont suivre; car avec cette classe disparurent le patriotisme, la discipline et l'austérité des anciennes mœurs; avec elle périt l'équilibre de l'État , qui , désormais livré aux réactions sanglantes des partis, oscilla entre le despotisme de la foule et celui des grands, jusqu'au jour où tous, nobles et prolétaires, riches et pauvres, trouvèrent le repos sous un maître.

Bien des faits montrent cette disparition de la classe moyenne. Seule elle fournissait les légionnaires, et dès l'année 180, Tile-Live avoue qu'on eut beaucoup de peine à compléter neuf légions. En 151, Lucullus, sans le dévouement de Scipion Émilien, n'aurait pu faire les levées nécessaires à l'armée d'Espagne , et il fallut, quelques années plus tard, que C. Gracchus défendît d'enrôler des soldats au-dessous de dix-sept ans1. Si lecens de l'an 159 donna trois cent trente-huit mille trois cent quatorze citoyens , ce n'était pas le nombre des légionnaires gui augmentait, c'était celui des prolétaires qu'une juste défiance tenait éloignés des armées. Le cens lui-même diminua : en 131, il ne marqua plus que trois cent dix-sept mille huit cent vingttrois citoyens, et le censeur Métellus, effrayé, proposa de contraindre tous les célibataires au mariage. Plus tard , il

' C. Gracchus conduisit sur les ruines de Cartbage une colonie qu'il appela Junonia, mais qui bientôt reprit son ancien nom. A la fin du n« siècle de

notre ère, elle était déjà le siège d'un évêché. Genséric la prit en 43D, Justinien en 533. Les Arabes la détruisirent en 698.

se relèvera jusqu'à compter quatre cent cinquante mille citoyens. Mais c est alors que Tite-Live fera ce triste aveu : « Borne qui levait contre Annibal vingt-trois légions, ne pourrait aujourd'hui en armer huit. »

Ainsi la classe moyenne disparaissait sous l'action réunie de plusieurs causes : 1° la continuité des guerres qui la dé» cimaient ou lui donnaient des mœurs débauchées et servîtes ; 2° la ruine de l'agriculture amenée par la conversion des terres à labour en terres à prairies ; 3° l'abandon des campagnes où les petits héritages étaient envahis par les grands propriétaires; 4° la substitution du travail des esclaves à celui des hommes libres qui , n'ayant plus la ressource de vivre de leurs bras, venaient mendier à Rome. Chassés de leur patrimoine par l'usure ou par l'avidité de riches voisins; privés de travail par la concurrence des esclaves , ou prenant en dégoût la vie frugale de leurs pères , grâce aux habitudes de paresse et de débauche contractées dans les camps , les pauvres n'avaient plus en effet d'autre ressource que de tourner leurs pas vers Rome , et ils venaient grossir celte foule affamée et menaçante que le sénat apaisera quelque temps en lui jetant un peu de blé pour pâture. César trouva que sur auatre cent cinquante mille citoyens, trois cent vingt mille vivaient aux dépens du trésor, c'est-à-dire que les trois quarts du peuple romain mendiaient. Un mot du tribun Philippe est plus terrible: « Il n'y a pas, disait-il, dans Rome deux mille individus qui possèdent. » Et maintenant qu'on reproche à Marius d'avoir ouvert les légions aux Italiens et aux prolétaires !

Appien a bien compris cette situation de la république. Apres avoir rappelé qu'une partie des terres enlevées aux Italiens étaient restées indivises et abandonnées en jouis* sance à ceux qui voulaient les défricher, à condition seule* ment de payer la dîme et le quint des fruits perçus, et pour les pâturages, une redevance en argent, il ajoute: «On croyait avoir ainsi pourvu aux besoins de la vieille race italique, race patiente et laborieuse, et aux besoins du peuple vainqueur. Mais le contraire arriva : les riches s'emparèrent peu à peu de ces terres du domaine public, et dans l'espérance qu'une longue possession deviendrait un titre inattaquable de propriété, ils achetèrent ou prirent de force les terres situées à leur convenance et les petits héritages de tous les pauvres gens leurs voisins. De celte manière , ils

ÉTAT DE l'OME AVANT LES GKACQttS. 175

firent de leurs champs de vastes latifundia. Pour la culture des terres et la garde des troupeaux , ils employaient des esclaves qui ne pouvaient leur être enlevé» , comme l'élaicnt les ouvriers libres, par le service dans les légions. Ces esclaves étaient une propriété des plus fructueuses, à cause de leur rapide multiplication que favorisait Vcxemption du service militaire. Dû là il arriva que Icb hommes puissants s'enrichirent outre mesure et que Ton ne vit plus que des esclaves dans les campagnes. La race italienne, usée et appauvrie , périssait sous le poids de la misère, des impôts et de la guerre. Si parfois l'homme libre échappait à ces maux , il se perdait dans l'oisiveté, parce qu'if ne possédait rien en propre dans un territoire tout entier envahi par les riches, et qu'il n'y avait point de travail pour lui sur la terre d'autrui , au milieu d'un si grand nombre d'esclaves. »

Contre la misère , ces hommes n'avaient pas môme à la ville la ressource du travail des artisans, car les riches s'étaient aussi réservé les profits de l'industrie, en organisant des ateliers d'esclaves pour tous les métiers. Crassus en louait comme cuisiniers, maçons ou scribes. Toute famille riche avait, parmi ses esclaves, des tisserands, des ciseleurs, des brodeurs, des peintres, des doreurs, et jusqu'à des architectes et des médecins, même des précepteurs pour les enfauls. Chaque temple, chaque corporation avait ses esclaves. Le gouvernement en entretenait des trou pes nombreuses pour tous les bas offices de l'administration et de la police, pour la garde des aaueducs et des monuments, pour les travaux publics; dans les arsenaux, dans les ports, sur les navires comme rameurs. Ainsi les travaux les plus grossiers comme les occupations les plus délicates leur étaient confiés. Que restait-il donc au pauvre de condition libre pour gagner sa vie , là surtout où le préjugé notait le travail d'infamie? Assiéger la porte des grands pour en recevoir quelque don, vendre sa voix , son témoignage, au besoin son bras.

Ce peuple d'ailleurs recruté dans l'esclavage n'était plus qu'un mélange des affranchis Hit inonde entier. De 241 à 210, cent mille affranchis peut-être entrèrent dans la société romaine. Ainsi Rome envoyait ses citoyens dans les provinces comme légionnaires, publicains, agents des gouverneurs, intendants des riches ou aventuriers cherchant fortune ; et en échange, elle recevait des esclaves, bientôt affranchis, qui lui apportaient % l'esclave grec , les vices des

sociétés mourantes ; l'esclave espagnol , ihrace ou gaulois , ceux des sociétés barbares. Il y avait donc, entre la capitale et les provinces, comme une circulation non interrompue. Le sang refluait sans cesse du cœur vers les extrémités qui le renvoyaient , mais vicié et corrompu.

Ileai classe* dans la république i le* riches et le* pauvre* \ vénalité de* un» , orgueil et rapines de* autre*.

Par la destruction de la classe moyenne t la société romaine manqua désormais, dans Tordre politique, comme dans Tordre moral, par la ruine des croyances et par la perte des vertus civiques , de ce pouvoir modérateur, de cette force conservatrice qui retient les empires. Les grands, délivrés de toute crainte en ne voyant plus devant eux ces plébéiens avec lesquels il fallait autrefois compter, s'abandonnèrent à toute la licence des mœurs nouvelles avec un orgueil royal dont la liberté devait bientôt souffrir. Cependant le danger ne venait pas du sénat. Recrutée d'bommes qui avaient rempli les plus hautes charges, conduit les guerres les plus difficiles, administré des provinces vastes comme des royaumes, cette assemblée était le corps le plus expérimenté, le plus habile, et tout à la fois le plus prudent et le plus hardi qui ail jamais gouverné un État. Il ne demandait ni plus de pouvoir ni plus d'honneurs; mais luimême il était dominé par ceux que Salluste appelle la faction des grands.

Le sénat en effet n'était que la tête d'une aristocratie nouvelle, plus illustre que l'ancienne , parce qu'elle avait fait de plus grandes choses; plus fière, parce qu'elle voyait le monde à ses pieds. Des anciennes gentes, il en restait quinze à peine, et dès Tépoque de la seconde guerre punique , le sénat renfermait plus de plébéiens que de patriciens. Aussi y eut-il en 1 72, malgré la loi, deux consuls plébéiens, comme en 215 et en 131, deux censeurs du même ordre. Deux faits de la plus haute importance s'étaient donc produits, à Tépoque qui nous occupe, dans la société romaine : la noblesse et le peuple étaient entièrement renouvelés. Mais d'autres hommes amènent d'autres idées : cette seconde noblesse en effet, bien que sortie du peuple, n'en tenait pas moins le peuple en souverain mépris. Ce n'était plus le plébéien qui était repoussé des honneurs, mais Y homme nouveau. Unissant par des mariages et des adoptions leur sang

et leurs intérêts, les familles nobles formaient une oligarchie qui faisait des charges publiques, même du tribunal, son patrimoine héréditaire. La vénalité du peuple et la nécessité de passer d'abord par la charge ruineuse de l'édilité, fermaient l'accès des honneurs à tous ceux qui ne pouvaient dissiper, en un jour d'élection ou de jeux publics, une fortune amassée par dix générations. La loi disait bien que les charges étaient annuelles ; mais Caton perdait son temps à reprocher au peuple d'élever toujours les mêmes hommes aux magistratures. Dans les fastes consulaires , les mêmes noms reviennent sans cesse. De 219 à 133, enquaire-vingt-sixans, neuf familles obtinrent quatre-vingt-trois consulats.

Ce mouvement qui , en élevant aux honneurs tous les citoyens capables, renouvelait sans cesse l'aristocratie, et qui assurait sa durée en légitimant son existence; ce mouvement, commencé il y a deux siècles , allait donc s'arrêter. Enfermée, pour ainsi parler, dans les charges et dans son opulence, ta noblesse rompait tout lien avec le peuple qu'elle méprisait, qu'elle insultait, lors même qu'elle briguait ses suffrages, comme ce Scipion Nasica qui, en prenant la main calleuse d'un paysan , lui demandait : « Eh ! mon ami , est-ce que tu marches sur les mains? » Maîtres de toutes les positions, du sénat, des tribunaux, du forum et des charges, les nobles réglaient toutes choses suivant leur bon plaisir; le sénat lui-même vit souvent son autorité méconnue. Malgré lui, malgré le peuple, Appius Claudius triompha des Salasses. Popilius Laenas avait sans motif attaqué les Statyelles, rasé leur ville et vendu dix mille d'entre eux ; quelques voix s'élevèrent en faveur de ces malheureux, et un décret ordonna qu'ils fussent rachetés. Popilius y ré* pondit en tuant encore dix mille Statyelles. Mis en jugement, il obtint du préteur un ajournement, et l'affaire tomba. Sans attendre une autorisation du sénat , Manlius attaqua les Galales, Lucullus les Vaccéens, iEmilius Pallantia, Cassius les montagnards des Alpes. Ce même Cassius voulait quitter la Cisalpine, sa province, pour pénétrer par L'HIyrie dans la Macédoine où commandait l'autre consul, au risque délaisser l'Italie et Rome à découvert.

Si en face du sénat et du peuple ils affichaient l'indépendance, vis-à-vis des aniés et des provinciaux, ils se croyaient tout permis. Ou voulait renvoyer Marcellus en Sicile; « que l'Etna plutôt nous ensevelisse sous ses laves,» s'écrièrent les

Syracusains. La Sicile allait expier sa fécondité, l'Espagne sa richesse. Les exactions , dans cette dernière province, devinrent si criantes, qu'à l'époque de la guerre contre Persée, le sénat jugea prudent de montrer quelque justice. Deux préteurs furent accusés et s'exilèrent avaut le jugement, le premier à Tibur, le second à Préneste. D autres étaient soupçonnés ; mais le magistrat chargé de l'enquête, partit tout à coup pour son gouvernement, et le sénat, empressé de terminer cette inquiétante affaire, fit quelques règlements pour donner aux Espagnols une apparente satisfaction. En Grèce , dans le môme temps , consuls et préteurs pillaient à l'envi les villes alliées, et en vendaient les citoyens à l'encan; ainsi à Coronée, à Haliarto, à Thèbes, à Chalcis. La stérile Attique fut condamnée à fournir cent mille boisseaux de blé. Abdère en donna cinquante mille, plus cent mille deniers; et, comme elle osa réclamer auprès du sénat , Hostilius la livra au pillage , décapita les chefs de la cité, et vendit toute la population. Un autre genre d'exactions pesait sur les alliés. A chaque victoire, les généraux exigeaient d'eux des couronnes d'or. Les consuls qui commandèrent en Grèce et en Asie* de 200 à 188 , se nrent donner six cent trente-trois couronnes d'or, ordinairement du poids de douze livres. Et s'ils vouaient durant les combats des jeux ou des temples, ils n'oubliaient pas de prélever dans leurs provinces les fonds nécessaires. Avec l'argent fourni par les alliés, Fulvius et Scipion célébrèrent des jeux oui durèrent dix jours. Les édiles mêmes s'habituèrent à faire payer aux provinciaux, les frais des spectacles qu'ils devaient donner au peuple, et un sénatus-consuite essaya vainement d'arrêter ces exactions.

taient perdus ni pour l'homme du peuple, ni surtout pour les légionnaires. Les soldats imitaient leurs chefs, et ceux-ci fermaient les yeux sur des excès qu'ils autorisaient par leur conduite, ou qu'ils n'osaient punir, afin de se ménager des votes favorables pour leur prochaine candidature. Durant la seconde guerre punique, les rapines d'une armée firent soulever la Sardaigne; mais dans les plaisirs achetés au prix de ces violences, les légionnaires perdirent leur courage. Alors on vit ces honteuses défaites de Licinîus, de Manilius et de Mancinus. Beaucoup désertaient, comme ce C. Mattiénus, que les consuls tirent battre de verges, devant les recrues ,

Ces leçons , ces exemple

de si haut , n'e

et vendre à vil prix; ou bien , si la guerre était peu profitable, ils demandaient impérieusement leur congé, comme toute l'armée de Flaccus en 180. Pour la première fois l'autorité des chefs était méconnue. Les soldats de Scipion en avaient donné l'exemple. Pendant la guerre d'Antiocnus, ceux d'iEmilius, malgré leur général , pillèrent Chio , une ville alliée; et en 140 les cavaliers de Cépion voulurent le brûler vif dans sa tente. Déjà, ils se déchargeaient sur leurs esclaves du poids de leurs armes. A la suite des légions de Cépion, pour quatre-vingt mille soldats on ne compta pas moins de quarante mille valets. Aussi fut-ce un bonheur pour Rome qu'aucun ennemi sérieux ne se fût alors montré, et que Marius eût eu le temps de venir rétablir, avant les Cimbres , la guerre sociale et Mithridate, la discipline et l'esprit militaire des légions. C'est là le grand service qu'il a rendu.

Aux exactions des généraux ajoutez celles des publicains auxquelles les censeurs affermaient par enchères publiques la levée des impôts. Les enchères couvertes et l'impôt ainsi payé d'avance, les publicains partaient avec une armée d'esclaves pour la province qui leur était livrée. Alors commençaient des exactions inouïes. Une fois, au lieu de vingt mille talents qu'ils devaient lever en Asie, ils en arrachèrent jusqu'à cent vingt mille. Le gouverneur de la province voulait-il intervenir, on achetait son silence; plus tard , on l'intimida; et il ne restait aux victimes que la lente et dangereuse ressource d'une plainte à Rome. Dés la seconde guerre punique , les publicains se faisaient craindre du sénat. Au temps de la conquête de la Macédoine, c'était une opinion reçue que là où ils étaient, le trésor était lésé ou les sujets opprimés.

Le résultat final de tant de guerres et de conquêtes était donc pour le peuple romain la destruction de la classe moyenne et de la petite propriété, c'est-à-dire de l'égalité, l'accroissement dangereux des esclaves substitués àux ouvriers libres, l'encombrement de la ville par une populace oisive et affamée , la formation enfin d'une noblesse impérieuse et avide, à qui la Grèce enseignait le mépris des mœurs, des lois et des croyances de ses pères. Caton se jeta courageusement entre ce peuple dégradé, qu'il voulait rappeler au travail , et ces nobles insolents qu'il tâcha de ramener à l'égalité.

§ II. CATON ET LES SCIPIONS, OU LUTTE ENTRE L'ESPRIT ANCIEN ET L'ESPRIT NOUVEAU.

GATON ; EXIL DE SCIPION L'AFRICAIN. — CENSURE DE CATON J LOIS SOMP- TU AIRES; TRIBUNAUX PERMANENTS. — RÉACTION ARISTOCRATIQUE. — TEN- TATIVES DE CONCILIATION ; SCIPION ÉMIL1EN.

' CAton; exil de Ne I pion 1'AfrleAln.

Caton,né à Tusculum, en 233, avait longtemps cultivé de ses mains une petite propriété dans le pays des Sabins, près de la chaumière de Curius Deutatus. il s'inspira ae ce grand exemple de désiniéressement et de vie laborieuse et frugale. Économe pour lui-même comme pour l'État, il disait qu'une chose dont on peut se passer, ne valût-elle qu'une obole, est toujours trop chère ; et tant qu'il fut à la tête des légions, il ne prit, dans les greniers publics, pour lui et sa suite , que trois médimnes de blé par mois. Durant son consulat, jamais son dîner ne lui coûta plus de trente as, et , avant de quitter l'Espagne, il vendit sou cheval de guerre pour épargner à la république les frais du transport. Appelé à Rome par un patricien , Valérius Flaccus , il arriva au tribunal légionnaire. Plus tard il fut envoyé en Sicile comme questeur de Scipion. En attendant que ses préparatifs fussent achevés, Scipion, à Syracuse, se faisait initier à celte brillante littérature des Grecs, et vivait au milieu des livres, du faste et des plaisirs. Caton s'irrita de cette mollesse et de ces dépenses; il lit des représentations; le général y répondit avec hauteur et le renvoya en disant : « Je n'ai pas besoin d'un questeur si exact. » Caton ne le quitta pas à la veille de la guerre , mais de ce jour il devint son ennemi.

Après avoir exercé l'édilité plébéienne, Caton obtint la préture de Sardaignc. 11 bannit de l'île tous les usuriers et refusa l'argent que la province voulait lui allouer, suivant l'usage, pour frais de représentation. Cette conduite, la sévérité de ses mœurs et sa rude éloquence attirèrent sur lui tous les regards. Dès Tannée 195 les comices Pélevèrent au consulat. On demandait alors l'abrogation de la loi Oppia, qui limitait la dépense des femmes dans leur parure. Caton s'y opposa par un éloquent discours. Plaute aussi venait de tracer au théâtre, dans VAulularia, une mordante satire du

luxe des matrones. Mais le poète et le consul échouèrent. La loi fut abrogée. Caton partit aussitôt pour l'Espagne. A son arrivée il renvoya tous les fournisseurs. « La guerre nourrira la guerre, » dit-il. De continuels exercices, une infatigable vigilance, rendirent à son armée l'aspect des vieilles légions. Cette campagne, que Caton écrivit, fit beaucoup d'honneur à ses talents militaires, et lui valut le triomphe ; sa conduite à la bataille des Thermopyles accrut encore sa réputation.

Cependant chaque jour l'opposition contre Scipion grossissait dans le sénat et dans le peuple. Scipion ne pouvait se tenir à la hauteur où la victoire de Zama l'avait placé. Il eut beau obtenir les titres de prince du sénat et de censeur, montrer dans cette charge une extrême indulgence , accuser un concussionnaire , L. Cotta , et se faire envoyer comme ambassadeur en Afrique et en Asie, la popularité le quittait. Flamininus, Caton même étaient les héros du jour. Pour réveiller l'attention du peuple, il demanda, en 194, un second consulat; c'était une faute, car ce consulat, qui fut obscur, compromit sa gloire. Aussi , quand il sollicita la même charge, en 192-, pour son gendre Scipion Nasica et pour son ami Lselius, il éprouva un double refus. Son frère cependant fut élu deux ans après et chargé de la guerre d'Asie, où l'Africain l'accompagna; mais cette campagne, plus brillante que difficile, n'ajouta rien à sa réputation, et lui coûta le repos de sa vieillesse, Dès lors Caton ne cessa, selon l'énergique expression de Tite Live, d'aboyer contre ce grand citoyen. A son instigation , les tribuns Pétilius sommèrent Scipion de rendre compte de l'emploi des trésors livrés par Antiochus. L'Africain fit apporter ses registres et les déchira en s'écriant : « Il ne sera pas dit que j'au- 'rai subi l'affront de répondre à une pareille accusation; qu'il m'aura fallu rendre raison de quatre millions de sesterces quand j'en ai fait entrer deux cents millions dans le trésor. » Caton , décidé à ramener sous le niveau de l'égalité républicaine cet orgueilleux citoyen, dont l'exemple encourageait le mépris des lois et des magistrats, le dédain pour les mœurs et les institutions de son pays, le fit accuser par un autre tribun d'avoir vendu la paix au roi do Syrie.

Au jour marqué , Scipion monta à la tribune. « Tribuns et vous, Romains, dit-il avec une magnifique insolence, c'est

à pareil jour que j'ai vaincu Annibal et les Carthaginois. Comme il convient, dans une telle journée, de surseoir aux procès , je vais de ce pas au Capitole rendre hommage aux dieux. Venez avec moi les prier ae vous donner toujours des chefs qui me ressemblent; car si vos honneurs ont devancé mes années, c'est que mes services avaient prévenu vos récompenses. » Et il monta au Capitole entraînant le peuple tout entier sur ses pas. Toutefois, ne prévoyant désormais qu'attaques de la jalousie et débats avec les tribuns, il se retira à Liternum pour ne point comparaître. On allait le condamner absent. Un tribun, Sempronius Gracchus s'écria : m Tant que P. Scipion ne sera pas de retour à Rome, je ne souffrirai pas qu'il soit mis en cause. Eh quoi! ni les services, ni les honneurs mérités, n'assureront donc jamais aux grands hommes un asile inviolable et sacré, où, sinon entourés d'hommages, du moins respectés, ils puissent reposer leur vieillesse? » L'affaire fut abandonnée, et le sénat en corps remercia Gracchus d'avoir sacrifié ses inimitiés personnelles à l'intérêt général. Retiré dans sa villa, dont n'aurait pas voulu le plus obscur des contemporains de Sénèque, Scipion y acheva sa vie dans le culte des Muses.

Polybe place sa mort en la même année que celles de Philopœmen et d'Annibal (183). On croit voir encore aujourd'hui à Patrica , l'antique Liternum , son tombeau et le second mot de cette inscription qu'il y avait fait graver : « Ingrate patrie, tu n'auras pas mes cendres. »

L'exil de Scipion enhardit ses ennemis. Caton fit reprendre aux Pélilius l'accusation contre l'Asiatique, qui laissa saisir et vendre ses biens. Mais leur produit ne put couvrir l'amende. Sa pauvreté prouvait son innocence (187).

Censure de Caton $ loi» «omptuaires; tribunaux permanents.

Caton triomphait. Les Sci pions étaient humiliés et avec eux toute la noblesse. Après la découverte des Bacchanales, le peuple, malgré la vive opposition des nobles, donna encore la censure à cet homme nouveau. La noblesse et les publicains furent rudement flagellés. Il raya sept membres du sénat et parmi eux un consulaire. 11 afferma les impôts à très-haut prix et les travaux publics au rabais. Il comprit dans le cens des citoyens, les bijoux, les voitures, les parures des femmes et les jeunes esclaves achetés depuis le dernier lustre, pour une valeur décuple du prix qu'ils avaient coûté,

et il les frappa d'un impôt de trois as par mille. 11 supprima les prises d'eau, qui appauvrissaient les fontaines publiques au profit de quelques riches particuliers, et fit paver les abreuvoirs, nettoyer et construire des égouts, percer un chemin à travers la montagne de Formies et élever la basilique Porcia.

Le peuple, reconnaissant, lui érigea une statue avec cette inscription : « A Caton , pour avoir, par de salutaires or» donnances et de sages institutions , relevé la république romaine, que l'altération des mœurs avait mise sur le penchant de sa ruine. » 11 y avait donc un parti nombreux qui sympathisait avec le rigide censeur. A sa tête Caton ne cessa de combattre contre l'ambition , l'avidité et le luxe des grands, tantôt par des accusations particulières, tantôt en soutenant des lois somptuaires, et toutes les propositions qui donnaient de nouvelles , mais inutiles garanties à la liberté : en 181, une loi des consuls contre la brigue, et la loi Orchia, qui limitait le nombre des convives et la dépense des festins ; en 179, la loi Villia ou Annalis, qui réprimait encore la brigue, en fixant l'âge où Ton pouvait arriver aux charges; en 174, la loi Voconia, pour empêcher, comme, à Sparte, l'accumulation des biens dans les mains des femmes; en 161, la loi Fannia, contre le luxe de la table; enfin, en 159, une loi qui prononça la peine capitale contre les candidats convaincus d'avoir acheté, à prix d'argent, les suffrages4. En 168, Caton provoqua le décret qui défendit aux rois de venir à Home, ou ils laissaient toujours quelques-uns des vices de leurs cours; plus tard, il fit chasser Carnéade et renvoyer les Achéens retenus en Italie.

Si , plus tard , il demanda sans relâche la destruction de Carthage , c'est qu'en voyant les rapides progrès de la corruption, il crut qu'il fallait profiter de ce qui restait encore aux Romains d'énergie et de force pour accabler d'un dernier coup leur redoutable ennemie. Nul doute aussi qu'il n'ait applaudi avant de mourir aux efforts du tribuu Calpurnius Pison, qui proposa, en 149, l'établissement d'un tribunal permanent pour juger les concussionnaires devenus trop nombreux et qui fréquemment échappaient, grâce aux lon-

* A ces lois nous rattacherons aussi cret, en 139, pour l'élection des maies lois tabulaires des tribuns Gabinius gisirats, et en 1 37 pour les jugements et Cassius qui établirent le scrutin se- publics.

gueurs d'un jugement par-devant le peuple. Cinq ans plus tard, trois tribunaux permanents furent créés contre les crimes de majesté, de brigue et de péculat. On les nomma questions perpétuelles.

Réaction aristocratique.

Cette rude guerre que Catonfit aux mœurs de son temps lui avait suscité trop d'ennemis pour que son repos n'en fût pas troublé. Cinquante fois, il fut accusé et appelé en justice. La dernière fois il avait quatre-vingt-trois ans. A quatre-vingt-cinq, il cita encore devant le peuple Serv. Galba, car il avait, dit Tite Live, une âme et un corps de fer, et la vieillesse, qui use tout, ne put le briser. Ne pouvant imposer silence à ce censeur perpétuel, les nobles brisèrent entre ses mains l'arme dont il se servait contre eux. En l'année 181, ils avaient renversé l'organisation démocratique des comices. Lépidus et Fulvius, oui avaient succédé a Caton dans la censure, avaient rétabli pour l'assemblée du peuple les catégories de fortune, je veux dire le système des classes aboli avant la seconde guerre punique. Sempr. Gracchus acheva cette réorganisation des comices en retirant les affranchis des tribus rustiques pour les renfermer dans une des quatre tribus urbaines , l'Escjuiline. Plus tard, l'institution des guestiones perpetuœ, bien que justifiée par l'intérêt public , fournit encore aux nobles, qui remplissaient seuls ces tribunaux, une occasion de se saisir du droit jusqu'alors exercé par le peuple lui-même, de juger, au criminel , sans appel. Dans ce retour vers le passé , ils n'oublièrent pas la religion, moyen précieux de gouvernement. La sainteté des jours fastes fut religieusement maintenue (loi Fuffia), l'assemblée des tribus fut mise elle-même, par la loi Mlxa (167), dans la dépendance des augures.

C'était donc par les lois, par la religion, par l'autorité judiciaire comme par la concentration des propriétés et par rabaissement du peuple , toute une réaction aristocratique. « Rome, dit Salluste, était divisée, les grands d'un côté, le peuple de l'autre, et, au milieu, la république déchirée, la liberté mourante. La faction des nobles triomphait; le trésor, les provinces, les magistratures, les triomphes , toutes les sortes de gloires et les richesses du monde , ils avaient tout. Sans lien et sans force, le peuple n'était plus qu'une impuissante multitude, décimée par la guerre et par la pau-

vreté. Car, tandis que les légionnaires combattaient au loin, leurs pères, leurs enfants étaient chassés de leurs héritages par des voisins puissants. Le besoin de la domination et une insatiable cupidité firent tout envahir, tout profaner, jusqu'au jour où cette tyrannie se précipita elle-même. »

Tentatives de conciliation *, «cl pion 1 milieu.

Ainsi, la société romaine était rapidement entraînée vers une révolution prochaine. Et ce mouvement était légitime, car il fallait bien que cette ville , devenue un empire , se transformât; il fallait , pour que la cité italienne pût renfermer le monde, qu'elle renonçât à son esprit étroit, à sa religion locale, à ses lois hostiles contre l'étranger ; qu'elle s'ouvrît à toutes les idées et à tous les cultes, pour s'ouvrir ensuite à tous les peuples.

Malheureusement pour Rome, ses mœurs périrent dans ce contact avec une civilisation savante, mais corrompue. Elles auraient été sauvées, si le mouvement avait pu être retenu dans les limites où quelques nobles esprits auraient voulu l'arrêter. Le génie sévère du Latium , lentement fécondé et poli par la science et l'urbanité greccjues, eût sans doute donné de plus glorieux produits ; c est là ce que voulaient ces grands citoyens : Paul Émile, dont la vie fut tour à tour consacrée aux affaires publiques, à l'éducation de ses enfants, à la culture des lettres, et qui mourut pauvre, après avoir conquis la Macédoine; Scipion Nasica, déclaré par le sénat le plus honnête homme de la république, et son fils Corculum , assez modeste pour refuser le titre d'impérator avec le triomphe, et qui, trois fois, fit ajourner, malgré Caton , la ruine de Carthage; l'austère Calpurnius Pison , surnommé Frugi , habile orateur, vaillant capitaine , profond jurisconsulte et écrivain; les Scsevola, l'honneur du forum et du barreau ; les deux Laelius, célèbres par leur constance dans l'amitié, mais surtout le second, surnommé le Sage, qui fut l'ami de Pacuvius et de Térence , et peut-être leur conseiller et leur guide ; Sempronius, le père des Gracques et le pacificateur de l'Espagne; Fabius Servilianus et Manlius, qui tous deux punirent de mort les dérèglements et les concussions de leurs fils; enfin les Tubéron, de la famille ^Elia, qui eut quatre consuls dans cette période. Ils étaient si pauvres , malgré leur alliance avec les maisons iEmilia et Cornélia, que seize membres de cette famille n'avaient, à

eux tous , qu'une petite maison et une ferme dans le territoire de Véies. Q. Tubéron, le gendre de Paul Émile, ne posséda jamais , même consul , que de la vaisselle de terre , si ce n'est une petite coupe d'argent que lui avait donnée le conquérant de la Macédoine.

Mais le plus grand de tous ces illustres personnages est encore Scipion Emilien, le fils de Paul Émile et le petit-fils par adoption de l'Africain. Tandis que la conquête de la Macédoine infectait Rome de vices et de séductions nouvelles, Pamitié du sage Polybe épurait dans Scipion les vertus mêmes de l'ancienne république, et leur donnait quelque chose de plus touchant et de plus noble. « Celui-là seul, disait Caton d'Émilien,en lui appliquant un vers d'Homère, celui-là seul a conservé sa raison; les autres, vaines ombres , passent et se précipitent. » Nous avons dit ailleurs ses services militaires, ses efforts pour rétablir la discipline , et son désintéressement au milieu des dépouilles de fcarthage. Quelques années après, envoyé en Orient pour régler les intérêts des peuples et donner des couronnes, il montra, dans ces cours voluptueuses, une dédaigneuse simplicité. A son retour il fut élevé à la censure. Scipion voulait apporter dans cette charge une sévérité salutaire. Mais il fut contrarié, dans toutes ses mesures, par la faiblesse de son collègue Mummius. Garder les mœurs antiques, la simplicité, la discipline, et cependant honorer les muses nouvelles jusqu'à aider peut-être Térence, tels étaient les désirs de ce noble esprit. Il trouvait la fortune de Rome assez grande, et il ne demandait aux dieux que de la conserver, car il avait bien compris quels dangers courait la républi-

3ue; et d'un œil inquiet il suivait cette lente décomposition es mœurs et du peuple lui-même. Peut-être aurait-il pu l'arrêter. Cicéron la cru ; et le titre qu'il accepta plus tard de patron des Italiens, la tentative faite par son ami Laelius durant son consulat, montrent qu'il aurait hardiment porté la main sur les abus. Tibérius, dit Plutarque, ne fit que re-

§ rendre les projets de Scipion. S'ils avaient quelque chance e réussir, c'était en étant exécutés par lui. Malheureusement Scipion était loin , aux portes de Numanoe, quand la révolution éclata, et à son retour il la trouva déjà entrée dans les voies de sang et de violence d'où il n'était plus possible de la tirer et où lui-même il trouva la mort. C'est qu'excepté lui , peut-être , tous fermaient les

yeux sur la gravité du mal et nul ne songeait aux moyens de le guérir. Comme ces vieux sénateurs oui , assis dans leurs chaises curuies, attendaient, impassibles et dignes, que les Gaulois parussent, les Scaevola, les Calpurnius et les Tubéron croyaient faire assez pour leur patrie que de donner l'exemple d'une vie sans tache; et, prêts à mourir, mais incapables de combattre , ils laissaient , dans leur inactive vertu , arriver les jours de malheurs. Stoïciens pour la plupart , ils savaient mieux souffrir qu'agir ; jurisconsultes, ils n'auraient pas voulu sortir de la légalité; et ils ne voyaient pas que la république, comme un malade désespéré, avait besoin de ces remèdes énergiques des temps de révolution qui sauvent ou qui tuent les empires.

LES GRACQUES

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