GRACCHUS. — - MORT DE CAIUS
gclplon Kmlllen et les Italiens.
Le sénat et la ville, dominés par la faction des grands, restèrent quelque temps sous le coup de la terreur. Tous les amis du tribun qu'on ne put saisir furent bannis, les autres exécutés. Malgré ces sanglantes représailles, personne cependant n'osa toucher à la loi ; peu à peu le tribun mort redevint redoutable; le peuple s'accusait de l'avoir laissé périr, et Nasica ne pouvait se montrer nulle part sans être poursuivi des huées de la multitude. Le sénat l'éloigna sous prétexte d'une mission en Asie. Carbon , nommé tribun pour l'an 131, recommeuça la lutte. D'abord il pro-
Ï>osa le scrutin secret pour le vote des lois, afin qu'il ne ùt plus possible aux riches de suivre les suffrages et de les arrêter quand ils tourneraient contre eux. Puis il demanda que le même citoyen pût être continué dans le tribunat, afin que la loi ne légitimât plus la violence par laquelle Tibérius avait péri. De ces rogations, la première passa, la seconde vint échouer contre l'opposition de Scipion Emilien,
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Effrayé du caractère révolutionnaire que la réforme avait pris, Scipion avait condamné son beau-frère. « Ainsi périsse quiconque voudrait l'imiter, » avait-il dit en apprenant sa mort. 11 passait donc du côté des grands, lui qui savait si bien de quels maux périssait la république; mais il y passait en y portant de vastes desseins. Tibérius avait voulu renvoyer aux champs les pauvres de la ville, et ils avaient refusé l'aisance qu'on leur offrait, à condition de la gagner par du travail. Cette lâcheté inspira au vainqueur de Numance un indicible mépris pour ces hommes que jamais d'ailleurs il n'avait trouvés parmi les légionnaires. Un jour qu'ils l'interrompaient au forum : « Silence! s'écria-t-il, vous que l'Italie ne reconnaît pas pour ses enfants ; » et comme aes murmures s'élevaient encore : « Ceux que j'ai amenés ici enchaînés ne m'effrayeront point parce qu aujourd'hui on leur a ôté leurs fers. » Et les affranchis se turent. C'était la première fois qu'était prononcé ce mot : l'Italie! Scipion, en effet, avait compris que les temps de Rome étaient finis, que ceux de l'Italie devaient commencer. En ne restant qu'une cité, Rome allait demeurer livrée à tous les desordres des petites républiques dégénérées. De cette ville, il fallait faire un peuple. Peut-être ce difficile problème n'était-il pas au-dessus de la haute intelligence de celui que Cicéron a pris pour son héros.
Dans ce plan nouveau, la loi agraire n'était plus nécessaire : elle aurait diminué quelques misères ; mais elle blessait les Italiens. Scipion la combattit en montrant les inextricables difficultés qu'elle soulevait. On ne lui laissa pas le temps d'en faire davantage. Un matin on le trouva mort dans son lit. Selon les uns, le coup avait été préparé par Cornélie, mère de Gracchus, qui craignait l'abolition de la loi agraire, et par sa fille Sempronia, femme de Scipion, laide et stérile, qui n'aimait pas son mari et n'en était pas aimée. Selon d'autres, il se donna la mort, voyant qu'il ne pouvait tenir ce qu'il avait promis. Les grands, qui peut-être le redoutaient autant que le peuple, ne cherchèrent pas à le venger: on ne fit point d'enquête, et celui qui avait détruit les deux terreurs de Rome n'eut pas même de funérailles publiques ; mais un de ses adversaires politiques lui rendit un glorieux témoignage. Métellus le Macédonique voulut que ses fils portassent le lit funèbre. « Jamais, leur dit-il, vous ne rendrez le même devoir à un plus grand homme (129). »
Sa mort laissa les Italiens sans protecteur; les nobles se hâtèrent de repousser le nouvel ennemi qui voulait se mêler à leurs querelles intestines, et le sénat fit bannir de Rome, par un décret, tous les alliés qui s'y trouvaient. Mais les chefs du parti populaire s'aperçurent vite que le sénat, par ces rigueurs, leur fournissait une arme puissante ; ils s en saisirent aveo habileté. Caïus Gracchus, alors questeur, s'opposa vivement à ce décret, et le consul Fulvius, son ami, afin d'unir dans la même cause le peuple et les Italiens, proposa de donner le droit de cité à tous ceux qui n'auraient aucune portion des terres publiques. Heureusement les Massaliotes implorèrent l'assistance de Rome contre leurs voisins. Fulvius partit avec une armée; on éloigna aussi Caïus en l'exilant comme proquesteur en Sardaigne, et les habitants de Frégelles ayant voulu arracher par la force ce qui était refusé à leurs prières, leur ville fut prise et détruite. Cette exécution sanglante arrêta pour trentecinq ans le soulèvement de l'Italie.
Rogations et puissance de Caïus Gracchus.
Caïus avait vingt et un ans à la mort de son frère. Plus impétueux, plus éloquent, d'une ambition peut-être moins pure, il donna à la lutte commencée par Tibérius des pro-
{>ortions plus grandes. Celui-ci n'avait voulu que soulager a misère des pauvres ; Caïus prétendit changer toute la constitution. Le sénat, qui l'avait deviné, essaya de le retenir dans sa questure de Sardaigne ; mais il n'accepta pas cet exil; et quand on l'accusa, devant les censeurs, d'avoir violé la loi qui retenait le questeur auprès de son général, il répondit : « J'ai fait douze campagnes, et la loi n'en exige que dix. Dans la province, ce n'est pas mon ambition, mais 1 in térêt public qui a réglé ma conduite. Personne ne peut dire qu'il m'a donné un as en présent, ni rien dépensé pour moi* Aussi les ceintures que j'avais emportées de Rome pleines d'argent, je les rapporte vides. D'autres ont rapporté pleines d'argent les amphores qu'ils avaient emportées pleines de vin. »> On lui suscita encore d'autres chicane» : on l'accusa d'avoir trempé dans la révolte des Frégellans. C'était le désigner à la faveur des Italiens. Élu tribun pour l'an 123 , il proposa aussitôt deux lois : la première, dirigée contre Octavius, portait qu'un citoyen frappé par le peuple de destitution ne pourrait être élevé à aucune charge ; la sc-
LES GRACQUES
conde, qu'un magistrat qui aurait banni sans jugement un citoyen serait traduit par-devant le peuple. A la prière de Cornélie il retira la première ; mais l'ancien consul Popilius, le persécuteur des amis de son frère, s'exila dès que la seconde eut été votée.
Cette satisfaction accordée aux mânes de son frère, Caïus reprit hautement ses projets en les développant. Nouvelle confirmation de la loi agraire, distributions régulières de blé au prix de cinq sixièmes d'as le boisseau; fourniture gratuite, aux soldats sous les drapeaux, des vêtements militaires; établissement de nouveaux impôts à l'entrée des marchandises tirées, pour les besoins des riches, des contrées étrangères. Puis des colonies pour les citoyens pauvres, et pour ceux oui voulaient du travail, en attendant que la loi agraire leur donnât des terres, construction de greniers publics, de ponts et de grands chemins qu'il traça lui-même à travers l'Italie etqui augmentèrent la valeur des propriétés en donnant plus de facilité pour leur exploitation.
Après avoir gagné par ces innovations populaires l'armée, les tribus rustiques et le petit peuple de Rome , Caïus commença la lutte politique contre les privilégiés. D'abord il fit décréter qu'à l'avenir le sort désignerait l'ordre dans lequel les centuries voteraient. Les dernières pouvaient ainsi être appelées les premières, et la majorité ne dépendait plus du vote des riches. De nouveaux articles ajoutés à la loi Porcia défendirent à tout magistrat de jamais rien entreprendre contre un citoyen sans l'ordre du'peuple. C'était enlever au sénat la faculté de recourir à la dictature. Un changement bien autrement grave fut celui qui donna aux chevaliers toutes les places de juges réservées jusqu'alors aux sénateurs. Caïus pensait que ce qu'il ôtait au sénat profiterait au peuple et à la liberté, et que les chevaliers reconnaissants l'aideraient dans ses autres desseins. D'un coup , disait-il , j'ai brisé l'orgueil et la puissance des nobles. Ceux-ci le savaient et le menaçaient de leur vengeance. «« Mais , répondait-il, quand vous me tueriez , arracheriez-vous de vos flancs le glaive que j'y ai enfoncé ? »
Caïus croyait avoir raffermi la constitution ; pour assurer l'empire en intéressant à sa cause un peuple nombreux, il proposa de donner aux alliés latins tous les droits des citoyens romains, et aux Italiens celui de suffrage.
Ainsi, aux soldats des vêtements gratuits, aux pauvresdes
tribus urbaines , du blé ; à ceux des tribus rustiques , des terres ; aux Latins , le droit de cité ; aux chevaliers , les jugements, c'est-à-dire, les pauvres soulagés, les opprimés détendus et une tentative pour rétablir l'équilibre dans l'État, tels sont les actes de ce tribunat mémorable. Caïus avait donc réalisé ce qu'avaient voulu son frère et son beau-frère , Tibérius et Scipion Émilien. Il semblait plus grand qu'eux, et à le voir entouré sans cesse de magistrats, de soldats, de gens de lettres, d'artistes, d'ambassadeurs, on eût dit un roi dans Rome. 11 l'était en effet par la faveur du peuple, par la terreur des nobles, par la reconnaissance des cnevaliers et des Italiens ; il voulut l'être aussi par l'amour des provinciaux. Le pro préteur Fabius avait envoyé d'Espagne des blés extorqués aux habitants ; Caïus leur en fit rendre le prix. L'Asie surtout était opprimée par les publicains : il autorisa les habitants de la province à prendre eux-mêmes la ferme de l'impôt qu'ils devaient payer. Les consuls se faisaient assigner des provinces à leur convenance, celles qui prêtaient le plus au pillage ou à l'ambition militaire ; il fit décréter qu'elles seraient désignées avant l'élection des consuls, pour que l'intérêt seul de l'État, non celui des élus, fût désormais consulté. 11 voulait aussi relever Capoue, Tarente, et malgré les imprécations prononcées contre ceux qui rebâtiraient Carthage, envoyer une colonie sur ses ruines, afin de bien montrer au monde l'esprit nouveau de libéralité et de grandeur qui allait régner dans les conseils de Rome,
Mort de Caïus (191).
Pour ruiner sa popularité, les grands résolurent, durant son second tribunat, de se montrer plus amis du peuple que lui-même. Ils subornèrent un des nouveaux tribuns, Livius Drusus , qui , à chaque proposition de son collègue , en fit une , au nom du sénat , plus libérale. Caïus avait demandé l'établissement de deux colonies, Drusus proposa d'en fonder douze. Il avait donné le droit de cité aux Latins, Livius fit décider qu'aucun soldat latin ne pourrait être battu de verges. Fatigué de cette lutte étrange, Caïus partit pour conduire six mille colons romains à Carthage. Celle absence, imprudemment prolongée durant trois mois, laissait le champ libre à Drusus. Lorsque Caïus reparut, sa popularité était ruinée , ses amis menacés , les chevaliers détachés de lui , et l'un de ses plus violents ennemis, Opimius, proposé pour le
LES GRACQUES
consulat; lui-même il ne put obtenir sa réélection à un troisième tribunat.
Le nouveau consul , pour l'irriter et le pousser à quelque acte qui légitimât la violence , ordonna une enquête sur la colonie de Carthage, et parla tout haut de casser ses lois. Il fallait les défendre ou s'attendre à périr. Des deux côtés on se prépara au combat. Opimius, investi de la puissance dictatoriale par la formule consacrée, Caveat consul, fit prendre les armes aux sénateurs, aux chevaliers et à leurs esclaves. Durant la nuit , il occupa en force le Capitole , tandis que Caïus et l'ancien consul Fulvius se retranchaient dans le temple de Diane sur l'Aventin. Sur leur route ceux-ci avaient appelé les esclaves à la liberté ; opprimés eux-mêmes , ils n avaient songé qu'à ce suprême et dernier moment, à d'autres hommes aussi malheureux. Le consul avait des archers crétois et de l'infanterie régulière. La lutte ne pouvait être douteuse. Caïus, poursuivi jusqu'au delà du Tibre, se fit tuer par un esclave, qui se poignarda sur le corps de son maître. Opimius avait promis de payer la tête de l'ancien tribun son pesant d'or. Un ami du consul . Septimuléius, en fit sortir la cervelle , coula du plomb fondu à la place , et l'apporta au consul. Ce jour-là trois mille partisans de Caïus périrent ; ceux qu'on ne tua pas dans l'action furent égorgés en prison. On rasa leurs maisons ; on confisqua leurs biens ; on défendit à leurs veuves de porter leur deuil ; on prit même sa dot à la femme de Caïus.
Plus tard , le peuple dressa aux Gracques des statues , et éleva des autels aux lieux où ils avaient péri. Longtemps on y fit des sacrifices et des offrandes. Cette tardive reconnaissance consola Cornélie , trop fidèle peut-être à son grand caractère. Retirée dans sa maison du cap Misène, au milieu des envoyés des rois et des lettrés de la Grèce, elle se plaisait à raconter à ses hôtes surpris la vie et la mort de ses deux fils , sans verser une larme et comme si elle eût parlé de quelque héros des anciens temps. Seulement on l'entendait quelquefois ajouter au récit des exploits de son père l'Africain : u Et les petits-fils de ce grand homme étaient mes enfants. Us sont tombés dans les temples et les bois sacrés des dieux. Us ont les tombeaux que leurs vertus méritent, car ils ont sacrifié leur vie au plus noble but, au bonheur du peuple. »
JUGURTHA ET LES CEttBRES.