L GUERRE DES ESCLAVES ET TRIBUNAT DE T1BÉR1US
SOULÈVEMENT DES ESCLAVES, EUNLS (133). — LOI AGRAIRE DE TIBÉRIUS GRACCHUS (l 33). — DÉPOSITION D'OCTAVICSj MORT DE TIBÈR1US (133).
Soulèvement de* esclaves) Eunus (ISS).
Il y avait trois classes d'opprimés : le peuple de Rome, les Italiens et les provinciaux, les esclaves. Chacune de ces trois classes réclama à son tour. Les esclaves, les plus maltraités de lous, se soulevèrent les premiers. Six fois déjà le sénat avait eu à réprimer des révoltes partielles d'esclaves avant d'avoir à combattre la formidable insurrection d'Eunus. Ce . Syrien, esclave en Sicile, avait prédit qu'il serait roi, et assuré sa prophétie d'un miracle ; en parlant, il lançait des flammes : une noix remplie de soufre allumé et cachée dans sa bouche accomplissait le prodige. Par ses impostures il s'était acquis une grande autorité sur ses compagnons d'infortune, quand la cruauté d'un maître, le riche Damophile de la ville d'Enna, amena un soulèvement. Ses quatre cents esclaves ayant brisé leurs chaînes, se jetèrent dans la campagne et rentrèrent bientôt en force dans la
ville ; tous les habitants furent massacrés ; Damophile servit longtemps de jouet à leur vengeance ; ils n'épargnèrent que sa mie, qui leur avait montré quelque pitié. Un mouvement pareil éclata à Agrigente, et cinq mille hommes vinrent se réunir aux esclaves d'Enna, qui avaient pris pour chef le prophète syrien, sous le nom du roi Antiochus. Dès qu'il y eut un camp, un lieu de refuge, les esclaves accoururent de tous les points de l'île. En quelques mois, Eunus réunit soixante-dix mille hommes.
C'était le temps des honteux désastres essuyés par les légions devant Numance , avant que Scipion y arrivât ; ils se renouvelèrent en Sicile. Quatre préteurs et un consul furent successivement battus. Maîtres d'Enna, au centre de l'île, deux cent mille esclaves répandaient la terreur, de Messine à Lilybée, tandis que de Tauroménium, sur la côte, ils montraient à leurs frères d'Italie leurs chaînes brisées. D'un bout à l'autre de l'empire, les esclaves tressaillirent, et quelques explosions trahirent l'incendie qui sourdement gagnait de proche en proche. A Délos, dans l'Attique, dans la Campanie, dans le Latiummême, il y eut des tentatives de soulèvement. Heureusement pour Rome, ces grands foyers d'esclaves étaient séparés par des mers ou par des pays mal peuplés. Alors, comme plus tard, l'insurrection ne put franchir le détroit, parce que les provocations qui venaient de la Sicile retombaient sans écho sur les solitudes du Brutium et de la Lucanie.
En 133, Calpurnius Pison ayant rétabli la discipline dans les légions, fit lever aux esclaves le siège de Messine , Rupilius, son successeur, leur prit Tauroménium, après les avoir réduits, par la famine, a manger leurs femmes et leurs enfants ; Enna lui fut livrée par trahison. Dès lors l'armée se dispersa ; il n'en resta que des bandes que l'on traqua dans les montagnes. Tous ceux qu'on fit prisonniers périrent dans les supplices. Le roi Antiochus, qui n'avait pas eu le courage de se tuer, fut pris dans une caverne avec son cuisinier, son boulanger, son baigneur et son bouffon. On le laissa mourir dans un cachot. Rupilius essaya de prévenir une nouvelle révolte par de sages règlements que l'avidité des maîtres mit bientôt en oubli.
La révolte des esclaves était apaisée ; mais la guerre civile commençait.
LES GRÀCQUES.
E.ol agraire de Tibérius Gracehuii (13S).
Tibériu8 et Caïus perdirent jeu nés leur père, le pacificateur de l'Espagne. Mais Cornélie le remplaça dignement. Elle les entoura des maîtres les plus habiles de la Grèce, et dirigea elle-même leur éducation. Tibérius, plus âgé que son frère de neuf ans, servit d'abord en Afrique avec distinction ; il monta le premier sur les murs d'une ville ennemie. Plus tard, il suivit, en Espagne, comme questeur, le consul Mancinus dont il sauva l'armée, en obtenant des Numantins un traité qu'ils refusaient au consul. Le sénat déchira le traité et voulut livrer à l'ennemi le consul et son questeur, nus et les mains liées, comme des esclaves. Mais le peuple ne permit pas que Tibérius fût puni pour l'impéritie de son chef, et Mancinus seul fut livré. En revenant de Numance, Tibérius trouva les fertiles campagnes de l'Étrurie désertes ; dans Rome, une multitude oisive et affamée, que la guerre ne nourrissait plus; dans l'Italie entière, plusieurs millions d'esclaves qui frémissaient au bruit des succès d'Eunus. Quel remède contre ce triple mal : la misère et la dégradation du peuple, l'extension de l'esclavage, la ruine des campagnes? un seul, peut-être : diviser ces immenses domaines que les grands avaient usurpés sur l'État; rendre à la propriété, régénérer par la vertu du travail la foule indigente, chasser les esclaves des campagnes en les rendant aux ouvriers libres , et changer en citoyens utiles et dévoués ces affranchis c[ui de Romains n'avaient encore que le nom ; en un mot, faire reculer d'un siècle la république, en reconstituant, par une loi agraire, la petite propriété et la classe moyenne.
Dès que Tibérius eut été élevé au tribunat, le peuple attendit de lui de grandes choses. Les portiques, les murs des temples et les tombeaux furent couverts de placards ; on l'excitait à faire rendre aux pauvres les terres du domaine public. Après avoir pris conseil de son beau-père Appius, ancien consul et censeur, du grand pontife Licinius Crassus et du fameux jurisconsulte Mucius Scaevola, consul de cette année, il reprit le projet de Laelius et de Scipion, et il proposa, dans une assemblée du peuple par tribus, la loi suivante : « Que personne ne possède plus de cinq cents arpents de terres conquises ; que personne n'envoie aux pâturages publics plus <Je cpqt tçtes de gros bétail ou plus de cinq cents
têtes de petit ; que chacun ait sur ces terres un certain nombre d'ouvriers de condition libre. »» C'était l'ancienne loi de Licinius Stolon, qu'aucune prescription légale n'avait abolie. Afin d'en rendre l'exécution moins douloureuse pour les riches, Tibérius y ajouta : « Les détenteurs des terres publiques garderont deux cent cinquante arpents pour chacun de leurs enfants mâles, et une indemnité leur sera allouée pour les dédommager des dépenses utiles faites par eux dans le fonds qui leur sera ôté. Ce que l'État aura ainsi recouvré sera distribué aux citoyens pauvres par des triumvirs qu'on changera tous les ans. Ces lots seront inaliénables et ne devront au trésor aucune redevance. » Ils allaient devenir ainsi de véritables propriétés.
Les riches furent frappés de stupeur. On voulait donc, disaient-ils, leur arracher les tombeaux de leurs aïeux, la dot de leurs épouses, l'héritage de leurs pères, des terres qu'ils avaient légitimement acquises à prix d'argent , au'ils avaient améliorées, couvertes de constructions. Le pillage du domaine public n'avait pas profité seulement aux nobles de Rome et aux publicains. Dans les colonies, dans les municipes, partout où il y avait des riches, il se trouvait aussi des détenteurs de terres publiques. Ils accoururent à Rome. Le jour des comices venu, Tibérius monta à la tribune, et s' adressant aux riches : « Cédez quelque peu de votre richesse, si vous ne voulez vous voir tout ravir un jour ; eh quoi ! les bôtes sauvages ont leurs tanières, et ceux qui versent leur sang pour 1 Italie ne possèdent rien que l'air qu'ils respirent : Sans toit où s'abriter, sans demeure fixe, ils errent avec leurs femmes et leurs enfants. Les généraux les trompent, uand ils les exhortent à combattre pour les temples des ieux, pour les tombeaux de leurs pères. De tant de Romains en est-il un seul qui ait un tombeau, un autel domestique? Ils ne combattent, ils ne meurent que pour nourrir le luxe et l'opulence de quelques-uns. On les appelle les maîtres du monde, et ils n'ont pas en propriété une motte de terre. »
Le peuple allait voter ; mais le tribun Octavius, gagné par les riches, opposa son veto. Tibérius, irrité, supprima aussitôt les deux articles qui seuls rendaient sa proposition acceptable , l'indemnité et les arpents réservés aux détenteurs et à leurs fils. Octavius n'en maintint que plus énergiquement son veto : cette fermeté poussa Tibérius à des
LES GRACQUES
mesures violentes. En verlu de la puissance illimitée que le tribunat lui donnait, il suspendit les magistrats de leurs fonctions, et défendit qu'on s'occupât d'aucune affaire avant d'avoir voté sur la loi.
I>ép«*Ulon d'Oc ta y lu* i mort de Tlbcriu* (!»•).
Mais il était difficile que cette suspension du gouvernement durât longtemps. Tibérius proposa au peuple et obtint la déposition de son collègue, ne pouvant vaincre autrement son opposition. C'était la première atteinte à l'inviolabilité tribunitienne.
Alors la loi passa ; trois commissaires furent nommés : Tibérius, son frère Caïus, en ce moment en Espagne, et son beau-père Appius. Mais aussitôt commencèrent les innombrables difficultés d'exécution que Tibérius n'avait pas prévues. Comment reconnaître ces terres du domaine usurpées depuis des siècles? par où commencer? comment faire et distribuer les lots? puis il fallait déjouer le mauvais vouloir des grands et contenir l'impatience des pauvres. Pour contenter ceux-ci, il fit décréter encore que les trésors d'Attale seraient distribués aux citoyens à qui le sort donnerait des terres, afin découvrir les premiers frais de culture et l'achat des instruments aratoires.
Le peuple était satisfait, mais déjà il ne suivait plus son tribun, qui se préoccupait de projets de réformes politiques et militaires fort indifférents à la plèbe. Cependant on l'aimait encore. Un de ses amis étant mort subitement, tous les pauvres voulurent porter le corps eux-mêmes, et quand Tibérius parut sur la place publique en vêlements de deuil, conduisant par la main ses deux enfants, et demandant pour eux, pour leur mère, la protection dupeuple, la foule s'émut, et un grand nombre de citoyens firent pendant quelque temps, le jour et la nuit, une garde vigilante autour de leur tribun. Afin d'échapper à toutes les haines qu'il avait soulevées, il lui fallait un second tribunat, il le demanda; mais le plus grand nombre de ses partisans étaient alors retenus aux champs par la moisson. Quand il voulut prendre les suffrages, les riches et quelquos-uns de ses collègues s'écrièrent qu'un tribun ne pouvait être continué deux ans de suite dans sa charge. Ses partisans commirent l'imprudence d'attaquer avec des bâtons leurs adversaires , oui s'enfuirent en répandant le bruit que Tibérius s'était proclamé seul tribun.
Aussitôt les nobles armèrent leurs esclaves. À cette nouvelle, le tribun porta les mains à sa tête pour faire comprendre à la foule qu'on menaçait sa vie. Mais ses ennemis coururent dire au sénat qu'il demandait le diadème. Scipion Nasica requit le consul d'abaitre le tyran. Scaevola répondit avec douceur qu'il ne ferait périr aucun citoyen qui n eût été jugé dans les iormes. Alors Nasica s'élançant de sa place : « Puisque le premier magistrat, s'écria- t-il, trahit la république , que ceux qui veulent aller au secours des lois me suivent! » En disant ces mots, il sort de la curie, entraînant avec lui une partie du sénat et les riches, suivis de leurs esclaves armés de bâtons et de massues. Ils montent ainsi au Capitole, et tuent ou précipitent ceux qui les veulent arrêter. Tibérius lui-même tournait autour du temple ; s'étant heurté contre un cadavre, il tomba. Au moment où il se relevait, un de ses collègues le frappa à la tête avec le pied d'un banc. Plus de trois cents de ses partisans périrent avec lui.