DE SATURN1NUS
SOULÈVEMENTS EN CAMPANIE ET EN SICILE ; SALVI0S ET ATHENION. — NOU- VEAUX MOUVEMENTS POPULAIRES; BATURNINUS. ,
Soulèvement* en Campante et en Bielle; fgalvlu* et Athénion.
Pendant que Marius arrêtait la première invasion germanique, derrière lui les esclaves se soulevaient une seconde fois. Un premier complot fut découvert à Nucérie ; un autre àCapoue; tous deux furent déjoués. Un soulèvement plus dangereux fut excité par un chevalier romain, Vetlius, qui, criblé de dettes , arma ses esclaves et tua ses créanciers. Il prit le diadème et la pourpre, s'entoura de licteurs etappela a lui tous les esclaves campaniens ; mais trahi par un des siens, il se tua pour ne pas tomber vivant aux mains de l'ennemi. Le mouvement arrêté dans la Campanie avait déjà gagné la Sicile. La plus forte troupe prit pour chef un certain Salvius, renommé pour ses connaissances dans l'art des arusnices; auand il eut réuni vingt mille fantassins et deux mille cavaliers, il attaqua Morgan lia; un préteur se fit battre en voulant la secourir. Les esclaves des environs de Ségeste et de Lilybée avaient mis à leur tête le Cilicien Athénion. Celui-ci ne recevait que les hommes forts et exercés, obligeait les autres à travailler pour lui et défendait le pillage. On comptait sur la mésintelligence des deux chefs, mais Athénion vint se mettre sous les ordres de Salvius , et osa livrer à Lucullus une bataille en rase campagne. Les
esclaves ne lâchèrent pied que quand ils l'eurent vu tomber. Ils se réfugièrent à Tnocale. Après quelques jours de siège, Lucullus se retira ; on le punit à Rome aune amende. Sou successeur, Servilius, fut encore moins heureux ; Athénion, qui n'avait été que blessé , avait remplacé Salvius , mort quelque temps après la bataille; il déploya une activité qui réduisit son adversaire à l'inaction. Rome se vengea en condamnant Servilius à l'exil et se décida à envoyer enfin un consul contre ces rebelles, Manius Aquilius. Ce digne collègue de Marius tua Athénion en combat singulier et dispersa ses troupes. Ceux qu'on saisit furent envovés à Rome et livrés aux bêtes, mais ils trompèrent les plaisirs du peuple en se tuant les uns les autres, leur chef égorgea le dernier survivant, puis se frappa lui-môme. Un million d'esclaves, dit-on , avaient péri dans les deux guerres. Des règlements atroces les continrent à l'avenir : il leur fut défendu , sous peine de mort, d'avoir des armes , même Tépieu dont les pâtres se défendaient contre les bêles fauves.
Nouveaux mouvement* populaire*; ftaturnluu*.
La guerre de Numidie, celle des Cimbres, même celle des esclaves avaient mis à nu l'impéritie aussi bien que la vénalité des nobles. Ce déshonneur des grands avait rendu aux tribuns la voix et le courage; le parti populaire s'étant réorganisé et croyant trouver un chef dans Marius, il l'avait porté au consulat. A l'abri de son nom et de ses services , les tribuns recommencèrent la guerre contre le sénat : le désastre d'Orange et les concussions de Cépion servirent de prétexte. Cépion, déposé, fut jeté en prison, où peut-être il périt étranglé.
En l'an 103, le tribun Domitius transféra au peuple l'élection des pontifes, et l'année suivante , Marcius Philippus proposa une loi agraire. Elle fut rejetée; mais son collègue au tribunat, Servilius Glaucia , pour payer l'assistance des chevaliers, arracha aux sénateurs les places déjuges que Cépion leur avait données, et assura le droit de cité au Latin qui pourrait convaincre un sénateur de concussion. Le tribunat redevenait donc agresseur : le sang des Gracques semblait lui avoir rendu sa vieille énergie populaire.
Telle était la situation intérieure delà république quand Marius revint de la Cisalpine. Il voulait un sixième consulat.
Mais les grands trouvaient que le naysan d'Arpinum avait eu assez d'honneurs; ils lui opposèrent son ennemi personnel , Métellus le Numidique. Marius fut réduit cette fois à acheter les suffrages. Il ne le leur pardonna pas.
Il y avait alors à Borne un personnage compté parmi les plus mauvais citoyeus, L. Apuléius Saturninus. Tribun en 102, Saturninus contribua beaucoup à assurer à Marius son quatrième consulat. Marius, à son tour, le poussa à demander un second tribunat (100). Cette candidature tourna mal. Nonius, un ami des grands, tut préféré. Le nouveau tribun se retirait après l'élection, quand Saturninus, aidé du préteur Glaucia , se jeta sur lui et l'égorgea. Le lendemain , au petit jour, une assemblée formée des assassins de la veille proclama Saturninus.
Son premier soin fut de payer ses complices. Il renouvela la loi de Caïus pour les distributions de blé au peuple, mais en supprimant la légère rétribution que Caïus avait établie. Il proposa de distribuer aux citoyens pauvres tout le pays occupé parles Cimbres, dans la Transpadane , de donnera chacun des vétérans de Marius cent arpents en Afrique , d'acheter d'autres terres en Sicile , en Achaïe et en Macédoine ; enfin d'autoriser Marius à donner le droit de cité à trois étrangers dans chaque colonie. Un article additionnel portait que , si le peuple votait la loi , le sénat serait tenu d'en jurer, dans les cinq jours, l'exécution ; si un sénateur refusait le serment , il payerait vingt talents d'amende. Cette clause inusitée était dirigée contre Métellus. Dès que la loi eut passé au forum, Marius réunit le sénat, promit de refuser le serment, et le cinquième jour le prêta. Les sénateurs l'imitèrent , le seul Métellus resta fidèle à l'engagement qu'ils avaient tous pris. On s'y attendait. Saturninus réclama aussitôt l'amende. Métellus ne voulut, ou ne put la payer, et partit pour l'exil.
Marius avait satisfait son ambition et sa haine ; il était tout-puissant ; mais il ne sut que faire de ce pouvoir ; et Saturninus enhardi par sa faiblesse prit le premier rôle : ses desseins sont mal connus , peut-être qu'il n'en eut pas. Cependant les Italiens, les étrangers l'entouraient; et une fois on les entendit le saluer du nom de roi ; à la tribune il parlait sans cesse de la vénalité des grands , et }\ évoquait les souvenirs des Gracques. Un jour il présenta au peuple un prétendu fils de Tibérius Gracchus, élevé, disait-il, dans
le secret, depuis la mort de son père. Il voulait lui-même se faire réélire, en même temps que Glaucia, toujours mêlé à tous ses plans , obtiendrait le consulat. Mais les comices élurent unanimement le grand orateur Marc-An toine,-etMemmius , autre homme honorable , allait obtenir la seconde place, quand la bande de Saturriinus se rua sur lui au milieu du forum et l' égorgea.
Cette fois tout le monde se souleva contre les assassins ; Marius, vivement pressé de sévir contre eux , hésita longtemps. Pendant la nuit , Glaucia, Saturninus, le faux Gracchus et le questeur Sauféius , s'étaient emparés avec leur bande du Capitole. Le sénat lança la formule , Caveant consuleSy et Marius vint assiéger lui-même ses anciens complices. Il coupa les conduits qui fournissaient de l'eau à la forteresse. Saturninus comptait encore sur sa protection ; il se rendit; le consul le conduisit avec Glaucia et Sauféius dans le lieu ordinaire des séances du sénat, espérant peut* être encore les sauver. Mais quelques citoyens montèrent sur l'édifice, en arrachèrent la toiture et lapidèrent le tribun avec ses deux complices.
Marius tenta vainement d'arrêter la réaction : le peuple prononça le rappel du Numidique. Une foule immense l'accueillit à son retour ; et il eut comme une entrée triomphale (99). Marius ne voulut pas en être témoin ; sous prétexte d'aller accomplir des sacrifices qu'il avait voués à Cybèle , il partit pour l'Asie dans la secrète espérance d'amener entre Mithridate et la république cette rupture que Saturninus avait déjà provoquée par ses insultes (98). Il avait besoin d'une guerre pour se relever aux yeux de ses concitoyens. Il disait lui-même : « Us me regardent comme une épée qui se rouille dans la paix. »
Quelques années s'écoulèrent dans un repos apparent, car le sort de Saturninus eflrayait les ambilieux oui auraient voulu faire fortune par le peuple. 11 devenait évident qu'il n'y avait plus de parti populaire et que le tribunat du complice de Marius serait la dernière tentative sérieusement faite pour le reconstituer. Dès lors , en effet , les plébéiens furent remplacés par les soldats , les tribuns par les généraux, et les émeutes du forum par les batailles des guerres civiles.
g II. LA GUERRE SOCIALE (00-88).
OPPRESSION DES ITALIENS ; ILS CHERCHENT A S'ÉTABLIR DANS ROME. — DRU- SUS (91). — RÉVOLTE DES ITALIENS ; REVERS DES ROMAINS. — LOI JULIA ; SUCCES DE POMPÉE ET DE SYLLA} LOI PLAUTIA-S YLVANA .
Oppression des Italiens; Ils cherchent à « établir dans Rome.
Pour dompter les peuples de l'Italie , Rome avait profité de ces haines municipales, qui les empêchèrent toujours de concerter leur résistance ; pour assurer leur obéissance , après la victoire , elle avait encore accru par l'inégalité des conditions qu'elle imposa , les vieilles jalousies nées de la diversité des origines , des idiomes et des cultes. Ce plan réussit, et nous avons vu la fidélité des Italiens résister aux plus dangereuses épreuves. Mais les alliés eurent le sort des plébéiens. Tant qu'on les crut nécessaires , on les respecta ; dès qu'ils devinrent inutiles, ils furent méprisés. Une commune oppression effaça alors moralement toute différence ; et bien que les noms de municipes , de préfectures, de colonies, etc., subsistassent toujours et répondissent à des distinctions réelles, il n'y avait , à vrai dire , au point de vue politique, dans toute la Péninsule, que deux grandes divisions , les citoyens romains et ceux qui ne Tétaient pas. Dans l'enceinte de la frontière romaine , était la légalité {légitima judicia) ; au delà l'arbitraire et lo despotisme (dominium). A Téanum , un consul fit battre de verges le premier magistrat de la ville , pour n'avoir pas fait évacuer les bains assez vite. A Férentinum , pour lo même motif, un préteur ordonna l'arrestation des questeurs. L'un se précipita du haut des murs, l'autre fut pris et battu de verges. Un homme de Vénouse, rencontrant un jeune Romain qui voyageait dans une litière, demanda en riant, aux esclaves, s'ils portaient un mort; il périt sous les coups. Dans une ville alliée, un consulaire, sous prétexte de quelque négligence dans le soin des vivres qui lui étaient destinés , fit publiquement battre de verges tous les magistrats. En 183, les habitants de Naples et ceux de Noie se disputaient uu territoire, le consul Q. Fabius Labéo, pris pour arbitre, assigna les terres contestées au peuple romain. Des actes pareils se renouvelaient tous les jours ; et tous les jours les Italiens apprenaient à leurs dépens, que les mieux partagés d'entre eux, n'avaient pas pour cela
plus de garantie contre l'arbitraire des magistrats ou l'insolence des citoyens.
Les alliés, que ni la langue, ni les mœurs ne distinguaient des Romains, n'avaient pas plus les profits de la conquête, et les honneurs militaires, réservés aux seuls citoyens , qu'ils n'avaient les privilèges politiques et les droits civils. Le descendant d'un affranchi était plus que le fils de Perperna , le vainqueur d'Aristonic ; aussi beaucoup d'Italiens aspiraient-ils à ce titre qui libérait d'impôt , ouvrait la carrière des honneurs, et faisait monter au rang des maîtres du monde; qui couvrait d'une énergique protection la propriété et la liberté ; qui donnait la garantie de l'appel au peuple et celle des lois Porcia et Sempronia.
Longtemps il n'y eut cependant de la part des Italiens pour l'obtention du droit de cité que des efforts individuels. En 187, on trouva douze mille Latins qui s'étaient établis à Rome et avaient donné leurs noms aux censeurs; le sénat les chassa. D'autres, par une vente simulée, livraient leurs enfants à un citoyen qui les affranchissait aussitôt. En 177, le sénat défendit ces ventes; mais sans succès. Les villes latines se plaignaient fréquemment ; la fuite à Rome laissant retomber sur ceux qui restaient le poids plus lourd de l'impôt et du contingent que le sénat ne diminuait pas. Ce mouvement des habitants du Latium vers Rome se communiqua au reste de l'Italie. En 177, les Samnites et les Péligniens demandèrent qu'on renvoyât dans leurs foyers quatre mille de leurs compatriotes qui s'étaient établis à Frégelles, ville latine , pour y jouir des privilèges du nom latin et passer de là dans Rome. Ainsi les alliés se glissaient un à un dans la cité ; mais quand la reprise de la loi agraire par les Gracques eut effrayé les détenteurs du domaine, les Italiens qui, en très-grand nombre, avaient envahi ces terres publiques, n'eurent d'autre alternative que d'empêcher la loi de passer en réunissant leurs efforts à ceux des riches de Rome ; ou, en obtenant le droit de cité, de contraindre le peuple à partager avec eux. De là l'intervention des Italiens dans les troubles intérieurs de Rome, la révolte de Frégelles, les promesses de Caïus et celles de Marius, qui enrôla un grand nombre d'alliés dans ses légions, et encouragea les espérances de tous, en donnant, sur le champ de bataille de Verceil, le droit de cité à mille Ombriens et à des habitants d'Iguviura et de Spo-
lète. On lui reprochait cet acte comme un empiétement sur la souveraineté du peuple. « Le bruit des armes , dit-il , m'a empêché d'entendre la loi. » Autour de Saturninus, quelques-uns prononcèrent le nom de roi , mais la mort de ce tribun et la réaction aristocratique qui suivit l'exil de Marius trompèrent encore une fois leurs espérances; les consuls de Tannée 95 portèrent au comble l'exaspération des alliés en chassant de la ville tous ceux qui s'y étaient établis ( loi Licinia-Mucia) , comme cela avait eu lieu déjà en 187 et 177. Plus récemment le séjour de Rome leur avait été interdit, et l'on avait vu en l*année 125 le vieux père du consul Perperna repoussé comme intrus , de la ville où son fils avait envoyé un roi prisonnier.
Il se trouva cependant un homme , Drusus , qui eut encore le courage de tenter, à l'exemple des Gracques, une réforme radicale. C'était le fils de l'adversaire de Caïus , Livius Drusus. Tribun en Tannée 91 , il prit au sérieux le rôle qu'avait joué son père , à la fois ami au sénat et du peuple. Pour fortifier dans TÉtat l'aristocratie, Télément de durée, il rendit les jugements aux sénateurs; mais il fit entrer trois cents chevaliers dans le sénat. Pour relever la démocratie , Télément de force, et tirer le peuple de son abaissement et de sa misère , il promit à tous les pauvres des distributions gratuites de terres en Italie, en Sicile, et, à tous les alliés , le droit de cité. Malheureusement ces lois mécontentaient à la fois le sénat , qui repoussait de son sein les chevaliers ; Tordre équestre , pour lequel il ne pouvait y avoir de compensation à la perle des jugements ; le petit peuple , à qui l'on demandait de travailler pour vivre ; tous enfin , en élevant les sujets à la condition des maîtres. Parmi les alliés mêmes, beaucoup s'alarmaient de ces colonies promises au peuple de Rome , et qui ne pouvaient être fondées qu'à leurs dépens. Les Étrusques et les Ombriens, plus particulièrement menacés , se souciaient bien moins du titre de citoyen qu'on leur offrait , que des terres qu'on leur voulait ôter. Mais les autres Italiens se rattachant à Drusus, comme à leur dernière espérance, accoururent en foule autour de lui. Un d'eux , le Marse Pompédius Silo , parvint à réunir jusqu'à dix mille hommes. 11 leur fit prendre des armes sous leurs vêtements, et, à leur tête, s achemina vers Rome par des
sentiers détournés. En chemin il fut rencontré par le consulaire Domitius, qui lui demanda pourquoi cette foule qui le suivait. « Je vais à Kome où le tribun nous appelle , » répondit Pompédius. Cependant , sur l'assurance réitérée que le sénat était , de son propre mouvement , décidé à leur rendre justice , il se laissa persuader de renvoyer ses gens.
A Rome , l'irritation des esprits était extrême. Le jour du vote , le consul voulut arrêter les suffrages ; mais un viateur du tribun le saisit à la gorge avec tant de violence , que le sang jaillit de la bouche et des yeux. Les lois passèrent. On pouvait croire la lutte finie; elle recommença plus vive. Dès que le sénat eut les jugements , il se repentit d'avoir accepté les autres rogations et voulut les abroger. Les chevaliers n'attendirent même pas cette réparation légale. Un soir Drusus fut blessé au milieu de la foule d'un coup mortel. Quelquetempsauparavant, les conjurés italiensavaientvoulu tuerie consul , et il n'avait échappé que par un avis de Drusus.
Les chevaliers profitèrent de la stupeur causée par ce meurtre , sur lequel on n'ordonna aucune enquête , pour imposer un décret qui annulait les lois de Drusus. En même temps le tribun Varius , Espagnol d'origine , et leur agent , ordonna au nom du salut public des recherches contre tous ceux qui avaient favorisé les alliés, contre tout Italien qui s'immiscerait dans les affaires de Rome. Les autres tribuns opposèrent leur veto. Mais les chevaliers , tirant des épées cachées sous leurs robes , forcèrent l'assemblée d'accepter cette loi de mojestate. Aussitôt les plus illustres sénateurs se virent cités en justice. Bestia,C. Cotta, Mummius, Pompéius Rufus, Memmius furent bannis ou s'exilèrent. Scaurus lui-même fut accusé par Varius. Pour toute réponse , il dit : « L'Espagnol Q. Varius accuse M. Scaurus, prince du sénat d'avoir excité les alliés à la révolte. iEmilius Scaurus , prince du sénat , le nie , lequel des deux croirezvous ? » L'explosion de la guerre sociale arrêta ces vengeances de l'ordre équestre.
Révolte des Italiens; revers de* Romain*.
Les alliés s'étaient décidés à recourir aux armes. Les Marses se mirent à la tête du mouvement , et l'âme de la guerre fut leur compatriote Pompédius Silo. Huit peuples, les Picentins , les Vestins, les Marses, les Marrucins, les Péligniens , les Samnites, les Lucaniens et les Apuliens, se
donnèrent des otages et concertèrent un soulèvement général. Ils ne devaient tous former qu'une même république organisée à l'image de Rome, ayant un sénat de cinq cents membres, deux consuls, douze préteurs et pour capitale la forte nlace de Corfinium , qu'ils appelèrent du nom significatif dltaliea ; plus lard ils frappèrent une monnaie où était représenté le taureau sabellien écrasant la louvo romaine. Les Latins, les Étrusques, les Ombriens et les Gaulois restèrent fidèles. Le signal partit d'Asculum où le consul Servilius fut massacré avec son lieutenant et tous les Romains qui se trouvaient dans la ville; les femmes même ne furent pas épargnées.
Les deux consuls italiens, le Marsc Pompédius et le Samnite Papius Motulus, s'étaient partagé l'armée et les provinces : l'un devait agir au nord, de Carséoli jusqu'à l'Adriatique, soulever, s'il était possible, les Ombriens, les Étrusques, et pénétrer par la Sabine dans la vallée du Tibre ; l'autre , se porter au sud , vers la Campanie, et arriver à Rome par le Latium. Couverts par les deux armées principales , les lieutenants Judacilius , Lamponius , Afrairius, Vettius Scato, Marius Egnatius, avaient mission d'enlever les places qui résistaient dans l'intérieur du pays et de chasser les garnisons romaines de la Lucanie et de la Pouille. Avant que le premier sang fût versé, les généraux alliés firent une dernière tentative et envoyèrent des députés au sénat; on refusa de les entendre. Cent mille hommes ouvrirent la campagne par le siège d'Albe , chez les Marses ; d'^Esernia, dans le Samnium, et de Pinna, chez les Vestins. C'étaient trois fortes places qu'il fallait enlever avant de sortir des montagnes. Le sénat mit aussi sur pied cent mille légionnaires et chercha à cerner l'insurrection dans l'Apennin. Les consuls étaient alors Jules César et P. Rutilius (90) ; l'un garda la Campanie et chercha à pénétrer dans le Samnium ; l'autre couvrit la Sabine en prenant position derrière le Tolénus, fermant ainsi la voie Tiburline, la seule qui pénètre dans les montagnes des Marses, et par laquelle Pompédius comptait sans doute déboucher. Perperna, jeté avec dix mille hommes entre les deux armées consulaires, défendit l'approche du Latium par les montagnes. Marius et Cépion manœuvrèrent avec deux corps d'armée sur les ailes des légions de Rulilius pour donner la main par le sud à Perpcrna, par le nord au proconsul
Cn. Pompée, qui pénétrait par l'Ombrie dans le Picénum, tandis qu'un autre légat , Sulpicius , entrait dans le pays des Péligniens. Ces deux généraux devaient prendre à revers l'armée de Porapédius Silo, et attaquer Cortinium et Asculum. Au sud-est , Crassus avait pareillement mission d'opérer dans la Lucanie , sur les derrières du Samnite Motulus. Des forces considérables furent aussi gardées dans Rome même, des postes placés aux portes et sur les murailles , et T. Pison chargé de faire fabriquer des armes.
Les Italiens eurent d'abord l'avantage. Le consul J. César fut battu parVettius Scato et contraint de découvrir ;Esernia, qui fit une héroïque résistance. Mais la trahison livra Vénafrum ; Perperna fut défait et Motulus, le consul italien , se précipita sur la Campanie par la brèche ouverte dans la ligne romaine. Noie lui fut livrée -, Salerne, Stabies, Herculanum , Pompeii et Literrium furent contraints d'accéder à la ligue. Quelques autres villes cédèrent encore , il en tira onze mille auxiliaires et il arma tous les esclaves qui vinrent à lui. Heureusement Napîes, Acerrae et Capoue tinrent ferme. Les routes du Latium étaient donc encore fermées; mais les villesdelaLucanieetdelaPouille, faiblement secourues, tombaient les unes après les autres , et César, en voulant dégager Acerrœ, se fil battre par Marius Egnatius. Dans le même temps , l'autre consul , Rutilius , périt dans une embuscade avec une partie de son monde. Marius était dans le voisinage; averti par les cadavres que le fleuve lui apportait, il se hâta de passer sur l'autre rive et courut s emparer du camp des vainqueurs, encore occupés à ramasser les dépouilles sur le champ de bataille. Cn. Pompée n'était pas plus heureux au nord ; battu devant Asculum , il s'était rejeté sur Firmum , où Afranius le tint enfermé. Cette retraite sur l'Adriatique découvrait l'Ombrie, où coururent de nombreux émissaires, et bientôt la fidélité des Étrusques et des Ombriens chancela ; dans le Latium même, des symptômes menaçants se montraient.
Quand ces nouvelles arrivèrent coup sur coup à Rome , ce fut un deuil universel. Comme aux jours des tumultes gaulois, tous les citoyens revêtirent l'habit de guerre, et on arma jusqu'aux affranchis. Heureusement les secours demandés par Rome aux rois et aux peuples amis arrivèrent. Dix mille Gaulois cisalpins amenés au consul J. César, à Téanum, par Sertorius , plusieurs milliers de Maures et de
Numides venus d'Afrique, le mirent en état de reprendre la campagne. 11 marcha sur Acerrae pour en faire lever le siège, et malgré la désertion qui se mit dans les Numides quand Motulus leur montra un fils de Jugurlha, Oxyntas, que les alliés avaient trouvé relégué à Vénouse , César lui tua six mille hommes et lit entrer un secours dans la place.
Au nord , le légat Sulpicius , vainqueur des Péligniens , avait délivré Pompée, qui reprit aussitôt le siège d'Ascuium. Un nouveau désastre, la mort du proconsul Scipion, tombé dans un piège où l'attira Pompédius, suivi peu après de la prise d'iEsernia , força le sénat de donner à Marins toute l'ancienne armée consulaire. 11 y eut bientôt remis Tordre, et en choisissant habilement d'inexpugnables positions, il rendit inutiles les derniers succès des Marses. « Si tu es un si grand général, lui disait un chef allié, que ne viens-tu combattre ? — El toi-même , repartit Marius , si tu es si habile, que ne sais-tu m'y forcer? » 11 les battit cependant et tua le préteur des Marrucins. Mais le paysan d'Arpinum, l'ancien complice de Saturnin us, l'homme qui avait fait tant d'Italiens légionnaires et citoyens, ne combattait qu'à regret contre un parti qu'il avait jadis favorisé* Un jour qu'il fut contraint de livrer bataille, il le fit mollement, et refusa d'achever une victoire dont tout le profit et l'honneur revinrent à Sylla , qui tomba sur l'ennemi, le mit en désordre et compléta sa défaite. Ce rôle était difficile à, jouer longtemps, il y renonça de lui-même et sous prétexte de maux de nerfs , se retira dans sa maison de Misène. Sylla allait prendre la place que Marius abandonnait, et fouder sa fortune dans cette guerre où son rival avait perdu la sienne.
Loi Julla; succès de Pompée et de Sylla; loi Ploutla-ftylvana.
Deux villes des Ombriens et des Étrusques , Fésules et Otriculum, qui s'étaient déjà déclarées pour la ligue, venaient d'être conlraiules de rentrer dans le devoir. Le sénat saisit cet instant de bonne fortune qui lui revenait pour faire une concession qui ne parût pas arrachée par la force : la loi Julia du consul César accorda le droit de cité à tous les habitants des villes restées fidèles qui viendraient à Rome, dans le délai de soixante jours, déclarer devant le préteur qu'ils acceptaient les droits et les charges du jus civitatis {90). Cette concession fut un des coups les plus habiles portés à
la confédération italienne. Pour vaincre, Rome divisait ses adversaires; c'était son ancienne et toujours heureuse tactique. L'année 90 ramena les succès. Le consul Porcius battit plusieurs fois les Marses. 11 périt, il est vrai, dans une rencontre, et les Marses purent envoyer une armée au secours d'Asculum, que Pompée bloquait toujours ; mais le consul la dispersa, et revint serrer plus étroitement la place. Un chef italien, Judacilius, se fit jour cependant à travers ses lignes; mais, dans la ville , il ne trouva que le découragement. Jugeant lui-même la cause des alliés perdue , il se fit élever dans le temple principal un bûcher, dressa un lit au sommet , et après un dernier festin , il prit du poison et ordonna à ses amis de mettre le feu. Asculum eut le sort de son héroïque défenseur : les Romains égorgèrent les habitants et brûlèrent la ville. La chute de cette place et une défaite de Vettius Scato entraînèrent la soumission des Marrucins , des Vestins , des Péligniens ; les Marses même posèrent les armes. Le préteur Cosconiuset Métcllus Pius pacifiaient en même temps l'Apulic, et dans la Campanie, Sylla détruisait Stabies, prenait Herculanum et Pompeii, et forçait les lignes du Samnile Cluentius. La **Campanie et l'Apulie reconquises, la guerre allait se concentrer dans l'Apennin. Pompédius Silo , mis à la tête des trente mille hommes qui restaient à la ligue, appela les esclaves à la liberté; vingt et un mille accoururent; il invoqua aussi les secours de Mithridate. Il était temps que Rome étouffât cette guerre ; Sylla en frappa les derniers coups. De la Cam panie il passa chez les Hirpins et pénétra jusqu'à iEsernia en franchissant des montagnes , où il faillit périr, enveloppé par Motulus; il s'en tira en feignant de vouloir traiter de la paix , et revint battre le général samnite, qui rentra blessé a mort dans la ville. La prise de Bovianum, la seconde capitale de la ligue, termina cette heureuse campagne, où Sylla avait conquis le consulat. La mort de Pompédius Silo, qui périt dans une rencontre avec Métellus, et la loi Plautia-Papiria, qui étendit le bénéfice de la loi Julia à tous les habitants des villes ayant déjà le titre de fédérées, surtout l'habile modération du sénat à user de la victoire , enlevèrent à ce qui restait encore de cette guerre toute force et tout danger. Tous les chefs de l'insurrection avaient péri; le sénat italien, réfugié à jEsernia, s'était dispersé; seulement les Samnites, les Lucaniens et quelques
villes tenaient encore, comme Noie, que Sylla, consul, revint assiéger. De nombreuses bandes couraient aussi l'Apennin. Dans l'espérance de réveiller la guerre servile en* Sicile, ces débris se jetèrent dans le Brutium et essayèrent d'enlever Rhégium. Ayant écboué, par la vigilance du préteur C. Norbanus , ils se rejetèrent dans les impraticables forêts de la Sila, d'où ils sortiront pour se mêler à la lutte sanglante de Sylla et de Marius (89).
Quoique vaincus , les Italiens avaient forcé les portes de la cité. Mais une déception les attendait à Rome. Au lieu de prendre rang dans les trente-cinq tribus, on créa pour eux , suivant l'ancien usage, des tribus nouvelles (huit ou dix) qui votèrent les dernières , de manière aue les anciens citoyens conservaient leur influence dans les comices. L'Italien, en réalité, n'avait donc gagné qu'un titre, Rome aue des recrues pour les émeutes et pour la guerre civile. Celleci presque aussitôt éclata.
§ Jil. LUTTE ENTRE LES ANCIENS ET LES NOUVEAUX CITOYENS OU Kl V ALITÉ DE SYLLA ET DE MARIUS (88-80).
MARIUS ET SUI/PIC1US CHASSENT SYLLA DE ROME. — RETOUR DE SYLLA j FUITE DE MARIU3 (88). — CINNA RAPPELLE MARIUS (87); PROSCRIPTIONS}'* MORT DE MARIUS (80).
Marins et Bulplclna rhaMeni Sylla de Rome.
Tout l'honneur de la guerre sociale était revenu à Sylla. Elle n'était pas finie; Noie, les Samnites, les Lucaniens tenaient encore , qu'il recevait déjà la récompense de son zèle et de ses succès. Le peuple fut unanime à lui donner le consulat et le commandement de la guerre contre Mithridate (88). Mais il y avait un homme qui voulait aussi ce lucratif commandement ; Marius avait alors soixante-huit ans; chaque jour il venait au champ de Mars se mêler aux exercices de la jeunesse romaine, courant à cheval, lançant le javelot, afin de bien prouver que l'âge n'avait pas appesanti son corps , et que ces maux, dont il se plaignait naguère, quand il s'agissait de combattre les Marses, étaient passés. Mais ces moyens ne réussissant pas; Marius conçut l'idée de faire servir le mécontentement des nouveaux citoyens à ses
Erojels; il leur offrit de les répandre dans les anciennes trius. Comme, treize ans auparavant, il s'appuya sur un tribun. Sulpicius était criblé de dettes, et il ne savait comment
échapper à ses créanciers, Marius fit briller à ses yeux les trésors de Mithridale; le pacte fut conclu, et Sulpicius recommença Satuminus. 11 s'entoura d'une garde de six centsjeunes gens qu'il appela son anti-sénat, et se fit suivre de quelques milliers d'Italiens armés sous leurs toges. Ces précautions prises, il proposa la répartition dans les trente-cinq tribus des nouveaux citoyens et des affranchis. Les consuls supposant à sa demande, il lâcha contre eux sa bande. Pompée s'enfuit après avoir vu massacrer son fils; Sylla, saisi par les sicaires du tribun, fut conduit chez Marius, et là, contraint, le poignard sur la gorge, de renoncer à son opposition. Marius, chargé par ces comices italiens de la guerre contre Milhridate, envoya deux tribuns aux six légions campées devant Noie pour en prendre, en son nom, le commandement; mais Sylla y était arrivé déjà. Il souleva les soldats et les fit marcher sur Rome.
Retour de Sylla $ fuite de Marius.
Marius tâcha vainement de se faire une armée. Les anciens citoyens étaient mal disposés, les nouveaux se sentaient trop faibles contre six légions. Les esclaves même, auxquels il promit la liberté, ne vinrent qu'en petit nombre. Après un léger combat aux portes de la ville, tous les chefs du parti s'enfuirent. Douze personnes seulement furent proscrites ; Sulpicius, trahi par un de ses serviteurs, fut tué. Sylla donna la liberté à l'esclave pour avoir obéi à l'édit, puis il le fit précipiter du haut de la roche Tarpéienne pour avoir livré son maître. Marius s'était échappé ; sa tête fut mise à prix. Le lendemain, Sylla réunit une assemblée, qui abolit les lois de Sulpicius, et abrogea la disposition de la loi Hortensia, qui dispensait les plébiscites ae l'approbation préalable du sénat. Ainsi les violences démagogiques de Marius avaient jeté Sylla dans le parti des grands. Il fit cependant encore un dernier effort pour gagner le peuple. Il diminua les dettes d'un dixième, et quand vint l'élection des consuls , il laissa pleine liberté aux suffrages. Un des élus, Cinna, le fit aussitôt accuser par un tribun. Sans doute Sylla se repentit de sa modération ; mais laissant à Rome le consul factieux et le tribun accusateur, il alla rejoindre son armée et s'embarqua hardiment pour la Grèce, certain qu'avec ses légions victorieuses et le butin de l'Asie il saurait toujours se rouvrir la route de Rome.
Cependant Mari us fuyait devant son heureux rival. Découvert dans un marais, près de Minturnes, il fut conduit aux magistrats de cette ville, qui, après une longue délibération , résolurent d'exécuter le décret rendu contre lui. Ils envoyèrent pour le tuer un cavalier gaulois ou cimbre, qui entra l'épée à la main dans la chambre où il reposait. Comme elle était fort obscure, le cavalier crut voir des traits de flamme s'élancer des yeux de Marius, et de ce lieu téuébreux il entendit une voix terrible lui dire : « Oses-tu , misérable , tuer Caïus Marius ! » Le barbace épouvanté recule, et, jetant son épée, il sort dans la rue en criant : « Je ne puis tuer Caïus Marius. » L'étonnement d'abord , ensuite la compassion et le repentir gagnèrent toute la ville. Les magistrats se reprochèrent leur ingratitude envers le sauveur de l'Italie , et ils le conduisirent, avec des provisions , au bord de la mer ; il s'y embaraua pour l'Afrique, et débarqua près de Carthage. À peine était-il à terre qu'un licteur du gouverneur romain vint lui ordonner de se rembarquer aussitôt. Marius garda longtemps le silence, en jetant sur l'officier des regards terribles. Le licteur lui ayant enfin demandé ce qu'il le chargeait de dire au gouverneur : « Dis-lui, répondit-il, que tu as vu Marius assis sur les ruines de Carthage. »
Cinna rappelle marius (S* ) ^ proscription» $ mort
Durant ces vicissitudes, les affaires changeaient en Italie. Cinna avait repris les projets de Sulpicius; il proposait le rappel des bannis et la répartition des nouveaux citoyens dansles trente-cinq tribus. Le jour du vote, un combat sanglant s'engagea sur le forum. Les anciens citoyens restèrent aisément maîtres de Rome, et le sénat fit déposer le consul fugitif, qui fut remplacé par Corn. Merula. Cette fois, dix mille hommes avaient péri.
Cinna se présenta aux Italiens comme une victime de son dévouement pour leur cause. Il en reçut des secours en hommes et en argent, puis il alla se montrer aux troupes du blocus de Noie, où les Samnites tenaient toujours, et les entraîna. Quand Marius apprit ces nouvelles, il partit en toute hâte et vint débarquer à Télamone, en Étrurie, avec environ mille cavaliers ou fantassins maures et numides.
Six mille esclaves, qu'il attira sous ses drapeaux par la promesse de la liberté, lai formèrent une petite armée. Cmna lui offrit le titre de proconsul et les faisceaux ; il refusa. Couvert d'une mauvaise toge, la barbe longue, les yeux fixés à terre, il semblait encore sous le poids de la proscription. Mais dès qu'il se vit au milieu des soldats, il anima tout de son activité. Quatre armées, sous Marius, Cinna, Sertori us et Carbon, marchèrent sur Rome ; les convois furent coupés, Ostie prise, et la ville menacée de la famine.
Cependant le sénat avait encore en Italie deux armées, celle de Métellus Pius, qui faisait tête aux Samnites, et celle de Pompéius Strabon, qui, pour tenir en respect les alliés avait conservé ses troupes. Il s'approchait lentement de Rome , quand Cinna et Sertorius l'attaquèrent en vue de la porte Colline. La bataille fut indécise, et, peu de temps après, Métellus rentra dans la ville. Mais un tribun livra une porte du Janicule. Métellus, jugeant la partie perdue, gagna la Ligurie. Le sénat se décida à traiter. 11 reconnut Cinna pour consul. Aussitôt les massacres commencèrent. Octavius fut tué sur sa chaise curule, et Ton planta sa tête sur la tribune aux harangues. L'orateur Marc-Antoine, Crassus , le père du triumvir, deux César et les plus grands personnages périrent. Les assassins avaient ordre de tuer tous ceux auxquels Marius ne rendait pas le salut. Pour quelques-uns, on parodia la justice : Merula, le consul substitué, et Catulus, le vainqueur des Cimbres, furent cités devant un tribunal. Ils n'attendirent pas le jugement : l'un fit allumer un brasier et périt suffoqué; l'autre se fit ouvrir les veines. A côté du cadavre de Merula , on trouva une tablette portant qu'avant de se donner la mort il avait eu soin de déposer ses insignes de flamine diale, suivant les prescriptions du rituel. Les amis de Catulus avaient imploré pour lui Marius; mais sans obtenir d'autre réponse que celle-ci : « Il faut qu'il meure. » Pendant cinq jours et cinq nuits, on tua sans relâche, jusque sur les autels des dieux. De Rome, la proscription s'étendit à l'Italie entière; on tuait dans les villes, sur les chemins, et comme défense était faite, sous peine de mort, d'ensevelir les cadavres, ils restaient aux places où ils étaient tombés , jusau'à ce que les chiens et les oiseaux de proie les eussent dévorés. Cinna et Sertorius se lassèrent les premiers de cette boucherie.
Une nuit ils enveloppèrent quatre mille des satellites de Marius, et les tuèrent jusqu'au dernier.
Le 1er janvier 86, Marius prit, avecCinna, possession du consulat sans élection. 11 n'était pas rassuré cependant en songeant que Sylla était à la tête d'une armée victorieuse. La nuit il croyait entendre une voix menaçante lui crier : « Le gîte du lion, même absent, est terrible! » Et, pour échapper à ses craintes , il se plongea dans des débauches qui hâtèrent sa fin. Poursuivi jusqu'à ses derniers moments par des rêves de gloire militaire et des images de bataille, il faisait, dans son délire, tous les gestes d'un homme qui combat; il se levait sur son séant, commandait la charge, poussait des cris de victoire. Le septième jour il expira, dans sa soixante-dixième année et son septième consulat (13 janvier 86).
11 eut des funérailles dignes de lui. Fimbria traîna à son bûcher lo grand pontife Mucius Scœvoia, coupable d'avoir voulu s'interposer comme médiateur entre les deux partis, et il l'égorgea comme ces victimes humaines qu'anciennement on immolait sur le tombeau des grands. Mucius tomba, mais non blessé à mort. Il guérissait même, quand Fimbria, l'apprenant , le cite en jugement. « Eh ! de quoi donc l'accuses-tu? lui demanda-t-on. — Je l'accuse, dit-il, de n'avoir pas reçu le poignard assez avant. » Et il le fit achever. Marius avait donné l'exemple de ces sacrifices humains. Sur la tombe de Varius, il avait fait couper en morceaux l'ancien censeur L. César.
Cet homme fit-il plus de bien que de mal à son pays? Un autre, sinon lui, eût vaincu les Cimbres et sauvé l Italie, et cet autre peut-être n'eût pas, comme lui, chargé d'ans et do gloire , jeté Rome dans la guerre civile ; il n'eût pas inauguré le meurtre, non de quelques citoyens, mais de classes entières comme maxime politique et raison d'État. Sans Marius, Sylla n'eût pas été ce qu'il fut. Nous avons honoré les Gracques malgré leurs fautes; flétrissons ici l'ambition stérile de celui qui ne fut pas même un homme de parti.
Cinna, resté seul, se trouva au-dessous de son rôle. Valérius Flaccus, qu'il substitua à Marius, ne lui apportait ni de grands lalents, ni beaucoup de crédit. Après avoir réduit toutes les dettes au quart, il partit pour aller combattre à la fois Sylla et Milhridate. De sa propre autorité, Cinna se
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continua, pendant les deux années suivantes (85 et 84) , dans le consulat, en se donnant Papirius Carbon pour collègue. Les nouveaux Quirites, répartis dans les Ircnle-cinq tribus, livraient la république à Cinna, qui, consul quatre années de suite, sans élections, exerçait une véritable royauté. Ce parti, formé de toutes les classes inférieures de l'État, montrait déjà avec quelle facilité il accepterait un maître , môme indigne. La victoire allait lui en donner un plus grand, mais plus terrible : Sylla arrivait.